Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

Part 23

Chapter 233,937 wordsPublic domain

À l'égard de leur eau, Tavernier observe qu'au lieu qu'en Europe nous nous servons du jour pour examiner les pierres brutes, les Indiens se servent de la nuit. Ils mettent dans un trou qu'ils font à quelque mur, de la grandeur d'un pied carré, une lampe avec une grosse mèche, à la clarté de laquelle ils jugent de l'eau et de la netteté de la pierre, qu'ils tiennent entre leurs doigts. L'eau que l'on nomme _céleste_ est la pire de toutes. Il est impossible de la reconnaître tandis que la pierre est brute. Mais, pour peu qu'elle soit découverte sur le moulin, le secret infaillible pour bien juger de son eau est de la porter sous un arbre touffu. L'ombre de la verdure fait découvrir facilement si elle est bleue.

On cherche les pierres dans cette mine par des méthodes qui ressemblent peu à celle de Raolkonde. Après avoir reconnu la place où l'on veut travailler, les mineurs aplanissent une autre place à peu près de la même étendue, qu'ils environnent d'un mur d'environ deux pieds de haut. Au pied de ce mur, ils font de petites ouvertures pour l'écoulement de l'eau, et les tiennent fermées jusqu'au moment où l'eau doit s'écouler. Alors tous les ouvriers se rassemblent, hommes, femmes et enfans, avec le maître qui les emploie, accompagné de ses parens et de ses amis. Il apporte avec lui quelque idole, qu'on met debout sur la terre, et devant laquelle chacun se prosterne trois fois. Un prêtre, qui fait la prière pendant la cérémonie, leur fait à tous une marque sur le front avec une composition de safran et de gomme, espèce de colle qui retient sept ou huit grains de riz qu'il applique dessus. Ensuite s'étant lavé le corps avec de l'eau que chacun apporte dans un vase, ils se rangent en fort bon ordre pour manger ce qui leur est présenté dans un festin que le maître leur fait au commencement du travail.

Après ce repas, chacun commence à travailler. Les hommes fouillent la terre, les femmes et les enfans la portent dans l'enceinte qui se trouve préparée. On fouille jusqu'à dix, douze et quatorze pieds de profondeur; mais, aussitôt qu'on rencontre l'eau, il ne reste plus d'espérance. Toute la terre étant portée dans l'enceinte, on prend avec des cruches l'eau qui demeure dans les trous qu'on a faits en fouillant. On la jette sur cette terre pour la détremper; après quoi les trous sont ouverts pour donner passage à l'eau, et l'on continue d'en jeter d'autre par-dessus, afin qu'elle entraîne le limon et qu'il ne reste que le sable. On laisse sécher tout au soleil, ce qui tarde peu dans un climat si chaud. Tous les mineurs ont des paniers à peu près de la forme d'un van, dans lesquels ils mettent ce sable pour le secouer comme nous secouons le blé. La poussière achève de se dissiper, et le gros est remis sur le fond qui demeure dans l'enceinte. Après avoir vanné tout le sable, ils l'étendent avec une manière de râteau qui le rend fort uni. C'est alors que, se mettant tous ensemble sur ce fond de sable avec un gros pilon de bois, large d'un demi-pied par le bas, ils le battent d'un bout à l'autre de deux ou trois grands coups qu'ils donnent à chaque endroit. Ils le remettent ensuite dans les paniers, le vannent encore, et recommencent à l'étendre; et, ne se servant plus que de leurs mains, ils cherchent les diamans en pressant cette poudre, dans laquelle ils ne manquent point de les sentir. Anciennement, au lieu d'un pilon de bois pour battre la terre, ils la battaient avec des cailloux, et de là venaient tant de glaces dans les pierres.

Depuis trente ou quarante ans, on avait découvert une autre mine entre Colour et Raolkonde; on y trouvait des pierres qui avaient l'écorce verte, belle, transparente, et qui paraissaient même plus belles que les autres; mais elles se mettaient en morceaux lorsqu'on commençait à les égriser, ou du moins elles ne pouvaient résister sur la roue. Le roi de Golconde fit fermer la mine.

Il restait à visiter la mine de Bengale, qui est la plus ancienne de toutes les mines de diamans. On donne indifféremment à cette mine le nom de Soumelpour, qui est un gros bourg proche duquel on trouve les diamans, ou celui de Gouel, rivière sablonneuse dans laquelle on les découvre. La rivière de Gouel vient des hautes montagnes, qui sont éloignées d'environ cinquante cosses au midi, et va se perdre dans le Gange.

C'est en remontant que les recherches commencent; lorsque le temps des grandes pluies est passé, ce qui arrive ordinairement au mois de décembre, on attend encore pendant tout le mois de janvier que la rivière soit éclaircie, parce qu'alors elle n'a pas plus de deux pieds d'eau en divers endroits, et qu'elle laisse toujours quantité de sable à découvert. Vers le commencement de février on voit sortir de Soumelpour et d'un autre bourg qui est vingt cosses plus haut sur la même rivière, et de plusieurs petits villages de la plaine, huit ou dix mille personnes de tous les âges qui ne respirent que le travail; les plus experts connaissent à la qualité du sable s'il s'y trouve des diamans. On entoure ces lieux de pieux, de fascines et de terre, pour en tirer l'eau et les mettre tout-à-fait à sec. Le sable qu'on y trouve, sans le chercher jamais plus loin qu'à deux pieds de profondeur, est porté sur une grande place qu'on a préparée au bord de la rivière, et qui est entourée comme à Raolkonde d'un petit mur d'environ deux pieds. On y jette de l'eau pour le purifier; et tout le reste de l'opération ressemble à celle des mineurs de Golconde.

C'est de cette rivière que viennent toutes les belles pierres qu'on appelle _pointes-naïves_: elles ont beaucoup de ressemblance avec celles qu'on nomme _pierres de tonnerre_, mais il est rare qu'on en trouve de grandes.

CHAPITRE V.

Établissemens français de la côte de Coromandel.

Nous trouvons dans notre recueil peu de détails sur les possessions européennes de cette côte, qui dépend en grande partie du royaume de Carnate, et qui est tributaire du grand-mogol. Ce royaume de Carnate était autrefois soumis au roi de Golconde; les mahométans mogols s'en sont emparés, et le pays est partagé, comme dans tous le reste de l'Inde, entre le mahométisme et l'idolâtrie; nous n'avons trouvé sur l'intérieur de ce royaume que quelques récits de missionnaires, peu intéressans pour la curiosité du lecteur. Les villes de la côte sont célèbres par leur commerce, et fréquentées par toutes les nations de l'Europe. Les Portugais y possèdent Méliapour ou San-Thomé; les Hollandais ont bâti le fort de Gueldre dans la ville de Paliacate, et les Anglais le fort de Saint-Georges dans celle de Madras: on sait combien est riche et florissante cette colonie, rivale de Pondichéry. L'intérêt national nous engage à parler avec un peu plus d'étendue de cette colonie française, qui a essuyé tant d'alternatives de prospérités et de disgrâces.

Luillier, voyageur français, est le seul qui nous ait donné quelques détails sur Pondichéry. Il s'était embarqué à Lorient, le 4 mars 1722, sur un vaisseau de la compagnie des Indes. Dix jours qu'il passa d'abord dans la rade de Pondichéry, avant de continuer sa route vers le Bengale, ne lui donnèrent pas le temps d'acquérir beaucoup de connaissances sur la colonie, qu'il n'eut le temps de visiter qu'à son retour. Pondichéry était déjà devenu le premier comptoir de la compagnie des Indes. On commençait à ne rien épargner pour lui donner de l'éclat. Luillier croit son circuit d'environ quatre lieues, et le représente déjà très-peuplé, surtout de Gentous, qui aiment mieux, dit-il, la domination française que celle des Maures. Chaque état est resserré dans son quartier. On y construisit alors une nouvelle forteresse, près de laquelle quelques officiers français avaient fait bâtir des maisons: mais, comme le pays a peu de bois pour les édifices, et que d'ailleurs il s'élève de temps en temps des vents fort impétueux, elles ne sont que d'un étage. Outre ce nouveau fort, on en comptait neuf petits, qui faisaient auparavant l'unique défense des murs. La garde était composée de trois compagnies d'infanterie française, et d'environ trois cents Cipaies, nom qu'on donne à des habitans naturels du pays qu'on fait élever et vêtir à la manière de France. Il y avait à Pondichéry trois maisons religieuses: l'une de jésuites, la seconde de carmes, et la troisième de capucins, qui se disaient curés de toute la ville et de l'église malabare. Le roi, pour donner du lustre à ce bel établissement, y avait établi depuis quelques années un conseil souverain; la compagnie y entretenait un gouverneur, un commandant militaire et un major.

On ne s'est arrêté à cette courte description que pour faire comparer, dans la suite de cet article, l'état de Pondichéry, tel qu'il était alors avec ce qu'il est devenu dans l'espace de peu d'années.

Le vaisseau ayant remis à la voile le 22 juillet pour le Bengale, on n'eut qu'un vent favorable jusqu'à la rade de Ballasor, où l'on arriva le 29. Ballasor est un lieu célèbre par le commerce des senas, sorte de belle toile blanche, et de ces étoffes qui passent en France pour des écorces d'arbres, quoiqu'elles soient composées d'une soie sauvage qui se trouve dans les bois. On passa le lendemain devant Calcutta, comptoir des Anglais de l'ancienne compagnie, où l'on faisait bâtir alors de très-beaux magasins. Il est situé sur le bord du Gange, à huit lieues du comptoir de France. Comme divers particuliers ont fait bâtir des maisons à Calcutta, on le prendrait de loin pour une ville.

On passa de même devant le comptoir des Danois, qui saluèrent le bâtiment français de treize coups de canon: c'est un honneur qu'il reçut de tous les vaisseaux européens qu'il rencontra jusqu'à la loge française; elle porte le nom de Chandernagor: c'est une très-belle maison qui est située sur le bord d'un des deux bras du Gange. Elle a deux autres loges dans sa dépendance: celle de Cassambazar, d'où viennent toutes les soies dont il se fait un si grand commerce au Levant, et celle de Ballasor. Tous ces établissemens sont situés dans le pays d'Ougly, province du royaume de Bengale.

Chandernagor n'est éloigné que d'une lieue de Chinchoura, grande ville où les Hollandais et les Anglais de la nouvelle compagnie ont des comptoirs. Celui des Hollandais l'emporte beaucoup sur l'autre par la beauté des édifices; les Portugais y ont deux églises, l'une qui appartenait aux jésuites, et l'autre aux augustins. La ville de Chinchoura est défendue par une citadelle qui sert de logement au gouverneur. Le port est si spacieux, qu'il peut contenir trois cents vaisseaux à l'ancre.

Les banians, qui sont les principaux marchands du pays, y ont leur demeure et leurs magasins.

La province d'Ougly est par le vingt-troisième degré sous le tropique du cancer. L'air y est fort grossier et moins sain qu'à Pondichéry; cependant la terre y est beaucoup meilleure; elle produit toutes sortes de légumes et d'herbes potagères, du froment, du riz en abondance, du miel, de la cire, et toutes les espèces de fruits qui croissent aux Indes. Aussi le Bengale en est-il comme le magasin. On y recueille quantité de coton, d'une plante dont la feuille ressemble à celle de l'érable, et qui s'élève d'environ trois pieds; le bouton qui le renferme fleurit à peu près comme celui de nos gros chardons.

La compagnie tire de son comptoir d'Ougly diverses sortes de malles-molles; des casses, que nous nommons mousselines doubles; des doréas, qui sont les mousselines rayées; des tangebs, ou des mousselines serrées; des amans, qui sont de très-belles toiles de coton, quoique moins fines que les senas de Ballasor; des pièces de mouchoirs de soie, et d'autres toiles de coton. La grande ville de Daca, qui est éloignée de la loge d'environ cent lieues, fournit les meilleures et les plus belles broderies des Indes, en or et en argent comme en soie. De là viennent les stinkerques et les belles mousselines brodées qu'on apporte en France. C'est de Patna que la compagnie tire du salpêtre, et tout l'Orient, de l'opium. Les jamavars, les armoisins et le cottonis, qui sont des étoffes mêlées de soie et de coton, viennent de Cassambazar. En général, suivant la remarque de Luillier, les plus belles mousselines des Indes viennent de Bengale, les meilleures toiles de coton viennent de Pondichéry, et les plus belles étoffes de soie à fleurs d'or et d'argent viennent de Surate.

Le retour à Pondichéry n'offrit rien de plus remarquable que les événemens ordinaires de la navigation. Jetons un coup d'oeil rapide sur les progrès de la colonie depuis le voyage de Luillier, et sur l'état de Pondichéry. Il fut entouré de murs en 1723. L'attention que les gouverneurs ont toujours eue d'assigner le terrain aux particuliers qui demandaient la permission de bâtir a formé comme insensiblement une ville aussi régulière que si le plan avait été tracé tout d'un coup: les rues en paraissent tirées au cordeau. La principale, qui va du sud au nord, a mille toises de long, c'est-à-dire une demi lieue parisienne; et celle qui croise le milieu de la ville est de six cents toises. Toutes les maisons sont contiguës. La plus considérable est celle du gouverneur. De l'autre côté, c'est-à-dire au couchant, on voit le jardin de la compagnie, planté de fort belles allées d'arbres, qui servent de promenades publiques, avec un édifice richement meublé, où le gouverneur loge les princes étrangers et les ambassadeurs. Les jésuites ont dans la ville un beau collége, dans lequel douze ou quinze de leurs prêtres montrent à lire et à écrire, et donnent des leçons de mathématiques; mais ils n'y enseignent pas la langue latine. La maison des missions étrangères n'a que deux ou trois prêtres, et le couvent des capucins en a sept ou huit. Quoique les maisons de Pondichéry n'aient qu'un étage, celles des riches habitans sont belles et commodes. Les Gentous y ont deux pagodes, que les rois du pays leur ont fait conserver, avec la liberté du culte pour les bramines, gens pauvres, mais occupés sans cesse au travail, qui font toute la richesse de la ville et du pays. Leurs maisons n'ont ordinairement que huit toises de long sur six de large, pour quinze ou vingt personnes, et quelquefois plus. Elles sont si obscures, qu'on a peine à comprendre qu'ils aient assez de jour pour leur travail. La plupart sont tisserands, peintres en toiles ou orfévres. Ils passent la nuit dans leurs cours ou sur le toit, presque nus et couchés sur une simple natte: ce qui leur est commun, à la vérité, avec le reste des habitans; car Pondichéry étant au 12e. degré de latitude septentrionale, et par conséquent dans la zone torride, non-seulement il y fait très-chaud, mais pendant toute l'année il n'y pleut que sept ou huit jours vers la fin d'octobre. Cette pluie, qui arriva régulièrement, est peut-être un des phénomènes les plus singuliers de la nature.

Les meilleurs ouvriers gentous ne gagnent pas plus de deux sous dans leur journée; mais ce gain leur suffit pour subsister avec leurs femmes et leurs enfans. Ils ne virent que de riz cuit à l'eau, et le riz est à très-bon marché. Des gâteaux sans levain, cuits sous la cendre, sont le seul pain qu'ils mangent, quoiqu'il y ait à Pondichéry d'aussi bon pain qu'en Europe. Malgré la sécheresse du pays, le riz, qui ne croît pour ainsi dire que dans l'eau, s'y recueille avec une prodigieuse abondance; et c'est à l'industrie, au travail continuel des Gentous, qu'on a cette obligation. Ils creusent dans les champs, de distance en distance, des puits de dix à douze pieds de profondeur, sur le bord desquels ils mettent une espèce de bascule avec un poids en dehors et un grand seau en dedans. Un Gentou monte sur le milieu de la bascule, qu'il fait aller en appuyant alternativement un pied de chaque côté, et chantant sur le même ton, suivant ce mouvement, en malabare, qui est la langue ordinaire du pays, et un, et deux, et trois, etc. pour compter combien il a tiré de seaux. Aussitôt que ce puits est tari il passe à un autre. En général, cette nation est d'une adresse étonnante pour la distribution et le ménagement de l'eau. Elle en conserve quelquefois dans des étangs, des lacs et des canaux, après le débordement des grandes rivières, telles que le Coltam, qui n'est pas éloigné de Pondichéry. Les mahométans, auxquels on donne ordinairement le nom de Maures, sont aussi fainéans que les Gentous sont laborieux.

La ville de Pondichéry est à quarante ou cinquante toises de la mer, dont le reflux sur cette côte ne s'élève jamais plus de deux pieds. C'est une simple rade où les vaisseaux ne peuvent aborder. On emploie des bateaux pour aller recevoir ou porter des marchandises à la distance d'une lieue en mer; extrême incommodité pour une ville où rien ne manque d'ailleurs à la douceur de la vie. Les alimens y sont à très-vil prix. On y fait bonne chère en grosse viande, en gibier, en poisson. Si l'on n'y trouve point les fruits d'été qui croissent en Europe, le pays en produit d'autres qui nous manquent, et qui sont meilleurs que les nôtres.

Suivant le dernier dénombrement, on comptait dans Pondichéry cent vingt mille habitans, chrétiens, mahométans ou gentous. La ville a plusieurs grands magasins, six portes, une citadelle, onze forts ou bastions, et quatre cent cinq pièces de canon, avec des mortiers et d'autres pièces d'artillerie. La réputation des Français, soutenue par la sage conduite de leurs gouverneurs, leur a fait obtenir de plusieurs princes indiens des priviléges, des honneurs et des préférences qui doivent flatter la nation. La première faveur de cette espèce est de battre monnaie au coin de l'empereur mogol, que les Hollandais n'ont encore pu se procurer par toutes leurs offres. Les Anglais en ont joui pendant quelques années; mais diverses révolutions les ont déterminés à l'abandonner. M. Dumas obtint cette grâce en 1736, par lettres patentes de Mahomet-Chah, empereur mogol, adressées à Aly-Daoust-Khan, nabab ou vice-roi de la province d'Arcate; elles étaient accompagnées d'un éléphant avec son harnais, présent qui ne se fait chez les Orientaux qu'aux rois et aux plus puissans princes. M. Dumas, comprenant les avantages qu'il en pouvait tirer pour la compagnie, fit frapper tous les ans, depuis l'année 1735 jusqu'en 1741, qui fut celle de son retour en France, pour cinq à six millions de roupies. Cette monnaie est une pièce d'argent qui porte l'empreinte du mogol, un peu plus large que nos pièces de douze sous, et trois fois plus épaisse: une roupie vaut quarante-huit sols.

Pour comprendre de quelle utilité ce nouveau privilége fut à la compagnie, il faut savoir que le gouverneur, se conformant au titre des roupies du mogol, mit dans celle de Pondichéry la même quantité d'alliage, et qu'il établit le même droit de sept pour cent. Par une évaluation facile, on a trouvé que, dans la marque de ces cinq à six millions, valant en espèces plus de douze millions de livres, la compagnie tirait un avantage de quatre cent mille livres par an. Ce produit augmente de jour en jour par le cours étonnant des roupies de Pondichéry, qui sont mieux reçues que toutes les autres monnaies de l'Inde. Non-seulement elles se font des lingots que la compagnie envoie, mais toutes les nations y portent leurs matières, sur lesquelles l'hôtel de la monnaie profite suivant la quantité de l'alliage. Il n'y a que les pagodes et les sequins qui puissent le disputer, dans le commerce, à la monnaie de Pondichéry. La pagode est l'ancienne monnaie des Indes. C'est une pièce d'or qui a précisément la forme d'un petit bouton de veste, et qui vaut huit livres dix sous. Le dessous, qui est plat, représente une idole du pays; et le dessus, qui est rond, est marqué de petits grains, comme certains boutons de manche. Le sequin est une véritable pièce d'or très-raffiné, qui vaut dix livres de notre monnaie. Il est un peu plus large qu'une pièce de douze sous, mais moins épais; ce qui fait que tous les sequins sont un peu courbés; il s'en trouve même de percés, ce qui vient de l'usage que les femmes indiennes ont de les porter au cou comme des médailles. Ces pièces sont extrêmement communes dans le pays, et ne se frappent qu'à Venise. Elles viennent par les Vénitiens, qui font un commerce très-considérable à Bassora, dans le fond du golfe Persique, à Moka, au détroit de Babel-Mandel, et à Djedda, qui est le port de la Mecque. Les Indiens y portent tous les ans une bien plus grande quantité de marchandises que les Français, les Hollandais, les Anglais et les Portugais n'en tirent. Ils les vendent aux Persans, aux Égyptiens, aux Turcs, aux Russes, aux Polonais, aux Suédois, aux Allemands et aux Génois, qui vont les acheter dans quelqu'un de ces trois ports, pour les faire passer dans leur pays par la Méditerranée et par terre.

Il convient, dans cet article, de faire connaître les monnaies qui sont en usage à Pondichéry. Après les pagodes, il faut placer les roupies d'argent, monnaie assez grossière, qui n'ont pas tout-à-fait la largeur de nos pièces de vingt-quatre sous, mais qui sont plus épaisses du double. L'empreinte est ordinairement la même sur toute la côte de Coromandel. Une face porte ces mots: _l'an... du règne glorieux de Mahomet_; et l'autre: _cette roupie a été frappée à..._: celles de Pondichéry et de Madras portent également le nom d'_Arcate_, parce que la permission de les frapper est venue du nabab de cette province; mais on distingue celles de Pondichéry par un croissant qui est au bas de la seconde face, et celles de Madras par une étoile.

Les fanons sont de petites pièces d'argent, dont sept et demi valent une roupie, et vingt-quatre une pagode, par conséquent le fanon vaut un peu moins de six sous.

On appelle cache une petite monnaie de cuivre, dont soixante-quatre valent un fanon; ainsi la cache vaut un peu plus d'un denier.

Ces monnaies, quoiqu'en usage dans l'Inde entière, n'y ont pas la même valeur partout; et la cause de cette différence est qu'il y en a de plus ou moins fortes, et de plus ou moins parfaites pour le titre.

Dans le Bengale on compte encore par ponis, qui ne sont pas des pièces, mais une somme arbitraire, comme nous disons en France une pistole. Il faut trente-six à trente-sept ponis pour une roupie d'argent d'Arcate; ainsi le ponis vaut environ cinq liards de notre monnaie. Au-dessous sont les petits coquillages dont on a parlé dans les relations d'Afrique et dans celles des Maldives, qui portent le nom de _cauris_, et dont quatre-vingts font le ponis.

L'établissement français de Pondichéry s'est accru par les donations de quelques nababs qui ont eu besoin de ses secours, après la guerre que Thamas-Kouli-Khan ou Nadir-Chah, roi de Perse, porta dans l'Indoustan.

Après l'infortune du mogol, qui avait été fait prisonnier dans sa capitale, et dont les immenses trésors étaient passés entre les mains du vainqueur, quelques nababs, ou vice-rois de la presqu'île de l'Inde, jugèrent l'occasion d'autant plus favorable pour s'ériger eux-mêmes en souverains, qu'il n'y avait aucune apparence que le roi de Perse, déjà trop éloigné de ses propres états, et si bien récompensé de son entreprise, pensât à les venir attaquer dans une région qu'il connaissait aussi peu que les environs du cap de Comorin. Daoust-Aly-Khan, nabab d'Arcate, le même qui avait accordé aux Français la permission de battre monnaie, se flatta de pouvoir former deux royaumes: l'un, pour Sabder-Aly-Khan, son fils aîné; l'autre pour Sander-Saheb, son gendre: jeunes gens qui n'avaient que de l'ambition, sans aucun talent pour soutenir un si grand projet. Arcate est une grande ville à trente lieues de Pondichéry au sud-ouest, la plus malpropre qu'il y ait au monde.