Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 21
On fait apprendre aux plus jolies le chant, la danse, et tout ce qui peut leur rendre le corps souple. Elles prennent des postures qu'on croirait impossibles. «J'ai vu, dit Méthold, une fille de huit ans lever une de ses jambes aussi droit, par-dessus la tête, que j'aurais pu lever mon bras, quoiqu'elle fût debout et soutenue seulement sur l'autre. Je leur ai vu mettre les plantes des pieds sur la tête.» Tavernier dit: «Il y a tant de femmes publiques dans la capitale, dans ses faubourgs et dans la forteresse, qu'on en compte ordinairement plus de vingt mille sur les rôles du déroga. Elles ne paient point de tribut, mais elles sont obligées, tous les vendredis, de venir en certain nombre, avec leur intendante et leur musique, se présenter devant le balcon du roi. Si ce prince s'y trouve, elles dansent en sa présence; et s'il n'y est pas, un eunuque vient leur faire signe de la main qu'elles peuvent se retirer. Le soir, à la fraîcheur, on les voit devant les portes de leurs maisons, qui sont de petites huttes; et quand la nuit vient, elles mettent pour signal à la porte une chandelle ou une lampe allumée. C'est alors qu'on ouvre aussi toutes les boutiques où l'on vend le tari. On l'apporte de cinq ou six lieues dans des outres, sur des chevaux qui en portent une de chaque côté, et qui vont le grand trot. Le roi tire de l'impôt qu'il met sur le tari un revenu considérable; et c'est principalement dans cette vue qu'il permet tant de femmes publiques, parce qu'elles en occasionnent une grande consommation. Ces femmes ont tant de souplesse, que, lorsque le roi qui règne présentement voulut aller voir la ville de Masulipatan, neuf d'entre elles représentèrent bien la figure d'un éléphant, quatre faisant les quatre pieds, quatre autres le corps, et une la trompe; et le roi, monté dessus comme sur un trône, fit de la sorte son entrée dans la ville.
Les orfévres, les charpentiers, les maçons, les marchands en détail, les peintres, les selliers, les barbiers, les porteurs de palanquins, en un mot, toutes les professions qui servent aux usages de la société, font autant de tribus qui ne s'allient jamais entre elles, et qui n'ont pas d'autre relation avec les autres que celles de l'intérêt et des besoins mutuels. La dernière est celle des piriaves. Cette malheureuse espèce de citoyens n'est reçue dans aucune autre tribu: elle n'a pas même la permission de demeurer dans les villes. Le plus vil artisan d'une tribu supérieure, qui aurait touché par hasard un piriave, serait obligé de se laver aussitôt. Leur fonction est de préparer les cuirs, de faire des sandales et d'emballer les marchandises. Malgré cette odieuse différence, toutes les tribus ont la même religion et les mêmes temples; car le mahométisme n'a guère trouvé de faveur qu'à la cour. Ces temples sont ordinairement fort obscurs, et n'ont pas d'autre lumière que celle qu'ils reçoivent par les portes, qui demeurent toujours ouvertes. Chacun y choisit son idole. Ils servent aussi de retraite à ceux qui voyagent. Méthold fut obligé de se loger un jour dans le temple de la Petite-Vérole, dont l'idole principale représentait une grande femme maigre, avec deux têtes et quatre bras. Le fondateur de cet édifice lui raconta que, cette maladie s'étant répandue dans sa famille, il avait fait voeu de lui bâtir un temple, et qu'elle avait cessé aussitôt. Les plus dévots, s'ils sont moins riches, lui font un autre voeu. Méthold fut témoin du zèle avec lequel il s'exécute. On fait à l'adorateur deux ouvertures avec un couteau dans les chairs des épaules, et l'on y passe les pointes de deux crocs de fer. Ces crocs tiennent au bout d'une solive posée sur un essieu, qui est porté par deux roues de fer, de sorte que la solive a son mouvement libre. D'une main l'adorateur tient un poignard; de l'autre une épée. On l'élève en l'air, et dans cet état on lui fait faire un quart de lieue de chemin par le mouvement des roues. Pendant cette procession il fait mille différens gestes avec ses armes. Méthold, qui en vit successivement accrocher quatorze à la solive, s'étonna que la pesanteur du corps ne fît pas rompre la peau par laquelle il est attaché. Cette douleur n'arrache aucune marque d'impatience à ceux qui la souffrent. On met un appareil sur leurs plaies; ils retournent chez eux dans un triste état, mais consolés par le respect et l'admiration des spectateurs.
Le droit de marier les enfans appartient aux pères et aux mères, qui leur choisissent toujours un parti dans la même tribu, et le plus souvent dans la même famille; car ils n'ont aucun égard pour les degrés de parenté. Ils ne donnent rien aux filles en les mariant; le mari est même obligé de faire quelque présent au père. On marie les garçons dès l'âge de cinq ans, et les filles à l'âge de trois; mais on suit les lois de la nature pour la consommation. Elle est fort avancée dans un climat si chaud; et Méthold a vu des filles devenir mères avant l'âge de douze ans. La cérémonie du mariage consiste à promener les deux époux dans un palanquin, par les rues et les places publiques. À leur retour, un bramine étend un drap sous lequel il fait passer une jambe au mari, pour presser de son pied nu celui de la jeune épouse, qui est dans le même état. Si le mari meurt avant sa femme, la veuve n'a jamais la liberté de se remarier, sans excepter celles dont le mariage n'a point été consommé. Leur condition devient fort malheureuse. Elles demeurent renfermées dans la maison de leur père, dont elles n'obtiennent jamais la permission de sortir; assujetties aux ouvrages les plus fatigans, privées de toutes sortes d'ornemens et de plaisirs. Enfin cette contrainte est si pénible, que la plupart prennent la fuite pour mener une vie plus libre; mais elles sont obligées de s'éloigner de leur famille, dans la crainte d'être empoisonnées par leurs parens, qui se font un honneur de cette vengeance.
L'usage leur laisse indifféremment la liberté de brûler leurs morts ou de les enterrer. On jette les cendres des uns dans la rivière la plus voisine; les autres sont ensevelis les jambes croisées, c'est-à-dire, dans la posture où ils s'asseyent ordinairement. Si l'on en croit la tradition du pays, les femmes étaient autrefois si livrées à la débauche, qu'elles empoisonnaient leurs maris pour s'y abandonner plus librement. Ce désordre, répandu dans toutes les conditions, ne put être arrêté que par de rigoureuses lois qui obligeaient une veuve de se brûler avec son mari, sur le seul fondement qu'elle pouvait avoir procuré sa mort par l'avantage qu'elle trouvait à lui survivre. Cet usage subsiste encore dans quelques autres pays des Indes; mais, du temps de Méthold, on en avait adouci la rigueur à Golconde. La loi n'ôtait aux veuves que la liberté de se remarier, en leur laissant néanmoins celle de se brûler par un simple mouvement de tendresse, et dans l'espérance de rejoindre l'objet de leur affection. Ce motif n'a souvent que trop de force, surtout dans de jeunes femmes qui se voient condamnées pour le reste de leur vie aux horreurs du veuvage. On peut même conclure du récit de Méthold non-seulement que les femmes sont élevées dans des préjugés favorables à l'ancien usage, mais que toute la nation n'est pas fâchée qu'il se perpétue.
Il nous reste à parler des mines de Golconde. Tavernier se vante d'être le premier Européen qui les ait visitées; il se trompe. Ce même anglais Méthold, dont nous avons mêlé les observations à celles de Tavernier, avait fait un voyage aux mines en 1622; et nous transcrirons son récit avant celui du voyageur français.
Méthold ayant entendu parler avec admiration d'une mine de diamans dont le roi de Golconde s'était mis en possession, et qui attirait tous les joailliers des pays voisins, ne put résister à la curiosité de la visiter. On attribuait cette découverte au hasard. Un berger, gardant son troupeau dans un champ écarté, avait donné du pied contre une pierre qui lui avait paru jeter quelque éclat. Il l'avait ramassée, et l'ayant vendue pour un peu de riz à quelqu'un qui n'en connaissait pas mieux la valeur, elle était passée de mains en mains, sans rapporter beaucoup de profit à ses maîtres, jusqu'à celle d'un marchand plus éclairé, qui, par de longues recherches, était parvenu enfin à découvrir la mine. Méthold, également curieux de voir le lieu d'où l'on tirait une si riche production de la nature, et de connaître l'ordre qui s'observait dans le travail, entreprit ce voyage avec Socore et Thomason, tous deux employés comme lui au service de la compagnie anglaise dans le comptoir de Masulipatan.
Ils employèrent quatre jours à traverser un pays désert, stérile et rempli de montagnes. Cet espace leur parut d'environ cent huit milles d'Angleterre. Le premier étonnement fat de trouver les environs de la mine fort peuplés, non-seulement par la multitude des ouvriers que le roi ne cessait pas d'y envoyer, mais encore par un grand nombre d'étrangers que l'avidité du gain attirait de toutes les contrées voisines. Les trois Anglais se logèrent dans une hôtellerie assez commode; et pour suivre l'usage établi, ils rendirent une visite de civilité au gouverneur, Radja Ravio, qui était bramine; le roi l'avait chargé de recevoir les droits de la couronne, et de conserver l'ordre entre quantité de nations différentes. Cet officier leur fit voir de fort beaux diamans dont le plus précieux était de trente carats, et pouvait se tailler en pointe.
Le jour suivant ils se rendirent à la mine: elle n'est qu'à deux lieues de la ville de Golconde. Le nombre des ouvriers ne montait pas à moins de trente mille. Les uns fouillaient la terre, les autres en remplissaient des tonneaux. D'autres puisaient l'eau qui s'amassait dans les ouvertures. D'autres portaient la terre de la mine dans un lieu fort uni, sur lequel ils l'étendaient à la hauteur de quatre ou cinq pouces; et la laissant sécher au soleil, ils la broyaient le jour suivant avec des pierres. Ils ramassaient avec soin tous les cailloux qui s'y trouvaient. Ils les cassaient sans aucune précaution. Quelquefois ils y trouvaient des diamans. Plus souvent ils n'en trouvaient pas. Mais on assura Méthold qu'ils connaissaient à la vue les terres qui donnaient le plus d'espérance, et qu'ils les distinguaient même à l'odeur. Il ne put douter du moins qu'ils n'eussent quelque moyen de faire cette distinction sans rompre les mottes de terre et les cailloux; car dans quelques endroits ils ne faisaient qu'égratigner un peu de terre; et dans d'autres ils fouillaient jusqu'à la profondeur de cinquante à soixante pieds.
La terre de cette mine est rouge, avec des veines d'une matière qui ressemble beaucoup à de la chaux, quelquefois blanches et quelquefois jaunes. Elle est mêlée de cailloux qui se lèvent attachés plusieurs ensemble. Au lieu d'y faire des allées et des chambres comme dans les mines de l'Europe, on creuse droit en bas, et l'on fait comme des puits carrés. Méthold ne peut assurer si les mineurs s'attachent à cette méthode pour suivre le cours de la veine, ou si c'est un simple effet de leur ignorance; mais ils ont une manière de tirer l'eau des mines qui lui parut préférable à toutes nos machines: elle consiste à placer les uns au-dessus des autres un grand nombre d'hommes qui se donnent l'eau de mains en mains. Rien n'est plus prompt que ce travail; et la diligence y est d'autant plus nécessaire, que l'endroit où l'on a travaillé à sec pendant toute la nuit se trouverait le matin presque rempli d'eau.
La mine était affermée à Marcanda, riche marchand de la tribu des orfévres, qui en payait annuellement la somme de trois cent mille pagodes, sans compter que le roi se réservait tous les diamans au-dessus de dix carats. Ce fermier général avait divisé le terrain en plusieurs portions carrées qu'il louait à d'autres marchands. Les punitions étaient très-rigoureuses pour ceux qui entreprenaient de frauder les droits: mais cette crainte n'empêchait pas qu'on ne détournât sans cesse quantité de beaux diamans. Méthold en vit deux de cette espèce qui approchaient chacun de vingt carats, et plusieurs de dix ou douze. Mais, malgré le péril auquel on s'expose en les montrant, ils se vendent fort cher.
Cette mine est située au pied d'une grande montagne, assez proche de Chrischna, grand fleuve qui coule à l'est. Le pays est naturellement si stérile, qu'il ne pouvait passer que pour un désert avant cette découverte. On admirait avec quelle promptitude il s'était peuplé, et l'on y comptait alors plus de cent mille hommes, ouvriers ou marchands. Les vivres y étaient d'autant plus chers, qu'on était obligé de les y apporter de fort loin; et les maisons assez mal bâties, parce qu'on se formait des logemens proportionnés au peu de séjour qu'on y devait faire. Peu de temps après, un ordre du roi fit fermer la mine et disparaître tous les habitans. On s'imagina que le dessein de ce prince était d'augmenter le prix et la vente des diamans: mais quelques Indiens mieux instruits apprirent à Méthold que cet ordre était venu à l'occasion d'une ambassade du Mogol qui demandait au roi de Golconde trois livres pesant de ses plus beaux diamans. Aussitôt que les deux cours se furent accordées, on recommença le travail, et la mine était presque épuisée lorsque Méthold quitta Masulipatan.
Ce pays produit aussi beaucoup de cristal et quantité d'autres pierres transparentes, telles que des grenats, des améthystes, des topazes et des agates. Il s'y trouve beaucoup de fer et d'acier qui se transporte en divers endroits des Indes.
On ne connaît dans le pays aucune mine d'or ni de cuivre. Il se trouve dans un seul endroit des montagnes une grande quantité de bézoards, qu'on tire du ventre des chèvres. Méthold parle avec admiration de la multitude de ces animaux qu'on ne cesse pas de tuer, pour chercher ces précieuses pierres dans leurs entrailles. Quelques-unes en donnent trois ou quatre, les unes longues, d'autres rondes, mais toutes fort petites. On a fait une expérience singulière sur ces chèvres. De quatre qui furent transportées à cent cinquante milles de leurs montagnes, on en ouvrit deux aussitôt après, et l'on y trouva des bézoards. On laissa passer dix jours pour ouvrir la troisième, et l'on vit à quelques marques qu'elle en avait eu. Dans la quatrième, qui ne fut ouverte qu'un mois après, on ne trouva ni bézoards, ni la moindre marque de pierre. Méthold en conclut que la nature produit dans ces montagnes quelque arbre ou quelque plante qui, servant de nourriture aux chèvres, concourt à la production du bézoard. Il ajoute à cette courte relation que la teinture, ou plutôt, dit-il, la peinture des toiles de ce pays (car les plus fines se peignent au pinceau) est la meilleure et la plus belle de toutes celles de l'Orient. La couleur dure autant que l'étoffe. On la tire d'une plante qui ne croît point dans d'autres lieux, et que les habitans nomment chay.
Le récit de Tavernier est plus étendu. Il s'était rendu dans le golfe Persique, où l'espérance du gain et sa profession de joaillier l'avaient engagé à acheter un grand nombre de perles. Il résolut d'entreprendre le voyage de Golconde pour se fournir de ce qu'il trouverait de plus riche dans les mines de diamans, et pour vendre au roi ses perles, dont la moindre était de trente-quatre carats. L'espèce de curiosité que peut inspirer ce voyage nous empêche de rien retrancher de son itinéraire, que plusieurs de nos lecteurs seront bien aises de suivre.
Il s'embarqua le onzième jour de mai 1652 sur un grand vaisseau du roi de Golconde, qui vient en Perse tous les ans, chargé de toiles fines et de chites, ou de toiles peintes, dont les fleurs sont au pinceau; ce qui les rend plus belles et les plus chères que celles qui se font au moule. La compagnie hollandaise s'étant accoutumée à donner aux vaisseaux des rois de l'Inde un pilote, un sous-pilote et deux ou trois canonniers, il y avait six matelots hollandais dans l'équipage du vaisseau. Les marchands arméniens et persans qui passaient aux Indes pour leur commerce y étaient au nombre de cent. On avait aussi à bord cinquante-six chevaux que le roi de Perse envoyait au roi de Golconde.
Après quelques jours de navigation il s'éleva un vent des plus impétueux. Le bâtiment, qu'on avait eu l'imprudence de laisser sécher pendant cinq mois au port de Bender-Abassi, commença bientôt à faire eau de toutes parts; et, par un autre malheur, les pompes ne valaient rien. On fut obligé de recourir à deux balles de cuirs de Russie qu'un marchand portait aux Indes, où ces belles peaux, qui sont très-fraîches, servent à couvrir les lits de repos. Quatre ou cinq cordonniers qui se trouvaient heureusement à bord, entreprirent d'en faire des seaux qui ne tenaient pas moins d'une pipe, et rendirent un service important dans un si grand danger. À l'aide d'un gros câble auquel on attacha autant de poulies qu'il y avait de seaux, on vint à bout, dans l'espace d'une heure ou deux, de tirer toute l'eau du vaisseau par cinq grands trous qu'on fit en divers endroits du tillac.
Le temps étant devenu plus doux, on arriva le 2 juillet au port de Masulipatan. Les facteurs anglais et hollandais y reçurent fort civilement Tavernier, et lui donnèrent plusieurs fêtes dans un beau jardin que les Hollandais ont à une demi-lieue de la ville; mais, apprenant le dessein qu'il avait de se rendre à Golconde, ils l'avertirent que le roi n'achetait rien de rare ni de haut prix sans avoir consulté Mirghimola, son premier ministre et général de ses armées, qui faisait alors le siége de Gandicot, ville de la province de Carnatic, dans le royaume de Visapour. Tavernier ne balança point à prendre cette route; il acheta une sorte de voiture qui se nomme _pallekis_, avec trois chevaux et six boeufs, pour porter lui, ses valets et son bagage; et son départ ne fut différé que jusqu'au 21 juillet.
Il fit trois lieues le premier jour pour aller passer la nuit dans le village de Nilmol. Le 22 il fit six lieues jusqu'à Vouhir, autre village avant lequel on passe une rivière sur un radeau; le 23, après une marche de six heures, il arriva dans Patemet, mauvais village où la violence des pluies l'obligea de s'arrêter trois jours.
Le 27, n'ayant pu faire qu'une lieue et demie jusqu'à Bézoara, par des chemins que les grandes eaux avaient rompus, il s'y arrêta quatre autres jours. Une rivière qu'il avait à passer s'était changée en torrent si rapide, que la barque ne pouvait résister au courant, sans compter qu'il fallut du temps pour laisser passer les chevaux du roi de Perse. On les menait à Mirghimola, par la même raison qui forçait Tavernier de voir ce ministre avant de se rendre à Golconde. Pendant le séjour qu'il fit à Bézoara il visita plusieurs pagodes. Le nombre en est plus grand dans cette contrée qu'en tout autre endroit des Indes, parce qu'à l'exception des gouverneurs et de quelques-uns de leurs domestiques qui sont mahométans, tous les peuples y sont idolâtres.
Il partit de Bézoara le 31, et, passant la rivière, qui était large alors d'une demi-lieue, il arriva trois lieues plus loin devant une grande pagode bâtie sur une plate-forme où l'on monte par quinze ou vingt marches. On y voit la figure d'une vache, d'un marbre fort noir, et quantité d'autres idoles. Les plus hideuses sont celles qui reçoivent le plus d'adorations et d'offrandes. Un quart de lieue au delà, on traverse un gros village. Le même jour Tavernier fit encore trois lieues pour arriver à Kakkali, village proche duquel on voit dans une petite pagode cinq ou six idoles de marbre assez bien faites. Le lendemain, après une marche de sept heures, il alla descendre à Condevir, grande ville avec un double fossé revêtu de pierres de taille. On y arrive par un chemin qui est fermé des deux côtés d'une forte muraille où, d'espace en espace, on voit quelques tours rondes peu capables de défense. Cette ville touche au levant d'une montagne d'une lieue de tour, environnée par le haut d'un bon mur, avec une demi-lune de cinquante en cinquante pas. Elle a dans son enceinte trois forteresses dont on néglige l'entretien.
Le 2 d'août Tavernier et les compagnons de son voyage ne firent que six lieues pour aller passer la nuit dans le village de Copenour. Le 3, après avoir fait huit lieues, ils entrèrent dans Adanqui, village assez considérable, qui est accompagné d'une fort grande pagode, où l'on voit les ruines de quantité de chambres qui avaient été faites pour les prêtres. Il reste encore dans la pagode quelques idoles mutilées que ces peuples ne laissent pas d'adorer. Le 4, on fit huit lieues jusqu'au village de Nosdrepar, avant lequel on trouve, à la distance d'une demi-lieue, une grande rivière qui avait alors peu d'eau, parce que le temps des pluies n'était pas encore arrivé dans ce canton. Le 5, après huit lieues de chemin, on passa la nuit au village de Condecour. Le 6, on marcha sept heures pour arriver à Dakié. Le 7, après avoir fait trois lieues, on traversa Nélour, ville où les pagodes sont en grand nombre. Un quart de lieue plus loin, on traversa une grande rivière, après laquelle on fit encore six lieues jusqu'au village de Gandaron. Le 8, on arriva par une marche de huit heures à Sereplé, qui n'est qu'un petit village. Le 9, on fit neuf lieues pour s'arrêter dans un fort bon village qui se nomme Ponter. Le 10, on marcha deux heures, et l'on passa la nuit à Senepgond, autre village considérable.
Le jour suivant on arriva le soir à Paliacate, qui n'est qu'à quatre lieues de Senepgond; mais on en fit plus d'une dans la mer, où les chevaux avaient, en plusieurs endroits, de l'eau jusqu'à la selle. Le véritable chemin est plus long de deux ou trois lieues. Paliacate est un fort qui appartient aux Hollandais, et dans lequel ils tiennent leur comptoir pour la côte de Coromandel; ils y entretiennent une garnison d'environ deux cents hommes, qui, joints à plusieurs marchands et à quelques naturels du pays, en font une demeure assez peuplée. L'ancienne ville du même nom n'en est séparée que par une grande place. Les bastions sont montés d'une fort bonne artillerie, et la mer vient battre au pied; mais c'est moins un port qu'une simple plage. Tavernier séjourna dans la ville jusqu'au lendemain au soir, et le gouverneur, qui se nommait Pitre, ne souffrit point qu'il y eût d'autre table que la sienne. Il lui fit faire trois fois, avec une confiance affectée, le tour du fort sur les murailles, où l'on pouvait se promener facilement. La manière dont les habitans de Paliacate vont prendre l'eau qu'ils boivent est assez remarquable; ils attendent que la mer soit retirée pour aller faire sur leur rivage des ouvertures d'où ils tirent de l'eau douce qui est excellente.
Le 12, il partit de Paliacate; et le lendemain, vers dix heures du matin, il entra dans Madraspatan, ou Madras, fort anglais qui porte aussi le nom de Saint-Georges, et qui commençait alors à se peupler. Il s'y logea dans le couvent des Capucins, où le P. Ephraïm de Nevers et le P. Zénon de Beaugé jouissaient paisiblement de la protection du gouverneur. San-Thomé n'étant qu'à une demi-lieue de Madras, Tavernier visita cette ville, dont les Portugais étaient encore en possession; mais leurs civilités ne purent l'empêcher de retourner le soir parmi les Anglais, avec lesquels il trouvait plus d'amusement. Ils l'arrêtèrent jusqu'au 22, qu'étant parti le matin, il fit six lieues pour aller passer la nuit dans un gros village qui se nomme Servavaron.