Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

Part 20

Chapter 203,989 wordsPublic domain

Les Portugais de Goa ne se font pas un scrupule d'user des jeunes esclaves qu'ils achètent, lorsqu'elles sont sans maris. S'ils les marient eux-mêmes, ils renoncent à ce droit, et leur parole devient une loi qu'ils ne croient pas pouvoir violer sans crime. S'ils ont un enfant mâle d'une esclave, l'enfant est légitimé, et la mère est déclarée libre. C'est une richesse à Goa, qu'un grand nombre d'esclaves: outre ceux dont on tire des services domestiques, d'autres qui s'occupent au-dehors sont obligés d'apporter chaque jour ou chaque semaine à leur maître ce qu'ils ont gagné par leur travail. On voit dans le même marché un grand nombre de ces esclaves qui ne sont point à vendre, mais qui mettent eux-mêmes leurs ouvrages en vente, ou qui cherchent des occupations convenables à leurs talens. Les filles se parent soigneusement pour plaire aux spectateurs, et cet usage donne lieu à beaucoup de désordres.

Il se trouve dans le marché de la rue Drécha quantité de beaux chevaux arabes et persans, qui se vendent nus jusqu'à cinq cents pardos; mais la plupart y sont amenés avec de superbes harnais, dont la valeur surpasse quelquefois celle du cheval.

La marée montant jusqu'à la ville, les habitans sont réduits à tirer l'eau qu'ils boivent de quelques sources qui descendent des montagnes, dont il se forme des ruisseaux qui arrosent plusieurs parties de l'île. Il y a peu de maisons dans Goa qui n'aient des puits; mais cette eau ne peut servir qu'aux besoins domestiques. Celle qui se boit est apportée d'une belle fontaine nommée Banguenin, que les Portugais ont environnée de murs à un quart de lieue de la ville. Ils ont pratiqué au-dessous quantité de réservoirs où l'on blanchit le linge, et d'autres qui servent comme de bains publics. Quoique le chemin en soit fort pénible, et qu'on ait à monter et descendre trois ou quatre grandes montagnes, on y rencontre nuit et jour quantité de gens qui vont et qui viennent. L'eau se vend par la ville. Un grand nombre d'esclaves, employés continuellement à cette besogne, la portent dans des cruches de terre qui tiennent environ deux seaux, et vendent la cruche cinq bosourouques, qui reviennent à six deniers. Il aurait été facile aux Portugais de faire venir la source entière dans Goa par des tuyaux ou des aquéducs; mais ils prétendent que le principal avantage serait pour les étrangers, auxquels il n'en coûterait rien pour avoir de l'eau, quoiqu'ils soient en plus grand nombre qu'eux dans la ville; sans compter que le soin d'en apporter occupe les esclaves, et fait un revenu continuel pour les maîtres qui tirent le fruit de leur travail.

Les Portugais, prétendant tous à la qualité de gentilshommes, affectent de fuir le travail, qu'ils croient capable de les avilir, et se bornent au commerce, qui peut s'accorder avec la noblesse et les armes. La plupart ne marchent qu'à cheval ou en palanquin. Leurs chevaux sont de Perse ou d'Arabie; les harnais de Bengale, de la Chine et de Perse, brodés de soie, enrichis d'or, d'argent et de perles fines; les étriers d'argent doré; la bride couverte de pierres fines, avec des sonnettes d'argent. Ils se font suivre d'un grand nombre de pages, d'estafiers et de laquais à pied, qui portent leurs armes et leurs livrées. Les femmes ne sortent que dans un palanquin, qui est une sorte de litière portée par quatre esclaves, couverte ordinairement d'une belle étoffe de soie, suivie d'une multitude d'esclaves à pied.

Dans la situation de Goa, les seuls ennemis qui puissent causer de l'inquiétude aux Portugais sont les Indiens du Décan, lorsque la paix cesse de subsister entre les deux nations; mais elle est établie depuis long-temps d'une manière qui paraît inaltérable, parce qu'elle paraît fondée sur un intérêt réciproque. Celui des Portugais consiste à compter les rois du Décan pour leurs amis; et celui de ces rois est de tirer le plus grand parti possible du commerce que les Portugais attirent dans le pays. D'ailleurs, depuis fort long-temps, les Portugais ne sont plus assez puissans dans l'Inde pour y faire craindre l'esprit de conquête qui les animait autrefois.

Le pouvoir du vice-roi portugais s'étend sur tous les établissemens de sa nation dans les Indes. Il y exerce tous les droits de l'autorité royale, excepté à l'égard des gentilshommes, que les Portugais nomment hidalgos. Dans les causes civiles comme dans les criminelles, ils peuvent appeler de sa sentence en Portugal; mais il les y envoie prisonniers les fers aux pieds. Ses appointemens sont peu considérables en comparaison des profits qui lui reviennent pendant ses trois ans d'administration. Le roi lui donne environ soixante mille pardos, ce qui suffit à peine pour son entretien, au lieu qu'il gagne quelquefois un million. Il se fait servir avec tout le faste de la royauté. Jamais on ne le voit manger hors de son palais, excepté le jour de la conversion de saint Paul, et celui du nom de Jésus, qu'il va dîner dans les maisons de jésuites qui portent ces noms. L'archevêque est le seul qui mange quelquefois à sa table. Ce prélat est lui-même un grand seigneur par son rang et par l'immensité de son revenu. Son autorité dans les Indes représente celle du pape, excepté à l'égard des jésuites, qui, ne voulant reconnaître que le pape même et leur général, étaient en procès avec lui depuis long-temps. Son revenu n'a pas de bornes, parce qu'outre les rentes annuelles qui sont attachées à la dignité d'archevêque et de primat des Indes, il tire des présens de tous les autres ecclésiastiques, et la principale part des biens confisqués par l'inquisition de Goa. On lui rend à peu près les mêmes honneurs qu'au vice-roi. Il mange en public avec la même pompe, et ne se familiarise pas plus avec la noblesse. Un évêque qu'il a sous ses ordres, et qui porte aussi le titre d'évêque de Goa, rend pour lui ses visites, comme il exerce en son nom la plupart des fonctions épiscopales.

Quant à ce qui regarde l'inquisition, le rédacteur de l'Histoire générale, avant de rapporter ce qu'en dit Pyrard, commence par remarquer que c'est un homme très-religieux, dont le caractère est bien établi, et dont le témoignage ne peut être suspect. Sa franchise, à qui la naïveté de son langage un peu vieux semble encore donner plus de poids, se manifeste tellement dans son récit, que le rédacteur n'a pas cru devoir y changer le moindre mot. Nous imiterons son exemple.

«Quant à leur inquisition, leur justice y est beaucoup plus sévère qu'en Portugal, et brûle fort souvent des Juifs que les Portugais appellent christianos novos, qui veut dire, nouveaux chrétiens. Quand ils sont une fois pris par la justice de la sainte inquisition, tous leurs biens sont saisis aussi, et ils n'en prennent guère qui ne soient riches. Le roi fournit à tous les frais de cette justice, si les parties n'ont de quoi; mais ils ne les attaquent ordinairement que quand ils savent qu'ils ont amassé beaucoup de biens. C'est la plus cruelle et impitoyable chose du monde que cette justice, car le moindre soupçon et la moindre parole, soit d'un enfant, soit d'un esclave qui veut faire déplaisir à son maître, font aussitôt prendre un homme, et ajouter foi à un enfant, pourvu qu'il sache parler. Tantôt on les accuse de mettre des crucifix dans les coussins sur quoi ils s'asseyent et s'agenouillent; tantôt qu'ils fouettent des images et ne mangent point de lard; enfin qu'ils observent encore leur ancienne loi, bien qu'ils fassent publiquement les oeuvres de bons chrétiens. Je crois véritablement que le plus souvent ils leur font accroire ce qu'ils veulent, car ils ne font mourir que les riches, et aux pauvres ils donnent seulement quelque pénitence. Et ce qui est plus cruel et méchant, c'est qu'un homme qui voudra mal à un autre, pour se venger, l'accusera de ce crime; et étant pris, il n'y a ami qui ose parler pour lui, ni le visiter ou s'entremettre pour lui, non plus que pour les criminels de lèse-majesté. Le peuple n'ose non plus parler en général de cette inquisition, si ce n'est avec un très-grand honneur et respect; et si de cas fortuit il échappait quelque mot qui la touchât tant soit peu, il faudrait aussitôt s'accuser et se déférer soi-même, si vous pensiez que quelqu'un l'eût ouï; car autrement, si un autre vous déférait, on serait aussitôt pris. C'est une horrible et épouvantable chose d'y être une fois, car on n'a ni procureur ni avocat qui parle pour soi; mais eux sont juges et parties tout ensemble. Pour la forme de procéder, elle est toute semblable à celle d'Espagne, d'Italie et de Portugal. Il y en a quelquefois qui sont deux ou trois ans prisonniers sans savoir pourquoi, et ne sont visités que des officiers de l'inquisition, et sont en lieu d'où ils ne voient jamais personne. S'ils n'ont de quoi vivre, le roi leur en donne. Les Gentous et Maures indiens de Goa, de quelque religion que ce soit, ne sont pas sujets à cette inquisition, si ce n'est lorsqu'ils se sont faits chrétiens. Cependant, si d'aventure un Indien, Maure ou Gentou avait diverti ou empêché un autre qui aurait eu volonté de se faire chrétien, et que cela fût prouvé contre lui, il serait pris de l'inquisition, comme aussi celui qui aurait fait quitter le christianisme à un autre, comme il arrive assez souvent. Il me serait difficile de dire le nombre de tous ceux que cette inquisition fait mourir ordinairement à Goa. Je me contente de l'exemple seul d'un joaillier ou lapidaire qui y avait demeuré vingt-cinq ans et plus, et était marié à une Portugaise métisse, dont il avait une fort belle fille prête à marier, ayant amassé environ trente ou quarante mille crusades de bien. Or, étant en mauvais ménage avec sa femme, il fut accusé d'avoir des livres de la religion prétendue. Sur quoi étant pris, son bien fut saisi, la moitié laissée à sa femme, et l'autre à l'inquisition. Je ne sais ce qui en arriva, car je m'en vins là-dessus; mais je crois, plutôt qu'autre chose, qu'on l'a fait mourir, ou pour le moins tout son bien perdu pour lui. Il était Hollandais de nation. Au reste, toutes les autres inquisitions des Indes répondent à celle-ci de Goa. C'est toutes les bonnes fêtes qu'ils font justice. Ils font marcher tous ces pauvres criminels ensemble avec des chemises ensoufrées et peintes de flammes de feu; et la différence de ceux qui doivent mourir d'avec les autres, est que les flammes vont en haut, et celles des autres en bas. On les mène droit à la grande église, qui est assez près de la prison, et sont là durant la messe et le sermon, auquel on leur fait de grandes remontrances; après, on les mène au Campo Santo-Lazaro, et là on brûle les uns en présence des autres qui y assistent.»

C'est un spectacle curieux de voir tous les nouveaux chrétiens de la domination portugaise avec un grand chapelet de bois qu'ils portent au cou; et les Portugais mêmes, hommes et femmes, qui en portent sans cesse un entre les mains, sans le quitter dans les exercices les plus profanes et les plus opposés aux bonnes moeurs. Ils ont quelques autres usages d'une piété assez mal entendue. À la messe, par exemple, lorsque le prêtre lève l'hostie consacrée, ils lèvent tous le bras, comme s'ils voulaient la montrer, et crient deux ou trois fois de toute leur force, _misericordia!_ Ils poussent un cri bien plus effrayant, au rapport de quelques voyageurs modernes, lorsque, se précipitant vers le lieu où l'on exécute les _autodafé_, et pleins de cette curiosité barbare qui se permet le spectacle d'un supplice, ils répètent, en se pressant les uns sur les autres, à l'aspect d'un juif qu'on va brûler, _judeo! judeo!_ Ce murmure sourd, ce frémissement d'une rage pieuse (je le répète d'après un voyageur français qui en a été témoin) fait frissonner jusqu'au fond de l'âme; il semble qu'alors tout un peuple soit composé de bourreaux. En général, tout ce qu'on rapporte de cette nation prouve une dévotion sombre et mélancolique, un culte de terreur qui rappelle ce mot de La Bruyère: «Il y a des gens dont on peut dire, non pas qu'ils craignent Dieu, mais qu'ils en ont peur.» On pourrait citer aussi ce beau vers de la tragédie d'_Oreste_ qui peint Clytemnestre tremblant devant les dieux:

Elle semblait les craindre, et non les adorer.

CHAPITRE IV.

Golconde.

La division générale de l'Inde présente d'abord à nos recherches les régions situées en-deçà du Gange, que l'on peut distinguer en deux parties, l'occidentale, nommée autrement côte de Malabar, dont nous venons de parler; et l'orientale, qui s'étend vers la côte de Coromandel. On sent bien que notre plan n'est point de donner une description exactement géographique de toutes les contrées situées entre ces deux côtes. Nous nous bornons à suivre les voyageurs dans les pays d'où l'on peut tirer des détails intéressans, et qui ont paru fixer principalement leur attention. Nous ne nous sommes arrêté sur la côte de Malabar, qu'à Surate et à Goa. Avant de passer sur la côte opposée, nous trouvons sur notre route Golconde, qui mérite d'occuper nos lecteurs. Gingi, Tanjaour, Maduré, et tous les pays qui s'étendent vers la pointe du cap Comorin, ne nous offrent rien, dans les récits des voyageurs, qui puisse ajouter aux notions que nous cherchons à prendre du grand pays de l'Inde. Nos observations sur ce pays étant principalement tirées de Tavernier, nous croyons devoir dire un mot de ce célèbre voyageur qui a reçu tant d'éloges et essuyé tant de censures. Lorsqu'il raconte sur la foi d'autrui, on peut croire et on a prouvé que ces récits sont souvent fabuleux; mais, comme il ne manque ni de probité ni de lumières, on peut d'autant moins le démentir sur ce qu'il a vu de ses propres yeux, qu'en le comparant avec les voyageurs les plus estimés, on ne s'aperçoit point qu'il soit jamais en contradiction avec eux. Son critique le plus violent a été le ministre Jurieu; mais, par le mal que Tavernier avait dit des Hollandais dans ses voyages, on peut présumer qu'il entrait dans les censures de Jurieu beaucoup de partialité nationale; et le caractère connu de ce critique protestant, l'amertume et la violence de ses déclamations contre Tavernier, doivent faire penser qu'il écoutait beaucoup plus son animosité personnelle que le zèle de la vérité. Bayle, en convenant lui-même des reproches qu'on peut faire à Tavernier, le justifie sur le degré de croyance qu'il mérite quand il parle comme témoin oculaire, et infirme le témoignage de Jurieu par une réflexion très-juste: «Que n'a-t-on pris, dit-il, le parti d'opposer relation à relation, faits à faits, au lieu d'entasser des injures personnelles?»

Jean-Baptiste Tavernier était né, en 1605, à Paris, où son père, natif d'Anvers, était venu s'établir pour y faire le commerce des cartes géographiques. Les curieux qui venaient en acheter chez lui, s'y arrêtant quelquefois à discourir sur les pays étrangers, l'inclination naturelle du jeune Tavernier pour les voyages ne fut pas moins échauffée par leurs discours que par la vue de tant de cartes. Aussi commença-t-il à s'y livrer dès sa plus tendre jeunesse. On apprendra par son exemple que l'ardeur et l'industrie peuvent conduire à la fortune avec fort peu de secours. Il gagna dans ses voyages d'Orient des biens si considérables par le commerce de pierreries, qu'à son retour en 1668, après avoir été anobli par Louis XIV, il se vit en état d'acheter la baronnie d'Aubonne, au canton de Berne, sur les bords du lac de Genève. Cependant la malversation d'un de ses neveux, auquel il avait confié la direction d'une cargaison de deux cent vingt-deux mille livres, dont il espérait tirer au Levant plus d'un million de profit, jeta ses affaires dans un si grand désordre, que, pour payer ses dettes ou pour se mettre en état de former d'autres entreprises, il vendit cette terre à M. du Quesne, fils aîné d'un de nos grands hommes de mer. Ensuite, s'étant mis en chemin dans l'espérance de réparer ses pertes par de nouveaux voyages, il mourut à Moscou, dans le cours du mois de juillet 1689, âgé de quatre-vingt-quatre ans.

Il avait recueilli quantité d'observations dans six voyages qu'il avait faits pendant l'espace de quarante ans, en Turquie, en Perse et aux Indes; mais un si long commerce avec les étrangers lui avait fait négliger sa langue naturelle, jusqu'à le mettre hors d'état de dresser lui-même ses relations: elles ont été rédigées par différens écrivains, Chappuzeaux, La Chapelle, etc.

Le royaume de Golconde prend son nom de la ville de Golconde, qui en est la capitale, et que les Persans et les Mogols ont nommée Haïderabad, située à 17 degrés et demi de latitude nord. On ne trouve dans aucun voyageur l'exacte mesure de son étendue; et les itinéraires de Tavernier ne peuvent donner là-dessus que des lumières d'autant plus imparfaites, que diverses révolutions y ont apporté beaucoup de changemens; mais en général c'est un pays dont on vante la fertilité. Il produit abondamment du riz et du blé, toutes sortes de bestiaux et de volailles, et les autres nécessités de la vie. On y voit quantité d'étangs qui sont remplis de bon poisson, surtout d'une espèce d'éperlans fort délicats.

Le climat est fort sain. Les habitans divisent leurs années en trois saisons: mars, avril, mai et juin font l'été; car, dans cet espace, non-seulement l'approche du soleil cause beaucoup de chaleur, mais le vent, qui semblerait devoir la tempérer, l'augmente à l'excès; il y souffle ordinairement vers le milieu de mai un vent d'ouest qui échauffe plus l'air que le soleil même. Dans les chambres les mieux fermées, le bois des chaises et des tables est si ardent, qu'on n'y saurait toucher, et qu'on est obligé de jeter continuellement de l'eau sur le plancher et sur les meubles; mais cette ardeur excessive ne dure que six ou sept jours, et seulement depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures après midi; il s'élève ensuite un vent frais qui la tempère agréablement. Ceux qui ont la témérité de voyager pendant ces extrêmes chaleurs sont quelquefois étouffés dans leurs palanquins. Elles dureraient pendant tous les mois de juillet, d'août, de septembre et d'octobre, si les pluies continuelles qui tombent alors en abondance ne rafraîchissaient l'air, et n'apportaient aux habitans le même avantage que les Égyptiens reçoivent du Nil. Leurs terres étant préparées par cette inondation, ils y sèment leur riz et leurs autres grains, sans espérer d'autres pluies avant la même saison de l'année suivante. Ils comptent leur hiver au mois de décembre, de janvier et de février: mais l'air ne laisse pas d'être alors aussi chaud qu'il est au mois de mai dans les provinces septentrionales de France; aussi les arbres de Golconde sont-ils toujours verts et toujours chargés de fruits mûrs. On y fait deux moissons de riz. Il se trouve même des terres qu'on sème trois fois.

Les habitans de Golconde sont presque tous de belle taille, bien proportionnés, et plus blancs de visage qu'on ne saurait se l'imaginer d'un climat si chaud. Il n'y a que les paysans qui soient un peu basanés. Leur religion est un mélange d'idolâtrie et de mahométisme. Ceux qui sont attachés à la secte de Mahomet ont adopté la doctrine des Persans. Les idolâtres suivent celle des bramines.

Quoique l'usage fasse donner à présent le nom de Golconde à la capitale du royaume, elle se nomme proprement Bagnagar. Golconde est une forteresse qui en est éloignée d'environ deux lieues, où le roi fait sa résidence ordinaire, et qui n'a pas moins de deux lieues de circuit. La ville de Bagnagar fut commencée par le bisaïeul du monarque qui occupait le trône pendant le voyage de Tavernier, à la sollicitation d'une de ses femmes qu'il aimait passionnément, et qui se nommait Nagar. Ce n'était auparavant qu'une maison de plaisance où l'on entretenait de fort beaux jardins pour le roi. En y jetant les fondemens d'une grande ville, il lui fit prendre le nom de sa femme; car Bag-Nagar signifie le jardin de Nagar. On y rencontre à peu de distance quantité de grandes roches, qui ressemblent à celles de la forêt de Fontainebleau. Une grande rivière baigne les murs du côté du sud-ouest, et va se jeter proche de Mazulipatan, dans le golfe de Bengale; on la passe à Bagnagar sur un grand pont de pierre, dont la beauté ne le cède guère à celle du Pont-Neuf de Paris. La ville est bien bâtie et de la grandeur de celle d'Orléans. On y voit plusieurs belles et grandes rues, mais qui, n'étant pas mieux pavées que toutes les villes de Perse et des Indes, sont fort incommodes en été par le sable et la poussière dont elles sont remplies.

Dans un endroit de la ville, dit Tavernier, on voit une pagode commencée depuis cinquante ans, et demeurée imparfaite, qui sera la plus grande de toutes les Indes, s'il arrive jamais qu'elle soit achevée. On admire surtout la grandeur des pierres. Celle de la niche, qui est l'endroit où doit se faire la prière, est une roche entière, d'une si prodigieuse grosseur, que cinq ou six cents hommes ont employé cinq ans à la tirer de la carrière, et qu'il a fallu quatorze cents boeufs pour la traîner jusqu'à l'édifice. Une guerre du roi de Golconde et du Mogol a fait suspendre ce bel ouvrage, qui aurait passé, suivant Tavernier, pour le plus merveilleux monument de toute l'Asie.

Le peuple de Golconde est divisé en quarante-quatre tribus; et cette division sert à régler les rangs et les prérogatives. La première tribu est celle des bramines, qui sont les prêtres du pays, et les docteurs de la religion dominante. Ils entendent si bien l'arithmétique, que les mahométans mêmes les emploient pour leurs comptes. Leur méthode est d'écrire avec une pointe de fer sur des feuilles de palmier. Ils tiennent par tradition, de leurs ancêtres, les secrets de la médecine et de l'astrologie, qu'ils ne communiquent jamais aux autres tribus. L'Anglais Méthold vérifia par diverses expériences qu'ils n'entendent pas mal le calcul des temps, et la prédiction des éclipses. C'est par l'exercice continuel de ces connaissances qu'ils ont si bien établi leur réputation dans toutes les Indes, qu'on n'entreprend rien sans les avoir consultés. Mais rien n'a tant servi à la relever que l'honneur qu'ils ont eu de donner deux rois de leur race, l'un à Calicut, et l'autre à la Cochinchine. Après eux, la tribu des famgams tient le second rang. C'est un autre ordre de prêtres qui observent les cérémonies des bramines, mais qui ne prennent point d'autre nourriture que du beurre, du lait, et toutes sortes d'herbages, à l'exception des ognons, auxquels ils ne touchent jamais, parce qu'il s'y trouve certaines veines qui paraissent avoir quelque ressemblance avec du sang.

Les comitis, qui composent la troisième tribu, sont des marchands, dont le principal commerce est de rassembler les toiles de coton qu'ils revendent en gros, et de changer les monnaies. Leur habileté va si loin dans les changes, qu'à la seule vue d'une pièce d'or ils parient d'en connaître la valeur à un grain près. La tribu des campoveros, qui suit immédiatement, est composée de laboureurs et de soldats. C'est la plus nombreuse; elle ne rejette l'usage d'aucune sorte de viande, à l'exception des boeufs et des vaches; mais elle regarde comme un si grand excès d'inhumanité, de tuer des animaux dont l'homme reçoit tant de services, que le plus indigent de cet ordre n'en vendrait pas un pour la plus grosse somme aux étrangers qui les mangent, quoique entre eux ils se les vendent pour quatre francs ou cent sous. La tribu suivante est celle des femmes de débauche, dont on distingue deux sortes: l'une, de celles qui ne se prostituent qu'aux hommes d'une tribu supérieure; l'autre, des femmes communes qui ne refusent leurs faveurs à personne. Elles tiennent cette infâme profession de leurs ancêtres, qui leur ont acquis le droit de l'exercer sans honte. Les filles de leur tribu, qui ont assez d'agrémens pour n'être pas rebutées de l'autre sexe, sont élevées dans l'unique vue de plaire. Les plus laides sont mariées à des hommes de la même tribu, dans l'espérance qu'il naîtra d'elles des filles assez belles pour réparer la disgrâce de leurs mères.