Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 18
Le bois de l'arbre est spongieux, et se divise en une infinité de filamens; ce qui ne permet de l'employer à bâtir des maisons et des vaisseaux que dans sa vieillesse, lorsqu'il devient plus solide: ses racines sont en fort grand nombre et très-déliées; elles n'entrent pas fort loin dans la terre; mais le cocotier n'en résiste pas moins à la violence des orages; sans doute parce que, n'ayant point de branches, il donne moins de prise à l'effort du vent. Au sommet, on trouve entre les feuilles une sorte de coeur ou de gros germe qui approche du chou-fleur par la figure et le goût, mais qui a quelque chose de plus agréable. Un seul de ces germes suffit pour rassasier six personnes. Cependant on en fait peu d'usage, parce que l'arbre meurt aussitôt qu'il est cueilli, et ceux qui veulent s'accorder le plaisir d'en manger font toujours couper le tronc. Entre ce chou et les fleurs il sort plusieurs bourgeons fort tendres, à peu près de la grosseur du bras. En coupant leur extrémité, on a déjà vu qu'on en fait distiller une liqueur qui a été décrite. Les tives, dont la tribu s'attache particulièrement à l'agriculture, montent chaque jour, soir et matin, au sommet des cocotiers. Ils portent à leur ceinture un vase dans lequel ils versent ce qui a été distillé depuis le soir ou le matin du jour précédent. Cette liqueur porte, au Malabar comme dans l'Indoustan, le nom de _tary_ ou _soury_. C'est la seule qu'on recueille régulièrement sur toute la côte. En la distillant, on en fait d'assez bonne eau-de-vie, qui devient très-violente en la passant trois fois à l'alambic. Si le tary frais est jeté dans une poêle pour y bouillir avec un peu de chaux vive, il s'épaissit en consistance de miel. S'il bout un peu plus long-temps, il acquiert la solidité du sucre, et même à peu près sa blancheur; mais il n'a jamais la délicatesse de celui des cannes. C'est de ce sucre que le peuple fait toutes ses confitures: les Portugais l'appellent _jagre-jagara_, qui est le nom malabare.
Les cocotiers dont on fait distiller le tary par l'incision des bourgeons ne portent aucun fruit, parce que c'est de cette liqueur que le fruit se forme et se nourrit. Mais ceux qu'on épargne pour en tirer des cocos poussent de chacun de leurs bourgeons une sorte de grappe composée de dix, douze ou quinze cocos au plus. La superficie de leur première écorce est d'abord verte et fort tendre. Elle contient une liqueur claire, agréable, saine et rafraîchissante, qui monte quelquefois à plus d'une chopine dans les plus gros fruits. L'écorce qui la renferme immédiatement se mange avec plaisir lorsqu'elle est tendre, et a le goût des fonds d'artichauts. Mais à mesure que les cocos mûrissent, une portion de cette eau se change insensiblement en une substance blanche, molle et douce, qui a le goût de la crème. Les Malabares donnent aux cocos à demi mûrs le nom d'_élixir_, et les Portugais celui de _lagné_. Dans leur parfaite maturité, il ne reste que très-peu d'eau, et le goût en devient moins agréable à mesure que la quantité diminue. C'est de cette eau que se forme leur chair, qui est à la fin aussi solide et aussi ferme que celle des noisettes, dont elle a la blancheur et le goût. Les cuisiniers indiens en expriment le suc dans leurs sauces les plus délicates. On la presse dans des moulins pour en tirer une huile qui est la seule dont on se serve aux Indes. Récente, elle égale en bonté l'huile d'amandes douces; en vieillissant, elle acquiert le goût d'huile de noix; mais elle n'est alors employée que pour la peinture.
L'arbre pousse de nouveaux bourgeons, et porte de nouveaux fruits trois fois l'année. La grosseur des cocos est à peu près celle de la tête humaine. Comme le moindre vent les fait tomber, il est dangereux de s'asseoir sous les arbres qui les portent; mais on en est peu tenté, parce qu'étant sans branches, ils n'offrent point d'abri contre les ardeurs du soleil. La première écorce des cocos est fort polie et toujours verte, quoiqu'elle jaunisse un peu en vieillissant, surtout lorsque le fruit est anciennement tombé de l'arbre. Après la première pellicule de cette écorce, ce qui reste est épais de trois doigts. On le divise en filamens qui servent à faire toutes sortes de cordages, et même des câbles pour les plus gros vaisseaux. La seconde enveloppe est une coque fort dure, et de l'épaisseur d'un pouce; c'est cette coque qui renferme la chair dont on tire l'huile. On en fait des tasses, des cuillères, des poires à poudre et d'autres petits ouvrages. Le reste se brûle pour en faire du charbon, qui sert aux forges des artisans. Lorsqu'on a tiré l'huile de la chair, il reste un marc dont le peuple nourrit les pourceaux et la volaille, et dont quantité de pauvres se nourrissent eux-mêmes dans les années stériles.
Dellon conclut que l'éloge du cocotier n'est point exagéré lorsqu'on le représente comme la plus utile et la plus merveilleuse de toutes les productions de la nature. On fait de son tronc des maisons commodes, dont le toit est couvert de ses feuilles, et dont les meubles ou les ustensiles sont composés de son bois ou de ses coques. On en fait des barques, avec leurs mâts et leurs vergues. Les cordages et les voiles se font de ses filamens les plus déliés, dont on fabrique aussi diverses sortes d'étoffes. Un bâtiment qui se trouve ainsi composé d'une partie de l'arbre peut être chargé de fruit, d'huile, de vin, de vinaigre, d'eau-de-vie, de miel, de sucre, d'étoffes et de charbon, qui sont tirés des autres parties.
Schouten et Dellon vantent beaucoup une espèce d'arbre plus particulière à cette contrée qu'aux autres pays de l'Inde, qui est de la hauteur de nos plus grands noyers; et dont la feuille ressemble beaucoup à celle du laurier. Il porte des fleurs d'une odeur très-agréable, et de son tronc il distille une gomme qui sert à calfater les vaisseaux. Mais ce qu'il y a de plus singulier dans une si grande espèce, c'est que ses branches, comme celles du palétuvier, après s'être étendues en hauteur, s'abaissent enfin vers la terre, et qu'à peine y ont-elles touché qu'elles y prennent racine. Avec le temps elles deviennent si grosses, qu'il n'est plus possible de les distinguer du tronc dont elles ont tiré leur origine. Le même voyageur ajoute que, si l'on n'avait soin d'en couper une partie pour les empêcher de s'étendre, un seul arbre couvrirait par degrés les plus vastes campagnes, et formerait une épaisse forêt.
La côte de Malabar produit toutes sortes de légumes. On y trouve particulièrement une sorte de fèves qui ont quatre grands doigts de largeur, et dont les cosses sont longues d'environ un pied et demi: elles sont moins délicates que les nôtres, mais elles croissent en fort peu de temps. La plante pousse de grandes feuilles dont on forme des berceaux qui donnent un très-bel ombrage. On cultive avec soin, dans le même pays, une autre plante fort curieuse, dont les feuilles ressemblent à la pimprenelle. Ses fleurs approchent beaucoup, pour la figure, de celle du jasmin double; mais, au lieu d'être blanches, elles sont d'un rouge très-vif et très-beau. Comme elles n'ont point d'odeur, on ne les cultive que pour le plaisir de la vue. La plante croît si vite et s'étend tellement, qu'en peu de temps on en forme des haies de la hauteur d'un homme. Rien n'a plus d'agrément dans un jardin, lorsqu'elles sont bien touffues. On prendrait de loin leurs fleurs pour autant de rubis, ou pour des étincelles de feu dont l'éclat est merveilleusement relevé par la verdure des feuilles. Elles s'épanouissent le matin au lever du soleil; et, conservant leur beauté pendant tout le jour, elles tombent au coucher de cet astre pour faire place à d'autres qui doivent paraître le lendemain. Cette plante continue de fleurir ainsi sans interruption pendant le cours de l'année. Une autre de ses propriétés, c'est qu'il suffit de l'avoir semée une fois pour qu'elle produise des graines qui, tombant dans leur maturité, prennent racine et se renouvellent d'elles-mêmes. Aussi les jardiniers n'y apportent-ils pas d'autre soin que de les arroser dans les temps secs.
Avec tous ces avantages naturels, les habitans du Malabar entendent moins le jardinage, et n'ont pas la même curiosité pour les fleurs que les peuples sujets du Mogol. D'ailleurs les femmes de cette côte, au lieu de se frotter d'essences et de parfums comme les autres Indiennes, n'emploient que de l'huile de cocos.
Entre plusieurs animaux remarquables, les perroquets du Malabar excitent l'admiration des voyageurs par leur quantité prodigieuse autant que par la variété de leurs espèces. Dellon assure qu'il a souvent eu le plaisir d'en voir prendre jusqu'à deux cents d'un coup de filet. Les paons y sont aussi en très-grand nombre; mais la chasse en est plus difficile; et cette raison, qui la rend plus agréable, est extrêmement fortifiée par l'utilité qu'on retire de leurs plumes. Elles servent dans toute l'Asie à faire des parasols, des éventails et des chasse-mouches, dont le manche est orné, pour les personnes riches, d'or, d'argent et de pierreries. Il est impossible, si l'on en croit Dellon, d'exprimer la quantité de chauves-souris dont toute la côte est infestée. Ces oiseaux nocturnes y sont une fois plus gros qu'en Europe. Ils se perchent, pendant le jour sur des arbres, où l'on en voit souvent plusieurs milliers. Le Malabar ne produit point d'éléphans, mais on y en amène du dehors, et les princes en nourrissent un fort grand nombre. Lorsqu'ils veulent châtier des sujets rebelles, ils envoient des éléphans dans leurs terres. Ces animaux, qu'on prend soin d'irriter, abattent les maisons et les arbres, ravagent les jardins, ruinent les campagnes, et forcent les plus obstinés à rentrer dans la soumission.
Le Malabar nourrit plusieurs animaux qui ressemblent au tigre. Ceux de la moindre espèce ne sont pas plus grands que nos plus gros chats. Dellon eut la curiosité d'en nourrir un pendant quelques mois au comptoir français de Tilscéry. Il refusait tout autre aliment que de la chair crue. Quoiqu'il fût lié d'une chaîne assez forte, il s'échappa deux fois. On le reprit la première, et son maître en reçut une blessure considérable à la main. La seconde fois il disparut entièrement; mais il ne laissa point de se tenir caché long-temps aux environs du comptoir, où il faisait une guerre cruelle à la volaille. Pendant qu'il était à la chaîne, il avait l'adresse de répandre une partie du riz qu'on lui présentait, aussi loin qu'il pouvait dans sa situation. Cette amorce attirait les poules et les canes. Il feignait de dormir pour leur donner la facilité de s'approcher; et s'élançant dessus tout d'un coup, il ne manquait pas d'en étrangler quelques-unes.
Les léopards sont les plus communs de ces animaux. Ils causent beaucoup de ravage dans toutes les parties du Malabar, et la soif du sang leur fait attaquer indifféremment les hommes et les bestiaux. On leur fait une guerre ouverte. Les rois excitent leurs sujets à cette dangereuse chasse par différens degrés de récompense. Celui qui a délivré le pays d'un léopard dans un combat singulier, sans autres armes que l'épée ou la flèche, reçoit un bracelet d'or, qui passe pour une marque d'honneur aussi distinguée que nos ordres de chevalerie. Ceux qui remportent la même victoire à coups de mousquet, ou qui ont employé le secours d'autrui, ne sont récompensés que par une somme d'argent.
Le tigre véritable est de la grandeur d'un cheval, et par conséquent plus dangereux que les précédens, avec la même férocité. L'espèce en est moins nombreuse. Dellon, qui ne vit pas sans frayeur la peau d'un de ces redoutables monstres, rend témoignage qu'on en aurait pu couvrir un lit carré de six pieds. Ils sont plus communs au nord de Goa. L'expérience a fait connaître que, lorsqu'on rencontre un tigre, si l'on est armé d'un fusil ou d'un pistolet, le parti le plus sage est de tirer en l'air, à moins qu'on ne se croie sûr de le tuer ou de l'abattre. Le bruit l'étonne et le met en fuite; au lieu que, s'il est seulement blessé, la douleur de sa plaie le rend plus terrible. On assure aussi que la vue du feu écarte les tigres.
Les buffles sauvages sont en beaucoup plus grand nombre au Malabar que dans tout autre pays du monde. Ses habitans en font peu d'usage et n'en mangent point la chair; mais ils permettent aux étrangers de les prendre ou de les tuer. On fait de leur peau des souliers, des bottes, des rondaches, des outres, et une sorte de grandes cruches garnies intérieurement d'osier, dans lesquelles on conserve et l'on transporte les denrées molles ou liquides.
La civette se trouve au Malabar. Il se fait un commerce fort considérable, dans le royaume de Calicut, de la substance odorante qu'on en retire. Les singes, dont le nombre et la variété sont incroyables au Malabar, y passent pour des animaux divins, auxquels on élève des statues et des temples. Quelque ravage qu'ils y causent, ce serait un crime capital d'en tuer un sur les terres d'un prince gentou. Dellon parle de plusieurs fêtes instituées à leur honneur, qui se célèbrent avec beaucoup de pompe et de cérémonies.
Ce voyageur avait douté, dit-il, de ce qu'il avait entendu raconter, et de ce qu'il avait lu sur les couleuvres du Malabar; mais il s'en convainquit par ses yeux. On en distingue plusieurs espèces, qui diffèrent en grosseur, en couleur, en figure, et surtout en malignité. Les unes sont vertes et de la grosseur du doigt, mais de cinq à six pieds de longueur. Elles sont d'autant plus dangereuses, que, se cachant dans les buissons, entre les feuilles, leur couleur ne permet pas de les apercevoir. Elles ne fuient point, si l'on ne fait beaucoup de bruit: au contraire elles s'élancent sur les passans, dont elles attaquent presque toujours les yeux, le nez ou les oreilles. Ce n'est point par leurs morsures qu'elles empoisonnent, mais en répandant un venin subtil, dont l'effet est si funeste, qu'il cause la mort en moins d'une heure. Comme leur rencontre n'est que trop fréquente, l'usage dans les chemins étroits est de se faire précéder d'un esclave, qui frappe de part et d'autre pour les écarter. Un Indien malabare, qui servait quelquefois Dellon en qualité d'interprète, allant un jour au bourg de Balliepatan, à la pagole du même nom, accompagné d'un seul naïre qui le précédait, vit un de ces dangereux reptiles qui s'élança sur son guide, et qui, se glissant par une narine, sortit aussitôt par l'autre, et demeura pendant des deux côtés. Le naïre tomba sans connaissance, et ne fut pas long-temps sans expirer. Une autre espèce que les Indiens nomment _nalle pambou_, c'est-à-dire bonne couleuvre, a reçu des Portugais le nom de _cobra capella_, parce qu'elle a la tête environnée d'une peau large qui forme une espèce de chapeau. Son corps est émaillé de couleurs très-vives, qui en rendent la vue aussi agréable que ses blessures sont dangereuses. Elles ne sont mortelles pourtant que pour ceux qui négligent d'y remédier. Les diverses représentations de ces cruels animaux font le plus bel ornement des pagodes. On leur adresse des prières et des offrandes. Un Malabare qui trouve une couleuvre dans sa maison la supplie d'abord de sortir. Si ses prières sont sans effet, il s'efforce de l'attirer dehors en lui présentant du lait ou quelque autre aliment. S'obstine-t-elle à demeurer, on appelle les bramines, qui lui représentent éloquemment les motifs dont elle doit être touchée, tels que le respect du Malabare et les adorations qu'il a rendues à toute l'espèce. Pendant le séjour que Dellon fit à Cananor, un secrétaire du prince gouverneur fut mordu par un de ces serpens à chapeau, qui était de la grosseur du bras, et d'environ huit pieds de longueur. Il négligea d'abord les remèdes ordinaires; et ceux qui l'accompagnaient se contentèrent de le ramener à la ville, où le serpent fut apporté aussi dans un vase bien couvert. Le prince, touché de cet accident, fit appeler aussitôt les bramines, qui représentèrent à l'animal combien la vie d'un officier si fidèle était importante à l'état. Aux prières on joignit les menaces: on lui déclara que, si le malade périssait, elle serait brûlée vive dans le même bûcher. Mais elle fut inexorable, et le secrétaire mourut de la force du poison. Le prince fut extrêmement sensible à cette perte. Cependant, ayant fait réflexion que le mort pouvait être coupable de quelque faute secrète qui lui avait peut-être attiré le courroux des dieux, il fit porter hors du palais le vase où la couleuvre était renfermée, avec ordre de lui rendre la liberté, après lui avoir fait beaucoup d'excuses et quantité de révérences.
La loi que les idolâtres s'imposent de ne tuer aucune couleuvre est peu respectée des chrétiens et des mahométans. Tous les étrangers qui s'arrêtent au Malabar font main-basse sur ces odieux reptiles; et c'est rendre sans doute un important service aux habitans naturels. Il n'y a point de jour où l'on ne fût en danger d'être mortellement blessé, jusque dans les lits, si l'on négligeait de visiter toutes les parties de la maison qu'on habite. On trouve encore une espèce de serpens fort extraordinaires, longs de quinze à vingt pieds, et si gros, qu'ils peuvent avaler un homme. Ils ne passent pas néanmoins pour les plus dangereux, parce que leur monstrueuse grosseur les fait découvrir de loin, et donne plus de facilité à les éviter. On n'en rencontre guère que dans les lieux inhabités. Dellon en vit plusieurs de morts après de grandes inondations, qui les avaient fait périr et qui les avaient entraînés dans les campagnes ou sur le rivage de la mer. À quelque distance, on les aurait pris pour des troncs abattus et desséchés. Mais il les peint beaucoup mieux dans le récit d'un accident, dont on ne peut douter sur son témoignage, et qui confirme ce qu'on a lu dans d'autres relations sur la voracité de quelques serpens des Indes.
«Pendant la récolte du riz, quelques chrétiens qui avaient été idolâtres, étant allés travailler à la terre, un jeune enfant qu'ils avaient laissé seul à la maison en sortit pour s'aller coucher, à quelques pas de la porte, sur des feuilles de palmier, où il s'endormit jusqu'au soir. Ses parens, qui revinrent fatigués du travail, le virent dans cet état; mais ne pensant qu'à préparer leur nourriture, ils attendirent qu'elle fût prête pour aller l'éveiller. Bientôt ils lui entendirent pousser des cris à demi étouffés, qu'ils attribuèrent à son indisposition. Cependant, comme il continuait de se plaindre, quelqu'un sortit, et vit en s'approchant qu'une de ces grosses couleuvres avait commencé à l'avaler. L'embarras du père et de la mère fut aussi grand que leur douleur. On n'osait irriter la couleuvre, de peur qu'avec ses dents elle ne coupât l'enfant en deux, ou qu'elle n'achevât de l'engloutir. Enfin, de plusieurs expédiens, on préféra celui de la couper par le milieu du corps, ce que le plus adroit et le plus hardi exécuta fort heureusement d'un seul coup de sabre. Mais comme elle ne mourut pas d'abord, quoique séparée en deux, elle serra de ses dents le corps de l'enfant, et l'infecta tellement de son venin, qu'il expira peu de momens après.
»Un soir, ajoute Dellon, après avoir soupé, nous entendîmes un chacal qui criait seul proche de notre maison, et d'une manière si extraordinaire, que tout le bruit de nos chiens ne le fit point écarter. Nous fîmes sortir nos gens avec leurs armes, par précaution contre les tigres. Ils trouvèrent qu'une couleuvre avalait le chacal, qu'elle avait apparemment trouvé endormi. Ils la tuèrent et le chacal aussi. Elle n'avait pas plus de dix pieds de long.»
Schouten donne à ces monstres affamés le nom de _polpogs_. «Ils ont, dit-il, la tête affreuse et presque semblable à celle du sanglier. Leur gueule et leur gosier s'ouvrent jusqu'à l'estomac lorsqu'ils voient une grosse pièce à dévorer. Leur avidité doit être extrême, car ils s'étranglent ordinairement lorsqu'ils dévorent un homme ou quelque autre animal. On prétend d'ailleurs que l'espèce n'en est pas venimeuse. Il est vrai que nos soldats, pressés de la faim, en ayant quelquefois trouvé qui venaient de crever pour avoir avalé une trop grosse pièce, telle qu'un veau, les ont ouverts, en ont tiré la bête qu'ils avaient dévorée, l'ont fait cuire et l'ont mangée sans qu'il leur en soit arrivé le moindre mal.»
Le même écrivain en décrit une espèce que les Hollandais ont nommée _preneurs de rats_, parce qu'ils vivent effectivement de rats et de souris comme les chats, et qu'ils se nichent dans les toits des maisons. Loin de nuire aux hommes, ils passent sur le corps et le visage de ceux qui dorment, sans leur causer aucune incommodité. Ils descendent dans les chambres d'une maison comme pour les visiter, et souvent ils se placent sur le plus beau lit. On embarque rarement du bois de chauffage sans y jeter quelques-uns de ces animaux pour faire la guerre aux insectes qui s'y retirent.
Ajoutons à cette description du Malabar le jugement d'un voyageur qui en avait parcouru toutes les parties. Il ne balance point à le regarder comme le plus beau pays des Indes orientales en-deçà du Gange. Ce n'est pas, dit-il, que l'Asie n'ait quantité de côtes maritimes dont l'aspect est charmant; mais, à ses yeux, elles n'approchent point de celles du Malabar. On y voit de la mer plusieurs villes considérables, telles que Cananor, Calicut, Cranganor, Cochin, Porga, Calycouland, Coyland, etc. On y découvre des allées, ou plutôt des bois de cocotiers, de palmiers et d'autres arbres. Les cocotiers, qui sont toujours verts et chargés de fruits, s'avancent jusqu'au bord du rivage, où, pendant la marée, les brisans vont arroser leurs racines, sans que ces cocotiers reçoivent aucune altération de l'eau salée. Mais ce ne sont pas les bois seuls qui font l'ornement de cette côte. On y voit de belles campagnes de riz, des prairies, des pâturages, de grandes rivières, de gros ruisseaux et des torrens d'eau pure. De Calicut et de la côte septentrionale, on peut aller vers le sud jusqu'à Coyland par des eaux internes. Il est vrai qu'elles n'ont pas assez de profondeur pour recevoir de gros bâtimens; mais elles forment de grands étangs, des viviers et des bassins pour toutes sortes d'usages. Elles nourrissent une extrême quantité de poissons. Les arbres y sont couverts d'une perpétuelle verdure, et la terre n'est pas moins ornée, parce que la gelée, la neige et la grêle n'y flétrissent jamais l'herbe ni les fleurs.