Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

Part 17

Chapter 173,930 wordsPublic domain

On doit en conclure que l'homicide ne passe pas pour un grand crime entre les Malabares. Outre les pouliats qu'on peut tuer impunément, il est rare qu'on punisse de mort ceux qui tuent des personnes d'une tribu plus élevée, à moins que le meurtre ne soit aggravé par les circonstances; et, dans ces occasions mêmes, c'est moins la justice que le ressentiment des familles qui règle ordinairement la vengeance. Il n'en est pas de même du larcin: ces peuples en abhorrent jusqu'au nom. Un voleur devient infâme: il est puni avec tant de sévérité, que souvent le vol de quelques grappes de poivre conduit au supplice. On ne connaît point au Malabar l'usage des prisons pour les criminels: on leur met les fers aux pieds, et, dans cet état, on les garde jusqu'à la décision de leur procès, qui dépend du prince, juge souverain de toutes les affaires civiles et criminelles. Si l'accusation est douteuse et le nombre des témoins insuffisant, on reçoit le serment de l'accusé dans cette forme: il est conduit devant le prince, par l'ordre duquel on fait rougir au feu le fer d'une hache; on couvre la main de l'accusé d'une feuille de bananier, sur laquelle on met le fer brûlant pour l'y laisser jusqu'à ce qu'il ait perdu sa rougeur, c'est-à-dire l'espace d'environ trois minutes. Alors l'accusé se jette à terre, et présente sa main aux blanchisseurs du roi, qui se tiennent prêts avec une serviette mouillée dans une espèce d'eau de riz que les Indiens nomment _cangue_, et dont ils l'enveloppent; ils lient ensuite la serviette avec des cordons dont le prince scelle lui-même les noeuds de son cachet. Elle demeure dans cet état pendant huit jours, après lesquels on découvre en public la main du prisonnier. Lorsqu'elle se trouve saine et sans apparence de brûlure, il est renvoyé absous; mais s'il y reste la moindre impression du feu, on le conduit sur-le-champ au supplice. C'est par la bouche du prince que l'arrêt est prononcé: l'exécution ne diffère jamais. Si le crime est digne de mort, on fait sortir le coupable de l'enceinte du palais; et les naïres de la garde, se faisant honneur d'exécuter l'ordre du prince, ambitionnent la fonction de bourreau. Lorsque le crime est assez noir pour dégrader le coupable de sa tribu, ses parens s'empressent eux-mêmes de lui donner la mort pour laver dans son sang la honte dont il couvre sa famille. Le supplice commun est de percer les criminels à coups de lance, et de les mettre en pièces à coups de sabre pour attacher leurs membres à plusieurs troncs d'arbres.

Chaque royaume du Malabar a plusieurs familles de princes qui composent ensemble la tribu royale, distinguée de toutes les autres tribus. À la mort d'un roi, le plus ancien des princes est déclaré son successeur, de quelque famille qu'il soit dans cette tribu, sans qu'il y ait jamais de contestation pour la royauté. Jamais aussi par conséquent on ne voit de jeunes souverains. Celui qui parvient à la dignité suprême pense, après son couronnement, à se procurer un lieutenant général sur lequel il puisse se reposer des soins du gouvernement. À la vérité cette charge, qui donne le premier rang après lui, est ordinairement mise à l'enchère, mais il a le droit de choisir entre ceux qui en offrent le plus. C'est ce gouverneur de l'état qui expédie les lettres, les passe-ports et tous les ordres de la cour. Aussitôt que le roi se croit sûr de sa fidélité, il lui abandonne entièrement l'administration publique pour se retirer dans un de ses palais, où son unique occupation est de mener une vie heureuse et tranquille. Le nouveau gouverneur fait son premier soin de fournir au monarque tout ce qui peut contribuer à son bonheur; et, jouissant en effet du pouvoir suprême, il reçoit les impôts, il distribue les grâces et les récompenses; il fait à son gré la paix ou la guerre; et quoique son devoir l'oblige d'en conférer avec son maître, il se dispense souvent de cette servitude, surtout lorsque la vieillesse du souverain augmente l'aversion qu'une vie molle lui inspire naturellement pour les affaires.

Cependant, à quelque décrépitude que le roi soit parvenu, jamais un lieutenant général n'ose pousser l'indépendance jusqu'à s'asseoir devant lui, ni prendre liberté de faire entrer dans son palais un seul de ses propres gardes, ni lui parler sans avoir les mains posées l'une sur l'autre devant sa bouche; ce qui passe au Malabar pour la marque du plus profond respect. Celui qui manquerait à quelqu'un de ces devoirs s'exposerait à perdre la meilleure partie de son bien avec sa dignité; parce que le roi se réserve toujours le pouvoir de casser ses lieutenans généraux, sans être obligé de les rembourser de leur finance. Mais ces violentes extrémités sont presque sans exemple. Il est rare, dans les pays orientaux, qu'un sujet oublie son devoir jusqu'à s'écarter du respect qu'il doit à son maître.

On donne au roi de Cananor le nom de _colitri_, titre héréditaire comme celui de _samorin_ pour les rois de Calicut. Lorsque ces monarques sortent de leurs palais, ils sont portés sur un éléphant ou dans un palanquin. Ils ne paraissent jamais en public sans porter sur la tête une couronne d'or, du poids de cinq cents ducats, et de la forme d'un bonnet de nuit qui s'élève en pointe. C'est de la main de son lieutenant général que chaque monarque reçoit cette couronne: elle ne sert qu'à lui. Après sa mort, elle est déposée dans le trésor de la pagode royale; et le roi qui succède en reçoit une du même poids de celui qu'il choisit pour gouverner en son nom.

Les souverains du Malabar se font toujours accompagner d'une nombreuse garde de naïres, avec quantité de trompettes, de tambours et d'autres instrumens. Quantité d'officiers qui marchent loin avant les gardes crient de toutes leurs forces que le roi vient, pour avertir ceux qui n'ont pas droit de paraître devant lui qu'ils doivent se retirer. Tous les princes qui se font voir hors de leurs palais sans être à la suite du roi sont escortés aussi d'un grand nombre de gardes, d'instrumens et d'officiers qui les précèdent, pour éloigner les personnes des tribus inférieures. Les princesses jouissent du même privilége. Si le lieutenant général de l'état n'est pas prince, il peut avoir des naïres pour sa garde; mais il n'a pas de trompettes ni d'officiers qui obligent le peuple de se retirer.

Les princes, qui ont ici tant de supériorité sur les autres tribus dans l'ordre politique, sont inférieurs, dans l'ordre de la religion, aux nambouris et aux bramines, dont les tribus ne sont pas moins révérées des Malabares que de tous les autres Gentous de l'Inde. Observons, pour éclaircir toutes ces différences, qu'une des coutumes les plus sacrées est celle qui exclut les enfans de la succession de leurs pères, parce qu'ils n'en tirent pas leur noblesse, et qu'ils la tirent seulement de leur mère, à la tribu desquelles ils appartiennent toujours. On marie ordinairement les princesses avec des nambouris ou des bramines; et les enfans qui sortent de ces mariages sont princes et capables de succéder à la couronne; mais, comme il n'y a pas toujours assez de princesses pour tous les nambouris et les bramines, ils peuvent épouser aussi des femmes de leur propre tribu: alors les enfans sont de de la tribu de leur mère. Les princes n'épousent point de princesses: ils prennent leurs femmes dans la tribu des naïres; d'où il arrive que leurs enfans sont naïres et ne sont pas princes. Les naïres se marient ordinairement dans leur propre tribu, qui est la plus nombreuse, et leurs enfans sont naïres. Cependant ils ont la liberté de se choisir des femmes dans des tribus qui suivent immédiatement la leur, comme celles des maïnats et des chètes; mais alors leurs enfans suivent la condition de leur mère, et n'ont aucun droit à la noblesse. En un mot, les hommes de toutes les tribus peuvent s'allier ou dans leur propre tribu, ou dans celle qui est immédiatement au-dessous; mais il n'est jamais permis aux femmes de se mésallier; l'infraction de cette loi leur coûte la vie ou la liberté.

Les princes, les nambouris, les bramines et les naïres ont ordinairement chacun leur femme, qu'ils s'efforcent d'engager par leurs libéralités et leurs caresses à se contenter d'un seul mari; mais ils ne peuvent l'y contraindre. Elle a droit de s'en procurer plusieurs, pourvu qu'ils soient tous ou de sa tribu, ou d'une tribu supérieure. C'est une loi fort ancienne entre les Gentous du Malabar, que les femmes peuvent avoir autant de maris qu'elles en veulent choisir, par opposition peut-être aux mahométans, qui ont la liberté de prendre autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. Jamais cette multiplicité de maris ne produit aucun désordre: s'ils sont d'une tribu qui leur donne droit de porter les armes, celui qui rend une visite à leur femme commune laisse ses armes à la porte de la maison pendant tout le temps qu'il s'y arrête, et ce signal en éloigne les autres. Ceux à qui leur tribu ne permet pas d'être armés laissent d'autres marques à la porte, qui n'assurent pas moins leur tranquillité.

Au reste, les promesses, qui font l'unique bien de ces mariages, n'engagent les Malabares qu'autant qu'ils se plaisent mutuellement. Aussitôt que leur amour se ralentit, ou qu'il naît entre eux quelque autre raison de dégoût, ils se séparent sans querelles et sans plaintes. Le gage ordinaire de la foi conjugale est une pièce de toile blanche dont le mari fait présent à sa femme, et qu'elle emploie pour se couvrir. Il n'est pas moins libre aux hommes de quitter une femme qu'aux femmes de changer de mari, ou d'en prendre un nouveau, qu'elles joignent au premier. Malgré cette étrange liberté, on voit au Malabar quantité d'heureux mariages. Il n'est pas rare d'y voir durer l'amour aussi long-temps que la vie, ou de ne le voir finir que par des raisons assez fortes pour justifier l'inconstance.

Quoique les femmes aient souvent plusieurs maris, la plupart des hommes n'ont qu'une seule femme. Celles qui se voient sans bien cherchent à réparer leur fortune en s'attachant un grand nombre d'hommes, dont chacun s'efforce de contribuer à leur entretien. Il paraît certain que c'est de ce droit des femmes qu'est venu l'usage de ranger les enfans dans la tribu de leurs mères. À quelle autre tribu appartiendraient-ils, lorsqu'ils n'ont aucune règle pour distinguer leur père? C'est apparemment la même raison qui fait passer l'héritage aux neveux du côté des soeurs, c'est-à-dire aux descendans des femmes, parce qu'il n'y a jamais aucun doute qu'ils ne soient du véritable sang. Les mahométans du Malabar ont trouvé cet ordre si sûr pour exclure les étrangers de leur succession, que, sans être moins jaloux qu'en Turquie, ni moins soigneux d'enfermer leurs femmes, ils observent l'usage de faire passer les biens aux neveux maternels.

On marie les filles dans un âge fort tendre. Il s'en trouve peu qui attendent jusqu'à douze ans, et rien n'est plus commun que de les voir mères à dix ans. La plupart sont de petite taille. Leurs mariages prématurés arrêtent peut-être les développemens de la nature; mais elles sont propres, et généralement d'une figure agréable. La loi qui leur permet d'avoir plusieurs maris les met à couvert du cruel usage d'une grande partie des Indes, qui oblige les femmes idolâtres à se faire brûler vives avec le mari qu'elles ont perdu.

Les habitans riches du Malabar, entre lesquels on comprend les rois mêmes et les princes, n'affectent pas, comme dans les autres pays des Indes, de se distinguer par une grande abondance de vaisselle d'or et d'argent. Ils n'emploient que des paniers de jonc, et des plats de terre ou de cuivre. Le reste de leurs meubles consiste dans des tapis ou des nattes. Au lieu de bougies et de chandelle, ils brûlent de l'huile de coco dans les lampes. S'ils mangent la nuit, ils tournent le dos à la lumière. Ils ne font jamais de feu dans leurs maisons, parce que le froid n'y est jamais assez vif pour les obliger à se chauffer. Les cheminées ou les fourneaux qui servent à préparer leurs alimens sont en dehors. Le riz, qu'ils recueillent au lieu de blé, fait leur principale nourriture. Ils y joignent du lait et des légumes; mais leurs mets ont peu de délicatesse, et leurs lits ne sont que des planches, dont ils forment une sorte d'estrade, que les riches couvrent de tapis, et les pauvres de nattes fort simples. Les uns et les autres n'ont qu'une pièce de bois pour chevet.

Mais leurs pagodes ou leurs temples sont d'une magnificence surprenante. La plupart sont couverts de lames de cuivre, et quelques-uns de plaques d'argent. On trouve toujours à l'entrée des bassins d'une grandeur proportionnée à la richesse du temple, où ceux qui viennent présenter leurs voeux et leurs offrandes commencent par se purifier. Les plus célèbres de ces édifices ont de grandes terres qui leur viennent de la libéralité des princes, et qui passent pour des lieux si sacrés, que c'est un crime irrémissible que d'y avoir répandu du sang. Le coupable, de quelque tribu et de quelque condition qu'il puisse être, n'évite point la mort; ou s'il trouve le moyen de s'en garantir par la fuite, on lui substitue son plus proche parent. Outre les biens inaliénables, on offre sans cesse aux idoles du riz, du beurre, des fruits, des confitures, de l'or, de l'argent et des pierreries. Les bramines tirent non-seulement leur subsistance de ces offrandes, mais, dans les temples bien fondés, ils distribuent chaque jour aux pauvres du voisinage et aux passans étrangers quantité de riz et d'autres secours, sans égard pour leur religion; avec cette seule différence, que les pauvres Gentous des tribus supérieures ont la liberté d'entrer dans la pagode et d'y séjourner, au lieu que les pauvres des tribus inférieures, ou qui ne sont pas Gentous, reçoivent l'aumône hors du temple et n'y peuvent jamais entrer. On leur accorde néanmoins le logement dans les lieux qui n'ont pas d'autre usage.

Les Gentous ont dans leurs temples une infinité d'idoles qui ne représentent rien de connu dans le monde, et qui ne doivent leur existence qu'au caprice de l'ouvrier. Ils y gardent avec la même vénération les images de plusieurs animaux auxquels ils rendent un culte religieux. Mais ils adorent particulièrement le soleil et la lune. Leurs réjouissances au renouvellement de la lune, et leurs alarmes au temps des éclipses leur sont communes avec tous les Orientaux, et presque avec tous les idolâtres de l'univers. Mais, dans l'opinion que la lumière et la chaleur du soleil sont encore plus nécessaires, leur frayeur est beaucoup plus vive pendant les éclipses de cet astre. Ils ne cessent point de hurler et de prier qu'il n'ait repris sa splendeur ordinaire.

Ils saluent leurs dieux et leurs rois avec les mêmes cérémonies; et leur respect pour leur prince va si loin, qu'à quelque distance qu'ils soient de sa personne, ils n'osent jamais s'asseoir dans un lieu où ses regards peuvent tomber. Les jeunes naïres observent le même devoir à l'égard des anciens de leurs tribus, sans se relâcher pour les plus pauvres, ni même pour leurs ennemis.

Comme il y a peu de régularité dans leur calendrier, et qu'ils comptent le temps par les lunes, ils n'ont pas de jours fixes pour la célébration de leurs fêtes. Tout dépend du caprice des bramines, qui se préparent à ces solennités par des jeûnes très-austères. Le jour qu'ils ont indiqué, tous les peuples voisins d'une pagode s'y rendent tumultueusement pour accompagner les idoles qu'on promène, dans les villages de la dépendance du temple, sur des éléphans magnifiquement ornés. Une troupe de naïres les environne avec des éventails attachés à de longues cannes, qui leur servent à chasser les mouches autour des idoles et des prêtres. L'air retentit du bruit confus des instrumens mêlés aux acclamations du peuple, pendant qu'un des principaux bramines, armé d'un sabre à deux tranchans, dont la poignée est garnie de plusieurs sonnettes, court devant le cortége avec toutes les agitations d'un furieux, en se donnant par intervalle des coups de sabre sur la tête et sur le corps. On voit couler abondamment le sang de ses blessures. On brûle après leur mort les princes, les nambouris, les bramines et les naïres, et l'on enterre les morts de toutes les tribus inférieures.

Les Malabares à qui la loi permet de porter les armes s'en servent avec beaucoup d'adresse. À peine les enfans ont la force de marcher, qu'on leur met entre les mains de petits arcs et des flèches proportionnées, avec lesquelles ils font la guerre aux oiseaux. À l'âge de dix ou douze ans, ils sont envoyés dans les académies entretenues aux dépens du prince, où la subsistance et l'instruction sont gratuites. Chacun fabrique les armes dont il se sert. Leurs mousquets sont néanmoins fort légers. Ils ont tous un moule pour les balles. En tirant, ils appuient la crosse du fusil contre leur joue, sans qu'il arrive jamais aucun inconvénient de cette méthode. On leur voit rarement manquer leur coup: ils se servent aussi de sabres et de lances; mais rien n'est comparable à l'adresse avec laquelle ils tirent de l'arc. Dellon leur a vu souvent tirer deux flèches, l'une immédiatement après l'autre, et percer de la seconde le bois de la première. La longueur ordinaire de leurs arcs est de six pieds, et leurs flèches sont longues de trois. Le fer a trois doigts de large sur huit de long. Ils ne les portent point dans un carquois, comme les Mogols, qui en ont de beaucoup plus petites; mais ils en tiennent six ou sept dans la main. Avec l'arc, la lance et le mousquet, ils ont au côté gauche un petit coutelas sans fourreau, large d'un demi-pied et long d'un pied et demi, qui est soutenu par un crochet de fer. Cette arme ne s'emploie que dans les combats où ils ne peuvent plus se servir des autres armes. Ceux qui portent le sabre l'ont nu dans une main, avec une rondache dans l'autre. Toutes les armes sont entretenues avec une propreté dont les autres Indiens sont fort éloignés.

Dans les académies, la jeune noblesse est souvent exercée aux fonctions militaires devant le prince et les grands. On nomme des juges. Les directeurs choisissent les plus habiles écoliers, et les divisent en deux bandes, qui doivent combattre en champ clos pendant un temps limité; mais ces divertissemens dégénèrent presque toujours en véritables combats, et finissent par une effusion de sang qui coûte la vie à plusieurs de ces jeunes champions.

Quoique les naïres soient naturellement braves, et qu'ils portent toujours leurs armes nues, ils en font rarement usage pour satisfaire leurs ressentimens particuliers. La plupart de leurs différens se terminent par des injures. S'ils en viennent quelquefois aux mains, ils commencent par mettre bas leurs armes, et leur combat se fait à coups de poings. Lorsqu'il s'élève une querelle d'importance entre deux naïres riches et puissans, et que l'honneur de leurs familles y est intéressé, chacun des deux adversaires choisit un ou plusieurs de ses vassaux dans une tribu inférieure. Ils sont abondamment nourris pendant quelques semaines. On leur apprend à manier les armes. Aussitôt qu'on les croit bien instruits, on convient du jour et du lieu où le différent doit se terminer. Le prince s'y rend avec toute sa cour. Les adversaires s'y trouvent à la tête de ceux qui doivent combattre pour eux. La mêlée commence entre ces malheureux vassaux, qui ne doivent être armés que de deux petits coutelas à deux tranchans, et le combat ne finit ordinairement que par la mort de tous les braves d'un des deux partis. La victoire décide de la meilleure cause. Alors les deux naïres se réconcilient tranquillement, avec peu de regret du sang qui s'est versé pour eux, et dans l'orgueilleuse idée que leur propre sang est trop noble et trop précieux pour être répandu dans toute autre cause que celle du prince ou de l'état. Entre ces misérables victimes de la vengeance de leurs maîtres, il est assez ordinaire que les vainqueurs mêmes qui ont survécu à leurs ennemis jouissent peu de la victoire, parce qu'ils ne sortent d'un combat si désespéré qu'avec des blessures mortelles.

En général, les Malabares sont fort patiens. Ils s'abandonnent rarement à la colère; s'ils se vengent, c'est toujours par les voies de l'honneur. Ils ont tant d'horreur pour le poison, qu'à peine savent-ils de quoi il peut être composé, quoique ce détestable usage soit fort commun dans tous les autres pays de l'Inde.

Dans leurs guerres, ils ne connaissent aucun ordre. On ne les voit observer ni rang, ni marche régulière, ni la moindre apparence de discipline. Les rois de cette contrée ne cherchent point à s'agrandir par l'usurpation des états voisins. S'ils pénètrent chez leurs ennemis, c'est pour se venger par quelques ravages; et lorsqu'ils font la paix, ils se restituent mutuellement toutes leurs conquêtes, à l'exception du butin.

L'air est sain sur toute la côte. On y trouve abondamment du gibier de toutes les espèces. La mer voisine est fort poissonneuse et le poisson excellent. L'Asie a peu de pays où l'on trouve avec plus de facilité et d'abondance tout ce qui est nécessaire à la subsistance des hommes. Les fruits et les plantes y sont d'une excellence et d'une variété singulières. Cependant le poivre du Malabar est moins estimé que celui de quelques états voisins, quoiqu'il en produise beaucoup plus. On n'y trouve du cardamome que dans le royaume de Cananor, sur une montagne éloignée de la mer d'environ six à sept lieues. Le profit en est grand pour les propriétaires, non-seulement parce qu'il n'en croît point ailleurs, mais parce qu'il demande moins de culture que le poivre. On est dispensé de le semer, et même de labourer la terre. Il suffit de mettre le feu aux herbes qui se sont multipliées pendant les pluies et que le soleil dessèche après l'hiver. Leurs cendres brûlées disposent la terre à produire le cardamome. Il se transporte dans tous les royaumes de l'Inde, en Perse, en Arabie, en Turquie, et jusqu'en Europe, où il ne s'emploie guère néanmoins que pour les usages de la médecine: mais la plupart des peuples de l'Asie ne trouvent rien de bien apprêté, s'il n'y a du cardamome. Sa rareté en augmente la valeur jusqu'à le rendre ordinairement trois ou quatre fois plus cher que le plus beau poivre.

Il se trouve de la cannelle dans le pays de Malabar; mais elle est si peu comparable à celle qui vient de Ceylan, qu'elle n'est guère employée que pour la teinture. On ne dit rien des arbres, qui sont communs à toutes les parties de l'Inde. Mais, comme il n'y a point de pays où les cocotiers soient en si grand nombre, ni dans lequel on en tire autant d'avantages, c'est l'occasion de donner une description exacte de cet admirable ouvrage de la nature.

Les Malabares donnent indifféremment le nom de _tenga_ au cocotier et à son fruit. La hauteur ordinaire de cet arbre est de trente à quarante pieds. Il est d'une grosseur médiocre, fort droit, et sans autres branches que dix ou douze feuilles qui sortent du tronc vers le sommet. Ces feuilles sont larges d'un pied et demi, et longues de huit ou dix. Elles sont divisées comme celles du palmier qui porte les dattes. On les emploie sèches et tressées pour couvrir les maisons. Elles résistent pendant plusieurs années à l'air et à la pluie. De leurs filamens les plus déliés on fait de très-belles nattes qui se transportent dans toutes les Indes. Des plus gros filets on fait des balais. Le milieu, qui est comme la tige de la feuille, et qui n'est pas moins gros que la jambe, sert à brûler. On voit aux cocotiers un nombre de feuilles presque toujours égal, parée qu'il en succède continuellement de nouvelles aux anciennes.