Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 16
»Lorsque je fus au sommet de la montagne, mes regards se perdirent dans l'immense étendue du ciel et de la mer. Je me jetai à genoux, le coeur plein d'amertume, et j'adressai ma prière au ciel avec des soupirs et des gémissemens que je ne puis exprimer. Aussitôt je découvris deux hautes montagnes dont la couleur me parut bleue. Il me vint dans l'esprit qu'étant à Hoorn, j'avais entendu dire à Guillaume Schouten, qui avait fait deux fois le voyage des Indes orientales, qu'au cap de Java il y avait deux hautes montagnes qui paraissaient bleues. Nous étions venus dans l'île en rangeant à main gauche la côte de Sumatra, et ces montagnes étaient à la droite. Je voyais entre elles une ouverture ou un vide au travers duquel je ne découvrais pas de terres, et je n'ignorais pas que le détroit de la Sonde était entre Sumatra et Java. Ces réflexions me firent conclure qu'il n'y avait point d'erreur dans notre route. Je descendis plein de joie, et je me hâtai d'annoncer à Rol que j'avais vu les deux montagnes. Elles ne paraissaient plus lorsque je lui fis ce récit, parce que les nuées les couvraient. Mais j'ajoutai ce que j'avais appris à Hoorn de la bouche de Schouten, et j'établis mes conjectures par d'autres raisonnemens. Rol y trouva de la vraisemblance. «Assemblons nos gens, me dit-il, et gouvernons de ce côté-là.» Cette déclaration que je fis à l'équipage excita beaucoup d'empressement pour apporter à bord de l'eau, des roseaux et des cimes de palmier. On mit à la voile avec la même ardeur, le vent était favorable à nos nouvelles vues; nous portâmes le cap droit à l'ouverture des deux montagnes, et pendant la nuit nous gouvernâmes par le cours des étoiles. Vers minuit nous aperçûmes du feu: on s'imagina d'abord que c'était le feu de quelque vaisseau, et que ce devait être une caraque; mais, en approchant, nous reconnûmes que c'était une petite île du détroit de la Sonde. Après en avoir doublé la pointe, nous vîmes un autre feu de l'autre côté, et diverses marques nous firent distinguer que c'étaient des pêcheurs. Le lendemain, à la pointe du jour, nous fûmes arrêtés par un calme. Nous étions sans le savoir sur la côte interne de Java. Un matelot étant monté au haut du mât cria aussitôt qu'il découvrait un gros de vaisseaux; il en compta jusqu'à vingt-trois. Notre joie nous fit faire des cris et des sauts; on se hâta de border les avirons à cause du calme, et l'on nagea droit vers cette flotte. C'était un nouvel effet de la protection du ciel, car autrement nous serions allés nous jeter à Bantam, où nous n'avions rien de favorable à nous promettre, parce que le roi de cette contrée était en guerre avec notre nation; au lieu que, par une faveur admirable de la Providence, nous allâmes tomber entre les bras de nos compatriotes et de nos amis.
»Ces vingt-trois vaisseaux étaient hollandais, sous le commandement de Frédéric Houtman d'Alkmaar. Il se trouvait alors dans sa galerie, d'où il nous observait avec sa lunette d'approche, surpris de la singularité de nos voiles, et cherchant l'explication d'un spectacle si nouveau. Il envoya sa chaloupe au-devant de nous pour s'informer qui nous étions. Ceux qui la conduisaient nous reconnurent; nous avions fait voile ensemble du Texel, et nous ne nous étions séparés que dans la mer d'Espagne. Ils nous firent passer, Rol et moi, dans leur chaloupe, et nous conduisirent à bord de l'amiral, dont le vaisseau se nommait _la Vierge de Dordrecht_. Nous lui fûmes aussitôt présentés. Après nous avoir marqué la joie qu'il avait de nous revoir, jugeant sans explication quel était le plus pressant de nos besoins, il fit couvrir sa table, et s'y mit avec nous. Lorsque je vis paraître du pain et les autres viandes, je me sentis le coeur si serré, que mes larmes inondèrent mon visage, et que je ne me trouvai point la force de manger. Nos gens, qui arrivèrent aussitôt, furent distribués sur tous les autres vaisseaux de la flotte.»
LIVRE II.
CONTINENT DE L'INDE.
CHAPITRE PREMIER.
Côte de Malabar.
Les premiers regards que nous jetterons sur le continent de l'Inde doivent se fixer d'abord sur la côte de Malabar, la première où aient abordé les vaisseaux de Gama.
Toute l'étendue de terre qui est entre Surate et le cap de Comorin porte ordinairement le nom de côte de Malabar. Cependant, pour suivre des idées plus exactes, cette côte ne commence qu'au mont Delhy, qui est situé sous le 12e degré au nord de la ligne. C'est seulement dans cet espace que les habitans du pays prennent eux-mêmes le nom de Malabares, ou Malavares. Dans ce dernier sens, la longueur de la côte est d'environ deux cents lieues. Elle est divisée en plusieurs royaumes indépendans, dont le plus puissant est celui du Samorin ou du roi de Calicut. Il y a peu de villes dans un pays de cette étendue, et l'on n'y rencontre guère que des villages d'inégale grandeur, qui, malgré la différence de leurs souverains et l'opposition de leurs intérêts, se conduisent par les mêmes lois et les mêmes usages.
Les habitans originaires sont noirs ou fort bruns, mais la plupart ont la taille belle. Ils prennent un grand soin de leurs cheveux, qu'ils ont ordinairement fort longs. On ne leur reproche point de manquer d'esprit; mais, négligeant de le cultiver, ils vivent dans une égale indifférence pour les sciences et les arts. L'habillement des hommes et des femmes est à peu près le même. Les deux sexes se ceignent d'une pièce de toile qui les couvre de la ceinture aux genoux. Ils ont le reste du corps nu, sans en excepter la tête et les pieds; mais quelques-uns se servent d'un mouchoir de soie pour attacher leurs cheveux, après les avoir divisés par des tresses et des noeuds.
Dans les autres pays de l'Inde, les personnes riches, surtout les femmes, portent pour habits des étoffes de soie et de brocart d'or ou d'argent. Au Malabar, ce sont les femmes des plus basses tribus qui emploient les étoffes précieuses à se vêtir; et celles qui sont distinguées par la naissance ou les richesses ne se couvrent jamais que de belle toile de coton. Elles ont de riches ceintures d'or, des bracelets d'argent et de corne de buffle. Mais il n'est permis de porter des bracelets d'or qu'à ceux que le souverain honore de cette distinction. Les deux sexes ont des bagues et des pendans d'oreilles d'or, qui pèsent quelquefois jusqu'à quatre onces; rien ne contribue tant à leur allonger les oreilles, qu'ils ont naturellement grandes. C'est pour eux un trait singulier de beauté. On a soin de les percer de bonne heure aux enfans, et de leur mettre dans l'ouverture un morceau de feuille de palmier sèche et roulée. Cette feuille, tendant sans cesse à reprendre son étendue naturelle, dilate insensiblement le trou, et rend l'oreille si longue, qu'il n'est pas rare d'en voir qui pendent plus bas que les deux épaules, et par l'ouverture desquelles on passerait aisément le poing.
Les Malabares Gentous se font raser la barbe; quelques-uns ont des moustaches, quoique la plupart n'en conservent point. Leurs maisons sont bâties de terre, et couvertes de feuilles de cocotier. La pierre n'est employée qu'à la construction des pagodes et des maisons royales. Dans leurs campagnes, qui paraissent ne former qu'un grand village, parce qu'on y rencontre de toutes parts des maisons dispersées, chacun a son enclos et son puits, surtout s'il est à quelque distance des rivières; il ne leur est pas permis, soit pour se laver, soit pour boire, d'employer l'eau d'un voisin qui n'est pas de la même tribu.
On distingue les Malabares mahométans et les gentous. Les premiers, qui sont en fort grand nombre, se croient originaires de l'Arabie, d'où leurs ancêtres sont venus s'établir sur cette côte. Tout le commerce du pays est entre leurs mains, parce que les Gentous, et surtout les naïres, qui composent leur noblesse, se croiraient avilis par cette profession, et que d'ailleurs ils ne montent jamais en mer pour des voyages de long cours. Aussi les Malabares mahométans sont-ils presque tous riches; ils passent pour les plus méchans et les plus perfides de tous les hommes. Ils font leur demeure dans les grosses bourgades, où ils ne souffrent pas d'habitans qui ne soient de leur secte. On donne à ces bourgs le nom de _bazar_, qui signifie marché, parce qu'ils ne sont peuplés que de marchands. Les plus considérables sont situés près de la mer, ou sur les bords des rivières, pour la facilité du commerce et la commodité des négocians étrangers. Ces riches mahométans ne se bornent point aux méthodes ordinaires qui conduisent à la fortune; la plupart sont corsaires; ils courent la mer avec des galiotes et des galères qu'ils nomment _pares_. Leurs brigandages s'étendent sur toutes les côtes de l'Inde, et, du côté opposé, jusque dans le golfe Persique et dans la mer Rouge, où ils pillent indifféremment tout ce qui tombe entre leurs mains: leurs prisonniers sont traités avec la dernière barbarie. Quoique leurs bâtimens soient presque toujours montés de cinq à six cents hommes, ils attaquent rarement ceux des Européens, s'ils ne les croient faibles, ou s'ils ne les voient fort petits: ils sont plus subtils que braves; la moindre résistance les met en fuite: mais ils sont insolens et cruels dans la victoire; et lorsqu'ils sont en mer, ils ne font aucune distinction entre les étrangers et leurs meilleurs amis. Cette férocité les abandonne au retour. Il n'y a rien à craindre dans leurs bazars. Les princes sous l'autorité desquels ils sont établis ferment les yeux sur leurs larcins maritimes, et les partagent même avec eux; mais ils les punissent aussi rigoureusement que le moindre de leurs sujets lorsqu'ils peuvent les convaincre de quelque autre vol. On les distingue des Gentous à leur barbe qu'ils laissent croître, à l'usage qu'ils ont de se couper les cheveux, et plus sûrement encore à leurs habits, qui sont des vestes et des turbans; au lieu que les Gentous sont presque nus.
Si les prisonniers qu'ils font sur mer sont Malabares, soit gentous ou mahométans, ils les volent, les dépouillent et les mettent à terre; mais ils ne peuvent les réduire à l'esclavage, s'ils sont Gentous d'une autre contrée; s'ils sont chrétiens, ils ont le pouvoir de les conduire dans leurs habitations, de les charger de chaînes et de les forcer à des travaux pénibles qui abrégent bientôt la vie de ceux qui n'ont personne qui s'intéresse à leur sort et qui se hâte de les racheter. Lorsqu'un corsaire met pour la première fois une galère à l'eau, il y égorge quelques-uns de ses esclaves chrétiens; et l'arrosant de leur sang, il en espère plus de bonheur dans ses courses. S'il n'a pas de victimes qu'il puisse encore immoler, il attend pour cet exécrable sacrifice qu'il lui tombe quelques chrétiens entre les mains. Comme les Portugais sont la première nation de l'Europe qui ait formé des établissemens aux Indes, c'est aussi celle qui a le plus souvent éprouvé la cruauté des mahométans du Malabar. Les gouverneurs de Goa en ont pris occasion d'armer tous les ans un certain nombre de galiotes qui font une guerre continuelle à ces ennemis du repos public. Ceux dont on peut se saisir sont conduits à Goa, et condamnés à ramer sur les galères, ou à d'autres travaux. Mais les pirates malabares ne sont pas plus sensibles au malheur de leurs amis qui sont esclaves des Portugais qu'à la misère des chrétiens qu'ils retiennent dans les fers.
Ces mahométans du Malabar sont assujettis à toutes les lois du pays qui ne sont pas directement opposées aux maximes fondamentales de leur secte. L'exercice de leur culte ne leur est permis que dans l'enceinte de leurs bazars. Ils y ont peu de mosquées, et la plupart sont mal entretenues. En un mot, les devoirs de la religion et de l'humanité les touchent moins que la passion de s'enrichir par des voies indignes de l'une et de l'autre.
Les Gentous formant le corps de la nation, non-seulement parce qu'ils sont les habitans originaires, mais parce que leur nombre excède beaucoup celui des mahométans, on les divise en plusieurs tribus, dont la première et la plus éminente est celle des princes. Les nambours ou grands-prêtres forment la seconde; les bramines la troisième; et les nahers ou naïres, qui sont les nobles du pays, composent la quatrième. La tribu des tives, qui est la cinquième, comprend ceux qui s'occupent à cultiver la terre, à recueillir le tary, et à distiller l'eau-de-vie. Ils portent quelquefois les armes, mais c'est par tolérance, après en avoir reçu l'ordre ou la permission du prince. Les maïnats, sixième tribu, n'ont pas d'autre occupation que de blanchir du linge et des toiles, dont on fabrique une prodigieuse quantité dans toutes les parties du Malabar. Les chètes, qui sont les tisserands, composent aussi une tribu particulière; et Dellon, voyageur français, assure qu'il en est de même de presque tous les métiers. Les moucouas sont la plus nombreuse. Leur unique exercice est la pêche. Ils ne peuvent habiter que sur le rivage de la mer, où tous leurs villages sont bâtis. On les estime indignes de porter les armes; et, dans le plus grand besoin de soldats, ils ne sont employés qu'à porter le bagage. La dernière et la plus vile de toutes les tribus du Malabar, est celle des pouliats. Cette malheureuse espèce d'hommes est regardée de toutes les autres comme la plus méprisable partie de l'humanité, et comme indigne du jour. Les pouliats n'ont pas de maison stable. Ils vont errans dans les campagnes; il se retirent sous des arbres, dans des cavernes, ou sous des huttes de feuilles de palmier. Leur unique fonction dans la société est de garder les bestiaux et les terres. On devient infâme en les fréquentant, et souillé pour s'être approché d'eux à la distance de vingt pas. Les purifications sont indispensables pour ceux qui leur parlent de plus près.
Les princes, les nambouris, les bramines et les naïres peuvent se fréquenter, vivre ensemble et se toucher; mais personne de ces quatre tribus ne peut prendre la même liberté avec des tribus inférieures sans contracter une tache qui l'oblige de se purifier. Une femme est impure et déshonorée sans retour lorsqu'elle épouse un homme d'une tribu inférieure à la sienne. Elle peut s'allier dans une tribu supérieure. Mais ces lois regardent particulièrement les pouliats. Si quelqu'un des quatre premières tribus rencontre un de ces misérables objets de l'exécration publique, il jette un cri d'aussi loin qu'il peut le voir; et c'est un signal qui l'oblige de se retirer à l'écart. Au moindre retardement, on a le droit de les tuer d'un coup de flèche ou de mousquet, pourvu que le terroir ne soit pas privilégié, c'est-à-dire consacré à quelque pagode. La vie de ces malheureux paraît si méprisable, qu'un naïre qui veut éprouver ses armes tire indifféremment sur le premier pouliat qu'il rencontre, sans distinction d'âge ou de sexe. Jamais ce meurtre n'est recherché ni puni. Cette liberté de les outrager et de les tuer impunément en a fort diminué le nombre; et peut-être seraient-ils tous exterminés depuis long-temps, si le besoin qu'on a d'eux pour la garde des biens de la campagne n'obligeait d'en conserver quelques-uns. Il leur est défendu de se vêtir d'étoffe ou de toile. L'écorce des arbres ou les feuilles entrelacées leur servent à se couvrir. Ils sont d'ailleurs fort sales. On leur voit manger toutes sortes d'immondices et de charognes; ils n'en exceptent pas celles des boeufs et des vaches, ce qui augmente beaucoup l'horreur qu'on a pour eux dans un pays où ces animaux sont en vénération. Aussi ne leur est-il pas plus permis d'approcher des temples que des grands et de leurs palais. Les prêtres ne reçoivent de leur part aucune autre offrande que de l'or ou de l'argent: encore faut-il qu'ils le posent de fort loin à terre, où l'on se garde de l'aller prendre avant qu'ils aient disparu. On le lave pour le présenter aux dieux; et celui qui va le prendre est obligé de se purifier après l'avoir apporté. S'ils ont quelque faveur à demander aux grands, il faut aussi que leur requête soit présentée d'assez loin; et la réponse se fait à la même distance. Souvent, sans avoir commis la moindre faute, ils sont condamnés sous peine de la vie à payer de grosses amendes; et, pour éviter la mort, ils apportent fidèlement la taxe qu'on leur impose. Les voyageurs expliquent comment des malheureux qui sont bannis du commerce des hommes, qui ne possèdent rien, et qui n'exercent aucune profession dans laquelle ils puissent s'enrichir, se trouvent en état de satisfaire à ces impositions. C'est une passion commune à tous les Malabares d'enterrer tout l'or et l'argent qu'ils ont amassé, et d'ajouter chaque jour quelque chose à leur trésor, sans jamais en rien ôter. Ils meurent ordinairement sans en avoir donné connaissance à leurs héritiers, dans l'espoir de retrouver ces richesses et de pouvoir s'en servir lorsque, suivant leurs principes, ils reviendront animer un autre corps. Les pouliats, qui vivent dans l'oisiveté, emploient la meilleure partie de leur temps à la recherche de ces trésors cachés; et le bonheur qu'ils ont souvent d'y réussir les fait accuser de sortilége. L'usage qu'ils font de cet argent est pour satisfaire l'insatiable avidité de leurs princes, qui menacent continuellement leur vie. Cet incompréhensible avilissement de l'espèce humaine que nous offrent si souvent les états despotiques, est la condamnation évidente de cette détestable forme de gouvernement qui ne devrait trouver d'apologistes qu'à la cour des tyrans, et qui, à la honte de l'humanité, a trouvé des panégyristes chez les nations libres et éclairées.
Les naïres ou les nobles du Malabar ne sont pas moins distingués par leur adresse et leur civilité que par leur naissance. Ils ont seuls le droit de porter les armes, et leur tribu est la plus nombreuse de chaque état. Comme ils dédaignent la profession du commerce, la plupart ont fort peu de bien; mais ils n'en sont pas moins respectés. Leur pauvreté les oblige de s'engager, en qualité de gardes, au service des rois, des princes, des gouverneurs de provinces et de villes, qui en ont toujours un grand nombre à leur solde. Ils s'attachent même à d'autres naïres plus riches et plus puissans, auxquels ils servent d'escorte, mais qui les traitent avec autant d'honnêteté qu'ils en exigent de respect, pour marquer l'égalité de la naissance.
Les étrangers qui résident ou qui passent dans le pays sont obligés de prendre des naïres pour les garder; mais le nombre n'étant fixé par aucune loi, ils ne consultent là-dessus que leurs facultés ou le désir qu'ils ont de paraître avec éclat. C'est d'ailleurs une nécessité indispensable de se faire accompagner de quelques naïres lorsqu'on entreprend de voyager dans les terres du Malabar. Sans cette précaution, le vol et l'insulte sont les moindres dangers auxquels on s'expose de la part d'une tribu qui doit sa subsistance à cet usage. L'assassinat même est une violence assez ordinaire; et comme on prend soin d'en avertir les étrangers, ces vols et ces meurtres demeurent impunis. On rejette leur malheur sur leur négligence ou leur avarice, d'autant plus qu'il ne manque rien à la fidélité des naïres, lorsqu'on emploie volontairement leurs services. Ils se louent jusqu'à la frontière de l'état dont ils sont sujets; là ils cherchent eux-mêmes d'autres naïres de l'état voisin, à la conduite desquels ils abandonnent le voyageur qui s'est mis sous leur protection. Leur zèle va si loin, que, s'ils sont attaqués dans la route, ils périssent tous jusqu'au dernier plutôt que de survivre à ceux dont ils ont entrepris la défense. Ils n'abusent jamais de la confiance qu'on a pour eux; ou, si l'on rapporte quelque exemple de trahison, ils sont comme effacés par les affreux châtimens dont ils ont été suivis. Ce n'est pas à la justice publique qu'on remet la punition des coupables. Leurs plus proches parens leur servent de bourreaux pour réparer la honte de leur famille, et les mettent en pièces de leurs propres mains, avec des circonstances dont le récit fait frémir.
Dellon observe qu'un étranger qui voyage dans le Malabar est plus en sûreté sous l'escorte d'un enfant naïre que sous celle des plus redoutables guerriers de la même tribu; parce que les voleurs du pays ont pour maxime de n'attaquer jamais que les voyageurs qu'ils rencontrent armés, et qu'ils ont, au contraire, un respect inviolable pour la faiblesse et l'enfance. Les jeunes naïres, que leur âge ne rend pas assez forts pour soutenir et pour manier les armes, portent une petite massue de bois d'un demi-pied de longueur. Il est surprenant, ajoute Dellon, que, malgré l'opinion bien établie qu'il y a moins de danger sous la garde d'un de ces enfans que sous celle de vingt naïres bien armés, tout le monde préfère le plaisir de paraître avec une suite nombreuse à la certitude d'être couvert de toutes sortes d'insultes sous une escorte qui flatte moins la vanité.
Un naïre qui sert de garde reçoit ordinairement quatre tares par jour; en campagne, sa paie est de huit tares. C'est une petite monnaie d'argent qui vaut à peu près deux liards, et dont seize valent un fanon, petite monnaie d'or de la valeur de huit sous. Les rois malabares ne fabriquent point d'autres espèces; mais ils laissent un cours libre dans leurs états à toutes les monnaies étrangères d'or et d'argent.
Rien n'approche de la délicatesse et des scrupules de cette nation dans ce qui concerne les alliances et les mariages. Un homme, il est vrai, peut indifféremment se marier ou prendre une maîtresse dans sa tribu ou dans celle qui suit immédiatement la sienne. Mais s'il est convaincu de quelque intrigue d'amour avec une femme d'une tribu supérieure, les deux coupables sont vendus pour l'esclavage ou punis de mort. Si la femme ou la fille est de la tribu des nambouris, et son amant de celle des bramines, on se contente de les vendre. Si l'homme est d'une tribu plus basse, il est condamné à mourir, et la femme est remise entre les mains du prince, qui a le droit de la vendre à quelque étranger chrétien ou mahométan. Comme les femmes des quatre premières tribus l'emportent ordinairement sur les autres par la beauté ou les agrémens, il se présente un grand nombre de marchands pour acheter celles qui sont condamnées à cette punition.
Dellon observe, comme une circonstance extrêmement singulière, que les hommes de la tribu d'une femme coupable ont droit de tuer pendant trois jours, dans le lieu où le crime s'est commis, et sans distinction d'âge ni de sexe, toutes les personnes qu'ils rencontrent de la tribu du séducteur. Les naïres exercent ce droit barbare sur les tives et les chètes; ceux-ci sur les maucouas, et les maucouas sur la misérable tribu des pouliats; mais, pour empêcher qu'il n'y ait trop de sang répandu, on garde ordinairement les coupables pendant huit jours, et ces exécutions sanglantes ne sont permises que du jour de leur supplice. Dans cet intervalle, chacun a le temps et la liberté d'abandonner son village, où les plus timides ne retournent qu'un jour ou deux après l'expiration du terme.