Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 14
»Dans la reconnaissance qu'il eut pour ce service, il me fit des offres que d'autres vues ne me permirent pas d'accepter. Ma fortune, quoique fort éloignée de l'opulence, commençait à borner mes désirs; et l'ennui du travail s'étant fortifié dans mon coeur à mesure que j'avais acquis la force d'y renoncer, je n'avais plus d'impatience que pour aller jouir dans ma patrie d'un repos que j'avais acheté si cher. Cependant je profitai de la disposition du vice-roi pour vérifier devant lui, par des attestations et des actes, combien de fois j'étais tombé dans l'esclavage pour le service du roi ou de la nation, et combien de fois j'avais été dépouillé de mes marchandises. Je m'imaginais qu'avec ces précautions les récompenses ne pouvaient me manquer à Lisbonne. Don François Baratto joignit à toutes ces pièces une lettre au roi, dans laquelle il rendait un témoignage fort honorable de ma conduite et de mes services. Enfin je m'embarquai pour l'Europe, si content de mes papiers, que je les regardais comme la meilleure partie de mon bien.
»Une heureuse navigation me fit arriver à Lisbonne le 22 septembre 1558, dans un temps où le royaume jouissait d'une profonde paix, sous le gouvernement de la reine Catherine. Après avoir remis à sa majesté la lettre du vice-roi, j'eus l'honneur de lui expliquer tout ce qu'une longue expérience m'avait fait recueillir d'important pour l'utilité des affaires, et je n'oubliai pas de lui présenter les miennes. Elle me renvoya au ministre, qui me donna les plus hautes espérances. Mais, oubliant aussitôt ses promesses, il garda mes papiers l'espace de quatre ou cinq ans, à la fin desquels je n'en trouvai pas d'autre fruit que l'ennui d'un nouveau genre de servitude dans mon assiduité continuelle à la cour, et dans une infinité de vaines sollicitations qui me devinrent plus insupportables que toutes mes anciennes fatigues. Enfin je pris le parti d'abandonner ce procès à la justice divine, et de me réduire à la petite fortune que j'avais apportée des Indes, et dont je n'avais obligation qu'à moi-même.»
CHAPITRE XII.
Naufrage de Guillaume Bontekoë, capitaine hollandais.
À la suite des aventures de Pinto nous placerons, comme nous l'avons promis, celles de Bontekoë, beaucoup moins merveilleuses et moins variées, mais pourtant très-remarquables en ce qu'elles paraissent rassembler toutes les horreurs qui peuvent être la suite d'un naufrage. Le lecteur frémira plus d'une fois en écoutant le récit du capitaine hollandais, qui porte tous les caractères de la vérité.
Guillaume Isbrantz Bontekoë commandait le navire _la Nouvelle-Hoorn_, envoyé aux Indes orientales en 1618, pour des intérêts de commerce. Vers le détroit de la Sonde, à la hauteur de 5 degrés et demi de latitude sud, étant sur le pont de son bâtiment, il entendit crier au feu, au feu. Il se hâta de descendre au fond de cale, où il ne vit aucune apparence de feu. Il demanda où l'on croyait qu'il eût pris. Capitaine, lui dit-on, c'est dans ce tonneau. Il y porta la main sans y rien sentir de brûlant.
Sa terreur ne l'empêcha pas de se faire expliquer la cause d'une si vive alarme. On lui raconta que le maître-valet, étant descendu l'après-midi, suivant l'usage, pour tirer l'eau-de-vie qui devait être distribuée le lendemain à l'équipage, avait attaché son chandelier de fer aux cercles d'un baril qui était d'un rang plus haut que celui qu'il devait percer. Une étincelle, ou plutôt une partie de la mèche ardente était tombée justement dans le bondon. Le feu avait pris à l'eau-de-vie du tonneau, et les deux fonds ayant aussitôt sauté, l'eau-de-vie enflammée avait coulé jusqu'au charbon de forge. Cependant on avait jeté quelques cruches d'eau sur le feu, ce qui le faisait paraître éteint. Bontekoë, un peu rassuré par ce récit, fit verser de l'eau à pleins seaux sur le charbon, et n'apercevant aucune trace de feu, il remonta tranquillement sur les ponts. Mais les suites de cet événement devinrent bientôt si terribles, que, pour satisfaire pleinement la curiosité du lecteur par une description intéressante, dont les moindres circonstances méritent d'être conservées, il faut que cette peinture paraisse sous les couleurs simples de la nature, c'est-à-dire dans les propres termes de l'auteur.
«Une demi-heure après, quelques-uns de nos gens recommencèrent à crier au feu. J'en fus épouvanté; et descendant aussitôt, je vis la flamme qui montait de l'endroit le plus creux du fond de cale. L'embrasement était dans le charbon, où l'eau-de-vie avait pénétré; et le danger paraissait d'autant plus pressant, qu'il y avait trois ou quatre rangs de tonneaux les uns sur les autres. Nous recommençâmes à jeter de l'eau à pleins seaux, et nous en jetâmes une prodigieuse quantité. Mais il survint un nouvel incident qui augmenta le trouble. L'eau tombée sur le charbon causa une fumée si épaisse, si sulfureuse et si puante, qu'on étouffait dans le fond de cale, et qu'il était presque impossible d'y demeurer. J'y étais néanmoins pour y donner les ordres, et je faisais sortir les gens tour à pour leur laisser le temps de se rafraîchir. Je soupçonnais déjà que plusieurs avaient été étouffés sans avoir pu arriver jusqu'aux écoutilles. Moi-même j'étais si étourdi et si suffoqué, que, ne sachant plus ce que je faisais, j'allais par intervalles reposer ma tête sur un tonneau, tournant le visage vers l'écoutille pour respirer un moment.
»Enfin, me trouvant forcé de sortir, je dis à Rol, subrécargue du bâtiment, qu'il me paraissait nécessaire de jeter la poudre à la mer. Il ne put s'y résoudre: «Si nous jetons la poudre, me dit-il, il y a apparence que nous ne devons plus craindre de périr par le feu; mais que deviendrons-nous lorsque nous trouverons des ennemis à combattre? et quel moyen de nous disculper?»
»Cependant le feu ne diminuait pas; et la puanteur de la fumée, autant que son épaisseur, ne permettait plus à personne de demeurer au fond de cale. On prit la hache, et dans l'entrepont, vers l'arrière, on fit de grands trous par lesquels on jeta une grande quantité d'eau sans cesser d'en jeter en même temps par les écoutilles. Il y avait trois semaines qu'on avait mis le grand canot à la mer. On y mit aussi la chaloupe, qui était sur le pont, parce qu'elle causait de l'embarras à ceux qui puisaient de l'eau. La frayeur était telle qu'on peut se la représenter. On ne voyait que le feu et l'eau, dont on était également menacé, et par l'un desquels il fallait périr sans aucune espérance de secours; car on n'avait la vue d'aucune terre, ni la compagnie d'aucun autre vaisseau. Les gens de l'équipage commençaient à s'écouler; et se glissant de tous côtés hors du bord, ils descendaient sous les porte-haubans. De là ils se laissaient tomber dans l'eau, et nageant vers la chaloupe ou vers le canot, ils y montaient et se cachaient sous les bancs ou sous les couvertes, en attendant qu'ils se trouvassent en assez grand nombre pour s'en aller ensemble.
»Rol étant allé par hasard sur le pont, fut étonné de voir tant de gens dans le canot et dans la chaloupe: ils lui crièrent qu'ils allaient prendre le large, et l'exhortèrent à descendre avec eux. Leurs instances et la vue du péril lui firent prendre ce parti. En arrivant à la chaloupe, il leur dit: «Mes amis, il faut attendre le capitaine.» Mais ses ordres et ses représentations n'étaient plus écoutés. Aussitôt qu'il fut embarqué, ils coupèrent l'amarre et s'éloignèrent du vaisseau. Comme j'étais toujours occupé à donner mes ordres et à presser le travail, quelques-uns de ceux qui restaient vinrent me dire avec beaucoup d'épouvante, «Ah! capitaine, qu'allons-nous devenir? la chaloupe et le canot sont à la mer. Si l'on nous quitte, leur dis-je, c'est avec le dessein de ne plus revenir;» et courant aussitôt sur le pont, je vis effectivement la manoeuvre des fugitifs. Les voiles du vaisseau étaient sur le mât, et la grande voile était sur les cargues. Je criai aux matelots: «Efforçons-nous de les joindre, et s'ils refusent de nous recevoir dans leurs chaloupes, nous ferons passer le navire par-dessus eux pour leur apprendre leur devoir.»
»En effet, nous approchâmes d'eux jusqu'à la distance de trois longueurs du vaisseau; mais ils gagnèrent au vent et s'éloignèrent. Je dis alors à ceux qui étaient avec moi: «Amis, vous voyez qu'il ne nous reste plus d'espérance que dans la miséricorde de Dieu et dans nos propres efforts. Il faut les redoubler, et tâcher d'éteindre le feu. Courez à la soute aux poudres, et jetez-les à la mer avant que le feu puisse y gagner.» De mon côté, je pris les charpentiers, et je leur ordonnai de faire promptement des trous avec les grandes gouges et les tarières pour faire entrer l'eau dans le navire jusqu'à la hauteur d'une brasse et demie. Mais ces outils ne purent pénétrer les bordages, parce qu'ils étaient garnis de fer.
»Cet obstacle répandit une consternation qui ne peut jamais être exprimée. L'air retentissait de gémissemens et de cris. On se remit à jeter de l'eau, et l'embrasement parut diminuer. Mais peu de temps après le feu prit aux huiles. Ce fut alors que nous crûmes notre perte inévitable. Plus on jetait d'eau, plus l'incendie paraissait augmenter. L'huile et la flamme qui en sortaient se répandaient de toutes parts. Dans cet affreux état, on poussait des cris et des hurlemens si terribles, que mes cheveux se hérissaient, et je me sentais tout couvert d'une sueur froide.
»Cependant le travail continuait avec la même ardeur. On jetait de l'eau dans le navire, et les poudres à la mer. On avait déjà jeté soixante demi-barils de poudre; mais il en restait encore près de trois cents. Le feu y prit, et fit sauter le vaisseau, qui, dans un instant, fut brisé en mille et mille pièces. Nous y étions encore au nombre de cent dix-neuf. Je me trouvais alors sur le pont, près de l'amure de la grande voile, et j'avais devant les yeux soixante-trois hommes qui puisaient de l'eau. Ils furent emportés avec la vitesse d'un éclair; et ils disparurent tellement, qu'on n'aurait pu dire ce qu'ils étaient devenus: tous les autres eurent le même sort.
»Pour moi, qui m'attendais à périr comme tous mes compagnons, j'étendis les bras et les mains vers le ciel, et je m'écriai: «Ô Seigneur! faites-moi miséricorde!» Quoiqu'en me sentant sauter je crusse que c'était fait de moi, je conservai néanmoins toute la liberté de mon jugement, et je sentis dans mon coeur une étincelle d'espérance. Du milieu des airs je tombai dans l'eau, entre les débris du navire qui était en pièces. Dans cette situation, mon courage se ranima si vivement, que je crus devenir un autre homme. En regardant autour de moi, je vis le grand mât à l'un de mes côtés, et le mât de misaine à l'autre. Je me mis sur le grand mât; d'où je considérai tous les tristes objets dont j'étais environné. Alors je dis en poussant un profond soupir: «Ô Dieu! ce beau navire a donc péri comme Sodome et Gomorrhe!»
»Je fus quelque temps sans apercevoir aucun homme. Cependant, tandis que je m'abîmais dans mes réflexions, je vis paraître sur l'eau un jeune homme qui sortait du fond, et qui nageait des pieds et des mains. Il saisit la cagouille de l'éperon qui flottait sur l'eau, et dit en s'y mettant: «Me voici encore au monde. J'entendis sa voix, et je m'écriai: «Ô Dieu! y a-t-il ici quelque autre homme que moi qui soit en vie?» Ce jeune homme se nommait Harman van Kuiphuisen, natif d'Eyder. Je vis flotter près de lui un petit mât. Comme le grand sur lequel j'étais ne cessait pas de rouler et de tourner, ce qui me causait beaucoup de peine, je dis à Harman: «Pousse-moi cette espare; je me mettrai dessus, et la ferai flotter vers toi pour nous y mettre ensemble.» Il fit ce que je lui ordonnais; sans quoi, brisé, comme j'étais, de mon saut et de ma chute, le dos fracassé, et blessé à deux endroits de la tête, il m'aurait été impossible de le joindre. Ces maux, dont je ne m'étais pas encore aperçu, commencèrent à se faire sentir avec tant de force, qu'il me sembla tout d'un coup que je cessais de vivre et d'entendre. Nous étions tous deux l'un près de l'autre, chacun tenant au bras une pièce de revers de l'éperon; nous jetions la vue de tous côtés, dans l'espérance de découvrir la chaloupe ou le canot; à la fin, nous les aperçûmes, mais fort loin de nous. Le soleil était au bas de l'horizon. Je dis au compagnon de mon infortune: «Ami, toute espérance est perdue pour nous: il est tard. Le canot et la chaloupe étant si loin, il n'est pas possible que nous nous soutenions toute la nuit dans cette situation. Élevons nos coeurs à Dieu, et demandons-lui notre salut avec une résignation entière à sa volonté.» Nous nous mîmes en prières, et nous obtînmes grâce; car à peine achevions-nous de pousser nos voeux au ciel que, levant les yeux, nous vîmes la chaloupe et le canot près de nous. Quelle joie pour des malheureux qui se croyaient près de périr! Je criai aussitôt: «Sauve, sauve le capitaine!» Quelques matelots qui m'entendirent se mirent aussi à crier: «Le capitaine vit encore.» Ils s'approchèrent des débris; mais ils n'osaient avancer davantage, dans la crainte d'être heurtés par les grosses pièces. Harman, qui avait été peu blessé en sautant, se sentit assez de vigueur pour se mettre à la nage, et se rendit dans la chaloupe. Pour moi, je criai: «Si vous voulez me sauver la vie, il faut que vous veniez jusqu'à moi; car j'ai été si maltraité, que je n'ai point la force de nager.» Le trompette s'étant jeté dans la mer avec une ligne de sonde qui se trouva dans la chaloupe, en apporta un bout jusqu'entre mes mains. Je la fis tourner autour de ma ceinture; et ce secours me fit arriver heureusement à bord: j'y trouvai Rol, Guillaume van Galen, et le second pilote nommé Meyendert Kryns, qui était de Hoorn. Ils me regardèrent long-temps avec admiration.
»J'avais fait faire à l'arrière de la chaloupe une espèce de petite cabane qui pouvait contenir deux hommes. J'y entrai pour y prendre un peu de repos; car je me sentais si mal, que je ne croyais pas avoir beaucoup de temps à vivre. J'avais le dos brisé, et je souffrais mortellement des deux trous que j'avais reçus à la tête. Cependant je dis à Rol: «Je crois que nous ferions bien de demeurer cette nuit près du débris. Demain, lorsqu'il fera jour, nous pourrons sauver quelques vivres, et peut-être trouverons-nous une boussole pour nous aider à découvrir les terres.» On s'était sauvé avec tant de précipitation, qu'on était presque sans vivres. À l'égard des boussoles, le premier pilote, qui soupçonnait la plupart des gens de l'équipage de vouloir abandonner le navire, les avait ôtées de l'habitacle; ce qui n'avait pu arrêter l'exécution de leur projet, ni l'empêcher lui-même de périr.
»Rol, négligeant mon conseil, fit prendre les avirons comme s'il eût été jour; mais, après avoir vogué toute la nuit, dans l'espérance de découvrir les terres au lever du soleil, il se vit bien loin de son attente en reconnaissant qu'il était également éloigné des terres et du débris. On vint me demander dans ma retraite si j'étais mort ou vivant: «Capitaine, me dit-on, qu'allons-nous devenir? Il ne se présente point de terre, et nous sommes sans vivres, sans carte et sans boussole.--Amis, leur répondis-je, il fallait m'en croire hier au soir, lorsque je vous conseillai fortement de ne pas vous éloigner des débris. Je me souviens que, pendant que je flottais sur le mât, j'étais environné de lard, de fromages et d'autres provisions.--Cher capitaine, me dirent-ils affectueusement, sortez de là, et venez nous conduire.--Je ne puis, leur répliquai-je, et je suis si perclus, qu'il m'est impossible de me remuer.» Cependant, avec leur secours, j'allai m'asseoir sur le pont, où je vis l'équipage qui cessait de ramer. Je demandai quels étaient les vivres: on me montra sept ou huit livres de biscuit. Je dis: «Cessez de ramer, vous vous fatiguez vainement, et vous n'aurez point à manger pour réparer vos forces.» Ils me demandèrent ce qu'il fallait donc qu'ils fissent. Je les exhortai à se dépouiller de leurs chemises pour en faire des voiles. La difficulté était de trouver du fil. Je leurs fis prendre les paquets de cordes qui étaient de rechange dans la chaloupe. Ils en firent une espèce de fil de caret; et du reste on fit des écoutes et des couets. Cet exemple fut suivi dans le canot. On parvint ainsi à coudre toutes les chemises ensemble, et l'on en composa de petites voiles.
»Nous pensâmes ensuite à faire la revue de tous nos gens. On se trouvait au nombre de quarante-six dans la chaloupe, et de vingt-six dans le canot. Il y avait dans la chaloupe une capote bleue de matelot et un coussin qui me furent cédés en faveur de ma situation. Le chirurgien était avec nous, mais sans aucun médicament. Il eut recours à du biscuit mâché qu'il mettait sur mes plaies, et par la protection du ciel, ce remède me guérit. J'avais aussi voulu donner ma chemise pour contribuer à faire les voiles; mais tout le monde s'y était opposé, et je dois me louer des attentions qu'on eut pour moi.
»Le premier jour nous nous abandonnâmes aux flots tandis qu'on travaillait aux voiles. Elles furent prêtes le soir; on envergua et l'on mit au vent. On était au 20 de novembre. Nous prîmes pour guide le cours des étoiles, dont nous connaissions fort bien le lever et le coucher. Pendant la nuit on était transi de froid, et la chaleur du jour était insupportable, parce que nous avions le soleil perpendiculairement sur nos têtes. Le 21 et les deux jours suivans, nous nous occupâmes à construire une arbalète pour prendre hauteur; on traça un cadran sur le couvert, et l'on prépara un bâton avec les croix. Tennis Thybrandz, menuisier du vaisseau, avait un compas et quelque connaissance de la manière dont il fallait marquer la flèche. En nous aidant mutuellement, nous parvînmes à faire une arbalète dont on pouvait se servir. Je gravai une carte marine dans la planche, et j'y traçai l'île de Sumatra, celle de Java, et le détroit de la Sonde, qui est entre ces deux îles. Le jour de notre infortune, ayant pris hauteur sur le midi, j'avais trouvé que nous étions par les 5° 30' de latitude du sud, et que le pointage de la carte était à vingt lieues de terre. J'y traçai encore une rose des vents, et tous les jours je fis l'estime. Nous gouvernions à sept lieues au sud ou au-dessus de l'entrée du détroit, dans la vue de choisir plus facilement notre route, lorsque nous viendrions à découvrir les terres.
»Des sept ou huit livres de biscuit qui faisaient notre unique provision, je réglai des rations pour chaque jour; et pendant qu'il dura, je distribuai à chacun la sienne; mais on en vit bientôt la fin, quoique la mesure pour chaque jour ne fût qu'un petit morceau de la grosseur du doigt. On n'avait aucun breuvage. Lorsqu'il tombait de la pluie, on amenait les voiles, qu'on étendait dans l'espace de la chaloupe pour rassembler l'eau et la faire couler dans deux petits tonneaux, les seuls qu'on eût emportés. On la tenait en réserve pour les jours qui se passaient sans pluie. Je coupai un bout de soulier qui servait de tasse pour puiser. Cette extrémité n'empêchait point qu'on ne me pressât de prendre abondamment ce qui convenait à mes besoins, parce que tout le monde, me disait-on, avait besoin de mon secours, et que sur un si grand nombre de gens la diminution serait peu sensible. J'étais bien aise de leur voir pour moi ces sentimens; mais je ne voulais rien prendre de plus que les autres. Le canot s'efforçait de nous suivre. Cependant comme nous faisions meilleure route, et qu'il n'y avait personne qui entendit la navigation, lorsqu'il s'approchait de nous, ou que quelqu'un trouvait le moyen de passer à notre bord, tous les autres nous priaient instamment de les recevoir, parce qu'ils appréhendaient de s'écarter ou d'être séparés de la chaloupe par quelque fortune de mer. Nos gens s'y opposaient fortement, et me représentaient que ce serait nous exposer à périr tous.
»Enfin nous arrivâmes bientôt au comble de notre misère. Le biscuit nous manqua tout-à-fait, et nous ne découvrîmes point les terres. J'employai tous mes efforts pour persuader aux plus impatiens que nous n'en pouvions être bien loin; mais je ne pus les soutenir long-temps dans cette espérance. Ils commencèrent à murmurer contre moi-même, qui me trompais, disaient-ils, et qui portais le cap à la mer au lieu de courir sur les terres. La faim devenait fort pressante, lorsque le ciel permit qu'une troupe de mouettes vînt voltiger sur la chaloupe avec tant de lenteur qu'elles paraissaient chercher à se faire prendre. Elles se baissaient à la portée de nos mains, et chacun en prit facilement quelques-unes. On les pluma aussitôt pour les manger crues. Cette chair nous parut délicieuse, et j'avoue que je n'ai jamais trouvé tant de douceur au miel même. Mais c'était un seul repas qui suffisait à peine pour conserver la vie. Nous passâmes encore le reste du jour sans avoir la vue d'aucune terre. Nos gens étaient si consternés, que, le canot s'étant approché de nous, et ceux qui s'y trouvaient nous conjurant encore de les prendre, on conclut que, puisque la mort était inévitable, il fallait mourir tous ensemble. On les reçut donc, et l'on tira du canot toutes les rames et les voiles.
»Il y eut alors dans la chaloupe trente rames, que nous rangeâmes sur les bancs en forme de couverte ou de pont. On avait aussi une grande voile, une misaine, un artimon et une civadière. La chaloupe avait tant de creux, qu'un homme pouvait se tenir assis sous le couvert des rames. Je partageai notre troupe en deux parties, dont l'une se tenait sous le couvert, tandis que l'autre était dessus, et l'on relevait tour à tour. Nous étions soixante-douze, qui jetions les uns sur les autres des regards tristes et désolés, tels qu'on peut se les figurer entre des gens qui mouraient de faim et de soif, et qui ne voyaient plus venir de mouettes ni de pluie.
»Lorsque le désespoir commençait à prendre la place de la tristesse, on vit comme sourdre de la mer un assez grand nombre de poissons volans, de la grosseur des plus gros merlans, qui volèrent même dans la chaloupe. Chacun s'étant jeté dessus, ils furent distribués et mangés crus. Ce secours était léger. Cependant il n'y avait personne de malade; ce qui paraissait d'autant plus étonnant, que, malgré mes conseils, quelques-uns avaient commencé à boire de l'eau de la mer. «Amis, leur disais-je, gardez-vous de boire de l'eau salée. Elle n'apaisera point votre soif, et elle vous causera un flux de ventre auquel vous ne résisterez pas.» Les uns mordaient des boulets de pierriers et des balles de mousquets; d'autres buvaient leur propre urine. Je bus aussi la mienne; mais, la rendant bientôt corrompue, il fallut renoncer à cette misérable ressource.
»Ainsi le mal croissant d'heure en heure, je vis arriver le temps du désespoir. On commençait à se regarder les uns les autres d'un air farouche, comme prêts à s'entre-dévorer et à se repaître chacun de la chair de son voisin. Quelques-uns parlèrent même d'en venir à cette funeste extrémité, et de commencer par les jeunes gens. Une proposition si terrible me remplit d'horreur; mon courage en fut abattu. Je me tournai du côté du ciel pour le conjurer de ne pas permettre qu'on exerçât cette barbarie, et que nous fussions tentés au-dessus de nos forces, dont il connaissait les bornes. Enfin j'entreprendrais vainement d'exprimer dans quel état je me trouvai lorsque je vis quelques matelots disposés à commencer l'exécution et résolus de se saisir des jeunes gens. J'intercédai pour eux dans les termes les plus touchans. «Amis, qu'allez-vous faire? quoi! vous ne sentez pas l'horreur d'une action si barbare? Ayez recours au ciel, il regardera votre misère avec compassion. Je vous assure que nous ne pouvons pas être loin des terres.» Ensuite je leur fis voir le pointage de chaque jour, et quelle avait été la hauteur.