Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 13
»Mais, si près du terme, et dans un lieu de la dépendance du roi de Brama, nous étions attendus par un malheur dont nous ne pouvions nous croire menacés. Un corsaire, nommé Chalogonim, qui observait peut-être notre retour, nous attaqua pendant la nuit et nous traita si mal jusqu'au jour, qu'après nous avoir tué cent quatre-vingt-dix hommes, entre lesquels étaient deux Portugais, il enleva cinq de nos douze barques. L'ambassadeur même eut le bras gauche coupé dans ce combat, et reçut deux coups de flèches qui firent long-temps désespérer de sa vie. Nous fûmes blessés aussi presque tous; et le présent du calaminham fut enlevé dans les cinq barques, avec quantité de précieuses marchandises. Dans ce triste état, nous arrivâmes trois jours après à Martaban. L'ambassadeur écrivit au roi pour lui rendre compte de son voyage et de son infortune. Ce prince fit partir aussitôt une flotte de cent vingt seros, ou barques, qui rencontra le corsaire, et qui le fit prisonnier après avoir ruiné sa flotte. Cent Portugais qui avaient été nommés pour cette expédition revinrent chargés de richesses. On comptait alors au service du roi de Brama mille hommes de notre nation, commandés par Antonio de Ferreira, né à Bragance, qui recevait du roi mille ducats d'appointemens.
»Les lettres que ce prince avait reçues du calaminham lui promettant un ambassadeur qui devait être chargé de la conclusion du traité, il cessa de compter pour le printemps sur la diversion qu'il avait espérée, et la conquête d'Ava fut renvoyée à d'autres temps. Mais il fit partir le chamigrem son frère avec une armée de cent cinquante mille hommes pour faire le siége de Savadi, capitale d'un petit royaume, à cent trente lieues de Pégou, vers le nord. J'étais de cette expédition à la suite du grand trésorier, avec les six Portugais qui me restaient encore pour compagnons d'esclavage. Elle fut si malheureuse, qu'après avoir été repoussé plusieurs fois, le chamigrem, irrité par ses mauvais succès, résolut de porter la guerre dans les autres parties de l'état. Diosoraï, dont nous étions les esclaves, reçut ordre d'attaquer avec cinq mille hommes un bourg nommé Valeutay, qui avait fourni des vivres à la ville assiégée. Cette entreprise n'eut pas plus de succès. Nous rencontrâmes en chemin un corps de Savadis, beaucoup plus nombreux, qui taillèrent nos Bramas en pièces.
»Dans cette affreuse déroute, j'eus le bonheur d'éviter la mort avec mes compagnons. Nous prîmes la fuite à la faveur des ténèbres, mais avec si peu de connaissance des chemins, que pendant trois jours et demi nous traversâmes au hasard des montagnes désertes. De là nous entrâmes dans une plaine marécageuse, où toutes nos recherches ne nous firent pas découvrir d'autres traces que celles des tigres, des serpens, et d'autres animaux sauvages. Cependant, vers la nuit, nous aperçûmes un feu du côté de l'est. Cette lumière nous servit de guide jusqu'au bord d'un grand lac. Quelques pauvres cabanes, que nous ne pûmes distinguer avant le jour, nous inspirèrent peu de confiance pour les habitans. Ainsi, n'osant nous en approcher, nous demeurâmes cachés jusqu'au soir dans des herbes fort hautes, où nous fûmes la pâture des sangsues. La nuit nous rendit le courage de marcher jusqu'au lendemain. Nous arrivâmes au bord d'une grande rivière que nous suivîmes l'espace de cinq jours. Enfin nous trouvâmes sur la rive une sorte de petit temple ou d'ermitage, dans lequel nous fûmes reçus avec beaucoup d'humanité. On nous y apprit que nous étions encore sur les terres de Savadi. Deux, jours de repos ayant réparé nos forces, nous continuâmes de suivre la route, comme le chemin le plus sûr pour nous avancer vers les côtes maritimes. Le jour d'après nous découvrîmes le village de Pomiséraï, dont les ermites nous avaient appris le nom; mais la crainte nous retint dans un bois fort épais, où nous ne pouvions être aperçus des passans. À minuit nous en sortîmes pour retourner au bord de l'eau. Ce triste et pénible voyage dura dix-sept jours, pendant lesquels nous fûmes réduits pour nourriture à quelques provisions que nous avions obtenues des ermites. Enfin, dans l'obscurité d'une nuit fort pluvieuse, nous découvrîmes devant nous un feu qui ne paraissait éloigné que de la portée d'un fauconneau. Nous nous crûmes près de quelque ville; et cette idée nous jeta dans de nouvelles alarmes. Mais, avec plus d'attention, le mouvement de ce feu nous fit juger qu'il devait être sur quelque vaisseau qui cédait à l'agitation des flots. En effet, nous étant avancés avec beaucoup de précaution, nous aperçûmes une grande barque et neuf hommes qui en étaient sortis pour se retirer sous quelques arbres, où ils préparaient tranquillement leur souper. Quoiqu'ils ne fussent pas fort éloignés de la rive où la barque était amarrée, nous comprîmes que la lumière qu'ils avaient près d'eux, et qui nous les faisait découvrir, ne se répandant pas sur nous dans les ténèbres, il ne nous était pas impossible d'entrer dans la barque, et de nous en saisir avant qu'ils pussent entreprendre de s'y opposer. Ce dessein ne fut pas exécuté moins promptement qu'il avait été conçu. Nous nous approchâmes doucement de la barque, qui était attachée au tronc d'un arbre, et fort avancée dans la vase. Nous la mîmes à flot avec nos épaules, et nous y étant embarqués sans perdre un moment, nous commençâmes à ramer de toutes nos forces. Le courant de l'eau et la faveur du vent nous portèrent avant le jour à plus de dix lieues. Quelques provisions que nous avions trouvées dans la barque ne pouvaient nous suffire pour une longue route; et nous n'en étions pas moins résolus d'éviter tous les lieux habités. Mais une pagode qui s'offrit le matin sur la rive nous inspira plus de confiance. Elle se nommait Hinarel. Nous n'y trouvâmes qu'un homme et trente-sept religieuses, la plupart fort âgées, qui nous reçurent avec de grandes apparences de charité. Cependant nous la prîmes pour l'effet de leur crainte, surtout lorsque, leur ayant fait diverses questions, elles s'obstinèrent à nous répondre qu'elles étaient de pauvres femmes qui avaient renoncé aux affaires du monde par un voeu solennel, et qui n'avaient pas d'autre occupation que de demander à Quiaï-Ponvedaï de l'eau pour la fertilité des terres. Nous ne laissâmes pas de tirer d'elles du riz, du sucre, des féves, des ognons et de la chair fumée, dont elles étaient fort bien pourvues. Les ayant quittées le soir, nous nous abandonnâmes au cours de la rivière; et pendant sept jours entiers nous passâmes heureusement entre un grand nombre d'habitations qui se présentaient sur les deux bords.
»Mais il plut au ciel, après nous avoir conduits parmi tant de dangers, de retirer tout d'un coup la main qui nous avait soutenus. Le huitième jour, en traversant l'embouchure d'un canal, nous nous vîmes attaqués par trois barques, d'où l'on fit pleuvoir sur nous une si grande quantité de dards, que deux de nos compagnons furent tués des premiers coups. Nous ne restions que cinq. Il n'était pas douteux que nos ennemis ne fussent des corsaires, avec qui la soumission était inutile pour nous sauver de la mort ou de l'esclavage. Nous prîmes le parti de nous précipiter dans l'eau, ensanglantés comme nous l'étions de nos blessures. Le désir naturel de la vie soutint nos forces jusqu'à terre, où nous eûmes encore le courage de faire quelque chemin pour nous cacher dans les bois. Mais, considérant bientôt combien il y avait peu d'apparence de pouvoir résister à notre situation, nous regrettâmes de n'avoir pas fini nos malheurs dans les flots. Deux de nos compagnons étaient mortellement blessés. Loin de pouvoir les secourir, le plus vigoureux d'entre nous était à peine capable de marcher. Après avoir pleuré long-temps notre sort, nous nous traînâmes sur le bord de la rivière; et ne connaissant plus le danger ni la crainte, nous résolûmes d'y attendre du hasard les secours que nous ne pouvions plus espérer de nous-mêmes.
»Nos ennemis avaient disparu; mais le lieu qu'ils avaient choisi pour nous attaquer était tout-à-fait désert. Vers la fin du jour, nous vîmes d'assez loin un bâtiment qui descendait avec le cours de l'eau. Comme notre ressource n'était plus que dans l'humanité de ceux qui le conduisaient, nous ne formâmes pas d'autre dessein que d'exciter leur compassion par nos cris. Ils s'approchèrent. Dans la confusion des mouvemens par lesquels nous nous efforçâmes de les attendrir, un de nous fit quelques signes de croix, qui venaient peut-être moins de sa piété que de sa douleur. Aussitôt une femme qui nous regardait attentivement s'écria d'un ton qui parvint jusqu'à nous: «Jésus! voilà des chrétiens qui se rencontrent devant mes yeux!» et, pressant les matelots d'aborder près de nous, elle fut la première qui descendit avec son mari. C'était une Pégouane qui avait embrassé le christianisme, quoique femme d'un païen dont elle était aimée tendrement. Ils avaient chargé ce vaisseau de coton pour l'aller vendre à Cosmin. Nous reçûmes d'eux tous les bons offices de la charité chrétienne. Cinq jours après, étant arrivés à Cosmin, port maritime de Pégou, ils nous accordèrent un logement dans leur maison. Nos blessures y furent pansées soigneusement; et dans l'espace de quelques semaines nous nous trouvâmes assez rétablis pour nous embarquer sur un vaisseau portugais qui partait pour le Bengale.
»En arrivant au port de Chatigam, où le commerce de notre nation était bien établi, je profitai du départ d'une fuste marchande qui faisait voile à Goa. Notre navigation fut heureuse. Je trouvai dans cette ville don Pedro de Faria, mon ancien protecteur, qui avait fini le temps de son administration à Malacca. Son affection fut réveillée par le récit de mes infortunes. Il se fit un devoir de conscience et d'honneur de me rendre une partie des biens que j'avais perdus à son service.
»La générosité de don Pedro n'ayant point assez rétabli mes affaires pour m'inspirer le goût du repos, je cherchai l'occasion de faire un nouveau voyage à la Chine, et de tenter encore une fois la fortune dans un pays où je n'avais éprouvé que son inconstance. Je m'embarquai à Goa dans une jonque de mon bienfaiteur qui allait charger du poivre dans les ports de la Sonde. Nous arrivâmes à Malacca.
»Quatre vaisseaux indiens qui entreprirent avec nous le voyage de la Chine nous formèrent comme une escorte, avec laquelle nous arrivâmes heureusement au port de Chincheu. Mais, quoique les Portugais y exerçassent librement leur commerce, nous y passâmes trois mois et demi dans de continuels dangers. On n'y parlait que de révolte et de guerre. Les corsaires profitaient de ce désordre pour attaquer les vaisseaux marchands jusqu'au milieu des ports. La crainte nous fit quitter Chincheu pour nous rendre à Chabaquaï: c'était nous précipiter dans les malheurs dont nous espérions nous garantir. Cent vingt jonques que nous y trouvâmes à l'ancre nous enlevèrent trois de nos cinq vaisseaux. Le nôtre se garantit par un bonheur qui me causa de l'admiration. Mais les vents d'est qui commençaient à s'élever nous ôtant l'espérance d'aborder dans d'autres ports, nous nous vîmes forcés de reprendre la haute mer, où nous tînmes une route incertaine pendant vingt-deux jours. La barre de Camboge, que nous reconnûmes le vingt-troisième au matin, ranima notre courage; et nous en approchions dans le dessein de jeter l'ancre, lorsqu'une furieuse tempête, qui nous surprit à l'ouest sud-ouest, ouvrit notre quille de poupe. Les plus habiles matelots ne virent pas d'autre ressource que de couper les deux mâts et de jeter toutes nos marchandises à la mer. Ce soulagement et quelque apparence de tranquillité qui commençait à renaître sur les flots nous donnaient l'espérance d'avancer jusqu'à la barre; mais la nuit qui survint nous ayant obligés de nous abandonner sans mâts et sans voiles aux vents qui soufflaient encore avec un reste de fureur, nous allâmes échouer sur un écueil, où le premier choc nous fit perdre dans l'obscurité soixante-deux personnes.
»Ce malheur nous jeta dans une si étrange consternation, que de tous les Portugais il n'y en eut pas un seul à qui la force du danger fît faire le moindre mouvement pour se sauver. Nos matelots chinois, plus industrieux ou moins timides, employèrent le reste de la nuit à ramasser des planches et des poutres, dont ils composèrent un radeau qui se trouva fini à la pointe du jour. Ils l'avaient fait si grand et si solide, qu'il pouvait contenir facilement quarante hommes; et tel était à peu près leur nombre. Martin Estevez, capitaine du vaisseau, à qui la lumière du jour apprenait qu'il ne restait plus d'autre espérance, pria instamment ses propres valets, qui s'étaient déjà retirés dans cet asile, de le recevoir parmi eux. Ils eurent l'audace de répondre qu'ils ne le pouvaient sans danger pour leur sûreté. Un Portugais, nommé Ruy de Moura, qui entendit ce discours, sentit renaître son courage avec sa colère; et se levant quoique assez blessé, il nous représenta si vivement combien il était important pour notre vie de nous saisir du radeau, qu'au nombre de vingt-huit comme nous étions nous entreprîmes de l'ôter aux Chinois. Ils nous opposèrent les haches de fer qu'ils avaient à la main; mais nous fîmes une exécution si terrible avec nos épées, que dans l'espace de trois ou quatre minutes tous nos ennemis furent abattus à nos pieds. Cependant nous perdîmes seize Portugais dans ce combat, sans compter douze blessés, dont quatre moururent le jour d'après. Un si triste spectacle me fit faire des réflexions sur les misères de la vie humaine: il n'y avait pas douze heures que nous nous étions tous embrassés dans le navire, et que, nous regardant comme des frères, nous étions disposés à mourir l'un pour l'autre.
»Aussitôt que nous fûmes en possession du radeau qui nous avait coûté tant de sang, chacun s'empressa de s'y placer dans l'ordre qu'Estevez jugea nécessaire pour nous soutenir contre l'agitation des vagues. Nous étions encore trente-huit, en y comprenant nos valets et quelques enfans. Le radeau ne fut pas plus tôt à flot que, s'enfonçant sous le poids, nous nous trouvâmes dans l'eau jusqu'au cou, sans cesse obligés de nous attacher à quelque solive que nous tenions embrassée. Une vieille courte-pointe nous servit de voile; mais étant sans boussole, nous flottâmes quatre jours entiers dans cette misérable situation. La faim, le froid, la crainte et toutes les horreurs de notre sort faisaient périr à chaque moment quelqu'un de nos compagnons. Plusieurs se nourrirent pendant deux jours du corps d'un Nègre qui était mort près d'eux. Nous fûmes jetés enfin vers la terre; et cette vue nous causa tant de joie, que, de quinze à qui le ciel conservait encore la vie, quatre la perdirent subitement. Ainsi nous ne nous trouvâmes qu'au nombre de onze, sept Portugais et quatre Indiens, en abordant la terre dans une plage où notre radeau glissa heureusement sur le sable.
»Les premiers mouvemens de notre reconnaissance se tournèrent vers le ciel, qui nous avait délivrés des périls de la mer: mais ce ne fut pas sans frémir de ceux auxquels nous demeurions exposés. Le pays était désert, et nous vîmes quelques tigres que nous mîmes en fuite par nos cris. Les éléphans, qui se présentaient en grand nombre, nous parurent moins dangereux; ils ne nous empêchèrent pas de rassasier notre faim avec des huîtres et d'autres coquillages. Nous en prîmes notre charge pour traverser les bois qui bordaient la côte; et dans notre marche nous eûmes recours aux cris pour éloigner les bêtes féroces. Après avoir fait quelques lieues dans un bois fort couvert, nous arrivâmes au bord d'une rivière d'eau douce, qui nous servit à satisfaire un de nos plus pressans besoins; mais nous nous crûmes à la fin de nos maux en voyant paraître une barque plate chargée de bois de charpente. Elle était conduite par huit ou neuf Nègres, dont la figure nous effraya peu, lorsque nous eûmes considéré qu'un pays où l'on bâtissait des édifices réguliers ne pouvait être habité par des barbares. Ils s'approchèrent effectivement de la terre pour nous faire diverses questions. Cependant, après avoir paru satisfaits de nos réponses, ils nous déclarèrent que, pour être reçus à bord, il fallait commencer par leur abandonner nos épées. La nécessité nous força de les jeter dans leur barque. Alors ils nous exhortèrent à nous y rendre à la nage, parce qu'ils ne pouvaient s'avancer jusqu'à terre. Nous nous disposâmes à leur obéir. Un Portugais et deux jeunes Indiens se jetèrent dans l'eau pour saisir une corde qu'on nous avait jetée de la barque; mais à peine eurent-ils commencé à nager, qu'ils furent dévorés par trois crocodiles, sans qu'il parût d'autres restes de leurs corps que des traces de sang dont l'eau fut teinte en divers endroits.
»J'étais déjà jusqu'aux genoux dans la vase avec mes sept autres compagnons. Nous demeurâmes si troublés de ce funeste accident, qu'ayant à peine la force de nous soutenir, les Nègres qui nous virent dans cet état sautèrent à terre, nous lièrent par le milieu du corps et nous mirent dans leur barque. Ce fut pour nous accabler d'injures et de mauvais traitemens; ensuite ils nous menèrent à douze lieues de là, dans une ville nommé Cherbom, où nous apprîmes que nous étions dans le pays des Papouas. Nous y fûmes vendus à un marchand de l'île Célèbes, sous le pouvoir duquel nous demeurâmes près d'un mois. Il ne nous laissa manquer ni de vêtemens, ni de nourriture; mais, sans nous faire connaître ses motifs, il nous revendit au roi de Calapa, prince ami des Portugais, qui nous renvoya généreusement au détroit de la Sonde.»
Pinto, plus pauvre que jamais, entreprend encore un voyage à la Chine. Il est témoin de la ruine du comptoir portugais à Liampo.
»Un négociant de quelque distinction, nommé Lancerot-Pereyra, natif de Ponte-de-Lima, ville de Portugal, avait prêté une somme considérable à quelques Chinois, qui négligèrent leurs affaires jusqu'à se trouver dans l'impuissance de la restituer. Le chagrin de cette perte excita Lancerot à rassembler quinze ou vingt Portugais aussi déréglés dans leurs moeurs que dans leur fortune, avec lesquels il prit le temps de la nuit pour se jeter dans le village de Chipaton, à deux lieues de la ville. Ils y pillèrent les maisons de dix ou douze laboureurs; et s'étant saisis de leurs femmes et de leurs enfans, ils tuèrent dans ce tumulte treize Chinois qui ne les avaient jamais offensés. L'alarme fut aussitôt répandue dans la province, et tous les habitans firent retentir leurs plaintes. Le mandarin prit des informations dans toutes les règles de la justice: elles furent envoyées à la cour. Un ordre plus prompt que toutes les mesures par lesquelles on s'était flatté de l'arrêter, amena au port trois cents jonques, montées d'environ soixante mille hommes, qui fondirent sur notre malheureuse colonie. Je fus témoin que, dans l'espace de cinq mois, ces cruels ennemis n'y laissèrent pas la moindre chose à laquelle on pût donner un nom. Tout fut brûlé ou démoli. Les habitans, ayant pris le parti de se réfugier dans les navires et les jonques qu'ils avaient à l'ancre, y furent poursuivis et la plupart consumés par les flammes, au nombre de deux mille chrétiens, parmi lesquels on comptait huit cents Portugais. Notre perte fut estimée à deux millions d'or. Mais ce désastre en produisit un beaucoup plus grand, qui fut la perte entière de notre réputation et de notre crédit à la Chine.
»Peu de temps après, d'affreuses nouvelles nous vinrent de Canton. Le 17 du mois d'avril 1556, nous apprîmes que la province de Chan-Si avait été abîmée presque entièrement, avec des circonstances dont le seul récit nous fît pâlir d'effroi. Le premier jour du même mois, la terre y avait commencé à trembler, vers onze heures du soir, avec beaucoup de violence, et ce mouvement avait duré deux heures entières. Il s'était renouvelé la nuit suivante, depuis minuit jusqu'à deux heures, et la troisième nuit, depuis une heure jusqu'à trois. Pendant que la terre tremblait, l'agitation du ciel n'était pas moins terrible par le déchaînement de tous les vents, par le tonnerre, la pluie et tous les fléaux de la nature. Enfin le troisième tremblement avait ouvert une infinité de passages à des torrens d'eau qui sortaient à gros bouillons du sein de la terre avec tant d'impétuosité dans leur ravage, qu'en peu de momens un espace de soixante lieues de tour avait été englouti, sans que d'une multitude infinie d'habitans il se fût sauvé d'autres créatures vivantes qu'un enfant de sept ans, qui fut présenté à l'empereur comme une merveille du sort. Nous nous défiâmes d'abord de la vérité de ce désastre, et plusieurs d'entre nous le crurent impossible. Cependant, comme il était confirmé par toutes les lettres de Canton, quatorze Portugais résolurent de passer au continent pour s'en assurer par leurs propres yeux. Ils se rendirent, avec la permission des mandarins, dans la province même de Chan-Si, où la vue d'une révolution si récente ne put les tromper. Leur témoignage ne laissant plus aucun doute, on tira d'eux à leur retour une attestation qui fut envoyée depuis par François Toscane, capitaine de notre vaisseau, au roi don Jean de Portugal, et pour dernière confirmation, elle fut portée à la cour de Lisbonne par un prêtre nommé Diégo Reinel, qui avait été du nombre des quatorze témoins. On nous raconta dans la suite, mais avec moins de certitude, quoique ce fût l'opinion commune, que, pendant les trois jours du tremblement de terre, il avait plu du sang dans la ville de Pékin. Au moins ne pûmes-nous douter que l'empereur et la plupart des habitans n'en fussent sortis pour se réfugier à Nankin, et que ce monarque, après avoir fait six cent mille ducats d'aumônes pour apaiser la colère du ciel, n'eût élevé un temple somptueux sous le nom d'Hypatican, qui signifie amour de Dieu. Cinq Portugais, qui furent délivrés à cette occasion de la prison de Pocasser, où ils languissaient depuis vingt ans, nous donnèrent ces informations avant notre départ.»
Les Portugais, chassés de Liampo, s'étaient procuré un autre établissement dans l'île de Lampacao; c'est là que Pinto s'embarque encore une fois pour le Japon. Il trouve moyen de s'y rendre agréable à l'empereur; il en obtient des présens considérables avec lesquels il revient à Goa; il apportait une lettre du monarque japonais, qui donnait les plus belles espérances de commerce et d'établissement aux Portugais. Pinto croyait obtenir de grandes récompenses de ce service. Mais voici comme il termine son récit.
»François Baratto, qui avait succédé dans cet intervalle au gouvernement général des Indes, parut sensible au plaisir de recevoir une lettre et des présens par lesquels il se flatta de faire avantageusement sa cour au roi de Portugal. «J'estime ce que vous m'apportez, me dit-il en les recevant, plus que l'emploi dont je suis revêtu; et j'espère que ce présent et cette lettre serviront à me garantir de l'écueil de Lisbonne, où la plupart de ceux qui ont gouverné les Indes ne vont mettre pied à terre que pour se perdre.»