Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
Part 11
»Cette expédition n'ayant coûté qu'un peu de poudre au nécoda, nous rentrâmes dans notre jonque pour faire voile vers Ténasserim, où je me promettais de rencontrer Guerreyra et son escadre. Il y avait déjà cinq jours que nous tenions cette route, lorsque nous découvrîmes un petit bâtiment que nous prîmes d'abord pour une barque de pêcheurs. Il ne s'éloignait pas, et nous profitâmes de l'avantage du vent pour le joindre. Notre dessein était de prendre langue sur les événemens, et de nous assurer de la distance des ports. Mais nous étant approchés à la portée de la voix, et ne voyant personne qui se présentât pour nous répondre, nous y envoyâmes une chaloupe avec ordre d'employer la force. Elle n'eut pas de peine à remorquer une très-petite barque qui paraissait abandonnée aux flots. Nous y trouvâmes cinq Portugais; deux morts et trois vivans, avec un coffre et trois sacs remplis de tangues et de larins, qui sont des monnaies d'argent du pays, un paquet de tasses et d'aiguières d'argent, et deux grands bassins de même métal. Après avoir pris un état de toutes ces richesses, et les avoir déposées entre les mains du nécoda, je fis passer les trois Portugais dans la jonque; mais, quoiqu'ils eussent la force de monter à bord et de recevoir mes bons traitemens, je les gardai deux jours entiers sans en pouvoir tirer un seul mot. Enfin, la bonté des alimens les ayant fait sortir de cette espèce de stupidité, ils se trouvèrent en état de m'expliquer la cause de cet accident. L'un était Christophe Doria, qui fut nommé dans la suite au gouvernement de San-Thomé; un autre se nommait Louis Taborda, et le troisième Simon de Brito, tous gens d'honneur; et connus par le succès de leur commerce, qui étaient partis de Goa dans le vaisseau de Georges Manhez pour se rendre au port de Chatigam. Ils s'étaient perdus au banc de Rakan par la négligence de la garde. De quatre-vingt-trois personnes qui étaient à bord, dix-sept s'étaient jetées dans une petite barque. Ils avaient continué leur route le long de la côte, avec l'espérance de s'avancer jusqu'à la rivière de Cosmin, au royaume de Pégou, et d'y rencontrer le vaisseau de la gomme laque du roi, ou quelque marchand qui retournerait aux Indes. Mais ils avaient été surpris par un vent d'ouest, qui dans l'espace d'une nuit leur avait fait perdre la terre de vue. Ainsi, se trouvant en pleine mer sans voiles, sans rames, et sans aucune connaissance des vents, ils avaient passé seize jours dans cette situation, avec le secours de quelques vivres qu'ils avaient sauvés. L'eau leur avait manqué. Cette privation, d'autant plus dangereuse qu'il leur restait encore de quoi satisfaire leur faim, en avait fait périr douze, que les autres avaient jetés successivement dans les flots. Enfin les trois qui étaient demeurés vivans n'avaient pas eu la force de rendre le même service aux derniers morts.
»Nous continuâmes heureusement notre navigation jusqu'à Ténasserim, d'où nous prîmes par Touay, Merguim, Juncay, Pullo, Camude et Vagarru, sans y rencontrer les cent Portugais que j'avais ordre de chercher. Cependant j'appris avec joie, dans cette dernière place, qu'ils avaient battu quinze fustes d'Achem; et je crus les conjectures de Mahmoud bien confirmées. Le bruit s'était répandu que la ville de Martaban était assiégée par le roi de Brama avec une armée de sept cent mille hommes, et que Guerreyra s'était engagé au service de Chambaïna, avec ses quatre fustes et tous les Portugais qu'il avait pu rassembler. Quoique cette nouvelle me parût encore incertaine, je ne balançai point à faire tourner mes voiles vers Martaban, dans l'espérance du moins de recevoir des informations plus sûres aux environs de cette ville. Neuf jours nous firent arriver à la barre: il était deux heures de nuit. Après avoir jeté l'ancre dans une profonde tranquillité, nous entendîmes plusieurs coups d'artillerie qui commencèrent à nous causer de l'inquiétude. Mahmoud fit assembler le conseil. On conclut qu'il y avait peu de danger à s'avancer prudemment dans la rivière. Nous doublâmes à la pointe du jour le cap de Mounay, d'où nous découvrîmes la ville de Martaban.
»Elle nous parut environnée d'un grand nombre de gens de guerre, et les rives étaient bordées d'une multitude infinie de bâtimens à rames. Nous ne voguâmes pas moins jusqu'au port, où nous entrâmes avec beaucoup de précaution. Le nécoda donna les signes ordinaires de paix et de commerce. Nous vîmes bientôt venir à nous un vaisseau fort bien équipé, qui portait six Portugais, dont la vue nous causa beaucoup de joie. Ils nous apprirent que l'armée du roi de Brama était réellement composée de sept cent mille hommes qu'il avait amenés dans une flotte de mille sept cents navires à rames, entre lesquels on comptait cent galères; que les Portugais, ayant promis leurs services au roi de Martaban, avaient abandonné ses intérêts par des raisons qui n'étaient connues de leur chef, et qu'ils avaient pris parti pour le roi de Brama; qu'ils étaient au nombre de sept cents sous les ordres de Jean Cayero; qu'entre les principaux officiers je trouverais Lancerot Guerreyra et ses trois capitaines, et qu'étant chargé des ordres de don Pedro Faria, je ne devais attendre d'eux que des civilités et des caresses; qu'à l'égard des Achémois, dont le gouverneur de Malacca se croyait menacé, sa crainte n'étant fondée que sur le départ de cent trente vaisseaux qui étaient venus d'Achem sous la conduite de Bijaya Sora, roi de Pedir, ils m'assuraient que cette redoutable flotte avait été défaite par l'armée de Sornau, avec perte de soixante-dix bâtimens et de six mille hommes, sans compter la ruine de quinze fustes qui étaient tombées entre les mains de Guerreyra; que dix ans ne suffiraient pas aux Achémois pour réparer leur disgrâce; enfin que Malacca était sans danger, et que les troupes portugaises étaient inutiles au gouverneur.
»Je me rendis à terre pour recevoir les mêmes explications de Cayero. Il était retranché à quelque distance de la ville, sans aucune communication avec les assiégés, mais sans traité avec leurs ennemis, c'est-à-dire moins en apparence pour prendre part aux événemens que pour les observer. Je lui présentai l'ordre du gouverneur. Il me tint le même langage. Je le priai de m'en donner une déclaration par écrit. Les circonstances n'offrant rien qui dût m'arrêter, j'attendis le départ du nécoda, qui profitait habilement de l'occasion pour exercer un commerce avantageux dans les deux camps. Son délai, qui dura quarante-six jours, me rendit témoin d'une horrible catastrophe.
»Il y avait déjà plusieurs mois que le siége de Martaban était poussé avec beaucoup de vigueur. Les assiégés s'étaient défendus courageusement; mais, n'ayant reçu aucun secours, ils se trouvaient si affaiblis par le fer, par la faim et par les maladies, que, de cent trente mille soldats qu'on avait comptés dans la ville, et qui faisaient les principales forces du royaume, il n'en restait que cinq mille. Le roi, ne prenant plus conseil que de son désespoir, fit faire successivement trois propositions à l'ennemi. Il lui offrit d'abord, pour l'engager à lever le siége, trente mille bisses d'argent, qui valaient un million d'or, et soixante mille ducats de tribut annuel. Cette tentative ayant été rejetée, il proposa de sortir de la ville, à la seule condition de se retirer librement dans deux vaisseaux avec sa femme et ses enfans. Le roi de Brama, qui en voulait non-seulement à ses trésors, mais à sa personne, ne parut pas plus sensible à cette offre. Enfin le malheureux Chambaïna proposa, pour sa liberté et celle de sa famille, de lui abandonner sa couronne et le trésor du roi son prédécesseur, qu'on faisait monter à trois millions d'or. Cette promesse n'ayant pas été mieux reçue, il perdit toute espérance de composition avec un ennemi si cruel. Les Portugais devinrent son unique ressource, du moins pour se garantir du danger qui le menaçait personnellement. Il leur dépêcha un homme de leur nation, nommé Paul de Seixas, qui était attaché depuis long-temps à sa cour, avec une lettre pour Cayero, dans laquelle il offrait de soumettre ses états au roi de Portugal, et de lui livrer la moitié de ses trésors. Mais l'envie des principaux Portugais du conseil, qui s'imaginèrent que Cayero profiterait seul des richesses de ce prince, sinon en les faisant passer dans ses coffres, du moins en les portant seul au roi de Portugal, qui ferait tomber sur lui toutes ses récompenses, et qui lui prodiguerait les comtés et les marquisats, ou qui croirait ne pouvoir s'acquitter parfaitement, s'il ne le nommait vice-roi des Indes, fit manquer une si belle occasion d'enrichir Lisbonne des dépouilles de Martaban. Ces perfides conseillers représentèrent combien il était dangereux d'offenser le roi de Brama, qui pourrait employer tout d'un coup sept cent mille hommes à sa vengeance contre une poignée de Portugais. Ils déclarèrent même à Cayero, que, s'il n'abandonnait la pensée d'assister le roi de Martaban, ils se croiraient obligés, pour leur propre sûreté, d'en avertir le vainqueur, et de sauver par cette voie les meilleures troupes que le roi de Portugal eût aux Indes.
»Cayero, forcé de renvoyer Seixas avec un refus, écrivit une lettre civile à Chambaïna pour se justifier par de faibles excuses. Nous apprîmes que ce malheureux prince, dans la douleur de perdre une ressource qu'il avait réservée pour la dernière, était tombé sans connaissance après avoir lu cette réponse, et qu'en revenant à lui, il s'était frappé plusieurs fois le visage, avec les regrets les plus touchans de sa misérable fortune et des plaintes amères de l'ingratitude des Portugais. Il eut la générosité de congédier Seixas, en l'exhortant à chercher un protecteur plus heureux, et ce ne fut pas sans lui avoir fait de riches présens. Il lui laissa aussi la liberté d'emmener une jeune et belle fille de sa cour, dont il avait eu deux enfans, et qu'il épousa depuis à Coromandel. Seixas revint au camp cinq jours après, et nous attendrit beaucoup par ce récit.
»Chambaïna connut qu'il ne lui restait plus d'espérance. Il rassembla tous ses officiers; et dans ce conseil général, on prit la résolution de donner la mort à tous les êtres vivans qui n'étaient pas capables de combattre, et de faire un sacrifice de ce sang à Quaï-Nivandel, dieu des batailles. On devait jeter ensuite dans la mer tous les trésors du roi, et mettre le feu à la ville. Après ces trois exécutions, ceux qui se trouvaient en état de porter les armes étaient déterminés à fondre sur les ennemis pour chercher la mort, ou pour s'ouvrir un passage. Mais un des trois généraux de l'état, préférant l'opprobre à cette glorieuse fin, se jeta la nuit suivante avec quatre mille hommes dans le camp des Bramas. Le reste des troupes, qui ne montait pas à deux mille, parut si découragé par cette désertion, que, dans la crainte de voir ouvrir les portes de la ville ou d'être livré à l'ennemi, Chambaïna prit enfin le parti de se rendre volontairement.
»Le lendemain à six heures du matin, nous vîmes paraître sur les murs un étendard blanc, qui fut regardé comme le signe de la soumission. Un homme à cheval s'approcha des portes. On lui demanda les sauf-conduits ordinaires. Ils furent envoyés sur-le-champ par deux officiers bramas qui demeurèrent en otages dans la ville. Alors Chambaïna fit porter à son ennemi, par un prêtre âgé de quatre-vingts ans, une lettre écrite de sa propre main. Elle contenait l'offre de s'abandonner à sa clémence avec sa femme, ses enfans, son royaume et tous ses trésors, sans autre condition que la liberté de passer le reste de sa vie dans un cloître. Le roi de Brama répondit aussitôt par une autre lettre qu'il oubliait les offenses passées, et que son dessein était d'accorder au roi de Martaban un état et des revenus dont il serait satisfait. Cette promesse n'était qu'une trahison. Cependant elle fut publiée dans le camp avec beaucoup de réjouissances.
»Dès le lendemain on vit briller tous les préparatifs du triomphe. Le roi fit dresser dans son quartier quatre-vingt-six tentes d'une richesse admirable, dont chacune fut environnée de trente éléphans. Toute l'armée fut rangée dans un fort bel ordre; et les étrangers ayant été avertis de prendre les postes qui leur seraient assignés, Cayero ne put se dispenser d'en accepter un avec tous ses Portugais. Il se trouva placé à l'avant-garde, qui n'était pas éloignée de la porte par laquelle Chambaïna devait sortir. On comptait plus de quarante nations qui étaient rangées successivement depuis ce lieu jusqu'au quartier du roi, derrière lequel tous les Bramas s'étaient rangés pour sa garde.
»Un coup de canon qu'on tira vers midi fut le signal auquel nous vîmes ouvrir les portes de la ville. Trois cents éléphans armés commencèrent la marche: ils étaient suivis d'une partie des détachements bramas qui avaient été envoyés la veille pour prendre possession des principaux postes; ensuite venaient tous les seigneurs qui s'étaient trouvés dans la ville, et qui partageaient l'infortune de leur maître. Huit ou dix pas après eux, on voyait le raulin de Mounaï, ce prêtre qui avait apporté au camp la soumission de Chambaïna. Il était chef de tous les autres prêtres, et pontife suprême de la nation. Immédiatement après lui, on portait dans une litière Nhaï-Canatou, fille du roi de Pégou, que les Bramas avaient dépouillé aussi de ses états, et femme de Chambaïna. Elle avait près d'elle quatre petits enfans, deux garçons et deux filles, dont le plus âgé n'avait pas plus de sept ans. Sa litière était environnée de trente ou quarante femmes, le visage penché vers la terre, et les larmes aux yeux. On voyait ensuite certains moines du pays qui vont pieds nus et la tête découverte. Ils tenaient en main une sorte de chapelet, et, marchant en fort bon ordre, ils récitaient dévotement leurs prières. Quelques-uns aussi s'employaient à consoler les femmes, et leur jetaient de l'eau sur le visage lorsqu'elles manquaient de force. Ce spectacle, qui se renouvelait souvent, aurait attendri des coeurs plus durs que le mien. Une garde de gens de pied venait après les femmes et les moines. Cinq cents Bramas suivaient à cheval pour servir de gardes à Chambaïna, qui marchait au milieu d'eux sur un petit éléphant.
»Il avait demandé le plus petit, comme un symbole de son mépris pour le monde, et de la pauvreté dans laquelle il se proposait de passer le reste de sa vie. Il était vêtu d'une assez longue robe de velours noir, pour marquer son deuil; sa barbe, ses cheveux et ses sourcils étaient rasés, et, dans le vif sentiment de son infortune, il s'était fait mettre une corde au cou, pour se présenter au vainqueur avec cette marque d'humiliation; il portait sur son visage l'impression d'une si profonde tristesse, qu'il était impossible de le voir sans verser des larmes. Son âge était d'environ soixante-deux ans; il avait la taille haute, l'air grave et sévère, et le regard d'un prince généreux.
»Aussitôt qu'il fut entré dans une grande place, qui était devant la porte de la ville, il s'éleva un si grand cri des femmes, des enfans et des vieillards qui s'étaient rassemblés dans ce lieu pour le voir passer, qu'on les aurait crus tous dans les plus douloureux tourmens, ou près de recevoir le coup de la mort. Ce bruit funeste recommença six ou sept fois. La plupart de ces misérables se déchiraient le visage, ou se frappaient à coups de pierres, avec si peu de pitié pour eux-mêmes, qu'ils en étaient tout sanglans: les Bramas mêmes ne pouvaient retenir leurs pleurs. Ce fut dans cette place que la reine s'évanouit deux fois. Chambaïna descendit de son éléphant pour l'encourager, et, la voyant sans aucune marque de vie, quoiqu'elle ne cessât point de tenir ses enfans embrassés, il se mit à genoux près d'elle. Là, tournant ses regards vers le ciel, il passa quelques momens en prières; ensuite, soit que les forces lui manquassent à lui-même, ou qu'il fût emporté par la violence de sa douleur, il se laissa tomber sur le visage près de la reine sa femme. À ce spectacle, l'assemblée, qui était innombrable, recommença tout d'un coup à pousser un si horrible cri, que toutes mes expressions ne sont pas capables de le représenter. Chambaïna, s'étant relevé, jeta lui-même de l'eau sur le visage de sa femme, et lui rendit d'autres soins qui lui rappelèrent les sens. L'ayant prise alors entre ses bras, il employa pour la consoler des termes si tendres et si religieux, qu'on les aurait admirés dans la bouche d'un chrétien.
»On lui accorda près d'une demi-heure pour ce triste office. Il remonta sur son éléphant, et la marche continua dans le même ordre. Lorsque, étant sorti de la ville, il fut arrivé à l'espèce de rue qui était formée par deux files de soldats étrangers, ses yeux tombèrent sur les Portugais, qu'il reconnut à leurs colletins de buffle, à leurs toques garnies de plumes, et surtout à leurs arquebuses sur l'épaule. Il découvrit au milieu d'eux Cayero, vêtu de satin incarnat, et tenant en main une pique dorée, avec laquelle il faisait ouvrir le passage. Cette vue le toucha si sensiblement, qu'il refusa d'aller plus loin, et que le capitaine de la garde fut obligé de faire quitter leur poste aux Portugais[4].
[Note 4: Ce détail mérite d'être rapporté dans les propres termes de l'auteur. «Comme il reconnut Cayero, incontinent il se laissa cheoir sur le col de l'éléphant; et s'arrêtant sans vouloir passer outre, il dit les larmes aux yeux à ceux dont il était environné: Mes frères et bons amis, je vous proteste que ce m'est une moindre douleur de faire de moi-même ce sacrifice, que la justice du ciel permet que je fasse aujourd'hui, que de voir des hommes si ingrats et si méchans que ceux-ci. Qu'on me tue donc, ou qu'ils se retirent de là, ou bien je n'irai pas plus avant. Cela dit, il se tourna trois fois pour ne nous point voir, par le ressentiment qu'il avait contre nous. Aussi, le tout considéré, ce ne fut peut-être pas sans raison qu'il nous traita de cette sorte. Durant ce temps-là, le capitaine de la garde voyant le retardement qu'il faisait, et la cause pour laquelle il ne voulait passer outre, sans que néanmoins il pût s'imaginer pourquoi il se plaignait ainsi des Portugais, tournant fort à la hâte son éléphant vers Cayero, et le regardant d'un oeil de travers: Passe promptement, lui dit-il, car de si méchans hommes que vous êtes ne méritent pas de marcher sur la terre qui porte du fruit; et je prie Dieu qu'il pardonne à celui qui a mis dans l'esprit du roi que vous lui pouviez être utiles à quelque chose. C'est pourquoi rasez vos barbes pour ne pas tromper le monde comme vous faites, et nous aurons des femmes à votre place qui nous serviront pour notre argent. Là-dessus les Bramas de la garde commençant déjà à s'irriter contre nous, nous jetèrent hors de là avec assez d'affront et de blâme. Aussi, pour ne point mentir, jamais rien ne me fut si sensible que cela pour l'honneur de mes compatriotes.»]
«On ne cessa plus de marcher jusqu'à la tente du vainqueur, qui attendait son captif avec une pompe royale. Chambaïna, paraissant devant lui, se prosterna d'abord à ses pieds. On s'attendait à lui voir prononcer quelque discours convenable à son sort, mais la douleur et la confusion lui lièrent apparemment la langue; il laissa cet office au raulin de Mounaï, qui, ne se contentant pas d'exhorter le vainqueur à la clémence, lui représenta la vicissitude des fortunes humaines, et le rappela même à l'heure de la mort, où la justice du ciel s'exerce sur tous les hommes. Le roi de Brama parut touché de son discours: il ne balança point à faire espérer des grâces et des bienfaits; cependant son coeur avait peu de part à cette promesse. Chambaïna fut mis sous une garde sûre, et la reine sa femme ne fut pas gardée moins étroitement.
«Entre les motifs qui avaient attiré tant d'étrangers dans l'armée des Bramas, on faisait beaucoup valoir l'espérance du pillage, que le roi leur avait promis sans exception. Cependant, sous prétexte de se faire amener tranquillement Chambaïna, mais en effet pour se donner le temps d'enlever ses trésors, il avait mis de fortes gardes à toutes les portes de la ville, avec défense, sous peine de la vie, d'en accorder l'entrée sans sa participation. Après le jour du triomphe, il trouva des prétextes pour en laisser passer deux autres, pendant lesquels il mit à couvert les principales richesses de Martaban, et quatre mille hommes y furent employés. Ensuite s'étant rendu de grand matin sur une colline qui se nomme Beidao, à deux portées de fauconneau de la ville, il fit lever la défense aux portes. Alors un coup de canon, qui fut le dernier signal, livra la malheureuse ville de Martaban à l'emportement d'un nombre infini de soldats, qui n'épargnèrent pas plus la vie que les richesses des habitans. Le pillage dura trois jours et demi, après lesquels on y mit le feu, qui la consuma jusqu'aux fondemens. On m'assura que le nombre des morts montait à soixante mille hommes, et celui des prisonniers à quatre-vingt mille.
«Quelques jours après on vit paraître sur la même colline une multitude de gibets, dont vingt étaient de la même hauteur, et les autres un peu moins élevés. Ils étaient dressés sur des piles de pierre entourées de grilles, au-dessus desquelles on avait placé des girouettes dorées. Cent Bramas y faisaient la garde à cheval. Plusieurs tranchées qui formaient d'autres enceintes étaient bordées d'enseignes tachées de gouttes de sang. Ce nouveau spectacle paraissant annoncer quelque événement qui n'était pas connu de l'armée, j'eus la curiosité d'y courir avec cinq autres Portugais. Nous entendîmes d'abord un bruit extraordinaire qui venait du camp des Bramas. Tandis que nous en cherchions la cause, nous vîmes sortir du quartier du roi cent éléphans armés et quantité de gens de pied qui furent suivis de quinze cents Bramas à cheval. À cette cavalerie succéda un gros de trois mille hommes d'infanterie, armés d'arquebuses et de lances, au milieu desquelles nous découvrîmes cent quarante femmes liées quatre à quatre, avec un grand nombre de moines du pays qui les consolaient par leurs exhortations. Toutes ces infortunées étaient femmes ou filles des principaux capitaines de Chambaïna, et la plupart n'étaient âgées que de dix-sept à vingt-cinq ans. Nous admirâmes leur blancheur et leur beauté; mais elles étaient si faibles, que plusieurs tombaient évanouies presqu'à chaque pas. Derrière elles nous vîmes paraître douze huissiers avec leurs masses d'argent, qui précédaient Nhaï-Canatou, reine de Martaban. Quatre hommes portaient ses enfans autour d'elle. Après cette princesse, marchaient deux files de soixante moines, priant dans leurs livres, la tête baissée et les yeux baignés de larmes. Ils étaient suivis d'une procession de trois au quatre cents enfans, nus jusqu'à la ceinture, portant des cierges à la main et des cordes au cou, qui faisaient retentir l'air de leurs cris et de leurs gémissemens. On nous dit qu'ils n'étaient pas destinés au supplice, et qu'ils n'accompagnaient la reine et ses dames que pour invoquer le ciel en leur faveur. Cette marche était fermée par une autre garde d'infanterie, et par cent éléphans armés comme les premiers.