Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)
Part 6
Après neuf ou dix jours de navigation, l'alarme se répandit sur la caraque à la vue de trois vaisseaux qui allaient des côtes de l'Arabie vers les Maldives. On les prit pour des Hollandais, et la plupart des gens de l'équipage se souvenant d'avoir été maltraités par cette nation, le ressentiment et la crainte les faisaient déjà penser à tourner leur vengeance sur les trois Français, qu'ils regardaient comme les amis des Hollandais, ou que, dans leur prévention ordinaire, ils comprenaient avec eux sous le nom de _lutheranos_. Quelques-uns proposaient de les jeter dans la mer. Mais cette petite escadre ayant suivi tranquillement sa route, on jugea que c'étaient des Arabes qui allaient aux Maladives ou à Sumatra.
On passa la terre de Natal sans essuyer aucun outrage de la mer et des vents; mais les grandes afflictions étaient réservées au passage du Cap. Pyrard observe qu'on était parti trop tard de Goa. L'usage est de se mettre en mer à la fin de décembre ou au commencement de janvier, et ceux qui s'en écartent ne manquent pas d'être exposés à tout ce que la mer a de plus redoutable. Il serait inutile de s'étendre avec l'auteur sur tous les obstacles qui retinrent deux mois la caraque à la vue du cap de Bonne-Espérance, et qui la rendirent le jouet pitoyable des vents et des flots. Elle était si ouverte, que, dans un si long espace de temps, les deux pompes ne furent abandonnées ni nuit ni jour. Quoique tout le monde y travaillât, jusqu'au capitaine, on ne pouvait suffire à vider l'eau qui entrait de toutes parts. La grande vergue se rompit deux fois dans le milieu, et les voiles furent mises plusieurs fois en pièces. Trois matelots et deux esclaves furent emportés au loin dans la mer. Le péril devint si pressant, qu'on résolut de soulager le vaisseau en jetant toutes les marchandises; mais cette fatale nécessité fut l'occasion d'un autre désordre. Comme il fallait commencer par les coffres et les ballots qui s'offraient les premiers, il s'éleva une si furieuse querelle, qu'on en vint aux coups d'épée. Le capitaine, quoique appelé par d'autres soins, fut contraint d'employer tous ses efforts pour arrêter les plus furieux, et de leur faire mettre les fers aux pieds. Ce qui augmentait la douleur et les regrets, c'est qu'en arrivant à la vue du Cap, on n'aurait eu besoin du même vent que six heures de plus pour le doubler.
Dans cette extrémité qui paraissait sans remède, le capitaine ayant tenu conseil avec les gentilshommes et les marchands, tout le monde penchait à retourner aux Indes; d'autant plus qu'il était défendu par le roi d'Espagne de s'efforcer dans cette saison de doubler le cap de Bonne-Espérance; et qu'en supposant même qu'on y pût arriver, il était impossible à un bâtiment tel que la caraque d'y aborder et d'y prendre port; mais les pilotes combattirent cet avis, parce que la caraque n'était pas en état de recommencer une si longue route, sur tout ayant à repasser la terre de Natal, où il fallait s'attendre à de nouvelles tempêtes. On se trouvait assez près de la terre pendant le conseil. À peine fut-il fini, qu'on y fut pris d'un calme qui rendit les voiles inutiles pour se retirer au large. La caraque fut portée par l'agitation des flots ou la violence des courans dans une grande baie, dont il était impossible de sortir sans le secours du vent. Cependant on voyait sur les côtes un prodigieux nombre de sauvages qui paraissaient s'attendre à profiter des débris du vaisseau. Le capitaine exhortait déjà tout le monde à prendre les armes, et l'on était également occupé de la crainte de se briser contre la côte et de celle de tomber entre les mains de ces barbares; mais le ciel permit, dans ce danger, qu'il s'élevât un petit vent de terre qui sauva la caraque en la jetant hors de la baie.
Ce ne fut que le dernier jour de mai, après quantité d'autres infortunes, que le vent devint propre à doubler le Cap. Les pilotes reconnurent le lendemain qu'on l'avait passé, et la joie commença aussitôt à renaître dans l'équipage, avec l'espérance d'arriver heureusement à Lisbonne. Les Portugais ne s'y livrent jamais qu'après avoir passé le Cap, et se croient toujours menacés jusque-là de retourner sur leurs traces. On aborda le 5 juin dans l'île de Sainte-Hélène.
Cette île, qui n'a que cinq ou six lieues de circuit, est entourée de grands rochers contre lesquels la mer bat sans cesse avec furie, et qui retiennent dans leurs concavités l'eau que la chaleur du soleil épaissit et change en un fort beau sel. L'air y est pur et les eaux sont fort saines. Elles descendent des montagnes en plusieurs gros ruisseaux, qui n'ont pas beaucoup de chemin à faire pour se jeter dans la mer. On trouve, dans un si petit espace, des chèvres, des sangliers, des perdrix blanches et rouges, des ramiers, des poules d'Inde, des faisans et d'autres animaux; mais ce qu'il produit de plus utile à la navigation, est une quantité extraordinaire de citrons, d'oranges et de figues, qui, avec la pureté de l'air et la fraîcheur des eaux, servent de remèdes certains à ceux qui viennent y chercher du soulagement pour le scorbut. Pyrard est persuadé que l'île doit tous ces fruits, et même ces animaux, aux premiers Portugais qui la découvrirent. Ils y laissaient autrefois leurs malades, et les autres nations suivirent leur exemple; mais depuis neuf ans les Hollandais y avaient commis tant de ravage, qu'il ne fallait plus faire de fond sur les fruits. La nature y prenait soin de la rade, qui est bonne dans toutes les saisons, et si profonde que les caraques mêmes peuvent s'approcher jusqu'au rivage.
Avec quelque soin que la caraque eût été réparée, un nouvel accident fit douter si elle était capable d'achever le voyage. On avait levé une des deux ancres de devers la terre; mais lorsqu'on voulut lever la seconde, elle se trouva prise dans un gros câble qui était demeuré depuis long-temps au fond de la mer, et qui, la faisant couler à mesure qu'on s'efforçait de la tirer, fit approcher le navire fort près du rivage. Le capitaine, qui s'en aperçut, fit couper aussitôt le câble de l'ancre, et donna ordre qu'on mît à la voile. Malheureusement le vent changea tout à coup, et, venant de la mer, il poussa la caraque avec tant de violence, qu'elle demeura couchée l'espace de cinq heures avec fort peu d'eau. On vit même sortir quelques planches du fond; chacun se crut perdu. On ne balança point à décharger les eaux douces qu'on venait de prendre dans l'île, et les marchandises de moindre prix. On fit porter les ancres bien loin en mer, pour tirer le navire à force de bras. Enfin il recommença heureusement à flotter; mais il faisait beaucoup d'eau, et le capitaine jugeant, après un long travail, qu'on avait besoin de quelqu'un qui sût plonger, promit cent cruzades à celui qui rendrait un si important service. Un des compagnons de Pyrard, ancien charpentier du _Forbin_, fut le seul qui s'offrit, quoiqu'il doutât lui-même du succès, parce qu'il fallait demeurer très-long-temps sous l'eau, et visiter entièrement le dessous du navire. D'ailleurs il faisait assez froid, car le soleil était alors au tropique du cancer, ce qui est l'hiver de l'île. Cependant, excité par les promesses de tout le monde et par ses propres offres, il alla plusieurs fois sous le vaisseau, et rapporta même quelques planches brisées; mais il jugea que la quille n'était point endommagée, et son témoignage rassura le capitaine. On regretta de n'avoir pas connu plus tôt l'utilité qu'on pouvait tirer des Français, et leur situation devint plus douce. On fit une quête dans la caraque en faveur du charpentier, et le capitaine l'assura d'une grosse récompense, s'il voulait aller jusqu'en Portugal. Quoiqu'on eût employé dix jours à remédier à ce mal, on n'en prit pas moins la résolution d'aller se radouber au Brésil. Pyrard admire ici la bonté du ciel. Sans ce favorable accident, on aurait continué la navigation vers le Portugal, et la caraque ne pouvait manquer de périr. On s'aperçut, en la visitant, que le gouvernail ne tenait presque plus, et la moindre tempête l'aurait précipité dans les flots.
On commença le 8 d'août à découvrir la terre du Brésil, qui paraît blanche de loin comme des toiles tendues pour sécher, ou comme un grand amas de neige. Aussi les Portugais lui donnent-ils le nom de _Terres des linceuls_. Le 9, on jeta l'ancre à quatre lieues de la baie de Tous les Saints, où le pilote n'osa s'engager sans guide. Trois caravelles qui arrivèrent bientôt chargées de rafraîchissemens jetèrent la joie dans tout l'équipage. Il y était mort deux cent cinquante personnes depuis Goa, et tous les autres se ressentaient de la fatigue d'un voyage de six mois. On entra le 10 au matin dans la baie du côté du nord, où l'on voit une fort belle église et un couvent de l'ordre de saint Antoine. L'entrée de cette baie est large d'environ dix lieues. Dans son milieu il y a une petite île dont les deux côtés offrent un passage également sûr aux navires. Cependant, en approchant de la ville, il arriva, par un malheur d'autant plus étrange qu'on avait deux bons pilotes du pays, que la caraque toucha sur un banc de sable, et qu'elle s'y renversa. Les caravelles et les barques s'y présentèrent en grand nombre pour recevoir les hommes et les marchandises. Lorsque le bâtiment fut soulagé, il se remit à flot, et l'on alla mouiller sous le canon de la ville, qui se nomme _San-Salvador_. Le vice-roi dépêcha aussitôt une caravelle à Lisbonne pour donner avis de l'arrivée et du triste état de la caraque: elle fut jugée incapable de servir plus long-temps à la navigation, et tout le reste des marchandises fut déchargé.
Pyrard avait passé deux mois au Brésil, dans l'attente d'une occasion pour retourner en Europe, lorsque trois gentilshommes portugais, qui avaient conçu pour lui beaucoup d'affection, lui proposèrent de s'embarquer avec eux. C'était don Fernando de Sylva, qui avait été général de la flotte du nord à Goa, et deux de ses beaux-frères. Il accepta leurs offres, et le vaisseau était près de partir; mais le capitaine refusa de recevoir Pyrard, sous prétexte qu'ayant une fois porté un Français qui lui avait causé plus d'embarras que tout le reste de l'équipage, il avait fait serment de n'en jamais porter d'autre. Ce refus devint une faveur du ciel pour l'auteur. Il apprit, en arrivant à Lisbonne, que le navire de ce farouche capitaine portugais avait été pris par les corsaires. Ses regrets ne tombèrent que sur les trois gentilshommes auxquels il devait de la reconnaissance, et qui furent menés en Barbarie.
Deux Flamands, naturalisés Portugais, et liés par une société de commerce, dont l'un devait retourner à Lisbonne dans une hourque de deux cent cinquante tonneaux qui leur appartenait, s'estimèrent fort heureux de trouver Pyrard et ses deux camarades pour les servir dans ce voyage. On convint de part et d'autre que les trois Français ne paieraient rien pour leur passage, mais qu'ils travailleraient dans le vaisseau sans être payés. Ils regardèrent aussi comme un bonheur de pouvoir gagner leur passage et leur dépense par leur travail; car il en coûtait ordinairement plus de 120 liv. La hourque était chargée de sucre, bien fournie d'artillerie et d'autres armes, et le nombre des passagers d'environ soixante. Pyrard, ne pouvant éviter de descendre en Portugal, n'oublia pas de prendre un passe-port du vice-roi du Brésil.
On mit à la voile le 7 octobre, avec un vent si contraire, qu'on fut vingt-cinq jours à doubler le cap de Saint-Augustin, quoiqu'il ne soit qu'à cent lieues de San-Salvador; mais le reste de la navigation ayant été fort heureux, on découvrit dès le 15 janvier la terre de Portugal, qui se nomme _la Brelingue_, à huit lieues de Lisbonne, au nord. Le capitaine s'était proposé d'entrer dans le Tage; mais le vent devint contraire, et il fallut tourner vers les îles de Bayonne. La tempête fut bientôt si violente, qu'on employa cinq jours à gagner les îles. Le navire faisait eau de toutes parts, et le vent, qui était de mer, le jetait sans cesse vers la côte. Pyrard assure qu'il se fit plus de quinze cents écus de voeux. Le principal marchand en fit un de huit cents cruzades: la moitié pour marier une orpheline, et le reste pour donner une lampe à Notre-Dame. Il s'acquitta de ces deux engagemens aussitôt qu'il eut pris terre. C'est le caractère des Portugais, de penser plutôt à faire des voeux qu'à résister au danger par l'industrie et le travail. Depuis l'embouchure du Tage jusqu'aux îles, Pyrard se crut dix fois enseveli dans les flots. Il regarde ce danger comme le plus terrible qu'il eût essuyé depuis dix ans dans toutes ses courses.
Après avoir heureusement pris terre, il se souvint que pendant sa prison de Goa il avait promis au ciel que, si le cours de ses aventures le conduisait jamais en Espagne, il ferait le voyage de Saint-Jacques en Galice. Ses deux compagnons l'ayant quitté, il se rendit à Compostelle, dont il n'était éloigné que d'environ dix lieues. De là il prit le chemin de la Corogne, dans l'espérance d'y trouver l'occasion de retourner en France. Elle ne se présenta qu'à deux lieues de ce port, dans une petite rade où il s'embarqua sur une barque de la Rochelle, dont le maître, charmé du récit de ses aventures, lui accorda libéralement son passage. Il fut regardé avec admiration des principaux habitans de la Rochelle, et retenu quelques jours par leurs caresses; mais, n'aspirant qu'à revoir Laval, sa chère patrie, il y arriva le 16 février 1611.
CHAPITRE II.
Îles Maldives.
Ces îles, qui portent, parmi leurs habitans, le nom de _Malé-Raqué_, et qui sont nommées Maldives, et leurs peuples, Dives, par les autres peuples de l'Inde, commencent à 8 degrés de latitude nord, et finissent à 4 degrés du sud, ce qui fait en longueur une étendue d'environ deux cents lieues, quoiqu'elles n'en aient que trente ou trente-cinq de largeur. Leur distance de la terre ferme, c'est-à-dire du cap de Comorin, de Ceylan et de Cochin, est de cent cinquante lieues. Les Portugais comptent quatre mille cinq cents lieues depuis l'embouchure du Tage jusqu'aux bancs des Maldives.
Elles sont divisées en treize provinces qui se nomment _atollons_, division qui est l'ouvrage de la nature; car chaque atollon est séparé des autres, et contient quantité de petites îles. C'est un spectacle singulier que de voir chacun de ces atollons environné d'un grand banc de pierre. Ils sont presque ronds ou de figure ovale, ayant chacun environ trente lieues de tour, et s'entre-suivant du nord au sud sans se toucher; ils sont séparés par des canaux de plus ou moins de largeur. Du centre d'un atollon on voit autour de soi le banc de pierre qui l'environne, et qui défend les îles contre l'impétuosité de la mer. Les vagues s'y brisent avec tant de fureur, que le pilote le plus hardi n'en approche pas sans effroi. Les habitans assurent que le nombre des îles, dans les treize atollons, monte jusqu'à douze mille, et le roi de Maldives prend le titre de _sultan de treize provinces et de douze mille îles_: mais Pyrard s'imagine qu'il faut entendre par ce nombre une multitude qui ne peut être comptée, d'autant plus qu'une grande partie de ce qui porte le nom d'îles n'offre que de petites mottes de sable inhabitées, que les courans et les grandes marées rongent et emportent tous les jours. Il y a beaucoup d'apparence que toutes ces petites îles et la mer qui les sépare ne sont qu'un banc continuel, si l'on n'aime mieux penser que c'était anciennement une seule île que la violence des flots a coupée comme en pièces. Les canaux intérieurs sont tranquilles, et l'eau n'y a pas plus de vingt brasses dans sa plus grande profondeur. On voit presque partout le fond, qui est de pierre de roche et de sable blanc. Dans la basse marée, on passerait d'une île, et même d'un atollon à l'autre, sans être mouillé plus haut que la ceinture, et les habitans n'auraient pas besoin de bateaux pour se visiter, si deux raisons ne les obligeaient de s'en servir: l'une est la crainte des paimones, espèce de grands poissons qui brisent les jambes aux hommes et qui les dévorent; l'autre est le danger de se briser entre des rochers aigus et fort tranchans.
La plupart des îles sont entièrement désertes, et ne produisent que des arbres et de l'herbe. D'autres n'ont aucune verdure et sont de pur sable mouvant, dont une partie est sous l'eau dans les grandes marées. On y trouve dans tous les temps quantité de grosses crabes et d'écrevisses de mer, avec un si prodigieux nombre de pinguys, qu'on n'y peut mettre le pied sans écraser leurs oeufs et leurs petits. Mais, quoique la chair de ces oiseaux soit fort bonne, les habitans n'en font aucun usage. Il n'y a d'eau douce que dans les îles habitées, non qu'elles aient aucune rivière, mais on y creuse facilement des puits, et l'eau se présente en abondance à trois au quatre pieds de profondeur. La nature n'en refuse pas jusqu'au bord de la mer et dans les lieux mêmes qu'elle inonde. Ces eaux sont froides le jour, particulièrement à midi, et la nuit fort chaudes.
Quoique les atollons soient séparés entre eux par des canaux, on n'en compte que quatre où les grands navires puissent passer, et le péril ne laisse pas d'y être extrême pour ceux qui n'en connaissent pas les écueils. Les habitans ont des cartes marines où les rochers et les basses sont exactement marqués. Ils se servent aussi de boussoles dans ces grands canaux. Le premier est au côté du nord, et ce fut à l'entrée que le vaisseau de Pyrard fit naufrage sur le banc de l'atollon de Malos-Madou. Le second est, entre Pouladou et Malé, d'environ sept lieues, et l'eau de la mer y paraît aussi noire que de l'encre, quoique puisée dans un vase, elle ne diffère pas de toute autre. On la voit continuellement bouillonner comme de l'eau qui serait sur le feu, et le mouvement des flots y étant ordinairement fort léger, ce spectacle cause une sorte d'horreur aux insulaires mêmes. Le troisième canal est au-delà de Malé, mais vers le sud. Le quatrième, qui est celui de Souadou, et qui n'a pas moins de vingt lieues de largeur, est directement sous la ligne. En général, le plus sûr de ces quatre passages a ses dangers; aussi s'efforce-t-on de fuir les Maldives lorsqu'on n'y est pas appelé nécessairement; mais elles sont si longues, et leur situation est telle, qu'il est difficile de les éviter, surtout dans les calmes et les vents contraires, où les navires, ne pouvant bien s'aider de leurs voiles, y sont entraînés par les courans.
À l'égard des canaux de chaque atollon, quoique la mer y soit toujours tranquille; les basses et les rochers y rendent la navigation si dangereuse, que les habitans mêmes ne s'y exposent jamais pendant la nuit. Le nombre des barques y est infini pendant le jour; mais l'usage est de prendre terre le soir; ce qui n'empêche pas que les naufrages n'y soient fréquens, malgré l'habileté des insulaires, qui sont peut-être la nation du monde la plus exercée aux fatigues de la mer. Les ouvertures des atollons ont peu de largeur, et chacune est bordée de deux îles qui pourraient être aisément fortifiées. La plus large de ces entrées n'a pas plus de deux cents pas. Le plus grand nombre en a trente ou quarante; et par une disposition admirable de la nature, chaque atollon a quatre ouvertures qui répondent presque directement à celles des atollons voisins; d'où il arrive qu'on peut entrer et sortir par les unes ou les autres de toutes sortes de vents, et malgré l'impétuosité ordinaire des courans.
La situation des Maldives étant si proche de la ligne, on doit juger que la chaleur y est excessive et l'air fort malsain. Cependant, comme le jour et la nuit y sont toujours égaux, la longueur des nuits y cause d'abondantes rosées qui les rendent très-fraîches; aussi les grandes îles ne manquent-elles ni d'herbe ni d'arbres, malgré l'ardeur du soleil. L'hiver commence au mois d'avril, et dure six mois; il est sans gelée, mais continuellement pluvieux; les vents sont alors d'une extrême impétuosité du côté de l'ouest. Au contraire, il ne pleut jamais pendant les six mois de l'été, et les vents sont de l'est.
Ceux qui cherchent l'origine des Maldivois dans l'île de Ceylan ne se fondent pas sur d'assez fortes raisons pour nous persuader que deux nations qui n'ont aucune ressemblance entre elles, quoique situées à peu près sous le même climat, puissent venir d'une source commune. Les insulaires de Ceylan sont noirs et mal formés; les Maldivois sont olivâtres et d'une si belle taille, qu'à l'exception de la couleur, ils diffèrent peu des Européens. Il y a plus d'apparence qu'ils viennent des côtes de l'Inde, quoiqu'ils en soient plus éloignés que de Ceylan; et l'on trouverait le fond d'une comparaison plus juste, non-seulement entre leur figure et celle des Indiens, mais même entre leur caractère et leurs usages, surtout dans ceux qui habitent depuis Malé jusqu'à la pointe du nord. Les Maldivois du sud ont plus de grossièreté dans leurs manières et dans leur langage; on y voit encore des femmes qui n'ont pas honte d'être nues, avec une seule petite toile dont elles se couvrent le milieu du corps; au lieu que du côté du nord les usages diffèrent peu de ceux des Indes, et la civilité n'y est pas moins établie. C'est là que toute la noblesse fait sa demeure, et que le roi lève ordinairement sa milice. Il est vrai qu'indépendamment de l'origine, on peut en apporter pour raison le commerce avec les étrangers, qui a toujours été plus fréquent dans cette partie, et le passage de tous les navires qui enrichit et civilise tout à la fois le pays. Mais en général le peuple des Maldives est spirituel, industrieux, porté à l'exercice des arts, capable même de s'instruire dans les sciences, dont il fait beaucoup de cas, surtout de l'astronomie, qu'il cultive soigneusement. Il est courageux, exercé aux armes, ami de l'ordre et de la police. Les femmes sont belles; et quoique le plus grand nombre soient de couleur olivâtre, il s'en trouve d'aussi blanches qu'en Europe.
Tous les habitans de l'un et de l'autre sexe ont les cheveux noirs, et regardent cette couleur comme une beauté. Les filles ne portent jusqu'à l'âge de huit ou neuf ans qu'un petit pagne qui met l'honnêteté à couvert; et les garçons ne commencent aussi à se vêtir qu'à l'âge de sept ans, c'est-à-dire après qu'ils ont été circoncis. L'habillement commun des Maldivois est une sorte de haut-de-chausse, ou de caleçon de toile, qui leur pend depuis la ceinture jusqu'au-dessous des genoux, et par-dessus lequel ils portent un pagne de soie ou d'autre étoffe ornée diversement, suivant les degrés du rang ou de la richesse; le reste du corps est nu. L'habit des femmes est fort différent de celui des hommes; elles portent de véritables robes d'une étoffe légère de soie ou de coton, et la bienséance établie les oblige de se couvrir soigneusement le sein. Il n'y a point de barbiers publics aux Maldives; chacun se fait le poil avec des rasoirs d'acier, ou des ciseaux de cuivre et de fonte. Quelques-uns se rendent mutuellement ce service. Le roi et les principaux seigneurs se font raser par des gens de qualité, qui se font un honneur de cette fonction sans en tirer aucun salaire. Mais leur superstition est extrême pour les rognures de leur poil et de leurs ongles; ils les enterrent dans leurs cimetières avec beaucoup de soin pour n'en rien perdre; c'est une partie d'eux-mêmes qui demande, disent-ils, la sépulture comme le corps. La plupart vont se raser à la porte des mosquées.
La langue commune des Maldives est particulière à ces îles, mais plus grossière et plus rude dans les atollons du sud, quoiqu'elle y soit la même. L'arabe s'apprend dès l'enfance comme le latin en Europe. Ceux qui ont des liaisons de commerce avec les étrangers parlent les langues de Cambaye, de Guzarate, de Malacca, et même le portugais.