Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)

Part 5

Chapter 53,906 wordsPublic domain

La prison de Cochin se nomme le _tronco_. C'est une grande et haute tour carrée, sous le toit de laquelle est un plancher, avec une espèce de trape qui ferme à clef, et par où l'on descend les prisonniers sur une planche soutenue par quatre cordes; on les retire de même. La profondeur de cette espèce de puits est de six à sept toises. Il n'a pas de porte par le bas, et ne reçoit de jour que par une grande fenêtre pratiquée dans le mur, qui est d'une brasse et demie d'épaisseur, et fermée par de gros barreaux de fer, au travers desquels on peut passer un pain de la grosseur de deux livres. C'est par cette ouverture que le geôlier fournit aux captifs, avec une sorte de pelle à long manche, ce qu'on juge à propos de leur accorder. La grille de fer est triple, c'est-à-dire qu'il y en a une en dedans, une en dehors, et une au milieu. Pyrard ne peut s'imaginer qu'il y ait de plus effroyable prison dans le reste du monde. Lorsqu'on l'eut fait monter au sommet de la tour avec ses compagnons, on écrivit leurs noms sur le registre commun. Ils observèrent que ce sommet était une autre prison; et leur espérance, pendant quelques momens, fut de n'être pas menés plus loin. Ils y trouvèrent un Hollandais qu'ils avaient vu aux Maldives, où il avait perdu son vaisseau, et qui avait été tiré depuis peu de la prison d'en bas, à l'occasion d'une violente maladie, et surtout à la recommandation des jésuites. Mais ils furent beaucoup plus surpris d'y voir un gentilhomme qui avait été à Marseille, et qui, parlant bien la langue française, leur demanda des nouvelles de M. le duc de Guise, au service duquel il avait été. Il leur fit présent d'une pièce d'or de la valeur d'une cruzade; enfin le geôlier les fit descendre dans la prison inférieure, qui contenait alors cent vingt ou cent trente prisonniers portugais, métifs, indiens chrétiens, mahométans et gentils. L'usage entre ces malheureux est de choisir parmi eux un ancien auquel ils obéissent. Chacun lui paie un droit d'entrée, dont il donne la moitié au geôlier, et sur lequel il est obligé d'entretenir une lampe devant une image de Notre-Dame. La messe se dit tous les jours de fête, du côté extérieur de la grille. Comme ce lieu est le plus sale et le plus infect qu'on puisse se représenter, on a besoin d'une force extraordinaire pour résister long-temps aux vapeurs empoisonnées qu'on y respire. La lampe qu'on y entretient allumée pendant toute la nuit s'éteint souvent faute d'air. On est forcé, par l'excès de la chaleur, d'être nu jour et nuit. À la vérité, quelques esclaves, payés par l'ancien, rafraîchissent l'air avec un grand éventail; mais le principal soulagement, sans lequel on périrait dès les premiers jours, vient d'une confrérie portugaise de la Miséricorde, qui donne tous les jours à chaque prisonnier chrétien une demi-tengue, c'est-à-dire la valeur de cinq sous, et aux autres, une fois le jour, du riz cuit et du poisson. On fournit aussi de l'eau pour se laver. Pyrard et ses deux compagnons n'eurent pas demeuré neuf à dix jours dans cet horrible cachot, qu'ils se trouvèrent le corps enflé et couvert de bubes fort douloureuses.

Quelques prisonniers portugais leur conseillèrent d'écrire aux pères jésuites du collége de Cochin. Le supérieur ne tarda pas à les venir visiter; et les ayant reconnus Français et catholiques, il entreprit d'obtenir leur liberté. Le gouverneur lui répondit qu'ayant déjà écrit au vice-roi, il n'en était plus le maître, mais que son dessein était de les envoyer à Goa, et que, dans l'intervalle, il consentait qu'ils fussent élargis, à condition que les jésuites s'obligeraient à les représenter. Ainsi, quittant leurs chaînes, ils furent assez bien traités jusqu'à leur départ; et l'usage que Pyrard fit de sa liberté fut pour observer ce qu'il y a de remarquable à Cochin.

Une flotte portugaise devait retourner à Goa, qui n'est qu'à cent lieues de Cochin, au nord. Pyrard ayant employé les jésuites pour obtenir d'y être embarqué avec ses compagnons, cette grâce leur fut accordée; mais le gouverneur de Cochin commença par leur remettre aux pieds des fers qui pesaient trente ou quarante livres, et les livra dans cet état au général. Pyrard eut le malheur d'être mis dans la galiote d'un capitaine barbare, qui se nommait _Pedro de Poderoso_, et qui, le prenant pour un Hollandais, le traita pendant toute sa navigation avec la dernière cruauté. D'autres incidens le jetèrent dans une dangereuse maladie, à laquelle il eût mille fois succombé, sans le secours d'un religieux dominicain, dont il reçut tous les bons offices de la charité. Les Portugais mouillèrent à Cananor, qui est éloigné de Cochin d'environ quarante lieues; et, ne s'y étant arrêtés que trois jours, ils arrivèrent à Goa au commencement de juin.

Tant d'infortunes et de maladies avaient réduit Pyrard et l'un de ses compagnons dans un si triste état, que, lorsqu'on voulut leur ôter leurs fers pour les conduire devant le général, il leur fut impossible de marcher: un reste d'humanité fit prendre le parti de les porter à l'hôpital du roi. On les y plaça d'abord à la porte, sur des siéges, pour attendre les officiers qui devaient leur en permettre l'entrée. Ils furent si frappés de la beauté de l'édifice, qu'ils le prirent moins pour un hôpital que pour un vaste palais. Cependant ils remarquèrent au-dessus de la porte l'inscription d'_hôpital du roi_, avec les armes de Castille et de Portugal, et une sphère. On les fit bientôt entrer dans un grand portique, où des médecins vinrent les visiter. De là ils furent transportés par un grand escalier de pierre, dans la chambre où ils devaient être traités; et le directeur général, qui était un jésuite, ordonna qu'on leur fournît promptement tout ce qui était convenable à leur situation.

Ce n'est pas sans raison que l'auteur s'attache à ces légères circonstances. Comme il ne croit pas qu'il y ait au monde un hôpital comparable à celui de Goa, il en donne une description dont il espère que l'utilité se fera sentir pour le bien public à toutes les nations où son ouvrage sera connu. Cet édifice est de fort grande étendue, et situé sur le bord de la rivière. C'est une fondation des rois de Portugal, avec un revenu de vingt-cinq mille pardos, qui valent, dit-il, chacun vingt sous de notre monnaie, et trente-deux du pays, mais fort augmenté par les libéralités de divers seigneurs. D'ailleurs le seul fonds royal est un revenu considérable dans un pays où les vivres sont à très-bon marché, et l'excellente administration des jésuites qui le gouvernent[2] sert encore à le multiplier de jour en jour. Ils envoient jusqu'à Cambaye, pour en faire apporter le froment et d'autres provisions. Les autres officiers sont des Portugais et des esclaves chrétiens. Il y a quantité de médecins, de chirurgiens et d'apothicaires, qui sont obligés, deux fois le jour, de visiter les malades; mais aussi le nombre en est fort grand, quoiqu'on n'y reçoive pas les Indiens, qui ont un hôpital à part; ni les femmes, qui sont aussi dans un bâtiment séparé. Lorsque Pyrard y fut admis, on en comptait quinze cents, tous Portugais, et la plupart soldats. Ils ont chacun leur lit, à deux pieds l'un de l'autre, composé de plusieurs matelas de coton et de taffetas. Les bois ont peu d'élévation, mais ils sont peints fort proprement de diverses couleurs. Chaque espèce de maladie a des chambres qui lui sont propres, et l'on n'y dresse des lits qu'à mesure qu'il y entre des malades. Tout le linge est de coton très-fin et fort blanc. On commence par raser le poil à ceux qui arrivent, dans toutes les parties du corps. On les lave soigneusement, après quoi rien n'est épargné pour les entretenir dans cette propreté. Le nombre des objets qu'on leur fournit forme un détail surprenant, et tout est changé de trois jours en trois jours. Les étrangers n'ont la liberté d'entrer dans l'hôpital que le matin, depuis huit heures jusqu'à onze, et l'après-midi depuis trois jusqu'à six. Il est permis aux malades de manger avec leurs amis; et quand les serviteurs s'aperçoivent qu'un ami vient les visiter, ils apportent quelque chose de plus qu'à l'ordinaire. Ils donnent du pain autant qu'on en demande. Les pains y sont petits, et l'on en porte trois ou quatre à un malade, quoique le plus souvent il n'en puisse manger qu'un. Ce qui est desservi ne se présente jamais une seconde fois. On ne donne jamais moins qu'un poulet entier, rôti ou bouilli, et chacun obtient ce qu'il demande, riz, excellens potages, oeufs, poissons, confitures, et toute sorte de fruits, à moins que le médecin ne lui en ait interdit l'usage. Les plats et les assiettes sont de porcelaine de la Chine. Après le repas, un officier portugais demande tout haut dans chaque chambre si chacun a sa nourriture ordinaire, et s'il y a quelque sujet de plainte.

[Note 2: On sait que les jésuites, depuis leur expulsion de l'Espagne et du Portugal, n'ont plus aucune administration dans les Indes, mais on se conforme ici au temps où écrivait l'auteur.]

Les bâtimens sont d'une grande étendue. On y voit quantité de galeries, de portiques et d'agréables jardins, où les malades qui commencent à se rétablir ont la liberté d'aller respirer l'air. On leur fait changer de chambre à mesure qu'ils commencent à se porter mieux, et chacun est placé avec ceux qui sont au même degré de convalescence. Au milieu de l'hôpital est une grande cour, bien pavée, dont le centre est un bassin d'eau, où les malades vont quelquefois se baigner. Toutes les parties de l'édifice sont éclairées la nuit par un mélange de lampes, de lanternes et de chandelles. Au lieu de verre, les lanternes sont d'écailles d'huîtres, comme toutes les vitres des églises et des maisons Goa. Les galeries sont revêtues de fort belles peintures, dont les sujets sont tirés de l'histoire sainte. L'hôpital a deux églises éclatantes de richesses et d'ornemens. En un mot, l'air de grandeur, de propreté et d'abondance qui règne dans cette belle fondation forme un spectacle si magnifique, que le vice-roi, l'archevêque et les principaux seigneurs vont souvent s'y promener. Cet établissement fait honneur sans doute au gouvernement de Goa; mais ce n'est pas assez de son hôpital, fût-il encore plus beau, pour faire pardonner son inquisition.

Dans l'espace de vingt jours, Pyrard et son compagnon se trouvèrent si parfaitement rétablis, qu'osant se promettre tout de l'humanité de leurs hôtes, ils ne doutèrent pas que de si heureux commencemens ne fussent comme le prélude de leur liberté. On leur avait même envoyé le troisième Français, qui ne se louait pas moins des soins qu'on avait eus de sa santé, quoiqu'il ne fût malade que de fatigue. Ils se joignirent tous trois pour demander au directeur la permission de se retirer. Loin de paraître empressé à les satisfaire, le directeur employa pendant trois mois divers prétextes pour retarder leur départ. Il n'ignorait pas apparemment de quelle manière ils devaient être traités. Enfin, cédant à leurs instances, il leur dit de le suivre, puisqu'ils désiraient si ardemment de sortir. Il les mena dans un magasin où il leur fit donner des habits neufs, et à chacun un _pardo_, ou trente-deux sous du pays. Il les pressa de déjeuner, malgré l'impatience qu'ils avaient de le quitter; et, paraissant s'attendrir sur leur sort, il leur donna sa bénédiction. À peine se fut-il éloigné de leurs yeux, qu'ils se virent rudement saisis par deux sergens, accompagnés de leurs recors. On leur lia les mains, et, sans écouter leurs plaintes, on les conduisit dans une prison de la ville. Le geôlier et sa femme étaient métifs. Ayant appris que ces trois étrangers étaient Français et catholiques, ils les traitèrent avec assez de douceur; les prisons de Goa sont d'ailleurs moins rigoureuses et moins infectes que celles de Cochin. L'ordonnance du roi de Portugal oblige de nourrir tous les prisonniers de guerre et les étrangers; mais une partie de l'argent qu'on leur destine est volée par les officiers. Cependant les confrères de la Miséricorde y suppléent généreusement. Pyrard se trouva moins misérable qu'il ne s'y était attendu. Après avoir passé un mois dans cette situation, il fut reconnu pour Français par un jésuite qui venait visiter les prisons; et, dans l'entretien qu'il eut avec lui, il apprit qu'il y avait au collége de Saint-Paul de Goa un jésuite français qui se nommait le père Étienne de la Croix. Il ne balança point à lui écrire, et dès le lendemain cet honnête missionnaire, étant venu à la prison, le consola non-seulement par ses exhortations, mais par le partage de sa bourse, et plus encore par la promesse de demander au vice-roi sa liberté et celle de ses compagnons. Il était de Rouen: son zèle se refroidit si peu, qu'il ne cessa pas d'importuner pendant l'espace d'un mois le vice-roi et l'archevêque. On lui répondit long-temps que les trois Français méritaient la mort; qu'ils étaient venus aux Indes contre l'intention de leur propre roi, et depuis la conclusion de la paix entre l'Espagne et la France. Le vice-roi paraissait résolu de les envoyer en Espagne pour y être jugés par le roi même; mais le jésuite mit tant d'ardeur dans ses instances, qu'il obtint enfin la liberté des trois prisonniers.

Ils se crurent sortis du tombeau. Cependant leur sort en revoyant la lumière fut d'être réduits à la qualité de soldats dans les troupes portugaises, et de vivre deux ans à Goa de la paie commune. Ils trouvaient, à la vérité, beaucoup de secours dans les maisons des seigneurs, où l'usage du pays n'est pas d'épargner les vivres; mais ils furent obligés de suivre leurs corps dans diverses expéditions, jusqu'à Diu et Cambaye, et du côté opposé, jusqu'au cap de Comorin et jusqu'à l'île de Ceylan. Ce fut dans les intervalles de ces courses que Pyrard s'attacha souvent à recueillir ce qu'il observait de plus remarquable dans la capitale des Indes portugaises. Il confesse néanmoins que, s'il lui était resté quelque espérance de revoir jamais sa patrie, il aurait apporté beaucoup plus de soin à ce travail; mais, depuis le jour de son naufrage, il avait vu si peu d'apparence à son retour, qu'il ne s'était jamais flatté sérieusement d'une si douce idée. D'ailleurs les Portugais sont si jaloux de tout ce qui appartient à leurs établissemens, que, s'ils eussent pu le soupçonner d'y porter un coup d'oeil curieux, il devait s'attendre à périr misérablement dans les horreurs d'une éternelle prison. Divers exemples lui servaient de leçon. Il savait qu'ayant pris, vers la côte de Mélinde, la chaloupe d'un navire anglais dans laquelle ils avaient trouvé un matelot de cette nation la sonde à la main, ils avaient ôté la vie à ce malheureux par un cruel supplice. Ainsi, loin de chercher à leur faire prendre une haute idée de son esprit, il affectait d'en marquer peu, jusqu'à feindre de ne savoir lire ni écrire, et de ne pas entendre la langue portugaise. Il exécutait leurs ordres avec une soumission aveugle, et s'il découvrait quelques marques de haine ou de mauvaise disposition pour lui, il ne dormait tranquillement qu'après avoir obtenu par ses services l'amitié de ceux qu'il redoutait. Malgré toutes ces précautions, il lui est impossible, dit-il, d'exprimer les affronts, les injures et les opprobres qu'il essuya dans une si longue captivité.

Pendant son séjour à Goa, il apprit de quelques Anglais, qui avaient été faits prisonniers dans la rivière de Surate, que _le Croissant_, l'un des deux vaisseaux avec lesquels il était parti de Saint-Malo, avait mouillé dans l'île de Sainte-Hélène à son retour, et que, se trouvant en fort mauvais état, il avait tenté de surprendre un navire anglais qui avait relâché dans la même rade. Les Anglais, plus faibles d'hommes, se dérobèrent pendant la nuit. _Le Croissant_, qui faisait eau de toutes parts, ne put arriver en France et ne sauva ses marchandises que par un événement dont l'auteur fut informé dans un autre lieu. Il apprit aussi à Goa que le maître de son propre vaisseau et les onze matelots qui s'étaient échappés des Maldives étaient arrivés à Ceylan, pays de la dépendance des Portugais; mais que le maître y était mort de maladie avec quelques autres, et que, de ceux qui restaient, les uns s'étaient embarqués pour le Portugal, et les autres avaient pris parti dans les troupes de la même nation.

Le général, satisfait des services de Pyrard dans l'île de Ceylan, lui avait promis sa recommandation auprès du vice-roi pour lui faire obtenir la liberté de retourner en Europe au départ des caraques. Ses compagnons étant compris dans cette promesse, ils formaient tous trois les mêmes voeux pour l'heureuse navigation de la flotte, et le moindre vent qui pouvait l'éloigner de Goa leur causait de mortelles alarmes. Ils y arrivèrent enfin; mais, tandis qu'ils se repaissaient de leurs espérances, le vice-roi, sur quelques défiances qu'il conçut des étrangers qui se trouvaient dans la ville, fit arrêter tous ceux qui n'étaient pas venus aux Indes dans les navires de Portugal. Quelques Anglais arrivés nouvellement furent conduits les premiers dans une étroite prison, et les trois Français ne furent pas exempts du même sort. Il fallut encore avoir recours aux jésuites, qui recommencèrent leurs sollicitations à la cour du vice-roi. Pyrard nomme le P. Gaspar Aléman, qu'on honorait du titre de père des chrétiens; le P. Thomas Stevens, Anglais de nation; le P. Jean de Cènes, de Verdun; le P. Nicolas Trigault, de Douai; le P. Étienne de la Croix, de Rouen. Leur zèle fut si actif et si pressant, que dans l'espace de six semaines il fit ouvrir aux trois Français les portes de leur prison.

Avant la fin de l'hiver, on vit arriver au port de Goa quatre grandes caraques, chacune du port d'environ deux mille tonneaux. Quatre mois furent employés à les réparer. Elles furent équipées pour le retour, et chargées de poivre. Don Antoine Furtado de Mendoza, qui sortait de l'administration, en devait prendre le commandement jusqu'à Lisbonne. On était persuadé que ce seigneur, qui était malade depuis long-temps, avait été empoisonné par la main d'une femme: l'usage des poisons lents est commun dans les Indes. C'était néanmoins un des plus grands hommes que le Portugal eût employés dans la dignité de vice-roi. Il était venu fort jeune à Goa, et la fortune l'avait accompagné dans toutes ses guerres. Le roi d'Espagne ne l'avait rappelé que sur sa réputation, et par le désir de voir un sujet dont il avait reçu d'importans services. Aussi promettait-il au peuple, dont il était adoré, de revenir aux Indes lorsqu'il aurait satisfait aux ordres du roi; mais il n'acheva pas son voyage; la mort le surprit sur mer à la vue des îles Açores.

Le passe-port de Pyrard et de ses compagnons contenait seulement un ordre aux officiers de la quatrième caraque de les faire embarquer avec leur bagage, et de leur donner une certaine mesure d'eau et de biscuit, telle qu'elle est réglée pour les mariniers. Le roi fournissait toutes les commodités à ceux qui allaient aux Indes; mais il n'accordait que du biscuit et de l'eau à ceux qui en revenaient, dans la crainte que trop de facilité pour le retour ne fît perdre à quantité de Portugais l'envie d'y demeurer.

Pyrard observa d'abord avec étonnement la grandeur du navire. Il le compare à un château, non-seulement pour son étendue, mais encore par le nombre d'hommes qu'il portait, et par la quantité incroyable de ses marchandises. Il en était si chargé, qu'elles s'élevaient presqu'à la moitié du mât, et qu'il restait à peine des passages pour marcher. Quatre jours se passèrent avant qu'on mît à la voile. Dans cet intervalle, on n'entendit que le bruit des instrumens de musique, de la mousqueterie et du canon, d'une infinité de barques où les Portugais de la ville venaient dire adieu à leurs amis; d'autant plus qu'une flotte, qui allait faire la conquête de Coësme, entre Sofala et Mozambique, était prête alors à lever l'ancre. Le lendemain de l'embarquement, un officier, voyant Pyrard oisif tandis qu'on travaillait au navire, lui donna un soufflet et le traita de luthérien, avec menace de le jeter dans la mer, s'il ne se rendait pas plus utile au bien public. Cette leçon lui donna de l'ardeur pour le travail. En effet, d'environ huit cents personnes qui étaient sur la caraque, en y comprenant les esclaves et soixante femmes indiennes ou portugaises, il y en avait peu qui ne parussent empressées pour la sûreté commune.

En sortant de la barre de Goa, on aperçoit, à douze lieues vers le nord, des îles fort sèches et comme brûlées, que les Portugais nomment _islas quimadas_, écueils dangereux pour la navigation. C'est la première terre qu'on découvre en venant de Lisbonne à Goa. Lorsqu'on fut à la voile, Pyrard et ses compagnons, qui s'étaient attendus à être traités comme sur des vaisseaux français, furent extrêmement surpris de ne voir donner aux gens de l'équipage qu'une petite portion de pain et d'eau. Ayant compté jusqu'alors qu'on leur fournirait des vivres, ils n'avaient pris qu'une petite quantité de rafraîchissemens, qui ne leur devait pas durer plus de quatre jours. Ils se présentèrent au capitaine et à l'écrivain, et leur montrèrent leur passe-port, qu'ils n'avaient fait voir encore qu'aux gardes du navire en y entrant. Le capitaine parut étonné d'avoir trois Français sur son bord; mais il le fut beaucoup plus de trouver que le passe-port n'était pas dans la forme qui ordonne les vivres, quoique l'usage soit de nourrir aux dépens du roi ceux qui sont embarqués par ses ordres. Il plaignit les Français de n'avoir pas mieux pourvu à leurs besoins; et, s'emportant contre le vice-roi et les officiers, il les traita de voleurs, qui ne manqueraient pas de mettre sur leur compte la nourriture des trois étrangers comme s'ils l'avaient reçue. Il ajouta que le pain et l'eau qu'on leur donnerait pendant la route seraient une diminution de la portion des mariniers. Cependant leur situation inspira tant de pitié à tous ceux qui en furent informés, qu'elle leur attira du moins un traitement plus doux. Leur misère fut respectée; mais ils eurent beaucoup à souffrir du côté de la nourriture. On leur donnait par mois trente livres de biscuit et vingt-quatre pintes d'eau; et comme ils n'avaient pas de lieu fermé pour y garder cette provision, il arrivait souvent qu'on leur en dérobait quelques parties, surtout pendant la nuit; ils n'avaient pas même de quoi se mettre à couvert de la pluie. Une autre incommodité, qui n'était pas moins nuisible à leur repos qu'à leurs alimens, était la multitude d'une sorte d'insectes ailés, fort semblables aux hannetons, qui sont un tourment continuel dans le retour des Indes, et qu'on apporte de cette contrée. Ils jettent une puanteur insupportable lorsqu'on les écrase: ils mangent le biscuit, ils percent les coffres et les tonneaux; ce qui cause souvent la perte du vin et des autres liqueurs. La caraque était remplie de ces fâcheux animaux. Pyrard trouvait d'ailleurs le biscuit portugais de très-bon goût. Il est aussi blanc, dit-il, que notre pain de chapitre; aussi n'y emploie-t-on que le pain le plus blanc, qu'on coupe en quatre morceaux plats, et qu'on remet deux fois au feu pour le faire cuire. Tout le monde avait la même portion d'eau que les officiers du navire. L'épargne est recommandée sur cet article, parce que, les provisions générales ne devant durer que trois mois, on se trouve réduit à de terribles extrémités lorsque le voyage est beaucoup plus long. Quelques honnêtes gens invitaient quelquefois les trois Français à manger avec eux, ou leur envoyaient ce qui sortait de leur table; mais, les vivres étant salés, Pyrard ne mangeait qu'avec précaution, parce qu'avec si peu d'eau par jour, il craignait la soif dans les calmes et les grandes chaleurs qu'on souffrait continuellement.