Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)
Part 4
Les autres captifs ayant été distribués dans plusieurs îles, Pyrard fut conduit avec deux de ses compagnons dans celle de Paindoué, qui n'a pas plus d'étendue que celle de Pouladou, et qui n'en est éloignée que d'une lieue. Il raconte ici que, dans le partage qui s'était fait de l'argent qu'on avait pu sauver du vaisseau, ceux qui s'en étaient chargés avaient mis leur fardeau dans des ceintures de toile qu'ils s'étaient liées autour du corps. L'usage de cet argent devait être pour les nécessités communes; et dès la première nuit on avait eu soin de l'enterrer de concert dans l'île de Pouladou pour le dérober à l'avidité des habitans. Pyrard et ses deux compagnons n'avaient pas eu le temps de reprendre leurs ceintures lorsqu'on leur avait fait quitter cette île; et comme on ignorait encore ce qu'ils avaient sauvé de leur naufrage, ils reçurent d'abord assez d'assistance dans celle de Pindoué. Mais les autres qui étaient demeurés à Pouladou, ne se trouvant pas dans l'abondance qu'ils auraient désirée, furent obligés de déterrer l'argent et de l'offrir pour obtenir des vivres. Aussitôt que les habitans leur connurent cette ressource, ils prirent le parti de ne plus leur accorder aucun secours qu'en payant; et le bruit s'en étant répandu dans les autres îles, ceux qui étaient partis, comme Pyrard, sans avoir pris leur ceinture, se trouvèrent réduits à la dernière nécessité. Il arriva même aux autres qu'ignorant l'usage des Indes, où l'argent de toute marque est reçu lorsqu'il est de bon aloi, et où il peut être coupé en petites parties qu'on donne au poids à mesure qu'on a besoin de l'employer, ils offraient leurs piastres aux insulaires, qui ne leur donnaient jamais de retour; de sorte qu'une marchandise du plus vil prix leur coûtant toujours une pièce d'argent, ceux qui en avaient le plus épuisèrent bientôt leur ceinture, et ne se virent pas moins exposés que les plus pauvres à toutes sortes de misères. Pyrard fait une triste peinture de la sienne. Il allait chercher sur le sable, avec ses compagnons, des limaçons de mer ou quelque poisson mort qui avait été jeté par les flots. Pour assaisonnement, ils les faisaient bouillir avec des herbes inconnues et de l'eau de mer qui leur tenait lieu de sel. Ce qui leur arrivait de plus heureux, était de trouver quelque citron dont ils y mêlaient le jus. Ils vécurent assez long-temps dans cette extrémité; mais les insulaires, reconnaissant enfin qu'ils étaient sans argent, recommencèrent à leur donner quelques marques de compassion. Ils les employèrent à la pêche et à d'autres ouvrages, pour lesquels ils leur offraient des cocos, du miel et du millet. Pour logement, Pyrard n'eut, pendant l'hiver du pays, qui est le mois de juillet et d'août, qu'une loge de bois qu'on avait dressée sur le bord du rivage pour y construire un bateau, couverte à la vérité par-dessus, mais tout ouverte par les côtés; de sorte qu'y étant exposé pendant toute la nuit aux vents, à la pluie qui est continuelle dans cette saison, et souvent aux flots mêmes de la mer, il ne dut la conservation de sa santé qu'à une faveur extraordinaire du ciel. Ses deux compagnons, que leur métier de matelots devait rendre moins sensibles à la fatigue, tombèrent dangereusement malades.
Pendant son travail, il s'efforçait de retenir quelques mots de la langue du pays. Ce soin, auquel il apportait toute son attention, le mit en état de se faire entendre. Le seigneur de l'île, qui se nommait Aly Pandio Atacourou, et qui avait épousé une parente du roi, conçut de l'affection pour lui, et prit plaisir à son entretien. C'était un homme d'esprit, et versé même dans les sciences, qui avait eu en partage les boussoles et les cartes marines du vaisseau. Comme elles ne ressemblaient point à celles du pays, la curiosité lui faisait souhaiter des explications. Il n'en avait pas moins pour se faire instruire des moeurs et des usages de l'Europe. Cette conversation hâta les progrès de Pyrard dans la langue, et lui en fit faire encore de plus utiles dans l'estime d'Aly Pandio. Il obtint des vivres et d'autres secours qui lui rendirent sa situation plus supportable.
Aly Pandio était parent d'Ibrahim, seigneur de Pouladou, et l'amitié, jointe aux liens du sang, le portait à lui rendre de fréquentes visites. Les compagnons de Pyrard, qui étaient restés dans l'île de Pouladou, mouraient les uns après les autres. Le capitaine, le premier commis, le contre-maître, et quantité de matelots étaient déjà morts. Le maître, qui, après avoir été conduit dans l'île de Malé, était revenu à Pouladou, voyant que depuis la mort du capitaine le roi ne parlait plus de la barque qu'il lui avait promis d'équiper pour l'île de Sumatra, forma l'entreprise de se sauver. Il ne communiqua son dessein qu'à douze de ses compagnons, qui se conduisirent avec tant d'adresse, qu'enfin ils surprirent la barque d'Aly Pandio dans une visite que ce seigneur rendit à Ibrahim. Ils se fournirent d'eau douce et de cocos, qu'ils avaient secrètement cachés dans un bois voisin, et s'embarquèrent en plein midi, c'est-à-dire dans le temps qu'on s'en défiait le moins. Cependant les insulaires s'en aperçurent bientôt; mais, n'ayant pas d'autres barques pour les poursuivre, ils tournèrent leurs ressentimens contre les infortunés qui restaient entre leurs mains, au nombre de huit, quatre sains, et quatre malades; ils les maltraitèrent avec tant de cruauté, que les malades en moururent, et furent jetés à la mer. Le lieutenant du vaisseau était de ce nombre.
Il s'était passé trois mois et demi depuis leur naufrage, lorsqu'on vit arriver dans l'île de Paindoué un des premiers seigneurs de la cour, chargé des ordres du roi pour achever de faire tirer du vaisseau tout ce qui pouvait y être demeuré, et pour faire une recherche exacte de l'argent que les insulaires de Pouladou avaient arraché de leurs captifs.
Pyrard, ayant été présenté à l'envoyé par Aly Pandio, eut le bonheur de lui plaire. Sa physionomie, qui était heureuse, le faisait prendre pour quelque seigneur de l'Europe. Cette opinion lui était si avantageuse, qu'il se gardait bien de détromper ses maîtres. Mais rien ne lui fut si utile que d'avoir appris la langue du pays. L'envoyé, charmé de son entretien, ne lui permettait pas un moment de le quitter. Il le mena dans une île éloignée de dix lieues, qui se nomme _Touladou_, où il avait alors une de ses femmes. Lorsqu'il partit pour retourner à la cour, non-seulement il le prit avec lui, mais il lui permit de se faire accompagner d'un des autres captifs, avec lequel il était lié d'une amitié particulière; et la considération qu'il eut pour lui s'étendit jusqu'à ses autres compagnons, qu'il daigna consoler par l'espérance d'un meilleur sort.
Le jour du départ, on relâcha vers le soir dans une petite île nommée _Maconodou_, parce que l'usage des Maldives est de ne jamais tenir la mer dans l'obscurité de la nuit. Le lendemain, étant arrivé à Malé, l'envoyé donna ordre à ses gens de conduire Pyrard dans son palais, et se rendit d'abord à la cour pour rendre compte au roi de sa commission. Ce prince, à qui il ne manqua pas de parler de son captif, eut aussitôt la curiosité de le voir. Pyrard fut appelé; mais on le fit attendre trois heures dans une salle du palais, et le soir on le fit entrer dans une cour, où le roi était occupé à voir ce qu'on avait apporté du navire. C'étaient des canons, des boulets, des armes, et divers instrumens de guerre et de marine, qui furent renfermés dans le magasin de l'île.
Pyrard, s'étant approché, fit son compliment au roi, non-seulement dans la langue, mais encore selon les usages du pays. Un spectacle si nouveau causa tant de satisfaction à ce monarque, que, prenant plaisir à s'entretenir avec lui, il lui demanda plusieurs explications sur quelques restes du navire dont il ne pouvait pas comprendre l'usage. Ensuite, lui ayant recommandé de se présenter tous les jours au palais avec les autres courtisans, il donna ordre à l'envoyé de lui procurer un logement commode, et de le bien traiter. Les jours suivans, Pyrard eut peine à répondre aux empressemens du roi, qui voulait être informé des moeurs et des usages de la France. Son étonnement parut extrême lorsqu'il eut appris la grande supériorité d'étendue et de force que la France a sur le Portugal. Il demanda pourquoi les Français avaient abandonné la conquête des Indes à d'autres nations de l'Europe, et comment les Portugais avaient la hardiesse de faire passer leur roi pour le plus puissant de tous les chrétiens. Pyrard fut présenté aux reines des Maldives, qui l'occupèrent pendant plusieurs jours à satisfaire aussi leur curiosité. Elles lui firent mille questions sur la figure, les habits, les mariages et le caractère des dames de France. Souvent elles le faisaient appeler sans la participation du roi, et ces entretiens ne finissaient pas.
De quinze ou seize captifs qui avaient été conduits avant lui dans cette île, il ne restait que deux Flamands; ce qui faisait le nombre de quatre, avec Pyrard et le compagnon qu'il avait amené; tous les autres étaient morts ou de maladie ou par de funestes accidens. Enfin des quarante qui étaient échappés à la fureur des flots il n'en restait que cinq dans les autres îles, et les quatre de Malé. Pyrard employa toute sa faveur pour obtenir du moins qu'ils fussent tous rassemblés dans la même île. Cette grâce lui fut accordée. Ils se trouvèrent ainsi au nombre de neuf, quatre Français et cinq Flamands, tous assez humainement traités du roi et des seigneurs.
Cependant l'abondance et la liberté dont Pyrard jouissait ne l'empêchèrent pas de tomber dans une fièvre ardente, qui est la plus dangereuse maladie du pays. Elle est connue dans toute l'Inde sous le nom de _maléons_ ou _fièvre des Maldives_. Un étranger qui échappe à sa malignité passe pour naturalisé dans ces îles, et reçoit le nom de _Dive_, qui est celui des habitans. La fièvre ne l'eut pas plus tôt quitté, que ses jambes et ses cuisses s'enflèrent comme dans l'hydropisie. Ses yeux s'affaiblirent jusqu'à lui faire craindre de perdre entièrement la vue; il lui resta une opilation de rate qui lui rendait la respiration difficile, et dont il ne fut jamais délivré parfaitement pendant tout son séjour aux Maldives. Ce mal est commun parmi les habitans, qui le nomment _ont cori_. Les médecins et les remèdes ne manquaient pas à Pyrard; mais il n'en reçut aucun soulagement, jusqu'à ce que, ses jambes s'étant crevées, les eaux qui en causaient l'enflure s'évacuèrent d'elles-mêmes, et ses yeux reprirent leur ancienne force. Il se forma néanmoins dans ses jambes des ulcères si profonds et si douloureux, qu'il en perdit le sommeil: il passa quatre mois dans cette situation.
Le roi ne cessait de s'intéresser à la santé de Pyrard, et de le faire traiter avec beaucoup de soin. Il fit venir d'une petite île nommée _Bandou_, qui est à la vue de celle de Malé, un homme célèbre pour la guérison de cette maladie, par le conseil duquel Pyrard fut transporté dans cette île, où l'air est plus favorable aux malades. Son absence devint funeste à quatre des cinq Flamands qu'il laissait derrière lui. L'embarras de se trouver sans interprète, et le retranchement des secours qu'ils recevaient de lui, leur rendirent le séjour de Malé si insupportable, qu'ayant fait secrètement quelques provisions pour leur fuite, et s'étant saisis d'une petite barque destinée à la pêche, ils s'embarquèrent à l'entrée de la nuit. Malheureusement pour eux, il s'éleva une furieuse tempête qui brisa leur barque au milieu des bancs et des rochers. On en reconnut le lendemain quelques pièces qui firent juger que les quatre fugitifs avaient péri dans les flots. Deux jours après, le compagnon de Pyrard, qui était de Bretagne comme lui, et qui lui avait toujours rendu les devoirs d'une fidèle amitié, mourut d'une maladie dont il était affligé depuis long-temps. Sa douleur fut si vive, qu'elle retarda encore sa guérison de deux mois, surtout lorsqu'il eut appris que le roi faisait un crime aux autres de l'évasion des quatre Flamands, et le soupçonnait lui-même d'y avoir contribué par ses conseils. Les deux Français et le seul Flamand qui restaient à Malé furent examinés avec beaucoup de rigueur; et quoiqu'ils ne fussent pas reconnus coupables, on leur retrancha les provisions qu'ils recevaient de la cour, en leur permettant seulement de recevoir des vivres de la charité de ceux qui voudraient leur en donner. Pyrard, après son rétablissement, prit la résolution de demeurer dans l'île de Bandou pour y cacher sa tristesse et se mettre à couvert de la colère du roi; mais on lui conseilla de retourner à la cour, comme le seul moyen de se justifier. À son arrivée, il se présenta au palais, et le hasard lui ayant fait rencontrer le roi qui sortait dans une de ses cours, il eut la hardiesse de le saluer sans aucune marque d'embarras. Ce prince en tira une conclusion favorable pour son innocence; il lui demanda s'il était bien guéri; il voulut même s'en assurer en regardant les traces de ses plaies. Cependant, loin de lui rendre son ancienne faveur, il donna ordre qu'il fût traité comme ses compagnons; ce qui était d'autant plus humiliant, que, les plus grands seigneurs du royaume se croyant honorés de recevoir de la cour du riz et d'autres provisions, c'était une espèce d'infamie d'en être privé. Dans le cours de sa disgrâce, et lorsque ses amis lui représentaient, pour le consoler, non-seulement qu'elle ne serait pas de longue durée, mais qu'il ne devait pas cesser de se rendre au palais, suivant l'usage du pays, où les seigneurs disgraciés se présentent sans cesse au roi pour attendre qu'il recommence à leur parler, le bruit se répandit qu'il avait formé le dessein de prendre la fuite avec ses compagnons: il fut appelé au palais par les six principaux moscoulis ou officiers du roi, qui lui défendirent de fréquenter les trois autres captifs, et même de leur parler français. L'exécution de cet ordre étant fort difficile, parce qu'ils étaient logés les uns près des autres, on ne laissa pas de leur faire un crime de l'avoir violé, et deux des trois compagnons de Pyrard en portèrent la peine; ils furent conduits dans une île nommée _Souadou_, à quatre-vingts lieues de Malé, vers le sud: le troisième aurait eu le même sort, si les services qu'il rendait à quelques moscoulis, en qualité de tailleur et de trompette, ne les eussent portés à solliciter pour lui. Le roi fit à Pyrard des reproches fort vifs de sa désobéissance; mais ayant ajouté avec plus de douceur qu'il aurait été fâché d'apprendre qu'il se fût noyé comme les quatre Flamands, il lui donna occasion de se justifier avec tant de force, que cette aventure servit à le remettre en grâce. Il fut logé au palais et servi avec abondance. On lui donna un esclave pour les offices domestiques, une somme d'argent et diverses commodités. Il obtint bientôt le rappel des deux exilés, à l'occasion d'un ouvrage que l'un des deux, qui était Flamand, fit avec la seule pointe d'un couteau; c'était un petit navire à la manière de Flandre, qui n'avait qu'une coudée de longueur, mais auquel il ne manquait ni voiles, ni cordages, ni le moindre des ustensiles, comme dans un navire de cinq cents tonneaux. Le roi, charmé de son habileté, consentit à son retour, et fit grâce en sa faveur à son compagnon.
Pyrard passa quelques années dans une situation si douce, qu'il n'avait, dit-il, à regretter que l'exercice de sa religion. Il voyait tous les jours le roi qui le comblait de bienfaits; il était caressé des grands, et plusieurs d'entre eux lui portaient une sincère affection. Il acquit même quantité de cocotiers, qui sont une des richesses du pays; et trafiquant avec les navires étrangers que le commerce amenait souvent à Malé, il se trouva dans une véritable opulence. Les marchands avaient pris tant de confiance en sa bonne foi, qu'ils lui laissaient, dans leur absence, des marchandises à vendre pour leur retour. Il se conformait d'ailleurs aux usages et aux manières des habitans. Jamais personne n'avait dû les mieux connaître, et son dessein dans cette étude n'était pas moins de plaire à la nation que de se mettre en état de donner quelque jour une fidèle relation des Maldives, lorsqu'il plairait au ciel de lui accorder la liberté. C'est de cette relation que nous tirerons bientôt quelques détails sur ces îles.
Il y avait cinq ans qu'il était dans le pays, lorsque des pirates du Malabar, conduits par un pilote des Maldives qui connaissait parfaitement les passages, et qui s'était laissé corrompre par argent, vinrent piller Malé, en emportèrent toutes les richesses, tuèrent le roi, et emmenèrent ses femmes captives. Pyrard se trouva néanmoins dans une haute faveur auprès du général des pirates. La meilleure artillerie de l'île était celle qu'on avait sauvée du naufrage des Français. Les ennemis, charmés de se voir maîtres de ces belles pièces, mais fort embarrassés à les monter, apprirent de lui des méthodes qu'ils ignoraient. D'ailleurs, étant informés de la considération que le roi et toute la cour avaient eue pour lui, ils se flattaient d'en tirer diverses lumières pour la connaissance de ces îles.
Pyrard fut conduit vers le golfe de Bengale. En passant par la dernière des îles Maldives, qui se nomme _Oustimé_, les pirates y mouillèrent, parce que le roi qu'ils venaient de massacrer y était né; et faisant main-basse sur tous les habitans, ils y laissèrent d'horribles traces de leur barbarie. Ensuite ils employèrent trois jours pour gagner une petite île nommée _Malicut_, où ils jetèrent l'ancre pour s'y rafraîchir pendant deux jours. Cette île, qui n'a que quatre lieues de tour, est d'une fertilité admirable en millet, en cocos, en bananes, et en quantité d'autres fruits. La pêche y est excellente, et l'air beaucoup plus tempéré qu'aux Maldives. Le langage et les moeurs y sont les mêmes. Elle avait été soumise au même gouvernement; mais, le roi l'ayant donnée en partage à un de ses frères, elle était passée dans les mains d'une princesse qui relevait du roi de Cananor. Cette reine reçut Pyrard avec beaucoup de caresses. Elle l'avait vu plusieurs fois à la cour du roi des Maldives, dont elle était proche parente. Elle se fit raconter la fin tragique de cet infortuné monarque, et elle donna beaucoup de larmes à ce triste récit. Les pirates, ayant remis à la voile, s'avancèrent vers les îles de Divandurou, à trente lieues de Malicut, vers le nord. Elles sont au nombre de cinq, chacune d'environ sept lieues de tour, à quatre-vingts lieues de la côte de Malabar, et sous l'obéissance du roi de Cananor. Leurs habitans sont des mahométans malabares, la plupart fort riches par le trafic qu'ils font dans toutes les parties de l'Inde, surtout aux Maldives, d'où ils tirent quantité de marchandises, et où ils ont habituellement des facteurs. Les coutumes et le langage n'y sont pas différens de ceux de Cananor, de Cochin, de Calicut, et de toute la côte de Malabar. Le terroir y est fertile et l'air extrêmement sain. Ces îles sont comme un entrepôt pour toutes les marchandises de la Terre-Ferme, des Maldives et de Malicut. De là, tirant vers le sud, on alla doubler le cap de Galle, qui fait la pointe de l'île de Ceylan. Le nombre des baleines est si grand dans cette route, qu'elles mirent les galères en danger, et que les pirates furent obligés d'employer leurs tambours, leurs poêles et leurs chaudrons pour les éloigner par le bruit.
Après un mois de navigation, on arriva au port de Chartican, dans le royaume de Bengale, où Pyrard fut présenté au gouverneur de la province, qui prend le titre de roi, suivant l'usage de toutes ces contrées. Il se trouvait à Chartican un navire de Calicut, dont le maître assura Pyrard qu'on voyait souvent des navires hollandais à Calicut, et lui offrit cette voie pour retourner en France. Toutes les caresses du gouverneur ne l'empêchèrent pas d'accepter. Il partit, et rejoignit deux de ses compagnons dans la route.
Le séjour de Calicut fut d'environ huit mois. On était à la fin de février; les trois Français firent marché avec quelques matelots pour se faire transporter dans une almadie jusqu'au port de Cochin, qui n'est qu'à vingt lieues de Calicut. Mais ils reconnurent bientôt que leurs guides étaient des traîtres, et que leurs infortunes allaient recommencer. Pyrard était convenu avec eux de partir à la haute marée. Ils vinrent l'appeler vers minuit, et lui laissant le temps de faire ses derniers préparatifs avec ses compagnons, ils feignirent d'aller attendre dans le lieu où ils devaient s'embarquer. La lune était fort claire. Il se mit en chemin avec les deux autres Français. Chargés tous trois de leur bagage, et suivant le bord de la mer, ils marchèrent quelque temps sans obstacle; mais, lorsqu'ils furent proche de l'almadie, ils se virent environnés tout d'un coup de chrétiens du pays, amis des Portugais, qui s'étaient mis en embuscade pour les attendre, et qui fondirent sur eux en criant _mata, matao_, c'est-à-dire, _tue, tue_, et leur donnant même quelques coups pour augmenter leur frayeur. Pyrard s'écria qu'il était catholique, et les supplia de ne pas le tuer, du moins sans confession. Ils parurent peu sensibles à sa prière, et le traitèrent de luthérien. Ensuite l'ayant saisi au collet, lui et ses compagnons, ils leur lièrent étroitement les mains derrière le dos, et les menacèrent de la mort, s'ils ouvraient la bouche pour parler. Ils leur tinrent l'épée sur la gorge pendant plus d'une heure, pour se donner le temps de rendre compte aux facteurs portugais du succès de leur entreprise. Le chef de ces brigands était un métif de Cochin, nommé _Jean Furtado_, qui était depuis quelque temps à Calicut pour se faire restituer un navire que les corsaires voisins lui avaient enlevé. Aussitôt que son messager fut revenu, il fit dépouiller les trois Français de tout ce qu'ils avaient apporté, et les fit jeter nus et liés dans une almadie presque remplie d'eau, où ils s'imaginèrent d'abord qu'on voulait les noyer. Cependant il leur promit avec serment de ne leur faire aucun mal. L'almadie fut mise en mer. On s'avança jusqu'à la côte de Chaly, où l'on prit terre. Peu de temps après ils arrivèrent à Cochin.
Pendant qu'ils étaient dans leur barque, attendant le retour d'un des guides qui était allé porter au gouverneur la lettre de Furtado, ils admirèrent la foule du peuple que la curiosité amenait pour les voir. Chacun leur disait qu'ils seraient pendus le lendemain, et leur montrait une grande place à droite de la rivière en entrant dans la ville; on y voyait encore une potence où deux ou trois Hollandais avaient été accrochés depuis peu de temps. Ils n'avaient pour habits qu'une simple pièce de coton; car, en les congédiant, Furtado leur avait ôté ceux qu'il leur avait fait prendre à Chaly. Bientôt ils virent paraître un seigneur portugais, accompagné de sept ou huit esclaves armés de pertuisanes, qui les conduisit chez le gouverneur: ils y furent interrogés, et leurs réponses furent regardées comme autant d'impostures. Cependant la femme et les filles du gouverneur, qui obtinrent la liberté de les voir, et dont Pyrard admira la beauté, parurent touchées de quelque sentiment de compassion qui les aurait portées, dit-il, à leur faire du bien, si la crainte ne les eût arrêtées. Ils furent menés de là chez l'oydor de cidade, ou le juge criminel, pour être traités comme des voleurs; mais heureusement cet officier refusa d'être leur juge, parce qu'ils étaient prisonniers de guerre. Enfin le gouverneur les fit conduire dans la prison publique, pour attendre l'occasion de les envoyer à Goa devant le tribunal du vice-roi des Indes. C'est par ces traitemens atroces que les Portugais s'efforçaient d'épouvanter les négocians d'Europe que la curiosité ou l'intérêt pouvait attirer dans les Indes.