Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)

Part 3

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L'empereur a plusieurs femmes; mais il n'en a que neuf qui soient honorées du titre de grandes reines: elles sont ou ses soeurs ou ses plus proches parentes. Les autres sont choisies entre les filles des grands. La première se nomme Mazasira. Les Portugais l'appellent leur mère, et lui font quantité de présens, parce qu'elle défend leurs intérêts à la cour.

La plus grande fête du pays est le khouavo, qui se célèbre le premier jour de la lune de mai. Tous les seigneurs, dont le nombre est fort grand, se rassemblent au palais; et, courant la javeline à la main, ils donnent la représentation d'une espèce de combat. Cet amusement dure tout le jour. Ensuite l'empereur disparaît, et passe huit jours sans se faire voir. Dans cet intervalle, les tambours ne cessent de battre. Le dernier jour, ce prince fait donner la mort aux seigneurs pour lesquels il a le moins d'affection. C'est une sorte de sacrifice qu'il fait aux mouzimos ou à ses ancêtres. Les tambours se taisent, et chacun se retire.

Lopez raconte que l'empereur de Monomotapa entretient plusieurs armées dans différentes provinces pour contenir dans le respect et la soumission plusieurs rois ses vassaux, que leur inclination porte souvent à se révolter. Ces troupes sont divisées en légions, suivant l'usage des anciens Romains. Si l'on en croit le même auteur, les plus braves soldats de l'empire sont quelques légions de femmes qui se brûlent la mamelle gauche, comme les anciennes Amazones, pour se servir plus librement de l'arc. Elles n'ont point d'autres armes. Le roi leur accorde certains cantons pour y faire leur demeure. Elles y reçoivent quelquefois des hommes dans la seule vue d'entretenir leur espèce. Les enfans mâles sont renvoyés aux pères, et les filles demeurent sous la conduite de leurs mères, pour apprendre le métier de la guerre à leur exemple. Au surplus, l'intérieur de ce pays, comme celui de tous les empires d'Afrique, est peu connu, et le sera difficilement.

À l'est du continent de l'Afrique on rencontre d'abord, en partant de la pointe la plus orientale, l'île de Socotora, terre nue et stérile, et habitée par les Arabes. Elle est renommée par l'aloès que l'on y recueille; c'est le meilleur que l'on connaisse.

À trois cents lieues au sud de Socotora s'étend une suite de petits archipels désignés jadis sous le nom général d'îles Amirantes, qui est actuellement restreint au groupe le plus occidental. Elles sont petites, bien pourvues d'eau douce, et abondantes en cocotiers. Le groupe le plus oriental a été nommé îles Seychelles, qui sont de même petites et basses. C'est dans l'une d'elles que croît l'espèce de palmier qui produit le fruit nommé coco des Maldives ou de mer, remarquable par sa forme qui présente l'image de deux cuisses, et fameux par les fables que l'on débitait sur son origine.

Une multitude d'îles peu connues et inhabitées sont éparses à l'est des Seychelles, et se prolongent dans cette direction jusqu'au méridien de Ceylan. Un assez grand nombre d'îlots et de récifs lient de même l'archipel des Seychelles à Madagascar, et cette île au continent d'Afrique par le moyen des îles Comores, qui sont au nombre de quatre, et dont il a été question plusieurs fois dans l'Histoire des Voyages. Anjouan, ou Johnana, l'une d'elles, a plusieurs rades commodes. Elle abonde en bestiaux, en volaille, en poisson, en oranges et en citrons. Elle sert souvent de relâche aux bâtimens qui naviguent dans ces mers.

Madagascar, que les Portugais nommèrent d'abord Saint-Laurent, est une des plus grandes îles du monde. Elle offre un grand nombre de productions utiles au besoin de la vie. Le bétail y est abondant. Les bords de la mer sont en général riches en bois et insalubres. On voit dans l'intérieur de vastes plaines bien cultivées; l'air y est frais et plus sain. Une double chaîne de montagnes, hautes de douze cents à dix-huit cents toises, la parcourt du nord au sud. Sur les hauteurs on éprouve, depuis juin jusqu'en septembre, un froid très-vif. On parle de volcans en activité dans sa partie septentrionale. Au dix-septième siècle, les Français avaient formé un établissement nommé le fort Dauphin, qu'ils ont ensuite abandonné.

À l'est de Madagascar on trouve l'île Bourbon occupée par les Français. Elle fut d'abord nommée Mascaregnas par les Portugais. Deux montagnes volcaniques, dont une est en activité, semblent composer toute sa surface. Elle produit du café excellent. On y cultive aussi le girofle et le froment.

L'Île de France, encore plus à l'est, a été cédée aux Anglais. Ils lui ont rendu le nom d'île Maurice qui lui avait été donné par les Hollandais, ses premiers habitans. Elle est montueuse et moins fertile que Bourbon.

L'île Diégo Rodriguez n'est habitée que par quelques familles. Elle fournit l'Île de France de tortues.

D'anciennes cartes indiquent à l'est et au sud de ces îles d'autres terres dont l'existence n'a pas été suffisamment constatée.

Les îles Saint-Paul et Saint-Pierre, dont la dernière a aussi pris le nom d'Amsterdam, offrent l'aspect de deux cratères de volcans placés au milieu de la mer. Celui de Saint-Paul jette encore du feu et de la fumée. Les navigateurs fréquentent quelquefois ces îles pour y chercher des phoques.

Dix degrés plus au sud on rencontre la terre de Kerguelen, que nous décrirons plus tard.

SECONDE PARTIE.

ASIE.

LIVRE PREMIER.

ÎLES DE LA MER DES INDES.

CHAPITRE PREMIER.

Voyages et infortunes de François Pyrard.

L'Émulation, source de tant de vertus et de grandes entreprises, paraît avoir été le premier sentiment qui porta des marchands de Bretagne à marcher sur les traces des Portugais et des Espagnols. Depuis près d'un siècle, l'Europe avait retenti des exploits de ces deux nations. Les Indes orientales étaient devenues leur proie, et l'on ne parlait qu'avec admiration des richesses qu'ils tiraient continuellement de ce fonds inépuisable, sans que les Français, leurs plus proches voisins, aspirassent encore à les partager. Une compagnie formée à Saint-Malo, à Laval, à Vitré, entreprit, suivant les termes de l'auteur[1], de sonder le gué et de chercher le chemin des Indes pour aller puiser à la source. Elle équipa, dans cette vue, deux navires, dont l'un de quatre cents tonneaux, nommé _le Croissant_, était sous la conduite de la Bardelière; l'autre, nommé _le Corbin_, de deux cents, sous celle de François Grout du Clos-Neuf. Pyrard, qui s'embarqua sur le second, ne s'attribue pas d'autre motif que le désir de voir des choses nouvelles et d'acquérir du bien. Ce désir lui coûta cher. Jamais voyage n'offrit une plus grande variété d'infortunes, et jamais le malheur ne parut s'attacher à un homme avec plus d'obstination.

[Note 1: Le voyageur Pyrard, dont on suit ici la relation.]

On arriva le 17 novembre 1601 à Sainte-Hélène: cette île est au 16e. degré de latitude sud, à six cents lieues du cap de Bonne-Espérance. Son air et ses eaux, qui sont d'une pureté admirable, ses fruits et la chair de ses animaux rétablirent la santé de tous les malades. On partit pour s'avancer vers le cap de Bonne-Espérance. Trois jours après, on doubla les Abrolhos, qui sont des bancs et des écueils vers la côte du Brésil, auxquels les Portugais ont donné ce nom pour tenir les voyageurs en garde contre le danger. Ce nom signifie _ouvre les yeux_, conseil nécessaire à ceux qui seraient tentés de s'y engager, parce qu'il leur serait fort difficile d'en sortir.

On croyait s'avancer vers le cap de Bonne-Espérance, et l'on voyait déjà sur les flots cette espèce de roseaux qui sont joints dix ou douze ensemble par le pied, sans compter une multitude d'oiseaux blancs tachetés de noir, que les Portugais ont nommés _manches de velours_, et qui commencent à se montrer à cinquante ou soixante lieues du Cap, lorsque dans une nuit obscure, dont l'horreur était redoublée par la pluie et par un grand vent, _le Corbin_ se trouva fort près de terre, et n'aurait pas évité de se briser centre des rochers qui s'avançaient dans la mer, si quelques matelots ne s'étaient aperçus du danger. On se hâta de reprendre le large, et d'avertir le général par un coup de canon. Le jour suivant fit remarquer qu'on avait passé le cap de Bonne-Espérance, et qu'on avait devant les yeux le cap des Aiguilles. Pyrard observe qu'il porte ce nom parce que, vis-à-vis le Cap, les aiguilles, ou compas de mer, demeurent fixes et regardent directement le nord, sans décliner vers l'est ni l'ouest, et qu'après l'avoir doublé, elles commencent à décliner au nord-ouest.

L'intention du général était de prendre sa route en dehors de l'île de Madagascar; mais l'ignorance de son pilote lui fit suivre d'abord la terre de Natal, qu'il eut le bonheur, à la vérité, de passer sans tempête, quoiqu'elles y soient très-fréquentes depuis le 33e. degré jusqu'au 28e.: mais, le 7 février 1602, s'étant aperçu qu'il s'était trompé, et voulant repasser la même côte pour aller en dehors de Madagascar, les deux vaisseaux éprouvèrent tout ce que les flots ont de plus redoutable dans cette mer. Une tempête, qui dura quatre jours, présenta mille fois à Pyrard toutes les horreurs de la mort; elle ne cessa que pour jeter les gens du _Corbin_ dans une autre inquiétude; non-seulement ils avaient perdu de vue le général, mais, apercevant un grand mât qui flottait autour d'eux, ils ne doutèrent pas que ce ne fût celui du _Croissant_, et que ce malheureux vaisseau n'eût été submergé. Ils étaient épuisés de fatigue, et la plupart accablés de maladies. Grout du Clos-Neuf, leur capitaine, prit conseil pour savoir où aller, parce que son pilote, qui était Anglais, n'avait jamais fait le voyage des Indes. On le supplia d'aborder à la terre qui était le plus près. C'était l'île de Madagascar; mais cette entreprise même n'était pas sans danger, parce que dans tout l'équipage il n'y avait qu'un canonnier flamand qui eût quelques connaissances des côtes, et qu'on avait peu de confiance en ses lumières. À trente ou quarante lieues de l'île, la mer parut changer; elle était jaunâtre et fort écumeuse, couverte de châtaignes de mer, de cannes, de roseaux et d'autres herbes flottantes. Ce spectacle ne cessa point jusqu'au rivage; enfin on découvrit la terre le 18 février, et, le 19 au matin on jeta l'ancre dans la baie de Saint-Augustin. Pyrard met sa situation à vingt-trois degrés et demi au sud, sous le tropique du capricorne.

Vers le milieu du même jour on vit paraître un grand vaisseau, qui fut bientôt reconnu pour _le Croissant_. Il avait été beaucoup plus maltraité que _le Corbin_, et la plus grande partie de son équipage était malade. Pendant qu'on travaillait à réparer les vaisseaux, il ne fut pas difficile de lier connaissance avec les habitans de l'île et de se procurer des vivres. Après quelques incertitudes qui venaient de leur défiance, ils convinrent par divers signes de fournir toutes sortes de provisions pour de petits ciseaux, des couteaux et d'autres bagatelles, dont ils paraissaient faire beaucoup de cas. Ainsi l'on se trouva bientôt dans une grande abondance de bestiaux, de volaille, de lait, de miel et de fruits. Pour deux jetons, ou pour une cuillère de cuivre ou d'étain, on obtenait d'eux une vache ou un taureau; mais leur industrie n'allant pas jusqu'à châtrer les animaux, il ne fallait espérer d'eux ni boeufs ni moutons. Un grand bois qui bordait la rivière servait de promenade pendant le jour à ceux qui avaient la force de marcher. Ils trouvaient quantité de petits singes, un nombre surprenant de toutes sortes d'oiseaux, surtout des perroquets de divers plumages, et différentes espèces de fruits, dont quelques-uns étaient fort bons à manger. Malgré tous ces secours, on avait à combattre une chaleur si ardente, qu'avec des bas et des souliers on ne laissait pas d'avoir les jambes et les pieds brûlés; ce qui non-seulement empêchait de marcher, mais causait souvent des ulcères difficiles à guérir. Les mouches et d'autres insectes volans étaient une incommodité dont il fallait se défendre nuit et jour. D'un autre côté, les matelots, après avoir jeûné sur la mer, se livraient à leur appétit sans discrétion, et se remplissaient de viande, dont l'excès de la chaleur rendait la digestion difficile. Aussi, loin de se rétablir, la plupart furent attaqués d'une fièvre chaude qui les emportait dans l'espace de deux ou trois jours. Quarante-un Français moururent de leur intempérance ou du scorbut. Après six semaines de travail, les vaisseaux se trouvèrent en état de remettre à la voile.

On leva l'ancre le 15 mai, avec si peu de confiance sur l'état des deux vaisseaux, qu'au lieu de penser au terme du voyage, on se proposa de gagner les îles de Comorre, où les rafraîchissemens sont plus sains pour les malades. On les découvrit le 23, à douze degrés et demi d'élévation du sud, entre l'île de Madagascar et la terre ferme d'Afrique. Ces îles sont peuplées de différentes nations de la côte d'Éthiopie, de Cafres, de Mulâtres, d'Arabes et de Persans, qui font tous profession de la religion mahométane, et qui sont en commerce avec les Portugais de Mozambique, dont elles ne sont éloignées que d'environ soixante-dix lieues.

Grout du Clos-Neuf, capitaine du _Corbin_, ne s'était pas rétabli si parfaitement aux îles de Comorre, qu'il ne fût retombé dans une langueur dangereuse pour la sûreté de son vaisseau. Après avoir repassé la ligne, le 21 de juin, on eut un temps assez favorable jusqu'au 5e. degré du nord. Le 2 de juillet, on reconnut de fort loin de grands bancs qui entouraient quantité de petites îles. Le général et son pilote prirent ces îles pour celles de Diégo de Reys, quoiqu'on les eût laissées quatre-vingts lieues à l'ouest. En vain les gens du _Corbin_ soutinrent que c'étaient les Maldives, et qu'il fallait s'armer de précaution. Cette dispute dura tout le jour; et l'opiniâtreté que le général eut dans son opinion lui fit négliger indiscrètement d'attendre de petites barques, qui venaient, comme on en fut informé depuis, pour lui servir de guides. Son intention était de passer par le nord des Maldives, entre la côte de l'Inde et la tête des îles; mais, en suivant ses ordres, on allait au contraire s'y engager avec une aveugle imprudence. Pour comble de témérité, chacun passa la nuit dans un profond sommeil, sans en excepter ceux mêmes qui devaient veiller pour les autres. Le maître et le contre-maître étaient ensevelis dans l'ivresse d'une longue débauche. Le feu qui éclaire ordinairement la boussole s'éteignit, parce que celui qui tenait le gouvernail eut aussi le malheur de s'endormir. Enfin tout le monde était dans un fatal assoupissement, lorsque le navire heurta deux fois avec beaucoup de force; et tandis qu'on s'éveillait au bruit, il toucha une troisième fois et se renversa sur le banc.

Quels furent les cris et les gémissemens d'une troupe de malheureux qui se voyaient échoués au milieu de la mer et dans les ténèbres, sur un rocher où la mort devait leur paraître inévitable! L'auteur représente les uns pleurant et criant de toute leur force, les autres en prière, et d'autres se confessant à leurs compagnons. Au lieu d'être secourus par leur chef, ils en avaient un qui ne faisait qu'augmenter leur pitié. Depuis un mois sa langueur le retenait au lit. La crainte de la mort le força néanmoins d'en sortir; mais ce fut pour pleurer avec les autres. Les plus hardis se hâtèrent de couper les mâts, dans la vue d'empêcher que le vaisseau ne se renversât davantage. On tira un coup de canon pour avertir _le Croissant_ du malheur où l'on était tombé: tout le reste de la nuit se passa dans la crainte continuelle de couler à fond. La pointe du jour fit découvrir au-delà des bancs plusieurs îles voisines à cinq ou six lieues de distance, et _le Croissant_, qui passait à la vue des écueils sans pouvoir donner le moindre secours à ceux qu'il voyait périr. Cependant le navire tenait ferme sur le côté, et semblait promettre, dans cette situation, de résister quelque temps aux flots, parce que le banc était de pierre. Pyrard et ses compagnons conçurent l'espérance de sauver au moins leur vie. Ils entreprirent de faire une espèce de grande claie, ou de radeau, d'un grand nombre de pièces de bois sur lesquelles ils clouèrent plusieurs planches tirées de l'intérieur du navire. Cette machine était suffisante pour les contenir tous et pour sauver avec eux une partie du bagage et des marchandises. Chacun prit aussi ce qu'il put emporter de diverses sommes d'argent qui se trouvaient dans le vaisseau. On avait employé plus de la moitié du jour à tous ces soins; mais, lorsqu'on eut achevé la machine, il fut impossible de la passer au-delà des bancs pour la mettre à flot. Dans les mouvemens de ce nouveau désespoir, on aperçut une barque qui venait des îles et qui semblait s'avancer droit au vaisseau pour le reconnaître: elle s'arrêta malheureusement à la distance d'une demi-lieue; ce spectacle jeta tant d'amertume dans le coeur d'un matelot français, que, s'étant jeté à la nage, il alla au-devant d'elle, en suppliant par des cris et des signes ceux qui la conduisaient d'accorder leur assistance à de malheureux étrangers, dont ils ne pouvaient attendre qu'une reconnaissance égale à ce bienfait; mais leur voyant rejeter sa prière, il fut obligé de revenir avec beaucoup de peine et de danger. Pyrard apprit dans la suite qu'il était rigoureusement défendu à tous les insulaires d'approcher des navires qui faisaient naufrage, s'ils n'en avaient reçu l'ordre exprès du roi. Cependant plusieurs matelots, malgré la présence de la mort, ne laissaient pas de boire et de manger avec excès, sous prétexte qu'étant à l'extrémité de leur vie, ils aimaient mieux mourir à force de boire qu'en se noyant dans l'eau de la mer. Après s'être enivrés, ils se querellèrent avec d'affreux juremens. Quelques-uns pillèrent les coffres de ceux qu'ils voyaient en prière pour se disposer à la mort; et, ne reconnaissant plus l'autorité du capitaine, ils lui disaient qu'après avoir perdu leur voyage, ils n'étaient plus obligés de lui obéir. Enfin la crainte et la fatigue devant être comptées pour rien dans une si étrange situation, on se crut trop heureux, après avoir vu la mort sous mille formes, de venir échouer, avec un navire brisé, dans une des îles qui se nomment _Pouladou_.

Les habitans étaient assemblés sur le rivage. Quoique leur contenance n'annonçât rien de fâcheux, ils firent connaître par des signes qu'ils ne permettraient de descendre qu'à ceux qui se laisseraient désarmer. Il fallut s'abandonner à leur discrétion. On s'aperçut bientôt qu'on s'était trop hâté de prendre ce parti. L'île n'avait pas une lieue de tour, et le nombre des habitans n'était que de vingt-cinq. Il aurait été facile à des gens armés, qui étaient au nombre de quarante, de leur faire la loi, et de se saisir de leurs bateaux.

Les prisonniers (car l'auteur ne se donne plus d'autre nom) furent conduits dans une loge au milieu de l'île, où ils reçurent quelques rafraîchissemens de cocos et de limons. Un vieux seigneur, nommé Ibrahim ou Pouladou Quilague, qui était le maître de l'île et qui savait quelques mots portugais, leur fit diverses questions dans cette langue; après quoi ils furent fouillés par ses gens, qui leur ôtèrent tout ce qu'ils portaient, comme appartenant au roi des Maldives, depuis que leur navire était perdu sur ses côtes. Le capitaine avait sauvé une pièce d'écarlate. On lui demanda ce que c'était; il répondit que c'était un présent qu'il voulait faire au roi, et qu'il n'avait tiré cette pièce du vaisseau que pour l'offrir plus entière, dans la crainte qu'elle ne fût altérée par les flots. Cette déclaration inspira tant de respect aux insulaires, qu'ils n'osèrent y porter la main, ni même y jeter leurs regards. Le capitaine et ses compagnons résolurent néanmoins d'en couper deux ou trois aunes, et d'en faire présent au seigneur de l'île, pour lui inspirer quelques sentimens de bonté en leur faveur. Mais, apprenant bientôt qu'on voyait venir les officiers du roi, il rendit l'écarlate au capitaine, et le conjura de ne pas dire même qu'il y eût touché.

Quelques officiers, qui arrivèrent effectivement, prirent le maître du _Corbin_ avec deux matelots, et les menèrent à quarante lieues de Pouladou, dans l'île de Malé, qui est la capitale de toutes les Maldives et le séjour ordinaire du roi. Le maître, ayant porté avec lui la pièce d'écarlate, et l'ayant présentée à ce prince, en reçut un traitement fort civil et fut logé dans le palais. Un prince, nommé Ranabandery Tacourou, beau-frère du roi, reçut ordre d'aller recueillir tous les débris du navire échoué. Il en tira non-seulement les marchandises, mais le canon même, et ce qu'il y avait de plus pesant. De là, passant dans l'île de Pouladou, il prit avec lui le capitaine français et cinq ou six de ses compagnons, qui furent fort bien reçus du roi. Ce monarque promit au capitaine de faire équiper une barque pour le conduire dans l'île de Sumatra, où _le Croissant_ devait être arrivé. L'auteur doute s'il aurait tenu parole; mais le malheureux Grout du Clos-Neuf mourut six semaines après dans l'île de Malé.