Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)

Part 23

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Avant que les Espagnols eussent paru dans ces îles, les habitans y vivaient dans une parfaite liberté; ils n'avaient pas d'autres lois que celles qu'ils voulaient s'imposer. Séparés de toutes les nations par les vastes mers dont ils sont environnés, ils ignoraient qu'il existât d'autres terres, et se regardaient comme les seuls habitans du monde. Cependant ils manquaient de la plupart des choses que nous croyons nécessaires à la vie; ils n'avaient point d'animaux, à l'exception de quelques oiseaux, et presque d'une seule espèce, assez semblable à nos tourterelles; ils ne les mangeaient pas, mais ils se faisaient un amusement de les apprivoiser et de leur apprendre à parler. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'ils n'avaient jamais vu de feu. Cet élément, sans lequel on ne s'imaginerait pas que les hommes pussent vivre, leur était tellement inconnu, qu'ils n'en purent deviner les propriétés en le voyant pour la première fois dans une descente de Magellan, qui brûla quelques-unes de leurs maisons. Ils prirent d'abord le feu pour un animal qui s'attachait au bois et qui s'en nourrissait. Les premiers qui s'en approchèrent trop s'étant brûlés, leurs cris inspirèrent de la crainte aux autres, qui n'osèrent plus le regarder que de loin. Ils appréhendèrent la morsure d'un si terrible animal, qu'ils crurent capable de les blesser par la seule violence de sa respiration; car c'est l'idée qu'ils se formèrent de la flamme et de la chaleur; mais cette fausse imagination dura peu; ils s'accoutumèrent bientôt à se servir du feu comme nous.

Quoiqu'on ignore dans quel temps les Marianes ont été peuplées, et de quel pays ses habitans tirent leur origine, leurs inclinations, qui ressemblent à celle des Japonais, et les idées de leur noblesse, qui n'est pas moins fière et moins hautaine qu'au Japon, font juger qu'ils peuvent être venus de ces grandes îles, d'autant plus qu'ils n'en sont éloignés que de six à sept journées. Quelques-uns se persuadent néanmoins qu'ils sont sortis des Philippines et des îles voisines, parce que la couleur de leur visage, leur langue, leurs coutumes et la forme de leur gouvernement ont beaucoup de rapport avec ce qu'on a dit des Tagales, anciens habitans des Philippines. Peut-être viennent-ils des uns et des autres, et leurs îles se sont-elles peuplées par quelque naufrage des Japonais et des Tagales, que la tempête aura jetés sur leurs côtes.

Les Marianes sont fort peuplées. On compte plus de trente mille habitans dans la seule île de Guahan. Celle de Saypan en contient moins, et les autres à proportion. Toutes ces îles sont remplies de villages répandus dans les plaines et sur les montagnes, dont quelques-uns sont composés de cent et cent cinquante maisons. Les habitans sont basanés, mais leur teint est d'un brun plus clair que celui des Philippinois. Ils sont plus robustes que les Européens. Leur taille est haute et bien proportionnée. Quoiqu'ils ne se nourrissent que de racines, de fruits et de poisson, ils ont tant d'embonpoint, qu'ils en paraissent enflés: mais il ne les empêche pas d'être souples et agiles. Rien n'est moins rare parmi eux que de vivre cent ans. Leur historien assure que la première année qu'on leur prêcha l'Évangile, on en baptisa plus de cent vingt qui passaient cet âge, et qui ne paraissaient pas au-dessus de leur cinquantième année. La plupart arrivent à une extrême vieillesse sans avoir jamais été malades. Ceux qui le deviennent se guérissent avec des simples dont ils connaissent la vertu.

Les hommes sont entièrement nus; mais les femmes ne le sont pas tout-à-fait. Elles font consister la beauté à se rendre les dents noires et les cheveux blancs. Ainsi la plus importante de leurs occupations est de se noircir les dents avec certaines herbes, et de blanchir leur chevelure avec des eaux préparées pour cet usage. Elles la portent fort longue, au lieu que les hommes se la rasent presque entièrement, et ne conservent au sommet de la tête qu'un petit flocon de cheveux long d'un doigt, à la manière du Japon.

Leur langue a beaucoup de rapport avec celle des Tagales, qu'on parle aux Philippines. Elle est assez agréable; la prononciation en est douce et aisée. Un des agrémens de cette langue est de transposer les mots, et quelquefois même les syllabes du même mot; ce qui donne occasion à des équivoques que ces peuples aiment beaucoup. Quoiqu'ils n'aient aucune connaissance des sciences ni des beaux-arts, ils ne laissent pas d'avoir des histoires remplies de fables, et même quelques poésies dont ils se font honneur. Un poëte est respecté de toute la nation. Mais jamais peuple ne fut rempli d'une vanité plus sotte et d'une plus ridicule présomption. Tous les pays dont on leur parle ne paraissent qu'exciter leur mépris. Ils n'entendent ces récits qu'avec des marques de pitié. Leur nation est distinguée en trois états: la noblesse, le peuple, et ceux qui forment comme l'état moyen. La noblesse est d'une fierté que leur historien traite d'incroyable; elle tient le peuple dans un abaissement qu'il est impossible, dit-il, de s'imaginer en Europe. C'est la dernière et la plus criminelle infamie, pour les nobles, de s'allier aux filles du peuple. Une famille qui le souffre est perdue de réputation. Avant qu'ils eussent embrassé le christianisme, s'il arrivait qu'un noble se dégradât par une alliance si révoltante, tous ses parens s'assemblaient, et de concert ils lavaient cette tache dans le sang du coupable. Enfin ce fol entêtement va si loin, que c'est un crime pour les personnes du peuple d'approcher de la maison des nobles; et s'ils désirent quelque chose les uns des autres, il faut qu'ils se le demandent de loin.

Ces nobles sont distingués par le titre de _chamorris_. Ils ont des fiefs héréditaires dans leurs familles. Ce ne sont pas les enfans qui succèdent aux pères, mais les frères et neveux du mort, dont ils prennent le nom ou celui du chef de la famille. Cet usage est si bien établi, qu'il ne cause jamais aucun trouble. La noblesse la plus estimée est celle d'Adgadna, capitale de l'île de Guahan. Une situation avantageuse et l'excellence des eaux ont attiré dans cette ville plus de cinquante familles nobles, qui jouissent d'une grande considération dans l'île entière. Leurs chefs président aux assemblées. On les respecte, on les écoute; mais la déférence pour leur jugement n'est jamais forcée. Chacun prend le parti qui lui convient, sans y trouver d'opposition, parce que ces peuples n'ont proprement aucun maître, ni d'autres lois que certains usages, dont ils n'observent religieusement un petit nombre que par la force de l'habitude.

Dans une si profonde barbarie, on remarque entre les chamorris quelque apparence de politesse. Lorsqu'ils se rencontrent ou qu'ils passent les uns devant les autres, ils se saluent par quelques termes civils. Ils s'invitent mutuellement à manger. Ils se présentent une herbe qu'ils ont toujours à la bouche, et qui leur tient lieu de tabac. Une de leurs civilités les plus ordinaires, est de passer la main sur l'estomac de ceux qu'ils veulent honorer. C'est une extrême incivilité parmi eux de cracher devant ceux à qui on doit du respect. Leur délicatesse va là-dessus jusqu'à la superstition. Ils crachent rarement, et jamais sans beaucoup de précautions. Ils ne crachent jamais près de la maison d'un autre, ni le matin. Les plus graves en apportent quelques raisons qu'on n'a pas bien pénétrées, et qui n'en valent pas trop la peine.

Leur occupation la plus commune est la pêche: ils s'y exercent dès l'enfance; aussi nagent-ils comme des poissons. Leurs canots sont d'une légèreté surprenante et d'une propreté qui ne déplairait pas en Europe. Carreri en fait une description curieuse. Ils ne sont pas faits d'un seul tronc d'arbre, comme en Afrique et dans d'autres lieux, mais de deux troncs cousus et joints avec de la canne des Indes. Leur longueur est de quinze ou dix-huit pieds; et comme ils pourraient chavirer facilement, parce que leur largeur n'est que de quatre palmes, ils joignent aux côtés des pièces de bois solides qui les tiennent en équilibre. Ce bâtiment ne pouvant guère contenir que trois matelots, ils font un plancher dans le milieu, qui s'avance des deux côtés sur l'eau, et qui est la place des passagers. Des trois matelots, l'un est sans cesse occupé à jeter l'eau qui entre également par-dehors et par les fentes, tandis que les autres sont aux extrémités pour gouverner. La voile, qui ressemble à celles qu'on nomme _latines_, est de nattes, et de la longueur du bâtiment; ce qui les expose à se voir renverser lorsqu'ils n'évitent pas soigneusement d'avoir le vent en poupe. Mais rien n'est égal à leur vitesse; ils font dans une heure dix et douze milles. Pour revenir d'un lieu à un autre, ils ne font que changer la voile sans tourner le bâtiment; alors la proue devient la poupe. S'ils ont besoin d'y faire quelque réparation, ils mettent les marchandises et les passagers sur la voile, et leur manoeuvre est si prompte, que les Espagnols, qui en sont témoins tous les jours, ont peine à en croire leurs yeux. C'est dans ces frêles machines qu'ils ont quelquefois traversé une mer de quatre cents lieues jusqu'aux Philippines.

Leurs édifices ne sont pas sans agrémens. Ils sont bâtis de cocotiers et de maria, espèce de bois qui est particulier à ces îles. Chaque maison est composée de quatre appartemens, séparés par des cloisons de feuilles de palmiers, qui sont entrelacées en forme de natte. Le toit est de la même matière. Ces appartemens sont propres, et destinés chacun à leur usage. On couche dans le premier; on mange dans le second; le troisième sert à garder les fruits et les autres provisions, et le quatrième au travail.

On ne connaît aucun peuple qui vive dans une plus grande indépendance. Chacun se trouve maître de soi-même et de ses actions aussitôt qu'il est capable de se connaître. Le respect même et la soumission pour les parens, qui semble la première inspiration de la nature, est un sentiment qu'ils ignorent. Ils n'ont de rapport avec leurs pères et leurs mères qu'autant qu'ils ont besoin de leurs secours. Chacun se fait justice dans les démêlés qui naissent entre eux. S'il survient quelque différent entre les villages et les peuples, ils le terminent par la guerre. Ils ont une facilité extrême à s'irriter. Ils se hâtent de courir aux armes; mais ils les quittent aussi promptement qu'ils les prennent, et jamais leurs guerres ne sont de longue durée. Lorsqu'ils se mettent en campagne, ils poussent de grands cris, moins pour effrayer leurs ennemis que pour s'animer eux-mêmes; car la nature ne les a pas faits braves. Ils marchent sans chef, sans discipline et sans ordre: ils partent sans provisions. Ils passent deux et trois jours sans manger, uniquement attentifs aux mouvemens de l'ennemi, qu'ils tâchent de faire tomber dans quelque piége. C'est un art dans lequel peu de nations les égalent. La guerre parmi eux ne consiste qu'à se surprendre: ils n'en viennent aux mains qu'avec peine. La mort de deux ou trois hommes décide ordinairement de la victoire. Ils paraissent saisis de peur à la vue du sang; et, prenant la fuite, ils se dissipent aussitôt. Les vaincus envoient des présens au parti victorieux, qui les reçoit avec une joie insolente, telle qu'est toujours celle des caractères timides qui voient leurs ennemis à leurs pieds. Il insulte aux vaincus, il compose des vers satiriques qui se chantent ou qui se récitent dans les fêtes.

Une singularité qui distingue encore cette nation est de n'avoir point d'arcs, de flèches ni d'épées. Les armes des Marianais sont des bâtons garnis du plus gros os d'une jambe, d'une cuisse ou d'un bras d'homme. Ces os, qu'ils travaillent assez proprement, ont la pointe fort aiguë, et sont si venimeux par leur propre nature, que la moindre esquille qui reste dans une blessure cause infailliblement la mort, avec des convulsions, des tremblemens et des douleurs incroyables, sans qu'on ait pu trouver jusqu'à présent de remède à la force d'un poison si puissant. Chaque insulaire a quantité de ces redoutables traits. Les pierres sont une autre partie de leurs munitions. Ils les lancent avec tant d'adresse et de raideur, qu'elles entrent quelquefois dans le tronc des arbres. On ne leur connaît point d'armes défensives. Ils ne parent les coups qu'on leur porte que par la souplesse et l'agilité de leurs mouvemens. Mais s'ils sont mauvais guerriers, ils entendent si bien la dissimulation, que les étrangers y ont été toujours trompés avant d'avoir appris à les connaître.

La vengeance est une de leurs plus ardentes passions. S'ils reçoivent une injure, leur ressentiment n'éclate jamais par des paroles: toute leur aigreur et leur amertume se renferment dans leur coeur. Ils sont si maîtres d'eux-mêmes, qu'ils laissent passer tranquillement des années entières pour attendre l'occasion de se satisfaire: alors ils se dédommagent d'une si longue violence, en se livrant à tout ce que la haine et la trahison leur inspirent de plus noir et de plus affreux.

Leur inconstance et leur légèreté sont sans exemple. Comme ils vivent sans contrainte et dans l'habitude continuelle de suivre tous leurs caprices, ils passent aisément d'une inclination à l'autre; ce qu'ils désirent avec le plus d'ardeur, ils cessent de le vouloir le moment d'après. Les missionnaires regardent cette mobilité d'humeur comme le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé à la conversion de ces barbares. Elle est accompagnée d'un goût fort vif pour le plaisir. Ils ont naturellement de la gaieté; ils l'exercent agréablement par des railleries mutuelles et par des bouffonneries qui ne laissent point languir la joie. S'ils sont sobres, c'est moins par inclination que par nécessité. Ils s'assemblent souvent, ils se traitent en poissons, en fruits, en racines, avec une liqueur qu'ils composent de riz et de cocos râpés; ils se plaisent, dans ces fêtes, à danser, à courir, à lutter, à raconter les aventures de leurs ancêtres, et souvent à réciter des vers de leurs poëtes, qui ne contiennent que des extravagances et des fables. Les femmes ont aussi leurs amusemens. Elles y viennent fort parées, autant du moins qu'elles peuvent l'être avec des coquillages, de petits grains de jais et des morceaux d'écaille de tortue, qu'elles laissent pendre sur leur front; elles y entrelacent des fleurs pour relever ces bizarres ornemens. Leurs ceintures sont des chaînes de petites coquilles, qu'elles estiment plus que nous ne faisons en Europe les perles ou les pierres précieuses. Elles y attachent de petits cocos assez proprement travaillés: elles ajoutent à toutes ces parures des tissus de racines d'arbres; ce qui ne sert qu'à les défigurer: car ces tissus ressemblent plus à des cages qu'à des habits.

Dans leurs assemblées, elles se mettent douze ou treize en rond, debout et sans se remuer. C'est dans cette attitude qu'elles chantent les vers fabuleux de leurs poëtes, avec un agrément et une justesse qui plairaient en Europe. L'accord de leurs voix est admirable, et ne cède rien à la musique la mieux concertée. Elles ont dans les mains des petites coquilles qu'elles font jouer comme nos castagnettes. Mais les Européens sont surpris de la manière dont elles soutiennent leur voix et dont elles animent leur chant, avec une action si vive et tant d'expression dans les gestes, qu'au jugement même des missionnaires, elles charment ceux qui les voient et qui les entendent.

Les hommes prennent le nombre de femmes qu'ils jugent à propos, et n'ont pas d'autre frein que celui de la parenté: cependant l'usage commun est de n'en avoir qu'une. Elles sont parvenues, dans les îles Marianes, à jouir des droits qui sont ailleurs le partage des maris. La femme commande absolument dans chaque maison; elle est la maîtresse. Elle est en possession de toute l'autorité; et le mari n'y peut disposer de rien sans son consentement. S'il n'a pas toute la déférence que sa femme se croit en droit d'exiger, si sa conduite n'est pas réglée, ou s'il est de mauvaise humeur, sa femme le maltraite ou le quitte, et rentre dans tous les droits de la liberté. Ainsi le mariage des Marianais n'est pas indissoluble; mais de quelque côté que vienne la séparation, la femme ne perd pas ses biens: ses enfans la suivent, et considèrent le nouvel époux qu'elle choisît comme s'il était leur père. Un mari a quelquefois le chagrin de se voir en un moment sans femme et sans enfans par la mauvaise humeur et la bizarrerie d'une femme capricieuse.

Mais ce n'est pas le seul désagrément des maris. Si la conduite d'une femme donne quelque sujet de plainte à son mari, il peut s'en venger sur l'amant, mais il n'a pas droit de la maltraiter; et son unique ressource est le divorce. Il n'en est pas de même de l'infidélité des maris. Une femme convaincue qu'elle est trahie par le sien en informe toutes les femmes de l'habitation, qui conviennent aussitôt d'un rendez-vous. Elles s'y rendent la lance à la main, et le bonnet de leur mari sur la tête. Dans cet équipage guerrier, elles s'avancent en corps de bataille vers la maison du coupable. Elles commencent par désoler ses terres, arracher ses grains et les fouler aux pieds, dépouiller ses arbres et ravager tous ses biens. Ensuite fondant sur la maison, qu'elles ne traitent pas avec plus de ménagement, elles l'attaquent lui-même, et ne lui laissent de repos qu'après l'avoir chassé. D'autres se contentent d'abandonner le mari dont elles se plaignent, et de faire savoir à leurs parens qu'elles ne peuvent plus vivre avec lui. Toute la famille, brûlant d'envahir le bien d'autrui, s'assemble pour en saisir l'occasion. Le mari se croit trop heureux lorsque, après avoir vu piller ou saccager tout ce qu'il possède, il ne voit pas aller la fureur jusqu'à renverser sa maison. Cet empire des femmes éloigne du mariage quantité de jeunes gens. Les uns louent des filles, et d'autres les achètent de leurs parens pour quelques morceaux de fer ou d'écaille de tortue. Ils les mettent dans des lieux séparés, où ils se livrent avec elles à tous les excès du libertinage. Mais ils ne connaissent guère d'autres crimes. L'homicide, et même le vol, sont en horreur dans toute la nation, du moins entre eux. Leurs maisons ne sont point fermées, et l'on n'apprend jamais que personne ait volé son voisin.

Avant l'arrivée des missionnaires, ils ne reconnaissaient aucune apparence de Divinité; et n'ayant pas la moindre idée de religion, ils étaient sans temples, sans culte et sans prêtres. On n'a trouvé parmi eux qu'un petit nombre d'imposteurs distingués par le nom de _mancanas_, qui s'attribuaient le pouvoir de commander aux élémens, de rendre la santé aux malades, de changer les saisons, et de procurer une récolte abondante ou d'heureuses pêches; mais ils ne laissaient pas d'attribuer à l'âme une sorte d'immortalité, et de supposer dans une autre vie des récompenses ou des peines. Ils nommaient l'enfer _zazarraguan_, ou _maison de Chassi_, c'est-à-dire d'un démon auquel ils donnaient le pouvoir de tourmenter ceux qui tombaient entre ses mains. Leur paradis était un lieu de délices, mais dont ils faisaient consister toute la beauté dans celle des cocotiers, des cannes à sucre, et des autres fruits qu'ils y croyaient d'un goût merveilleux; et ce n'était pas la vertu ou le crime qui les conduisait dans l'un ou l'autre de ces lieux: tout dépendait de la manière dont on sortait de ce monde. Ceux qui mouraient d'une mort violente avaient le zazarraguan pour partage; et ceux qui mouraient naturellement allaient jouir des arbres et des fruits délicieux du paradis.

Peu de nations sont plus éloquentes dans la douleur. Rien n'est aussi lugubre que leurs enterremens; ils y versent des torrens de larmes. Leurs cris ne peuvent être représentés. Ils s'interdisent toute sorte de nourriture; ils s'épuisent par leur abstinence et par leurs larmes. Leur deuil dure sept ou huit jours, et quelquefois plus long-temps. Ils le proportionnent à la tendresse qu'ils avaient pour le mort. Tout ce temps est donné aux pleurs et aux chants lugubres. L'usage commun est de faire quelques repas autour du tombeau, car on en élève toujours un dans le lieu de la sépulture. On le charge de fleurs, de branches de palmier, de coquillages et de ce qu'on a de plus précieux. La douleur des mères s'exprime encore par des marques plus touchantes. Après s'y être abandonnées long-temps, tous leurs soins se tournent à l'entretien de leur tristesse. Elles coupent les cheveux des enfans qu'elles pleurent, pour les conserver précieusement. Elles portent au cou, pendant plusieurs années, une corde à laquelle elles font autant de noeuds qu'il s'est passé de nuits depuis leur perte. Si le mort est du nombre des chamorris, ou si c'est une femme de qualité, on ne connaît plus de bornes, le deuil est une véritable fureur. On arrache les arbres; on brûle les édifices; on brise les bateaux; on déchire les voiles, qu'on attache par lambeaux au-devant des maisons; on jonche les chemins de branches de palmiers, et l'on élève des machines lugubres en l'honneur du mort. S'il s'est illustré par la pêche ou par les armes, on couronne son tombeau de rames et de lances. S'il est également renommé dans ces deux professions, on entrelace les rames et les lances, pour en faire une espèce de trophée.

Le P. Gobien, représentant la douleur des Marianais, la nomme non-seulement vive et touchante, mais fort spirituelle. Il traduit quelques-unes de leurs expressions: «Il n'y a plus de vie pour moi, dit l'un; ce qui m'en reste ne sera qu'ennui et qu'amertume. Le soleil qui m'animait s'est éclipsé; la lune qui m'éclairait s'est obscurcie; l'étoile qui me conduisait a disparu.» On reconnaît le goût des Orientaux dans cette profusion de figures toujours tirées des mêmes objets. La poésie de sentiment a une autre expression.

D'autres voyageurs, s'attachant moins aux moeurs et aux usages, sont entrés dans quelques détails sur les productions naturelles de ces îles. Quoique les arbres n'y soient pas si grands, ni de la même épaisseur que ceux des Philippines, le terroir produit tout ce qui est nécessaire aux habitans. Elles n'avaient autrefois, dit Carreri, que les fruits du pays et quelques poules; mais les Espagnols y ont introduit le riz et les légumes. Ils y ont porté des chevaux, des vaches et des porcs, qui ont assez heureusement multiplié dans les montagnes. On n'y voyait pas même de souris avant que les vaisseaux d'Europe en eussent apporté. Il ne s'y trouve d'ailleurs aucun animal venimeux.

Le fond du terroir est rougeâtre et d'une aridité qui ne l'empêche pas d'être assez fertile. Les ananas, les melons d'eau, les melons musqués, les oranges, les citrons et les cocos y croissent abondamment. Mais le plus merveilleux fruit de ces îles, et qui leur est particulier, est le rima. Dampier l'appelle le fruit à pain, parce qu'il tient lieu de pain aux insulaires, et qu'il est en effet très-nourrissant. La plante est épaisse et bien garnie de branches et de feuilles noirâtres. Le fruit, qui croît aux branches comme les pommes, est de figure ronde et de la grosseur de la tête humaine; il est revêtu d'une forte écorce hérissée de pointes; sa couleur est celle d'une datte. On le mange bouilli ou cuit au four; dans cet état, il se garde quatre et six mois. Mais, frais, il ne peut être gardé plus de vingt-quatre heures sans devenir sec et de mauvais goût. Comme il n'a ni pepins, ni noyaux, tout est substance et ressemble à la mie tendre et blanche de notre meilleur pain. Carreri en compare le goût à celui de la figue d'Inde ou banane. Dampier se contente d'assurer, qu'il est fort agréable avant d'être rassis, et qu'il ne l'a vu qu'aux îles Marianes. C'est une faveur de la nature; mais on la trouve ailleurs.

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

PREMIÈRE PARTIE.--AFRIQUE.

LIVRE VI.

CONGO, CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.

Pag.

CHAPITRE IV.--Histoire naturelle du cap de Bonne-Espérance. 1

CHAP. V.--Côte orientale d'Afrique. 19