Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)

Part 22

Chapter 223,695 wordsPublic domain

On a remarqué depuis long-temps que jamais ces insulaires ne mangent seuls, et qu'ils veulent du moins un compagnon. Un mari qui perd sa femme est servi pendant trois jours par des hommes veufs. Les femmes, après la mort de leurs maris, reçoivent le même service de trois veuves. On ne souffre point la présence des filles aux accouchemens, dans l'opinion qu'elles rendent le travail plus difficile. La sépulture des pauvres n'est qu'une simple fosse dans leur propre maison. Les personnes riches sont renfermées dans un coffre de bois précieux, avec des bracelets d'or et d'autres ornemens. Ce coffre, ou ce cercueil, est placé dans un coin de leur demeure, à quelque distance de la terre. On l'entoure d'une espèce de treillage; et dans la même enceinte on met un autre coffre, qui contient les meilleurs habits ou les armes du mort, si c'est un homme, et les outils du travail, si c'est une femme. Avant l'arrivée des Espagnols, le plus grand honneur qu'on pût faire à la mémoire des morts, c'était de bien traiter l'esclave qu'ils avaient le mieux aimé, et de le tuer pour lui tenir compagnie. L'habit de deuil est noir parmi les Tagales, et blanc chez les Bisayas. Ils se rasent alors la tête et les sourcils. Autrefois, après la mort des principaux, on gardait le silence pendant plusieurs jours; on ne frappait d'aucun instrument, et la navigation cessait sur les rivières voisines. Certaines marques apprenaient au public qu'on était dans un temps de silence, et portaient défense de les passer sous peine de la vie. Si le mort avait été tué par quelque trahison, tous les habitans de son barangué attendaient, pour quitter le deuil et pour rompre le silence, que ses parens en eussent tiré vengeance, non-seulement contre les meurtriers, mais contre tous les étrangers, qu'ils regardaient comme ennemis.

Ils se saluent entre eux fort civilement, en ôtant de dessus leur tête leur manpouton, espèce de bonnet. S'ils rencontrent quelqu'un d'une plus haute qualité, ils plient le corps assez bas, en se mettant une main, ou toutes les deux, sur les joues, et levant en même temps le pied en l'air avec le genou plié. Cependant, quand c'est un Espagnol qu'ils voient passer, ils font simplement leur révérence, en ôtant le manpouton, baissant le corps et tendant les mains jointes.

Ils sont assis en mangeant, mais fort bas, et leur table est fort basse aussi. Il y a toujours, comme à la Chine, autant de tables que de convives. On y boit plus qu'on ne mange. Le mets ordinaire n'est qu'un peu de riz bouilli dans l'eau. La plupart ne mangent de viande que les jours de fête. Leur musique et leurs danses ressemblent aussi à celles des Chinois. L'un chante, et les autres répètent le couplet au son d'un tambour de métal. Ils représentent dans leurs danses des combats feints, avec des pas et des mouvemens mesurés; ils expriment diverses actions avec les mains, et quelquefois avec une lance, qu'ils manient avec beaucoup de grâce. Aussi les Espagnols ne les trouvent pas indignes d'être introduits dans leurs fêtes. Les compositions, dans leur langue, ne manquent ni d'agrément ni d'éloquence; mais ils mettent leur principal amusement dans le combat des coqs, qu'ils arment d'un fer tranchant, dont ils leur apprennent à se servir.

On n'a rien trouvé jusqu'à présent qui puisse jeter du jour sur la religion et l'ancien gouvernement des insulaires naturels. Les seules lumières qu'on ait tirées d'eux leur sont venues par une espèce de tradition, dans des chansons qui vantent la généalogie et les faits héroïques de leurs dieux. On sait qu'ils en avaient un auquel ils portaient un respect singulier, et que les chansons tagales nomment _barhalamay-capal_, c'est-à-dire, _dieu fabricateur_. Ils adoraient les animaux, les oiseaux, le soleil et la lune. Il n'y avait point de rocher, de cap et de rivière qu'ils n'honorassent par des sacrifices, ni surtout de vieil arbre auquel ils ne rendissent quelques honneurs divins; et c'était un sacrilége de le couper. Cette superstition n'est pas tout-à-fait détruite. Rien n'engagera un insulaire à couper certains vieux arbres dans lesquels ils sont persuadés que les âmes de leurs ancêtres ont leur résidence. Ils croient voir sur la cime de ces arbres divers fantômes qu'ils appellent _tibalang_, avec une taille gigantesque, de longs cheveux, de petits pieds, des ailes très-étendues, et le corps peint; ils reconnaissent, disent-ils, leur arrivée par l'odorat. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'ils prétendent les voir, et qu'ils le soutiennent avec toutes les marques d'une forte persuasion, tandis que les Espagnols n'aperçoivent rien.

Chaque petit état portait le nom de _barangué_, qui signifie _barque_; apparemment parce que les premières familles, étant venues dans une barque, étaient demeurées soumises aux capitaines, qui étaient peut-être les chefs des familles, et ce titre s'était conservé.

Dampier, qui était à Mindanao en 1686, y fit, dans un assez long séjour, quelques observations qui méritent d'être recueillies.

Ces Indiens ont une manière de mendier qui est particulière à leur île, et dont Dampier trouve la source dans le peu de commerce qui s'y fait. Lorsqu'il y arrive des étrangers, les insulaires se rendent à bord, les invitent à descendre, et demandent à chacun, s'il a besoin d'un camarade, terme qu'ils ont emprunté des Espagnols, ou s'il désire une _pagaly_. Ils entendent par l'un un ami familier, et par l'autre une intime amie. On est obligé d'accepter cette politesse, de la payer par un présent, et de la cultiver par la même voie. Chaque fois que l'étranger descend à terre, il est bien reçu chez son camarade ou chez sa pagaly. Il y mange, il y couche pour son argent, et l'unique faveur qu'on lui accorde _gratis_ est le tabac et le bétel, qui ne lui sont point épargnés. Les femmes du plus haut rang ont la liberté de converser publiquement avec leur hôte, de lui offrir leur amitié, et de lui envoyer du bétel et du tabac.

La capitale de l'île porte aussi le nom de Mindanao. Sa situation est dans le midi de l'île, à 7 degrés 20 minutes de latitude septentrionale, sur les bords d'une petite rivière qui n'est qu'à deux milles de la mer. Les maisons y sont d'une forme extrêmement singulière: on les élève sur des pilotis qui ont jusqu'à vingt pieds de hauteur, plus ou moins gros, suivant l'air de magnificence qu'on veut donner à l'édifice; aussi n'ont-elles qu'un étage divisé en plusieurs chambres, où l'on monte de la rue par des degrés.

Le palais du sultan est distingué par sa grandeur. Il est assis sur cent quatre-vingts gros piliers, beaucoup plus hauts que ceux des maisons ordinaires, avec de grands et larges degrés par lesquels on y monte. On trouve dans la première chambre une vingtaine de canons de fer placés sur leurs affûts. Le général et les grands ont, comme le roi, de l'artillerie dans leurs hôtels. À vingt pas du palais, on distingue un petit bâtiment élevé aussi sur des piliers, mais à trois ou quatre pieds seulement. C'est la salle du conseil, et celle où l'on reçoit les ambassadeurs et les marchands étrangers; elle est couverte de nattes fort propres, sur lesquelles tous les conseillers sont assis les jambes croisées.

Il y a peu d'artisans dans cette ville: les principaux sont les orfévres, les forgerons et les charpentiers, quoiqu'à peine y trouve-t-on trois orfévres; ils travaillent en or et en argent, et tout ce qu'on leur commande est fort bien exécuté; mais ils n'ont point de boutiques, ni de marchandises en vente. Les forgerons travaillent aussi bien qu'il est possible avec de mauvais outils. Dampier eut souvent occasion d'admirer leur adresse. Ils n'ont point d'étaux ni d'enclumes; ils forgent sur une pierre fort dure ou sur un morceau de vieux canon. Cependant ils ne laissent pas de faire des ouvrages achevés, surtout des meubles ordinaires et des ferremens pour les vaisseaux. Presque tous les habitans sont charpentiers. Ils savent tous manier la hache droite et la courbe; mais ils n'ont point de scies. Pour faire une planche, ils fendent l'arbre en deux, et de chaque moitié ils font une seule planche, qu'ils polissent avec la hache. Ce travail est pénible; mais le bois conservant tout son grain est d'une force qui les dédommage de la peine et des frais.

Le père Le Clain, missionnaire jésuite, donne le nom de _Palaos_ à d'autres îles qui ne sont pas éloignées des Marianes, quoiqu'elles n'y aient aucune communication, et dont il raconte ainsi la découverte.

En faisant la visite des établissemens de son ordre, il arriva dans une bourgade de l'île de Samar, la dernière et la plus méridionale des Pintados. Il y trouva vingt-neuf Palaos; c'est le nom qu'il donne aussi aux habitans des îles nouvellement découvertes. Les vents d'est qui règnent sur ces mers depuis le mois de décembre jusqu'au mois de mai les avaient jetés à trois cents lieues de leurs îles, dans la baie de cette bourgade, qui se nomme _Guivam_. Ils s'étaient embarqués dans leur patrie, sur deux barques, au nombre de trente-cinq, pour passer dans une île voisine. Un vent impétueux les avait emportés en haute mer. Tous leurs efforts n'ayant pu les rapprocher de terre, ils avaient vogué au gré des vents pendant soixante-dix jours, avec si peu de provisions, qu'ils avaient souffert long-temps la faim et la soif. Enfin ils s'étaient trouvés à la vue de l'île de Samar. Un Guivamois qui était au bord de la mer les avait aperçus, et jugeant à la forme de leurs bâtimens qu'ils étaient étrangers, il les avait exhortés par des signes à passer par le canal qu'il leur montrait, pour éviter des bancs de sable et des écueils sur lesquels ils allaient échouer. Ces malheureux, effrayés de voir un inconnu, s'étaient efforcés de retourner vers la haute mer; mais le vent n'avait pas cessé de les repousser au rivage. Alors le Guivamois, touché de compassion pour leur perte qu'il voyait infaillible, s'était jeté à la mer, et n'avait pas balancé à s'avancer à la nage vers les deux barques pour s'en faire le pilote. Ceux qu'il voulait secourir avaient mal expliqué ses intentions. Dans leur crainte, les hommes, et même les femmes chargées de leurs petits enfans, s'étaient jetés au milieu des flots pour gagner l'autre barque. Il était monté dans celle qu'ils avaient abandonnée, et, les ayant suivis jusqu'à l'autre, il les avait sauvés comme malgré eux en les conduisant au port.

Ils avaient pris terre le 28 décembre 1696. Tous les habitans du bourg, dont la plupart étaient chrétiens, les avaient reçus avec beaucoup d'humanité. Ils avaient mangé fort avidement des cocos; mais, lorsqu'on leur avait présenté du riz cuit à l'eau, qui est la nourriture de toute l'Asie, ils l'avaient regardé avec admiration, et prenant les grains pour des vermisseaux, ils avaient refusé d'y toucher. Rien n'avait tant satisfait leur goût que les grosses racines, surtout celles qu'on nomme _salavans_. On avait fait venir d'un autre bourg de l'île deux femmes que les vents avaient jetées autrefois sur la même côte. Elles les avaient aussitôt reconnus à leur langage, et, s'étant fait reconnaître aussi pour être des mêmes îles, ils s'étaient mis tous à pleurer de tendresse et de joie. Les respects qu'ils avaient vu rendre au missionnaire du bourg leur avait fait juger qu'il était le maître du pays, et que leur vie était entre ses mains. Ils s'étaient jetés à terre pour implorer sa miséricorde et lui demander la vie. Sa compassion pour leurs peines, et les caresses qu'il avait faites à leurs enfans avaient achevé de leur inspirer de la confiance. Il les avait distribués dans les maisons des habitans, avec ordre de leur fournir des habits et des vivres; mais il avait voulu qu'on ne séparât point ceux qui étaient mariés, et qu'on n'en prît pas moins de deux ensemble, dans la crainte de causer trop de chagrin à ceux qui se verraient seuls. De trente-cinq qu'ils étaient à leur départ, il n'en restait plus que trente. La faim et les incommodités d'une longue navigation en avaient fait mourir cinq pendant le voyage; et quelques jours après leur arrivée, il en mourut un autre qui reçut heureusement le baptême.

C'est sur leur récit que le P. Le Clain donne la description de leurs îles. Elles sont au nombre de trente-deux. Il y a beaucoup d'apparence, dit-il, qu'elles sont plus au midi que les îles Marianes, vers 11 ou 12 degrés de latitude septentrionale, et sous le même parallèle que Guivan, puisque ces étrangers, venant de l'est à l'occident, avaient abordé au rivage de cette bourgade. Le missionnaire se persuade aussi que c'est une de ces îles qu'on avait découvertes de loin quelques années auparavant. Un vaisseau des Philippines ayant quitté la route ordinaire, qui est de l'est à l'ouest sous le troisième parallèle, et s'étant un peu écarté du sud-ouest, l'aperçut pour la première fois. Les uns la nommèrent Caroline, du nom de Charles II, roi d'Espagne; et d'autres l'île de Saint-Barnabé, parce qu'elle fut découverte le jour de cette fête. Depuis moins d'un an elle avait été vue d'un autre vaisseau, que la tempête avait fait changer de route en allant de Manille aux Marianes. Le gouverneur des Philippines avait donné ordre au vaisseau qui fait presque tous les ans cette route de chercher la même île et d'autres qu'on n'en croit pas éloignées; mais toutes ces recherches avaient été sans succès.

Les étrangers ajoutaient que, de leurs trente-deux îles, il y en a trois qui ne sont habitées que par des oiseaux, mais que toutes les autres sont extrêmement peuplées. Quand on leur demandait quel peut être le nombre des habitans, ils montraient un monceau de sable pour marquer que la multitude en est innombrable. Lamurec, qui est la plus considérable de leurs îles, est celle où le roi tient sa cour; les autres ne lui sont pas moins soumises. Il se trouvait parmi ces trente étrangers un des principaux seigneurs du pays avec sa femme, qui était fille du roi. Quoiqu'ils fussent à demi nus, la plupart avaient un air de grandeur, et des manières qui marquaient la distinction de leur naissance. Le seigneur avait tout le corps peint de certaines lignes dont l'arrangement formait diverses figures. Les autres hommes avaient aussi quelques-unes de ces lignes; mais les femmes et les enfans n'en avaient aucune. Par le tour et la couleur du visage, ils avaient quelque ressemblance avec les insulaires des Philippines; mais les hommes n'avaient pas d'autre habit qu'une espèce de ceinture qui leur couvrait les reins et les cuisses, et qui se repliait plusieurs fois autour du corps; ils avaient sur les épaules plus d'une aune et demie de grosse toile, dont ils se faisaient une sorte de capuchon qu'ils liaient par-devant et qu'ils laissaient pendre négligemment par-derrière. Les femmes étaient vêtues de même, à l'exception d'un linge qui leur descendait un peu plus bas, de la ceinture sur les genoux.

Leur langue n'a rien de semblable à celle des Philippines, ni même à celle des îles Marianes. Il parut au P. Le Clain que leur manière de prononcer approchait de la prononciation, des Arabes. La plus distinguée de leurs femmes avait plusieurs anneaux et plusieurs colliers, les uns d'écaille de tortue, les autres d'une matière inconnue aux missionnaires, qui ressemble assez à de l'ambre gris, mais qui n'est pas transparente.

Ces insulaires n'ont pas de vaches dans leurs îles. Ils parurent effrayés lorsqu'ils en virent quelques-unes qui broutaient l'herbe, aussi-bien que des aboiemens d'un petit chien qu'ils entendirent dans la maison des missionnaires. Ils n'ont pas non plus de chats, ni de cerfs, ni de chevaux, ni généralement d'animaux à quatre pieds. Ils ont des poules dont ils se nourrissent, mais ils n'en mangent point les oeufs. On ne s'aperçut pas qu'ils eussent aucune connaissance de la Divinité, ni qu'ils adorassent des idoles. Toute leur vie paraissait animale, c'est-à-dire uniquement bornée au soin de boire et de manger. Ils n'ont pas d'heure réglée pour le repas. La faim et la soif les déterminent lorsqu'ils trouvent de quoi se satisfaire; mais ils mangent peu chaque fois, et leurs plus grands repas ne suffisent point pour le cours d'une journée.

Leur civilité, ou la marque de leur respect, consiste à prendre, suivant qu'ils sont assis ou debout, ou la main, ou le pied de celui auquel ils veulent faire honneur, et à s'en frotter doucement le visage. Ils avaient, entre leurs petits meubles, quelques scies d'écaille, qu'ils aiguisaient en les frottant sur des pierres. Leur étonnement parut extrême à l'occasion d'un vaisseau marchand qu'on bâtissait à Guivam, de voir la multitude des instrumens de charpenterie qu'on y employait. Ils les regardaient successivement avec une vive admiration. Les métaux ne sont pas connus dans leur pays. Le missionnaire leur ayant donné à chacun un assez gros morceau de fer, ils marquèrent plus de joie que s'ils eussent reçu la même quantité d'or. Dans la crainte de perdre ce présent, ils le mettaient sous leur tête pendant la nuit. Ils n'avaient pas d'autres armes que des lances et des traits garnis d'ossemens humains; mais ils paraissaient d'un naturel pacifique. Leurs querelles se terminaient par quelques coups de poings qu'ils se donnaient sur la tête; et ces violences mêmes étaient d'autant plus rares, qu'à la moindre apparence de colère, leurs amis s'entremettaient pour apaiser le différent. Cependant, loin d'être stupides ou pesans, ils ont beaucoup de vivacité. Avec moins d'embonpoint que les habitans des îles Marianes, ils sont bien proportionnés et de la même taille que les Philippinois. Les hommes et les femmes laissent également croître leurs cheveux, qui leur tombent sur les épaules. Lorsqu'ils voulaient paraître avec un peu d'avantage, ils se peignaient le corps d'une couleur jaune dont ils connaissaient tous la préparation. Leur joie était continuelle de se trouver dans l'abondance de tout ce qui est nécessaire à la vie. Ils promettaient de revenir de leurs îles, et d'engager leurs compatriotes à les suivre.

Deux jésuites, nommés le P. Cortil et le P. Du Béron, entreprirent, en 1710, de porter l'Évangile aux îles Palaos, avec divers secours qu'ils avaient obtenus de la cour d'Espagne. Joseph Somera, dont on a publié une courte relation dans le onzième recueil des lettres édifiantes, nous apprend qu'étant descendus dans une de ces îles, tandis qu'après leur débarquement le vaisseau fut emporté au large par les courans et les vents, ils demeurèrent abandonnés à la merci des insulaires; mais Somera et les autres gens du vaisseau ne débarquèrent point. L'unique éclaircissement qu'ils rapportèrent, c'est qu'ayant pris hauteur à un quart de lieue de l'île, ils se trouvèrent par 5 degrés 16 minutes de latitude nord, et la variation, au lever du soleil, fut trouvée de 5 degrés nord-est. Ensuite s'étant approchés d'une autre île, à cinquante lieues de celle qu'ils avaient quittée, ils se trouvèrent par 7 degrés 14 minutes du nord, à une lieue au large de cette île.

L'année suivante, le P. Serano tenta la même entreprise, muni de brefs du pape et d'autres pièces. Il partit de Manille le 15 décembre avec un autre jésuite et l'élite de la jeunesse du pays. Le troisième jour de leur navigation, le vaisseau fut brisé par une violente tempête, et tous périrent, à la réserve de deux Indiens et d'un Espagnol, qui échappèrent du naufrage pour en porter la triste nouvelle à Manille. Ainsi tout ce qui regarde les îles Palaos est encore dans une véritable obscurité.

Si nous avions suivi la marche des Espagnols qui, partant de l'hémisphère occidental, passèrent par les Marianes avant de découvrir les Philippines, nous n'aurions fait mention de celles-ci qu'après avoir parlé des premières; mais nous suivons, comme on l'a vu, une route opposée.

Depuis plus de deux siècles que les Espagnols passent entre les Marianes, dans leurs voyages aux Philippines, ils ont trouvé qu'elles forment une chaîne qui s'étend du sud au nord, c'est-à-dire depuis l'endroit où elle commence vis-à-vis de la Nouvelle-Guinée, jusqu'au 36e. degré qui les approche du Japon. Elles sont renfermées par conséquent entre cet empire et la ligne équinoxiale, vers l'extrémité de la mer Pacifique, à près de quatre cents lieues à l'est des Philippines; et, dans cette position, elles occupent environ cent cinquante lieues de mer, depuis Guahan, qui en est la plus grande et la plus méridionale, jusqu'à Urac, qui est la plus proche du tropique.

Magellan, qui les découvrit le premier en 1521, les nomma _îles des Larrons_, dans le chagrin de s'être vu enlever par les insulaires quelques morceaux de fer et quelques instrumens de peu de valeur. Ensuite la multitude de petits bâtimens qui viennent à voiles déployées au-devant des navires de l'Europe leur fit donner le nom d'_îles de las Velas_, qu'elles ont perdu vers la fin du dernier siècle pour recevoir celui d'_îles Marianes_, en l'honneur de la reine d'Espagne, Marie-Anne d'Autriche, femme de Philippe IV.

Michel Lopez Legaspi en prit possession pour cette couronne en 1565; mais, n'y trouvant pas toutes les commodités qu'il désirait, il n'y fit pas un long séjour. Après avoir traité fort humainement les insulaires, il alla faire la conquête des Philippines, où les Espagnols tournèrent assez long-temps tous leurs soins. Les îles Marianes furent oubliées, jusqu'à ce que le zèle des missionnaires en réveillât l'idée. Le P. de Sanvitores, célèbre jésuite, excita la reine, veuve de Philippe IV et mère de Charles II, à faire répandre les lumières de l'Évangile dans ces régions sauvages. Cette princesse, qui gouvernait alors l'Espagne en qualité de régente, envoya des ordres au gouverneur de Manille. Les Espagnols se rendirent facilement maîtres de l'île de Guahan; ils y introduisirent les missionnaires, et par degrés ils subjuguèrent toutes les autres.

L'île de Guahan étant la principale, ils y bâtirent un bon château, dans lequel ils n'ont pas cessé d'entretenir une garnison d'environ cent hommes. Les jésuites y ont bâti deux colléges pour l'instruction des jeunes Indiens de l'un et de l'autre sexe; et la cour d'Espagne donne chaque année trois mille piastres à ce religieux établissement. Un vaisseau de Manille, envoyé aussi tous les ans, y apporte de l'étoffe et d'autres provisions. Carreri se trompe lorsqu'il ne donne qu'environ dix lieues de tour à l'île de Guahan: elle en a quarante; elle est agréable et fertile. En général, quoique les îles Marianes soient sous la zone torride, le ciel y est fort serein; on y respire un air pur, et la chaleur n'y est jamais excessive; les montagnes, chargées d'arbres presque toujours verts, et coupées par un grand nombre de ruisseaux qui se répandent dans les vallées et dans les plaines, rendent le pays fort agréable.