Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)
Part 21
Le _xolin_ est un oiseau de la grosseur d'une grive, de couleur noire et cendrée, qui n'a sur la tête, au lieu de plumes, qu'une espèce de couronne ou de crête de chair. Le _palomatorcas_ est à peu près de la même grosseur; son plumage est varié de gris, de vert, de rouge et de blanc, avec une tache fort rouge au milieu de l'estomac; mais sa principale distinction consiste dans son bec et ses pates, qui sont aussi du plus beau rouge. La _salangane_ est commune dans les îles de Calamianes, de Solou, et dans quelques autres; sa grosseur est celle d'une hirondelle. Elle bâtit son nid sur les rochers qui touchent au bord de la mer, et l'attache au rocher même, à peu près comme l'hirondelle attache le sien aux murailles. L'_herrero_ est un oiseau vert de la grosseur d'une poule, auquel la nature a donné un bec si dur, qu'il perce les troncs des plus grands arbres pour y faire son nid. Son nom, qui signifie forgeron, lui vient des Espagnols, pour exprimer le bruit de son travail, qui se fait entendre d'assez loin. On lui attribue la propriété de connaître une herbe qui rompt le fer. Un autre oiseau, nommé _colocolo_, a celle de nager sous l'eau avec autant de vitesse qu'il vole dans l'air. Ses plumes sont si serrées, qu'elles deviennent sèches aussitôt qu'il les a secouées hors de l'eau. Il est de couleur noire et plus petit que l'aigle; mais son bec, qui n'a pas moins de deux palmes, est si dur et si fort, qu'il prend et qu'il enlève toutes sortes de poissons.
On trouve quantité de paons dans les îles de Calamianes. Au lieu de faisans et de perdrix, les montagnes y fournissent d'excellens coqs sauvages. Les cailles sont de la moitié plus petites que les nôtres; elles, ont le bec et les pieds rouges. Toutes les îles sont remplies d'une sorte d'oiseaux verts qui se nomment _volanos_, de plusieurs espèces de perroquets, et de cacatoës blancs, dont la tête est ornée d'une touffe de plumes. Les Espagnols avaient porté aux Philippines des dindons qui n'y ont pas multiplié. Ils y suppléent par une poule singulière, qui se nomme _camboge_, parce qu'elle vient de cette région, et qui a les pieds si court, que ses ailes touchent la terre. Les coqs, au contraire, ont de longues jambes, et ne le cèdent en rien aux coqs d'Inde. On estime une autre sorte de poules qui ont la chair et les os noirs, mais d'excellent goût. Les grosses chauves-souris dont on a déjà parlé sont fort utiles à Mindanao, par la quantité de salpêtre qu'on y tire de leurs excrémens.
À l'égard des poissons, Pline n'en a nommé presque aucun qui ne se trouve dans ces mers: mais elles en ont d'extraordinaires, tels que le dougon, que les Espagnols ont nommé _pescemuger_. Il ressemble au lamantin: il a le sexe et les mamelles d'une femme; sa chair a le goût de celle du porc. Les poissons qu'on nomme _épées_ ne sont différens des nôtres que par la longueur extraordinaire de leur corne, qui les rend fort dangereux pour les petites barques. Les crocodiles seraient les plus redoutables ennemis des insulaires par leur abondance et leur voracité, si la Providence n'y avait mis comme un double frein qui arrête leur multiplication et leurs ravages. Les femelles sont si fécondes, qu'elles font jusqu'à cinquante petits; mais, lorsqu'ils doivent éclore de leurs oeufs, qu'elles font à terre, elles se mettent dans l'endroit par lequel ils doivent passer, et, les avalant l'un après l'autre, elles ne laissent échapper que ceux à qui le hasard fait prendre un autre chemin. On n'a jamais ouvert un de ces monstres dans le ventre duquel on n'ait trouvé des os et des crânes d'hommes. Les Espagnols, comme les Indiens, mangent les petits crocodiles. On trouve quelquefois sous leurs mâchoires de petites vessies pleines d'un excellent musc. Les lacs des îles ont une autre espèce de lézards monstrueux, que les Indiens nomment _bouhayas_, et qui ne paraissent point différens de ceux que les Portugais ont nommés _caïmans_. Ils n'ont pas de langue, ce qui leur ôte non-seulement le pouvoir de faire du bruit, mais encore celui d'avaler dans l'eau: aussi ne dévorent-ils leur proie que sur le rivage. Ils seraient les plus redoutables de tous les monstres, s'ils n'avaient une extrême difficulté à se tourner. On croit, à tort, qu'ils ont quatre yeux, deux en haut et deux en bas, avec lesquels on prétend qu'ils aperçoivent dans l'eau toutes les espèces de poissons qui leur servent de proie, quoiqu'à terre ils aient la vue fort courte. On ajoute que le mâle ne peut sortir de l'eau qu'à moitié, et que les femelles vont chercher seules de quoi vivre dans les campagnes voisines de leurs retraites. Carreri semble confirmer cette opinion lorsqu'il assure que les chasseurs ne tuent jamais que des femelles. Il donne pour préservatif éprouvé contre les surprises des bouhayas ou des caïmans le bonga ou nang kauvagan, fruit qui vient, dit-il, d'une sorte de canne, et dont l'odeur apparemment éloigne ces terribles animaux. Mais il affaiblit un peu la confiance qu'il demande pour ce fruit, en assurant qu'il a la même vertu contre les sortiléges.
Les mers de Mindanao et de Solou sont remplies de grandes baleines et de grands phoques. Il se trouve de si grandes huîtres dans ces îles, qu'on se sert de leurs écailles pour abreuver les buffles. Les Chinois en font de très-beaux ouvrages. On y distingue deux sortes de tortues: l'une dont la chair se mange et dont l'écaillé est négligée; l'autre, au contraire, dont on recherche beaucoup l'écaillé, et dont on ne mange point la chair. Les raies y sont d'une grandeur extraordinaire. Leur peau, qui est fort épaisse, se vend aux Japonais pour en faire des fourreaux de cimeterre.
Passons aux fruits qui ne sont connus ou qui n'ont de propriétés remarquables que dans les îles Philippines. On en distingue deux, également estimés des Espagnols et des Indiens: ils croissent naturellement dans les bois. On a déjà vanté le premier, qui se homme _santor_, et dont on fait d'excellentes confitures dans un pays où le quintal de sucre ne vaut pas un écu. Carreri en donne une exacte description. Il a la figure et même la couleur d'une pêche; mais il est un peu plus plat; son écorce est douce: en l'ouvrant on y trouve cinq pepins aigres et blancs. Il se confit également au sucre et au vinaigre; et, pour troisième propriété, il donne un fort bon goût au potage. L'arbre ressemblerait parfaitement au noyer, s'il n'avait les feuilles plus larges. Elles ont une vertu médicinale, et le bois est excellent pour la sculpture.
L'autre fruit, qui se nomme _mabol_, est un peu plus gros que le premier, mais cotonneux et de la couleur de l'orange. L'arbre est de la hauteur d'un poirier, chargé de branches et de feuilles qui ressemblent à celles du laurier. Le bois, coupé dans sa saison, approche de la beauté de l'ébène.
On n'a pu faire croître aucun fruit de l'Europe à Manille et dans les autres îles. Les figuiers même, les grenadiers et le raisin muscat qu'on y transporte n'y parviennent jamais à maturité.
Carreri s'étend beaucoup sur une autre espèce d'arbres, qui font le principal revenu des insulaires, et qui leur procurent, dit-il, autant de plaisir que d'utilité. On en distingue jusqu'à quarante espèces, qu'il range toutes sous le nom de palmiers, et dont les principales fournissent les îles de pain. Celle que les Tagales nomment, _yoro_, et les Montagnards _laudau_, porte le nom de _sagou_ aux Moluques.
Une autre espèce qui donne du vin et du vinaigre se nomme _sasa_ et _nipa_. Elle n'est, point assez grande pour mériter le nom d'arbre. Son fruit ressemblerait aux dattes; mais il n'arrive point à sa maturité, parce que les insulaires coupent la branche aussitôt qu'ils voient paraître la fleur. Il en sort une liqueur qu'ils reçoivent dans des vaisseaux, et dont ils tirent Quelquefois dix pintes dans une seule nuit. L'écorce du _calinga_, qui est une sorte de cannelle, sert à la préparer et l'empêche de s'aigrir. On emploie les feuilles du même palmier à couvrir les maisons, et, cousues avec du fil très-fin, elles durent environ six ans. On en tire aussi du vin de coco et de l'huile qui est fort bonne dans sa fraîcheur. De la première écorce des cocotiers on fait des cordages et du calfat pour les navires. L'écorce intérieure sert à faire des vases et d'autres ustensiles.
Carreri met au nombre des palmiers jusqu'à l'arbre qui produit l'arec, petite noix de la grosseur d'un gland, qui entre avec la chaux dans la composition du bétel. Cet arbre se nomme _bonga_: ses feuilles sont aussi larges que celles du bourias; le tronc est haut, mince, droit et tout couvert de noeuds. Enfin une quatrième espèce, dont les insulaires tirent beaucoup d'avantages, est celle qu'ils nomment l'_yonota_. Elle leur fournit une sorte de laine qu'on appelle _baios_, dont on fait des matelas et des oreillers; du chanvre noir nommé _jonor_ ou _gamouto_, pour les câbles de navire, et de petits cocos moins bons, à la vérité, que les grands. Ses fils sont de la longueur et de la grosseur du chanvre. Ils sont noirs comme les crins du cheval, et l'on assure qu'ils durent long-temps dans l'eau. La laine et le chanvre s'enlèvent d'autour du tronc. On tire aussi des branches un vin doux, et leurs bouts se mangent tendres. Il n'y a point de palmiers dont les feuilles ne puissent servir à couvrir les maisons ou à faire des chapeaux, des nattes, des voiles pour les navires, et d'autres ouvrages utiles. Ainsi ce n'était pas sans raison que Pline écrivait, il y a seize cents ans, que les pauvres y trouvent de quoi manger, boire, se vêtir et se loger. Nous avons eu déjà plusieurs fois occasion de relever les avantagés de cet arbre, l'un des trésors de la zone torride.
L'arbre qui porte la casse est en si grande abondance aux Philippines, que pendant les mois de mai et de juin les insulaires en engraissent leurs pourceaux. Les tamariniers, ou plutôt les sampales, dont le fruit se nomme tamarin, n'y sont pas moins communs; le bois sert à divers ouvrages comme l'ébène. On voit sur les montagnes diverses sortes de grands arbres qui servent également à la construction des vaisseaux et des maisons, et dont le feuillage est toujours vert. Tels sont l'ébène noir, le balayon rouge, l'asana ou le naga, dont on fait des vases qui donnent à l'eau une couleur bleue et qui la rendent plus saine; le calinga, qui jette une odeur fort douce, et dont l'écorce est aromatique; le tiga, dont le bois est si dur, qu'il ne peut être scié qu'avec la scie à l'eau, comme le marbre, ce qui le fait nommer aussi _l'arbre de fer_. La difficulté de pénétrer dans ces épaisses forêts ne permet pas aux insulaires mêmes de connaître toutes les richesses qu'ils tiennent de la nature. Ils ont sur quelques montagnes de Manille quantité de muscadiers sauvages dont ils ne recueillent rien. On a déjà fait observer que Mindanao produit de très-grands arbres dont l'écorce est une espèce de cannelle.
Mais ce qui doit passer pour un phénomène des plus extraordinaires, c'est que dans ces îles les feuilles de certains arbres n'arrivent, dit-on, à leur maturité que pour se transformer en animaux vivans, qui se détachent des branches et qui volent en l'air sans perdre la couleur de feuilles; leur corps se forme des fibres les plus dures; la tête est à l'endroit par où la feuille tenait à l'arbre, et la queue à l'autre extrémité; les fibres des côtés forment les pieds, et le reste se change en ailes. Il est évident que cette observation n'a d'autre fondement que la crédulité des voyageurs.
On a porté de la Nouvelle-Espagne aux Philippines la plante du cacao. Quoiqu'il n'y soit pas aussi bon, il s'y est assez multiplié pour dispenser les habitans d'en faire venir de l'Amérique. L'arbre qu'on appelle _aimir_ est moins remarquable par ses fruits, qui pendent en grappes et qui sont d'un fort bon goût, que par la propriété qu'il a de se remplir d'une eau très-claire, que les chasseurs et les sauvages tirent en perçant le tronc. L'espèce de roseau qu'on nomme bambou, et que les Espagnols appellent _vexuco_, croît au milieu de tous ces arbres, les embrasse comme le lierre, et monte jusqu'à la cime des plus grands. Il est couvert d'épines, qu'on ôte pour le polir. Lorsqu'on le coupe, il en sort autant d'eau claire qu'un homme en a besoin pour se désaltérer; de sorte que, les montagnes en étant remplies, on ne court jamais risque d'y manquer d'eau. L'utilité de ces cannes est connue par toutes les relations.
On ne parle point des bananes, des cannes à sucre, des ananas, que les Espagnols appellent _potias_; du gingembre, de l'indigo, ni d'un grand nombre de plantes et de racines qui sont communes à la plupart des régions de l'orient; mais c'est aux Philippines qu'il faut chercher les camotes, espèce de grosses raves qui flattent l'odorat comme le goût; les glabis, dont les insulaires font une sorte de pain, et que les Espagnols mangent cuits, comme des navets; l'ubis, qui est aussi gros qu'une courge, et dont la plante ressemble au lierre; les xicamas, qui se mangent confits ou crus, au poivre et au vinaigre; des carottes sauvages, qui ont le goût des poires; et le taylan, qui a celui des patates. Toutes ces racines croissent en si grande abondance, que la plupart des sauvages ne pensent point à se procurer d'autre aliment.
Ils n'apportent pas plus de soin à la culture des fleurs, parce que la nature en fait tous les frais, et que leurs champs en sont toujours parsemés. On donne le premier rang au zampaga, qui ressemble au mogorin des Portugais. C'est une petite fleur de couleur blanche à trois rangs de feuilles, dont l'odeur est beaucoup plus agréable que celle de notre jasmin. On en distingue deux autres: le solafi et le locoloco, qui ont l'odeur du girofle. La fleur qui porte les noms de _balanoy torongil_ et _damoro_ donne une petite semence de l'odeur du baume, qui est très-bonne pour l'estomac, et que les personnes délicates mêlent avec le bétel. Le daso jette une odeur aromatique jusque dans sa racine. Le cablin, qui est plein d'odeur lorsqu'il est cueilli, en rend encore plus lorsqu'il est sec. La sarafa, nommée par les Espagnols _oja de Saint-Juan_, est une très-belle fleur, dont les feuilles sont fort larges et mêlées de vert et de blanc. Outre le gingembre commun dont les campagnes sont remplies, on y en trouve une espèce plus chaude et plus forte, qui se nomme _langeovas_.
On assure qu'il n'y a point d'îles au monde qui produisent plus d'herbes médicinales. Celles qui se trouvent en Europe ont aux Philippines les mêmes vertus dans un degré fort supérieur; mais on vante encore plus celles qui sont propres au terrain et au climat. Le pollo, herbe fort commune et semblable au pourpier, guérit en très-peu de temps toutes sortes de blessures. Le pansipane en est une plus haute, qui porte une fleur blanche comme celle de la fève; appliquée sur les plaies après avoir été pilée, elle en chasse toute la corruption. La golondrine a la vertu de guérir presque sur-le-champ la dysenterie. Quantité d'autres herbes guérissent les blessures, si l'on en boit la décoction. Une autre sert, comme l'opium, à faire perdre la raison dans un combat, pour ne plus craindre les armes de l'ennemi; et l'on assure que ceux qui en ont pris ne rendent point de sang par leurs blessures. Carreri donne pour garant de cette vertu un gouverneur portugais et plusieurs missionnaires. Il vante l'admirable qualité de deux autres herbes; l'une qui, étant appliquée sur les reins, empêche de sentir aucune lassitude; l'autre qui, gardée dans la bouche, soutient les forces, et rend un homme capable de marcher deux jours sans manger.
Les mêmes qualités de l'air, qui favorisent la multiplication des animaux venimeux dans les îles, y font croître quantité d'herbes, de fleurs et de racines de la même qualité. Quelques-unes portent un venin si subtil, que non-seulement elles font mourir ceux qui ont le malheur d'y toucher, mais qu'elles infectent l'air aux environs, jusqu'à répandre une contagion mortelle lorsqu'elles sont en fleur. D'un autre côté, on trouve dans les mêmes lieux d'excellens contre-poisons. Le _camandag_[16] est un arbre si vénéneux, que ses feuilles mêmes sont mortelles: la liqueur qui distille de son tronc sert aux insulaires pour empoisonner la pointe de leurs flèches. L'ombre seule de l'arbre fait périr l'herbe aux environs; s'il est transplanté, il détruit tous les arbres voisins, à l'exception d'un arbrisseau qui est son contre-poison, et qui l'accompagne toujours. Ceux qui voyagent dans les lieux déserts portent dans la bouche un petit morceau de bois ou une feuille de cet arbrisseau pour se garantir de la pernicieuse vertu du camandag.
[Note 16: Cet arbre ressemble beaucoup, par ses qualités vénéneuses, au mancelinier des Antilles.]
Le maca-bubay, dont le nom signifie ce qui donne la vie, est une espèce de lierre de la grosseur du doigt, qui croît autour d'un arbre; il produit quelques filets dont les insulaires font des bracelets, pour les porter comme un antidote contre toutes sortes de poisons. La racine du bubay, prise du côté qui regarde l'orient, et pilée pour être appliquée sur les plaies, guérit plus souverainement qu'aucun baume. L'arbre de ce nom croît parmi les bâtimens, et les pénètre de ses racines, jusqu'à renverser de grands édifices; il vient aussi dans les montagnes, où il est fort honoré des Indiens.
La différence des nations que le hasard ou leur propre choix a rassemblées aux Philippines entraîne aussi celle des langues. On en compte six dans la seule île de Manille: celles des Tagales, des Pampangas, des Bisayas, des Cagayans, des Iloccos et des Pangasinans. Celles des Tagales et des Bisayas sont les plus usitées. On n'entend point la langue des noirs, des zambales et des autres nations sauvages. Carreri ne fait pas difficulté d'assurer que les anciens habitans ont reçu leur langage et leur caractère des Malais de la terre ferme, auxquels il prétend qu'ils ressemblent aussi par la stupidité. Dans leur écriture ils ne se servent que de trois voyelles, quoiqu'ils en prononcent différemment cinq: ils ont treize consonnes. Leur méthode est d'écrire de bas en haut, en mettant la première ligne à gauche, et continuant vers la droite, contre l'usage des Chinois et des Japonais, qui écrivent de haut en bas et de droite à gauche. Avant que les Espagnols leur eussent communiqué l'usage du papier, ils écrivaient sur la partie polie de la canne, ou sur les feuilles de palmier avec la pointe d'un couteau. Aujourd'hui les Indiens maures des Philippines ont oublié leur ancienne écriture, et se servent de l'espagnole.
La première loi parmi eux est de respecter et d'honorer les auteurs de leur naissance. Toutes les causes sont jugées par le chef du barangué, assisté d'un conseil des anciens. Dans les causes civiles, on appelle les parties, on s'efforce de les accommoder; et si ce prélude est sans succès, on les fait jurer de s'en tenir à la sentence des juges, après quoi les témoins sont examinés. Si les preuves sont égales, on partage la prétention. Si l'un des deux prétendans se plaint, le juge devient sa partie; et, s'attribuant la moitié de l'objet contesté, il distribue le reste entre les témoins. Dans les causes criminelles, on ne prononce point de sentence juridique. Si le coupable manque d'argent pour satisfaire la partie offensée, le chef et les principaux du barangué lui ôtent la vie à coups de lance. Quand le mort est lui-même un des principaux, toute sa parenté fait la guerre à celle du meurtrier, jusqu'au jour où quelque médiateur propose une certaine quantité d'or, dont la moitié se donne aux pauvres, et l'autre à la femme, aux enfans ou aux parens du mort.
À l'égard du vol, si le coupable n'est pas connu, on oblige toutes les personnes suspectes de mettre quelque chose sous un drap, dans l'espérance que la crainte portera le voleur à profiter d'une si belle occasion pour restituer sans honte. Mais si rien ne se retrouve par cette voie, les accusés ont deux manières de se purger: ils se rangent sur le bord de quelque profonde rivière, une pique à la main, et chacun est obligé de s'y jeter: celui qui sort le premier est déclaré coupable; d'où il arrive que plusieurs se noient, dans la crainte du châtiment. La seconde épreuve consiste à prendre une pierre au fond d'un bassin d'eau bouillante. Celui qui refuse de l'entreprendre paie l'équivalent du vol.
On punit l'adultère par la bourse. Après le paiement, qui est réglé par la sentence des anciens, l'honneur est rendu à l'offensé, mais avec l'obligation de reprendre sa femme. Les châtimens sont rigoureux pour l'inceste. Toutes ces nations sont livrées au plaisir des sens. Il s'y trouve peu de femmes qui regardent la continence comme une vertu. Dans les mariages, l'homme promet la dot, avec des clauses pénales pour les cas de répudiation, qui ne passe pas pour un déshonneur lorsqu'on s'assujettit aux conditions réglées. Les frais de la noce sont excessifs. On fait payer au mari l'entrée de la maison, ce qui se nomme le _passava_, ensuite la liberté de parler à sa femme, qu'on appelle _patignog_; puis celle de boire et de manger avec elle, qui porte le nom de _passalog_; enfin, pour consommer le mariage, il paie aux parens le _ghina-puang_, qui est proportionné à leur condition.
On ne connaît point d'exemple d'une coutume aussi barbare que celle qui s'était établie aux Philippines d'avoir des officiers publics et payés fort chèrement pour ôter la virginité aux filles, parce qu'elle était regardée comme un obstacle aux plaisirs du mari. À la vérité, il ne reste aucune marque de cette infâme pratique depuis la domination des Espagnols. Cependant le voyageur à qui l'on doit ce récit ajoute, sur le témoignage des missionnaires, qu'aujourd'hui même un Bisayas s'afflige de trouver sa femme à l'épreuve du soupçon, parce qu'il en conclut que, n'ayant été désirée de personne, elle doit avoir quelque mauvaise qualité qui l'empêchera d'être heureux avec elle.
La noblesse, parmi tous ces peuples, n'était point une distinction héréditaire; elle s'acquérait par l'industrie ou par la force, c'est-à-dire, en excellant dans quelque profession. Ceux du plus bas ordre n'avaient d'autre exercice que l'agriculture, la pêche ou la chasse. Depuis qu'ils sont soumis aux Espagnols, ils ont contracté la paresse de leurs maîtres, quoiqu'ils soient capables de travailler avec beaucoup d'adresse. Ils excellent à faire de petites chaînes et des chapelets d'or d'une invention fort délicate. Dans les Calamianes et quelques autres îles, ils font des boîtes, des caisses et des étuis de diverses couleurs, avec leurs belles cannes, qui ont jusqu'à cinquante palmes de longueur. Les femmes font des dentelles qui approchent de celles de Flandre, et la broderie en soie cause de l'admiration aux Européens.