Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)

Part 20

Chapter 203,773 wordsPublic domain

Les insulaires sont divisés en quatre nations principales, les Mindanaos, les Caragos, les Loutaos, et les Soubanos. On vante les Caragos pour leur bravoure. Les Mindanaos sont renommés pour leur perfidie. Les Loutaos, nation établie depuis peu dans les trois îles de Mindanao, de Solou et de Basilan, vivent dans des maisons bâties sur des pieux au bord des rivières, et leur nom signifie nageur. Ces peuples aiment si peu la terre, que, ne s'embarrassant jamais du soin de semer, ils ne vivent que de leur pêche. Cependant ils entendent fort bien le commerce; et la liaison qu'ils entretiennent avec les habitans de Bornéo les engage à porter le turban comme eux. Les Soubanos, dont le nom signifie habitant des rivières, sont regardés des autres avec mépris. Ils passent pour les vassaux de Loutaos. Leur usage est de bâtir leurs maisons sur des pieux si hauts, qu'on n'atteindrait pas avec une pique à cette espèce de nid. Ils s'y retirent la nuit à l'aide d'une perche qui leur sert d'échelle. Les Dapitans, qui font aussi comme une nation séparée, surpassent toutes les autres par le courage et la prudence. Ils ont puissamment assisté les Espagnols dans la conquête des îles voisines.

L'intérieur du pays est habité par des montagnards qui ne descendent jamais sur les côtes. On y trouve aussi quelques noirs. Tous ces insulaires sont idolâtres ou mahométans; plusieurs n'ont aucune religion. Leurs maisons de bois sont couvertes de joncs. La terre leur sert de siéges, les feuilles d'arbre de plats, les cannes de vases, et les cocos de tasses.

Les usages des nations qui habitent les montagnes sont beaucoup plus barbares que ceux des mahométans. Un père qui rachète son fils de l'esclavage en fait son propre esclave; et les enfans exercent la même rigueur à l'égard de leur père. Le moindre bienfait donne droit parmi eux sur la liberté d'autrui; et pour le crime d'un seul ils réduisent toute une famille à l'esclavage. Ils ne connaissent point l'humanité pour les étrangers. Ils ont le vol en horreur; mais l'adultère leur paraît une faute légère qui s'expie par quelque amende. Ils punissent l'inceste au premier degré, en mettant le coupable dans un sac et le jetant au fond des flots. Jamais une nation ne s'arme contre une autre; mais les particuliers qui ont à venger quelque injure s'efforcent par toutes sortes de voies d'ôter la vie à ceux dont ils se croient offensés, sans autres lois dans leurs querelles que le pouvoir ou la force des adversaires. Le plus faible a recours aux présens pour arrêter les poursuites. Celui qui se propose de commettre un meurtre commence par amasser une somme d'argent pour se mettre à couvert de la vengeance, s'il redoute les parens de l'ennemi dont il veut se défaire. Après cette expédition, il est mis au rang des braves, avec le droit de porter un turban rouge. Cette cruelle distinction, qui est établie parmi les Soubanos, a plus d'éclat encore dans la nation des Caragos, où, pour obtenir l'honneur de porter la marque des braves, c'est-à-dire le baxacho, turban de diverses couleurs, il faut avoir tué sept hommes.

Les deux rois maures de Mindanao administrent la justice par le moyen d'un gouverneur, qui porte le nom de _zarabandal_ ou _sabandar_: cette charge est la première dignité dans les deux cours. On y distingue les degrés de noblesse. _Touam_ est le titre des grands; _orancaie_ est celui des personnes riches qui sont seigneurs d'un certain nombre de vassaux. Les princes du sang royal se nomment _cacites_. En général, les simples sujets ont beaucoup à souffrir de l'oppression des grands, parce que l'autorité souveraine est trop faible pour réprimer cette tyrannie.

On vante la magnificence et la piété des mahométans de l'île aux funérailles des morts. Leur pauvreté ne les empêche pas d'employer tout ce qu'ils possèdent pour vêtir d'habits neufs le parent ou l'ami qu'ils ont perdu, et pour le couvrir des plus riches toiles. Ils plantent autour du sépulcre des arbres et des fleurs. Ils brûlent des parfums; et s'il est question d'un prince, ils enferment son tombeau dans un beau pavillon, avec quatre étendards blancs aux côtés. Anciennement ils tuaient un grand nombre d'esclaves pour servir de cortége au mort; mais leur usage le plus singulier est celui qui les oblige à faire leur cercueil pendant leur vie, et à le tenir en vue dans leurs maisons, pour ne jamais oublier que la condition humaine les destine à la mort.

Ceux qui les croient venus originairement de Bornéo en apportent pour preuve un autre usage qui leur est commun avec les habitans de cette île: c'est celui de la sarbacane. Ils lancent, par la seule force du souffle, de petites flèches empoisonnées, qui causent infailliblement la mort, si le remède n'est pas appliqué sur-le-champ: l'expérience a fait reconnaître que l'excrément humain est le plus sûr.

À trente lieues de l'île vers le sud-est, on rencontre celle de Solou, qui est gouvernée par un roi particulier, et que la multitude des navires maures, qui ne cessent pas d'y aborder, fait nommer justement la foire de toutes les îles voisines. C'est la seule des Philippines qui offre des éléphans. Les insulaires n'ayant pas l'usage d'apprivoiser ces animaux comme dans la plus grande partie des Indes, ils s'y sont extrêmement multipliés. On y trouve des chèvres dont la peau n'est pas moins mouchetée que celle des tigres. La salaugane, espèce d'hirondelle si renommée aux Indes par l'usage qu'on fait de ses nids pour la bonne chère, est le plus curieux des oiseaux de Solou. Entre les fruits on compte beaucoup de poivre, que les habitans recueillent vert; des durions en abondance, et l'espèce de pomme que les Espagnols ont nommée _le fruit du roi_, parce qu'elle ne se trouve que dans son jardin. Sa grosseur est celle d'une pomme commune, et sa couleur un assez beau pourpre. Ses pepins blancs, de la grosseur d'une gousse d'ail, sont couvert d'une écorce aussi épaisse que la semelle d'un soulier, et le goût en est très-agréable. On vante dans cette île une herbe nommée _ubosbamban_, dont la vertu est d'exciter l'appétit. Les perles qui se pèchent sur les côtes sont distinguées par leur beauté. C'est une méthode singulière des plongeurs de Solou, avant de s'enfoncer dans l'eau, de se frotter les yeux avec le sang d'un coq blanc. La mer jette beaucoup d'ambre gris sur le rivage, principalement depuis mai jusqu'en septembre, temps pendant lequel on n'y connaît pas les vents du sud et du sud-ouest.

Les Espagnols possèdent le fort d'Illigan dans la province de Dapitan, qu'ils continuent de faire garder avec soin, quoique les habitans de cette province ne se soient jamais relâchés de la fidélité qu'ils ont promise à l'Espagne. On sait qu'une crainte puérile avait eu beaucoup de part à leur soumission. En voyant les Espagnols l'épée au côté manger du biscuit et fumer du tabac, ils les avaient pris pour des monstres redoutables qui avaient une queue, qui mangeaient des pierres et qui vomissaient de la fumée. Les Espagnols ont des relations à Solou, mais point d'établissement.

L'administration ecclésiastique est entre les mains de l'archevêque de Manille, qui est nommé par le roi. Outre l'archevêque et ses trois suffragans, qui sont les évêques de Zébu, de Camarines et de Cagayan, il y a toujours à Manille un évêque titulaire où un coadjuteur, que les Espagnols nomment évêque à l'anneau; Il prend le gouvernement de la première église vacante, afin que tous les devoirs soient remplis sans interruption. On n'a pu trouver de meilleur expédient pour conserver au roi le droit de nomination, et pour assurer le repos des fidèles, qui seraient six ans sans pasteur, s'il fallait attendre celui qui leur vient de Madrid. Le commissaire de l'inquisition est nommé par le tribunal du Mexique.

L'administration civile et militaire a pour chef un gouverneur qui joint à ce titre celui de capitaine général. Son office dure huit ans. Il est président du tribunal suprême, qui est composé de quatre auditeurs ou juges, et d'un procureur fiscal.

Les voyageurs observent que, si les îles Philippines étaient moins éloignées de l'Espagne, il n'y aurait pas un seigneur dans cette cour qui ne briguât un gouvernement où le gain est immense, la justice fort étendue, l'autorité sans bornes, les commodités en abondance, les prérogatives plus flatteuses, et les honneurs plus distingués que dans la vice-royauté des Indes. Outre le gouvernement civil et l'administration de la justice avec le conseil, le gouverneur donne tous les emplois militaires, nomme vingt-deux alcades qui gouvernent autant de provinces, dispose du gouvernement des îles Marianes, lorsqu'il vaque par la mort, jusqu'à ce que le gouvernement y ait pourvu. Il disposait aussi de ceux de Formose et de Ternate, tandis que ces îles appartenaient à l'Espagne. Il distribue des seigneuries sur les villages indiens aux soldats espagnols qu'il juge dignes de cette récompense. Ces fiefs se donnent ordinairement pour deux vies, c'est-à-dire avec droit de succession pour la femme et les enfans; après quoi la terre revient au domaine royal. Les seigneurs reçoivent la plupart des droits qui seraient payés au roi, surtout le tribut de dix piastres pour chaque marié, et de cinq pour les autres; mais ils sont obligés aussi de fournir pour l'entretien de la milice deux piastres de chaque tribut, et quatre cavans[15] de riz à chaque soldat de leur district. Outre les dix piastres, le roi tire dans les terres de son domaine deux cavans de riz par tête.

[Note 15: Le cavan pèse cinquante livres d'Espagne.]

Le gouverneur des Philippines nomme à tous les canonicats vacans de l'église archi-épiscopale, et n'est obligé qu'à le faire savoir au roi, qui confirme sa nomination. Pour remplir les paroisses séculières et les bénéfices royaux, l'archevêque nomme trois sujets, entre lesquels le gouverneur en choisit un. Les paroisses des réguliers sont pourvues par le supérieur provincial de l'ordre, dont le choix n'a pas besoin de confirmation; mais un religieux n'a droit d'entendre que les confessions des Indiens sans la permission des évêques. Enfin le gouverneur nomme le général du galion qui va tous les ans à la Nouvelle-Espagne; emploi qui rapporte plus de cinquante mille écus. Il nomme les commandans des places de guerre, et plus de capitaines et d'officiers qu'il n'y en a dans toute l'Espagne, parce qu'il a le pouvoir de distribuer aux Indiens des commissions de colonels, de majors et de capitaines, pour les attacher à la nation espagnole par des distinctions qui les exemptent de la moitié du tribut.

Mais cette grandeur et cette étendue d'autorité ont leur contre-poids dans la recherche que les habitans des Philippines font de la conduite d'un gouverneur après son administration. Le droit de plainte est accordé à tout le monde, et se publie dans chaque province. Ce droit dure soixante jours, pendant lesquels l'oreille du juge est ouverte. C'est ordinairement le gouverneur qui succède. Il apporte une commission expresse du roi et du conseil des Indes. Cependant la cour se réserve le jugement d'un certain nombre de chefs que le juge envoie en Espagne après avoir reçu les informations: mais il prononce sur les cas qui ne sont pas réservés. Les auditeurs qui sont chargés de l'administration après la mort d'un gouverneur, ou qui passent à quelque poste dans un autre pays, sont soumis à la même recherche, avec cette différence qu'ils peuvent partir en laissant un procureur qui répond pour eux. On assure que depuis la conquête on ne compte que deux gouverneurs qui soient revenus de l'Espagne, et que les autres sont morts, ou de chagrin, ou de la fatigue du voyage. La recherche des crimes vaut toujours cent mille écus à celui qui succède; et le prédécesseur est obligé de tenir cette somme prête pour se délivrer des embarras dont il est menacé.

La chaleur et l'humidité sont les deux qualités générales de toutes ces îles. L'humidité vient du grand nombre de rivières, de lacs, d'étangs et de pluies abondantes qui tombent pendant la plus grande partie de l'année. On observe, comme une propriété particulière aux Philippines, que les orages y commencent par la pluie et les éclairs, et que le tonnerre ne s'y fait entendre qu'après la pluie. Pendant les mois de juin, de juillet, d'août et une partie de septembre, on y voit régner les vents du sud et de l'ouest. Ils amènent de si grandes pluies, et des tempêtes si violentes, que, toutes les campagnes se trouvant inondées, on n'a point d'autre ressource que de petites barques pour la communication. Depuis octobre jusqu'au milieu de décembre, c'est le vent du nord qui règne, pour faire place ensuite, jusqu'au mois de mai, à ceux d'est et d'est-sud-est. Ainsi les mers des Philippines ont deux moussons comme les autres mers des Indes: l'une sèche et belle, que les Espagnols nomment _la brise_; l'autre humide et orageuse, qu'ils appellent _vandaral_.

On remarque encore que, dans ce climat; les Européens ne sont pas sujets à la vermine, quelque sales que soient leurs habits et leurs chemises, tandis que les Indiens en sont couverts. La neige n'y est pas plus connue que la glace; aussi n'y boit-on jamais de liqueur froide, à moins que, sans aucun égard pour sa santé, on ne se serve de salpêtre pour rafraîchir l'eau. L'avantage d'un continuel équinoxe fait qu'on ne change jamais l'heure des repas ni celle des affaires; on ne prend point d'habits différens, et l'on n'en porte de drap que pour se garantir de la pluie. Ce mélange de chaleur et d'humidité ne rend pas l'air fort sain. Il retarde la digestion; il incommode les jeunes Européens plus que les vieillards; mais aussi les alimens y sont légers. Le pain ordinaire, n'étant que de riz, a moins de substance que celui de l'Europe. Les palmiers, qui croissent en abondance dans une terre humide, fournissent l'huile, le vinaigre et le vin. Comme on a le choix de toutes sortes de viandes, les personnes riches se nourrissent de gibier le matin, et de poisson le soir. Les pauvres ne mangent guère que du poisson mal cuit, et gardent la viande pour les jours de fêtes. Une autre cause de la mauvaise qualité de l'air est la rosée, qui tombe dans les jours les plus sereins. Elle est si abondante, qu'en secouant un arbre, on en voit tomber une sorte de pluie. Cependant elle n'incommode point les habitans naturels du pays, qui vivent quatre-vingts et cent ans; mais la plupart des Européens s'en trouvent fort mal. On ne dort et l'on ne mange point à Manille sans être humide de sueur; mais elle est beaucoup moindre dans les lieux plus ouverts, parce que l'air y est plus agité; aussi toutes les personnes riches ont des maisons de campagne où elles se retirent depuis le milieu de mars jusqu'à la fin de juin. Quoique la chaleur se fasse sentir avec plus de force dans le mois de mai qu'en aucun temps, on ne laisse pas alors de voir souvent pendant la nuit des pluies épouvantables accompagnées de tonnerre et d'éclairs.

On a déjà fait observer que Manille est particulièrement sujette à d'effroyables tremblemens de terre, surtout dans la plus belle saison. Elle en ressentit un si violent au mois de septembre de l'année 1627, qu'une des montagnes qui se nomment _Carvallos_, dans la province de Cagayan, en fut aplatie. En 1645, le tiers de la capitale fut ruiné par le même accident, et trois cents personnes furent ensevelies sous les ruines de leurs maisons. Les vieux Indiens assuraient que ces malheurs avaient été plus fréquens, et que de là était venu l'usage de ne bâtir qu'en bois. Les Espagnols ont suivi cet exemple, du moins pour les étages au-dessus du premier. Leurs alarmes sont continuelles à la vue d'un grand nombre de volcans qui vomissent des flammes autour d'eux, remplissent de cendres tous les lieux voisins, et envoient des pierres fort loin avec un bruit semblable à celui du canon. D'un autre côté, tous les voyageurs nous représentent le terroir comme un des plus agréables et des plus fertiles du monde connu. En toute saison, l'herbe croît, les arbres fleurissent; et dans les montagnes comme dans les jardins, les fruits accompagnent toujours les fleurs. On voit rarement tomber les vieilles feuilles avant que les nouvelles soient venues. De là vient que les habitans des montagnes n'ont pas de demeure fixe, et suivent l'ombre des arbres, qui leur offre tout à la fois une retraite agréable et des alimens. Lorsqu'ils ont mangé tous les fruits d'une campagne ou d'un bois, ils passent dans un autre lieu. Les orangers, les citronniers, et tous les arbres connus en Europe donnent régulièrement du fruit deux fois l'année; et si l'on plante un rejeton, il en porte l'année suivante. Villalobos, Dampier et Carreri s'accordent à déclarer qu'ils n'ont jamais vu de campagnes si couvertes de verdure, ni de bois si remplis d'arbres vieux et épais, ni d'arbres qui fournissent plus de secours et de commodités pour la subsistance des hommes.

Ajoutons avec les mêmes écrivains que, Manille se trouvant placée entre les plus riches royaumes de l'orient et de l'occident, cette situation en fait un des lieux du monde où le commerce est le plus florissant. Les Espagnols venant par l'occident, et d'autres nations de l'Europe et des Indes par l'orient, les Philippines peuvent être regardées comme un centre où toutes les richesses du monde aboutissent, et d'où elles reprennent de nouvelles routes. On y trouve l'argent du Pérou et de la Nouvelle-Espagne, les diamans de Golconde, les topazes, les saphirs et la cannelle de Ceylan, le poivre de Java, le girofle et les noix muscades des Moluques, les rubis et le camphre de Bornéo, les perles et les tapis de Perse: le benjoin et l'ivoire de Camboge, le musc de Lenquios, les toiles de coton et les étoffes de soie de Bengale, les étoffes, la porcelaine et toutes les raretés de la Chine. Lorsque le commerce était ouvert avec le Japon, Manille en recevait tous les ans deux ou trois vaisseaux qui laissaient de l'argent le plus fin, de l'ambre, des étoffes de soie et des cabinets d'un admirable vernis, en échange pour du cuir, de la cire et des fruits du pays. Pour faire juger en un mot de tous les avantages de Manille, il suffit d'ajouter qu'un vaisseau qui en part pour Acapulco, revient chargé d'argent avec un gain de quatre pour un.

La fécondité d'un climat se faisant observer jusque dans la propagation des animaux, on voit naître dans les campagnes des Philippines une si grande quantité de buffles sauvages, qu'un bon chasseur en peut tuer vingt à coups de lance dans l'espace d'un jour. Les Espagnols ne les tuent que pour en prendre la peau, et les Indiens en mangent la chair. Le nombre des cerfs, des sangliers et des chèvres, est surprenant dans les forêts. On n'a pas manqué d'apporter à Manille et dans quelques autres îles des chevaux et des vaches de la Nouvelle-Espagne, qui n'ont pas cessé d'y multiplier; mais l'excessive humidité de la terre ne permet pas d'y élever des moutons.

On ne parle point des singes pour en faire admirer le nombre, quoiqu'il soit incroyable dans les montagnes; mais ils y sont d'une grandeur monstrueuse, et d'une hardiesse qui les rend capables de se défendre contre des hommes. Lorsqu'ils ne trouvent plus de fruits dans leurs retraites, ils descendent sur le rivage de la mer pour s'y nourrir d'huîtres et de crabes. Entre plusieurs espèces d'huîtres, on en distingue une qu'on appelle _taklo_, et qui pèse plusieurs livres.

On voit dans ces îles une espèce de chats de la grandeur des lièvres, et de la couleur des renards, auxquels les insulaires donnent le nom _taguans_. Ils ont des ailes comme les chauves-souris, mais couvertes de poil, dont ils se servent pour sauter d'un arbre sur un autre à la distance de trente palmes. On trouve dans l'île de Leyte un animal qui n'est pas moins singulier, et qui se nomme _mango_. Sa grandeur est celle d'une souris; il a la même queue, mais sa tête est deux fois plus grosse que son corps, avec de longs poils sur le museau. L'iguana se trouve aux Philippines comme en Amérique. Sa figure ressemble beaucoup à celle du crocodile; mais il a la peau rougeâtre, parsemée de taches jaunes, la langue fendue en deux, les pieds ronds et doublés de corne. Quoiqu'il passe pour un animal terrestre, il traverse facilement les plus grandes rivières. Les Indiens et les Espagnols mangent sa chair, et lui trouvent le goût de celle des tortues.

L'humidité jointe au ferment continuel de la chaleur favorise dans toutes les îles la multiplication des serpens, qui sont d'une grandeur extraordinaire, entre autres l'ibitin, qui dévore les plus gros animaux tout entiers; l'assagua ne fait la guerre qu'à la volaille; l'olopang jette un venin fort dangereux. Les bobas, qui sont les plus grands, ont jusqu'à trente pieds de longueur.

De plusieurs oiseaux singuliers des îles, le plus admirable par ses propriétés est le tavon. C'est un oiseau de mer, noir et plus petit qu'une poule, mais qui a les pieds et le cou assez longs. Il fait ses oeufs dans des terres sablonneuses. Leur grosseur est à peu près celle des oeufs d'oie. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'après que les petits sont éclos, on y trouve le jaune entier sans aucun blanc, et qu'alors ils ne sont pas moins bons à manger qu'auparavant: d'où l'on conclut qu'il n'est pas toujours vrai que la fécondité vienne du jaune des oeufs. On rôtit les petits sans attendre qu'ils soient couverts de plume. Ils sont aussi bons que les meilleurs pigeons. Les Espagnols mangent souvent, dans le même plat, la chair des petits et le jaune de l'oeuf. Mais ce qui suit est beaucoup plus remarquable. La femelle rassemble ses oeufs jusqu'au nombre de quarante ou cinquante, dans une petite fosse qu'elle couvre de sable, et dont la chaleur de l'air fait une espèce de fourneau. Enfin, lorsqu'ils ont la force de secouer la coque et d'ouvrir le sable pour en sortir, elle se perche sur les arbres voisins; elle fait plusieurs fois le tour du nid en criant de toute sa force; et les petits, excités par le son, font alors tant de mouvemens et d'efforts, que, forçant tous les obstacles, ils trouvent le moyen de se rendre auprès d'elle. Les tavons font leurs nids aux mois de mars, d'avril et de mai, temps auquel, la mer étant plus tranquille, les vagues ne s'élèvent point assez pour leur nuire. Les matelots cherchent avidement ces nids le long du rivage. Lorsqu'ils trouvent la terre remuée, ils l'ouvrent avec un bâton, et prennent les oeufs et les petits, qui sont également estimés.

On voit aux Philippines une sorte de tourterelles dont les plumes sont grises sur le dos et blanches sur l'estomac, au milieu duquel la nature a tracé une tache si rouge, qu'on la prendrait pour une plaie fraîche dont le sang paraît sortir.