Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)

Part 19

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Les noirs, qui vivent dans les rochers et les bois épais dont l'île de Manille est remplie, n'ont aucune ressemblance avec les autres habitans. Ce sont des barbares qui se nourrissent des fruits et des racines qu'ils trouvent dans leurs montagnes, et des animaux qu'ils prennent à la chasse. Ils mangent des singes, des serpens et des rats. Leur unique vêtement est un morceau d'écorce d'arbre au milieu du corps, comme celui de leurs femmes est de _tapisse_, toile tissue de fil d'arbre, avec quelques bracelets de jonc et de cannes. Cette race de sauvages n'a ni lois, ni lettres, ni d'autre gouvernement que celui de la parenté. Chacun obéit au chef de famille. Leurs femmes portent les enfans dans des besaces d'écorce d'arbre, ou liés autour d'elles. Ils dorment dans tous les lieux où la nuit les surprend, soit dans le creux d'un arbre, ou dans les nattes d'écorce qu'ils disposent en forme de hutte. Leur passion pour la liberté va si loin, que les noirs d'une montagne ne permettent point à ceux d'une autre de mettre le pied sur leur terrain; et cette indépendance mutuelle fait naître entre eux de sanglantes guerres. Ils ont une haine mortelle pour les Espagnols. Lorsqu'ils en tuent un, ils célèbrent leur joie par une fête dans laquelle ils boivent entre eux dans son crâne. Leurs armes sont l'arc et les flèches, dont ils empoisonnent la pointe, et qu'ils percent à l'extrémité, afin qu'elles se rompent dans le corps de leurs ennemis. Avec la zagaie, ils portent une espèce de poignard attaché à leur ceinture, et un petit bouclier de bois. Ces noirs n'ayant pas laissé de s'allier avec des Indiens aussi sauvages qu'eux, il en est sorti les Manghians, autre race de noirs qui habitent les îles de Mindoro et de Mundos. Quelques-uns ont les cheveux aussi crépus que les Nègres d'Angola; d'autres les ont assez longs. La couleur de leur visage est celle des Éthiopiens. Carreri, voyageur italien, qui tenait ce détail des jésuites et de plusieurs autres missionnaires, ne fait pas difficulté d'ajouter, sur leur témoignage, qu'on a vu à plusieurs de ces barbares des queues de quatre ou cinq pouces de long.

Il paraît, suivant l'opinion la plus commune, que les premiers habitans de ces îles ont été les noirs, et que, leur lâcheté naturelle ne leur ayant pas permis de défendre leurs côtes contre les étrangers qui sont venus de Sumatra, de Bornéo, de Macassar et d'autres pays, ils les ont abandonnées pour se retirer dans d'autres montagnes. Aussi, dans toutes les îles où cette race de noirs subsiste encore, les Espagnols ne possèdent que les côtes. Ils ne les possèdent pas même entièrement. Depuis Maribèles jusqu'au cap de Bolinéa, dans l'île même de Manille, on n'ose descendre au rivage pendant cinquante lieues, dans la crainte des noirs, qui sont les plus cruels ennemis des Européens. Ils occupent tout l'intérieur de l'île, et l'épaisseur des bois est seule capable de les défendre contre les plus fortes armées. On lit dans les relations mêmes des Espagnols que de dix habitans de l'île, à peine l'Espagne en compte un dans sa dépendance. Passons avec Carreri et Dampier à la description particulière des îles.

L'île Manille passe pour la principale des Philippines. Son extrémité méridionale est au 12e. degré 30 minutes, et celle du nord touche presqu'au 19e. On compare sa figure à celle d'un bras plié, inégal néanmoins dans son épaisseur, puisque du côté de l'orient on peut la traverser en un jour, et que de celui du nord elle s'élargit si fort, que sa moindre largeur d'une mer à l'autre est de trente à quarante lieues. Toute sa longueur est de cent soixante lieues espagnoles, et son circuit d'environ trois cent cinquante.

Dans le coude de ce bras, la mer reçoit une grande rivière qui forme une baie de trente lieues de circuit. Les Espagnols l'appellent _Bahia_, parce qu'elle sort d'un grand lac nommé _Bahi_, qui est à dix-huit milles de leur capitale. C'était dans le même lieu, c'est-à-dire dans l'angle formé par la mer et la rivière, que les insulaires avaient leur principale habitation, composée d'environ trois mille huit cents maisons. Elle était environnée de plusieurs marais, qui la fortifiaient naturellement, et d'un terrain qui produisait en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie; deux raisons qui la firent choisir à Lopez Legaspi pour en faire la capitale espagnole sous l'ancien nom de _Manille_. Ce dessein fut exécuté le jour de la Saint-Jean 1571, cinq jours après la conquête; mais la victoire s'étant déclarée pour les armes d'Espagne le jour de sainte Potentiane, qui est le 19 du même mois, cette sainte fut choisie pour la patronne de l'île.

La principale province est celle de Camarines, qui comprend Bondo, Passacao, Ibalon, capitale de la juridiction de Catanduanes, Boulan, Sorzokon, port où l'on construit les gros vaisseaux de roi, et la baie d'Albay, qui est hors du détroit, et proche de laquelle est un volcan très-haut, qu'on aperçoit de fort loin en venant de la Nouvelle-Espagne. La montagne du volcan a quelques sources d'eau chaude, une entre autres dont l'eau change en pierre le bois, les os, les feuilles, et l'étoffe même qu'on y jette. Carreri raconte qu'on présenta au gouverneur des Philippines, don François Tellon, une écrevisse dont la moitié seulement était pétrifiée, parce que, dans la vue de rendre ce phénomène plus sensible, on avait pris soin qu'elle ne le fût pas entièrement. Dans un village nommé Troui, à deux lieues du pied de la montagne, on trouve une grande source d'eau tiède qui a la même propriété, surtout pour les bois de Malaye, de Binannio et de Naga.

De la province de Camarines on entre dans celle de Parécala, qui a de riches mines d'or et d'autres métaux, surtout d'excellentes pierres d'aimant. On y compte environ sept mille Indiens, qui paient tribut à l'Espagne. Le terroir en est plat et fertile. Il produit particulièrement des cacaotiers et des palmiers dont on tire beaucoup d'huile et de vin. Après trois jours de chemin, le long de la côte on trouve la baie de Mauban dans le pli du bras; au dehors de cette baie est le port de Lampon.

Depuis Lampon jusqu'au cap d'El-Engano, la côte n'a pour habitans que des barbares. C'est là que commence la province et la juridiction de Cagayan: elle s'étend l'espace de quatre-vingts lieues en longueur, et de quarante en largeur; sa capitale est la Nouvelle-Ségovie, fondée par le gouverneur don Consalve de Ronquille, avec une église cathédrale, dont le premier évêque fut Michel de Bénavidès, en 1598. La ville est située sur le bord d'une rivière du même nom, qui vient des montagnes de Santor, dans Pampagna, et qui traverse presque toute la province. C'est la résidence d'un alcade-major avec une garnison. On y a construit un fort en pierre, soutenu par d'autres ouvrages pour se défendre des montagnards. Les paroisses de cette province ont été confiées aux dominicains. Les Cagayans tributaires sont au nombre d'environ neuf mille. Toute la province est fertile, et ses habitans, dont on vante la vigueur, se partagent entre l'agriculture et la milice, tandis que leurs femmes font divers ouvrages de coton. Les montagnes y fournissent une si grande quantité de cire, qu'étant à très-vil prix, les pauvres s'en servent au lieu d'huile à brûler. On trouve dans le même lieu quantité de bois estimés, tels que le brésil et l'ébène.

La province d'Iloccos, qui confine à celle de Cagayan, passe pour une des plus peuplées et des plus riches de toutes ces îles: elle a quarante lieues de côtes, et sa situation est sur les bords de la rivière de Bigan. Guido de Laccazaris, gouverneur espagnol, y fonda en 1574 une ville qu'il nomma _Fernandine_. Cette province ne s'étend pas à plus de huit lieues dans les terres, parce qu'on trouve à cette distance des montagnes et des forêts habitées par les Igolottes, nation guerrière et de haute stature, et par des noirs qui n'ont pas encore été subjugués. Une armée espagnole, qui attaqua les Igolottes en 1623, connût l'étendue de ces montagnes dans une marche de vingt-une lieues, qu'elle n'y put faire qu'en sept jours: elle passa continuellement sous des muscadiers sauvages et sous des pins. Ce ne fut qu'au sommet des montagnes qu'elle trouva les principales habitations des Igolottes. Ces lieux sauvages leur fournissent de l'or, qu'ils échangent avec les tributaires d'Iloccos et de Pangasinan pour du tabac, du riz et d'autres commodités.

On passe ensuite dans la province de Pangasinan, dont la côte a quarante lieues de longueur, et la même largeur à peu près que celle d'Iloccos. Ses montagnes produisent beaucoup d'une espèce de bois que les Indiens nomment _siboucao_, renommé pour teindre en rouge et en bleu. Tout le fond de cette province est habité par des sauvages qui vont errans dans les forêts et les montagnes, aussi nus, aussi féroces que les animaux de ces mêmes lieux. Ils sèment néanmoins quelques grains dans leurs vallées, et le reste de leur travail consiste à ramasser dans le lit des rivières de petits morceaux d'or qu'ils donnent, pour ce qui leur manque, aux Indiens tributaires.

La province de Pampangan, qui fait la séparation du diocèse de la Nouvelle-Ségovie et de l'archevêché de Manille, suit celle de Pangasinan. Cette province, qui a beaucoup d'étendue, est d'une extrême importance pour les Espagnols, par l'utilité qu'ils en tirent continuellement pour la conservation de l'île. Les habitans, qu'ils ont pris soin d'accoutumer à leurs usages, servent non-seulement à les défendre, mais à les seconder dans toutes leurs entreprises. D'ailleurs son terroir est très-fertile, surtout en riz; et Manille en tire ses provisions. Elle fournit aussi du bois pour les vaisseaux, avec d'autant plus de facilité, que les forêts sont sur la baie et peu éloignées du port de Cavite: on y compte huit mille Indiens conquis qui paient le tribut en riz. Ses montagnes sont habitées par les Zambales, peuple féroce, et par des noirs aux cheveux crépus, qui sont continuellement aux mains pour défendre les limites de leurs juridictions sauvages, et s'interdire mutuellement l'accès des bois dont ils s'attribuent la propriété.

Bahi est une autre province à l'orient de Bahia, qui n'est pas moins importante aux Espagnols pour la construction des vaisseaux; on recueille autour du lac de son nom et des villages voisins les meilleurs fruits de l'île, surtout de l'arec, que les habitans nomment _bonga_, et du bétel, qu'ils appellent _bouys_. Le bétel de Manille l'emporte sur celui du reste des Indes; aussi les Espagnols mêmes en mâchent-ils du matin au soir. Les habitans tributaires de cette province, qui sont au nombre d'environ six mille, sont employés sans cesse à couper ou scier du bois pour le port de Cavite; le roi leur donne pour ce travail une piastre par mois, et leur provision de riz.

Entre Pampangan et Tondo on trouve une petite province nommée _Boulacan_, qui abonde en riz et en vin de palmier; elle est habitée par les Tagales, dont on ne compte que trois mille qui paient le tribut.

Enfin l'on met au nombre des provinces de Luçon ou Manille plusieurs îles voisines de l'embouchure du canal, telles que Catandouanes, Masbate et Bouras.

La ville de Manille est dans une position qui la fait jouir d'un équinoxe presque continuel. Pendant toute l'année, la longueur des jours et celle des nuits ne diffèrent pas d'une heure; mais les chaleurs sont excessives. Elle est située sur une pointe de terre que la rivière forme en se joignant à la mer; son circuit est d'environ deux milles, et sa longueur d'un tiers, dans une forme si peu régulière, qu'elle est fort étroite aux deux bouts et large au milieu. On y compte six portes, celles de Saint-Dominique, de Parian, de Sainte-Lucie, la Royale, et une poterne.

Ses maisons, quoique de simple charpente, depuis le premier étage jusqu'au sommet, tirent assez d'agrément de leurs belles galeries. Les rues sont larges, mais on y voit quantité d'édifices ruinés par les tremblemens de terre, et peu d'empressement pour les rebâtir. C'est la même raison qui fait que la plupart des maisons sont de bois. On comptait à la fin du dernier siècle trois mille habitans dans Manille, mais nés presque tous de tant d'unions différentes, qu'il a fallu des noms bizarres pour les distinguer. On y donne le nom de créole à celui qui est né d'un Espagnol et d'une Américaine, ou d'un Américain et d'une femme espagnole; le métis vient d'un Espagnol et d'une Indienne; le castis, ou le terceron, d'un métis et d'une métisse; le quarteron, d'un noir et d'une Espagnole; le mulâtre, d'une femme noire et d'un blanc; le grifo, d'une noire et d'un mulâtre; le sambo, d'une mulâtre et d'un Indien; et le cabra, d'une Indienne et d'un sambo.

Les femmes de qualité, dans Manille, sont vêtues à l'espagnole; mais celles du commun n'ont pour tout habillement que deux pièces de toile des Indes: le saras, qu'elles s'attachent de la ceinture en bas pour servir de jupe; et le chinina, qui leur sert de manteau. Dans un pays si chaud, elles n'ont besoin ni de bas ni de souliers. Les Espagnols de la ville sont habillés à la manière d'Espagne; mais ils ont pris l'usage des hautes sandales de bois, dans la crainte des pluies. Ceux dont la condition est aisée font porter par un domestique un large parasol pour le garantir des ardeurs du soleil. Les femmes se servent de belles chaises ou d'un hamac, qui n'est, comme ailleurs, qu'une espèce de filet soutenu par une longue barre de bois et porté par deux hommes, dans lequel on est fort à l'aise.

Quoique la ville soit également petite par l'enceinte de ses murs et par le nombre de ses habitans, elle devient très-grande si l'on y comprend ses faubourgs. À cent pas de la porte de Parian, on en trouve une du même nom, qui est le quartier des marchands chinois; on les appelle _sangleys_: cette habitation a plusieurs rues, toutes bordées de boutiques remplies d'étoffes de soie, de belles porcelaines et d'autres marchandises. On y trouve toutes sortes d'artisans et de métiers. Les Espagnols dédaignant de vendre et d'acheter, tout leur bien est entre les mains des sangleys, auxquels ils abandonnent le soin de le faire valoir: on en compte près de trois mille dans Parian, sans y comprendre ceux des autres parties de l'île qui sont en même nombre. Ils étaient autrefois environ quarante mille; mais la plupart périrent dans diverses séditions qu'ils avaient eux-mêmes excitées, et qui attirèrent d'Espagne une défense à tous les autres de demeurer dans l'île. Cet ordre est mal observé; il en arrive tous les ans quelques-uns dans quarante ou cinquante chiampans, qui apportent à Manille quantité de marchandises sur lesquelles ils font beaucoup plus de profit qu'ils n'en peuvent espérer à la Chine; ils demeurent cachés quelque temps pour éluder la loi; ensuite l'habitude de les voir et l'intérêt même des Espagnols font fermer les yeux sur leur hardiesse.

Les sangleys de Parian sont gouvernés par un alcade ou un prevôt, auquel ils paient une somme considérable. Ils ne sont pas moins libéraux pour l'avocat fiscal, qui est leur protecteur déclaré; pour l'intendant et les autres officiers, sans parler des impôts et des tributs qu'ils paient au roi. Pour la seule permission de jouer, au commencement de la nouvelle année, ils donnent au roi dix mille piastres. On ne leur laisse néanmoins cette liberté que très-peu de jours, pour ne pas les exposer à perdre le bien d'autrui. D'ailleurs ils sont contenus rigoureusement dans le devoir: on ne leur permet pas de passer la nuit dans les maisons des chrétiens, et leurs boutiques ne doivent jamais demeurer sans lumière.

Il y a dans l'île un grand nombre de maisons religieuses, comme dans toutes les possessions espagnoles. Les jésuites y avaient un couvent magnifique.

Le lac de Manille, qui donne son nom à la rivière et à la baie, est fort long, mais fort étroit; son circuit est d'environ quatre-vingt-dix milles. En allant de Manille au lac de Bahi, gui en est à dix-huit milles dans les terres, on rencontre quelques belles fermes et plusieurs couvens. Un autre lac petit, mais profond, qui se trouve sur une montagne à peu de distance du grand est rempli d'eau saumache, tandis que celle du grand lac est fort douce; ce qu'on attribue aux minéraux qui peuvent être dessous. Les arbres dont il est environné sont chargés d'une infinité de grandes chauves-souris, qui pendent attachées les unes aux autres et qui prennent leur vol à l'entrée de la nuit pour chercher leur nourriture dans des bois fort éloignés; elles volent quelquefois en si grand nombre et si serrées, qu'elles obscurcissent l'air de leurs grandes ailes, qui ont quelquefois six palmes d'étendue; elles savent discerner dans l'épaisseur des bois les arbres dont les fruits sont mûrs. Elles les dévorent pendant toute la nuit, avec un bruit qui se fait entendre de deux milles, et vers le jour elles retournent à leurs retraites. Les Indiens, qui voient manger leurs meilleurs fruits par ces animaux, leur font la guerre, non-seulement pour s'en venger, mais pour se nourrir de leur chair, à laquelle ils prétendent trouver le goût du lapin: un coup de flèche en abat infailliblement plusieurs.

Dans un des couvens qu'on rencontre sur cette route on admire une source dont l'eau est si chaude, qu'on n'y saurait mettre la main; et que, si l'on y met une poule, on lui voit tomber non-seulement les plumes, mais la chair même de dessus les os. Elle fait mourir un crocodile qui en approche, et tomber ses plus dures écailles. La fumée qu'elle exhale ressemble à celle d'une fournaise ardente. Cette source, qui est dans une montagne voisine du couvent, forme un grand ruisseau qui vient la traverser et qui communique encore une chaleur extraordinaire aux lieux dans lesquels on le retient. L'eau en est excellente à boire lorsqu'elle est refroidie. Une demi-lieue plus loin on voit, avec la même admiration, une petite rivière qui sort aussi de la même montagne, et dont les eaux sont excessivement froides, mais sur le bord de laquelle on ne peut creuser tant soit peu de sable sans en faire sortir une eau fort chaude.

Les deux grandes îles de Manille et de Mindanao ont entre celles de Leyte et de Samar, dont la première est la plus proche de Manille. La seconde est nommée Samar du côté des îles, et Ibabao du côté de la grande mer.

Il arrive souvent que la tempête jette des barques inconnues sur la côte de Samar. Vers la fin du dernier siècle, on y vit arriver des sauvages qui firent entendre que les îles d'où ils étaient partis n'étaient pas fort éloignées; qu'une de ces îles n'était habitée que par des femmes, et que les hommes des îles voisines, leur rendant visite dans des temps réglés, en remportaient les enfans mâles. Les Espagnols, sans la connaître mieux, l'ont nommé l'_île des Amazones_. On apprit des mêmes sauvages que la mer apportait sur leurs côtes une si grande quantité d'ambre gris, qu'ils s'en servaient comme de poix pour leurs barques; récit fort vraisemblable, puisque les tempêtes en jettent beaucoup aussi sur la côte de Samar. Plusieurs jésuites des Philippines se persuadèrent que ces îles, qui ne sont pas encore découvertes, étaient celles de Salomon que les Espagnols cherchent depuis si long-temps, et qu'on croit également riches en or et en ambre.

Le tour de l'île de Leyte est d'environ quatre-vingt-dix ou cent lieues; elle est très-peuplée du côté de l'est, c'est-à-dire depuis le détroit de Panamao jusqu'à celui de Panahan; et les plaines y sont si fertiles, qu'elles rendent deux cents pour un. De hautes montagnes qui la divisent en deux parties causent tant de différence dans l'air, que l'hiver règne d'un côté pendant que l'autre jouit de tous les agrémens de la plus belle saison. Une moitié de l'île fait la moisson, et l'autre sème; ce qui procure chaque année deux abondantes récoltes aux insulaires. D'ailleurs les montagnes sont remplies de cerfs, de vaches, de sangliers et de poules sauvages. La pierre jaune et bleue s'y trouve en abondance. Les légumes, les racines et les cocos y croissent sans aucun soin. Le bois de construction, pour les édifices et les vaisseaux, n'y est pas moins commun; et la mer, aussi favorable que la terre aux heureux habitans de l'île, leur fournit quantité d'excellent poisson. On compte neuf mille personnes qui paient le tribut en cire, en riz et en toiles. On vante aussi la douceur de leur naturel et deux de leurs usages: l'un d'exercer entre eux la plus parfaite hospitalité lorsqu'ils voyagent; l'autre, de ne jamais changer le prix des vivres, dans l'excès même de la disette. Enfin l'on ajoute à tant d'avantages, que l'air est plus frais à Leyte et à Samar que dans l'île de Manille.

Quoiqu'on ait à peine subjugué la douzième partie des Philippines, le nombre des sujets de la couronne d'Espagne, Espagnols ou Indiens, monte à deux cent cinquante mille âmes. Les Indiens mariés paient dix piastres de tribut, et tous les autres cinq, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à cinquante. De ce nombre, le roi n'a que cent mille tributaires, le reste dépend des seigneurs; et les revenus royaux ne montent pas à plus de quatre cent mille piastres, qui ne suffisent pas pour l'entretien des quatre mille soldats répandus dans les îles, et pour les gages excessifs des ministres; aussi la cour est-elle obligée d'y en joindre deux cent cinquante mille qu'elle envoie de la Nouvelle-Espagne.

On compte Mindanao et Solou entre les Philippines, quoique la première soit à deux cents lieues de Manille au sud-est. Sa situation est depuis le 6e. degré jusqu'au 10e. 30 minutes, entre les caps de Saint-Augustin, de Suliago et de Samboengan. Elle forme aussi comme un triangle, dont ces trois caps font les pointes.

Outre les productions communes aux autres îles, Mindanao a le durion, fruit estimé sur toute la côte des Indes, dans lequel on trouve trois ou quatre amandes couvertes d'une substance molle et blanchâtre, avec un noyau semblable à celui des prunes, qui se mange rôti comme les marrons. Il a la même qualité que les autres fruits de l'Orient, c'est-à-dire qu'il faut le cueillir pour le faire parvenir à sa maturité. On en trouve beaucoup depuis Dapitan jusqu'à Samboengan, dans une étendue de soixante lieues, particulièrement dans les cantons élevés, mais surtout dans les îles de Solou et de Basilan. On assure que l'arbre est vingt ans à donner ses premiers fruits. La cannelle est une autre production propre à l'île de Mindanao: l'arbre dont elle est l'écorce y croît sans culture sur les montagnes, et n'a pas d'autre maître que celui qui s'en saisit le premier. De là vient apparemment que, dans la crainte d'être prévenu par son voisin, chacun se hâte d'enlever l'écorce avant qu'elle soit mûre; et quoiqu'elle soit d'abord aussi piquante que celle de Ceylan, elle perd en moins de deux ans son goût et sa vertu.

Les habitans de l'île y trouvent de fort bon or, en creusant assez loin dans la terre. Ils en trouvent dans les rivières, en y faisant des fosses avant l'arrivée du flot. Les volcans leur donnent beaucoup de soufre, surtout de celui de Sanxile, qui est dans le voisinage de Mindanao. Il s'y éleva en 1640 une haute montagne qui vomit tant de cendres, que cette éruption fit craindre la ruine entière de l'île.

On pêche de grosses perles dans les îles voisines. Le père de Combes, jésuite, qui a publié l'histoire de Mindanao, raconte que dans un endroit très-profond on en connaît une qui est de la grosseur d'un oeuf, et qu'on a tenté inutilement de la trouver. Avec toutes les autres espèces d'oiseaux qui sont dans les autres îles, Mindanao produit _le charpentier_, auquel on attribue la propriété de trouver une herbe qui rompt le fer. On y voit une prodigieuse quantité de sangliers, de chèvres et de lapins; mais surtout des singes très-lascifs, qui ne permettent pas aux femmes de s'éloigner de leurs maisons.