Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)
Part 18
La noblesse, dans le royaume de Macassar, n'est pas, comme dans la plus grande partie de l'Orient une distinction passagère, attachée, suivant le caprice du prince, à la personne qu'il lui plaît d'en revêtir, et qui ne passe pas toujours à ses descendans. Elle est fondée sur des titres qui la rendent perpétuelle: aussi les nobles y sont-ils plus fiers que dans aucun autre endroit du monde. On en distingue plusieurs sortes. Les principaux sont ceux dont la noblesse est attachée à des terres anciennement anoblies par les rois en faveur de quelques sujets qui avaient rendu des services considérables à l'état. Les concessions de cette nature rendent une terre inaliénable. Elles obligent les possesseurs de payer une certaine somme à la couronne, et de servir le roi dans ses armées à leurs propres frais, lorsqu'ils reçoivent l'ordre de le suivre. Cette noblesse se transmet sans fin aux descendans de la même race; et s'ils meurent sans enfans, leurs terres sont réunies au domaine. Elle donne d'autant plus de puissance et d'autorité, que tous les vassaux d'un seigneur sont obligés, sans distinction de sexe, de servir leur seigneur par quartier, ou de se racheter du service par une somme équivalente. Ces anciens nobles et leurs descendans sont distingués par le titre de dacous, qui répond parmi nous au titre de duc. Ils ne paraissent à la cour qu'avec un nombreux cortége; ils marchent immédiatement après les premiers princes du sang: ils remplissent les premières charges et les meilleurs gouvernemens du royaume. Le nom de _dacous_ est si honorable, qu'on le donne même aux princes de la maison royale. Mais, comme la multiplication d'une noblesse qui ne veut souffrir aucune concurrence pourrait avilir les autres nobles et devenir préjudiciable à l'état, le nombre de ces nobles est fixé. Il n'est guère plus grand aujourd'hui que celui de nos ducs. Les anciens s'opposeraient à de nouvelles créations; et le roi se contente de soutenir ces illustres races par les faveurs qu'il leur accorde, soit en leur distribuant les terres nobles qui lui reviennent à l'extinction de ceux qui les ont possédées, soit en leur abandonnant les confiscations et autres profits. On croirait lire une description du gouvernement féodal de notre ancienne Europe.
Le second ordre de noblesse est celui des _carrés_, qui répondent à nos marquis et à nos comtes, et qui ne se sont pas moins multipliés. Cet honneur dépend uniquement de la volonté du roi. Un Macassarois qui plaît à la cour obtient facilement l'érection de son village en _carré_. Ses enfans lui succèdent: mais, quoique l'égalité règne dans cet ordre, les plus anciens jouissent d'une distinction que les autres ne peuvent attendre que du temps.
Les _lolos_, qui sont la troisième classe, composent la simple noblesse. Ils sont anoblis par des lettres particulières et par quelques présens qui répondent à leurs services, ou par l'espérance d'en recevoir. Souvent, pour flatter les riches marchands, leurs amis leur donnent le nom de _lolos_. Mais les dacous, les carrés et les vrais lolos se gardent bien de prodiguer ces titres.
Le gouvernement de Macassar est purement monarchique. Les rois, qui occupent ce trône depuis près de neuf cents ans, y ont toujours été fort absolus, toujours craints et respectés de leurs sujets. La couronne est héréditaire; mais les frères y succèdent à l'exclusion des fils, soit qu'ils passent pour les plus proches parens, soit qu'on appréhende que la minorité des souverains ne donne lieu à des guerres civiles qui troubleraient l'ordre et la tranquillité de l'état.
Parmi ces peuples, les premiers momens du combat sont furieux, surtout lorsque, après avoir épuisé toute leur poudre, ils en viennent au sabre et au cric, qui font un ravage terrible. Mais cette espèce de transport où l'ophion jette les Macassarois à la vue de leurs ennemis n'est pas ordinairement de longue durée; une résistance de deux heures fait succéder l'abattement à la rage. Ceux qui connaissent leur caractère cherchent le moyen de les amuser, pour laisser à leur premier feu le temps de s'éteindre, et n'ont pas de peine alors à les mettre en désordre.
La plupart de leurs autres usages ont trop de ressemblance avec ceux des îles voisines et de tous les Indiens mahométans pour demander ici des explications plus étendues; mais l'on ne se dispensera point de quelque détail sur leur religion, et sur la manière dont les Hollandais se sont établis dans leur île.
Il n'y a pas deux cents ans que les Macassarois étaient tous idolâtres. Leurs docteurs enseignaient que le ciel n'avait jamais eu de commencement; que le soleil et la lune y avaient toujours exercé une souveraine puissance, et qu'ils y avaient vécu en bonne intelligence jusqu'au jour d'une malheureuse querelle où le soleil avait poursuivi la lune dans le dessein de la maltraiter; que, s'étant blessée en fuyant devant lui, elle avait accouché de la terre, qui était tombée par hasard dans la situation qu'elle garde encore; que cette lourde masse s'étant entr'ouverte dans sa chute, il en était sorti deux sortes de géans; que les uns s'étaient rendus maîtres de la mer, où ils y commandaient les poissons; que dans leur colère ils y excitaient des tempêtes, et qu'ils n'éternuaient jamais sans y causer quelque naufrage; que les autres géans s'étaient enfoncés jusqu'au centre de la terre pour y travailler à la production des métaux, de concert avec le soleil et la lune; que, lorsqu'ils s'agitaient avec trop de violence, ils faisaient trembler la terre, et qu'ils renversaient quelquefois des villes entières; qu'au reste, la lune était encore grosse de plusieurs autres mondes, qui n'avaient pas moins d'étendue que le nôtre, et qu'elle en accoucherait successivement pour réparer les ruines de ceux qui devaient être consumés par l'ardeur du soleil; mais qu'elle accoucherait naturellement, parce que le soleil et la lune, ayant reconnu par une expérience commune que le monde avait besoin de leur influence, s'étaient enfin réconciliés, à condition que l'empire du ciel se partagerait également entre l'un et l'autre, c'est-à-dire que le soleil régnerait pendant la moitié du jour, et la lune pendant l'autre moitié. Ces fables en valent bien d'autres.
Les Portugais des Moluques et des marchands de Sumatra y prêchèrent en concurrence, les uns la loi de l'Évangile, et les autres celle de l'Alcoran. Le roi de Célèbes balançait entre ces deux religions; il prit le parti de demander au roi d'Achem et au gouverneur des Moluques deux des plus savans docteurs de l'une et de l'autre loi pour terminer ses doutes. Mais son conseil, qui craignait que ces disputes ne troublassent les esprits, lui proposa d'embrasser la loi de ceux qui arriveraient les premiers, Dieu ne pouvant pas sans doute permettre que l'erreur arrivât avant la vérité. Le roi suivit ce singulier avis. Les mahométans arrivèrent les premiers, et l'Alcoran fut la loi du pays.
Vers l'année 1560, la compagnie hollandaise envoya quelques-uns de ses premiers officiers à Sambanco, qui régnait alors dans le Macassar, pour lui demander la permission de trafiquer avec ses sujets. Elle leur fut accordée d'autant plus facilement, que ce prince, ayant déjà tiré de grands avantages du commerce des Portugais, ne s'en promit pas moins de celui de Batavia. Des députés de la compagnie furent traités avec distinction, et partirent satisfaits. Quelques vaisseaux hollandais, qui furent bientôt envoyés pour l'exécution du traité, arrivèrent heureusement au port d'Ionpandam. Ils y firent un profit si considérable, qu'ils conçurent le dessein d'y retourner en plus grand nombre. Mais, ayant reconnu dès la première fois que leur gain croîtrait au double, s'il n'était pas partagé avec les marchands portugais, ils prirent la résolution d'employer tous leurs efforts à se défaire de ces dangereux rivaux. L'entreprise devait leur paraître difficile. Les Portugais étaient bien établis: ils étaient aimés du peuple et considérés du roi; mais le conseil de Batavia fonda de grandes espérances sur les moyens qu'il résolut de mettre en oeuvre. On y convint de faire monter tous les ans sur les vaisseaux qui devaient aller à Macassar un certain nombre de soldats choisis, qui se disperseraient adroitement dans les provinces, sous les prétextes ordinaires du commerce, mais particulièrement dans celle de Bonguis, où il serait plus aisé de jeter des semences de révolte, parce qu'elle était nouvellement conquise; qu'entre ces émissaires il n'y en aurait que trois ou quatre dans chaque province auxquels on confierait le fond du secret, après les avoir engagés à la fidélité par les plus redoutables sermens; qu'on attendrait que leur nombre fût assez grand pour lever le masque avec sûreté; que dans l'intervalle on ferait un fonds capable de fournir aux présens continuels par lesquels il était à propos d'amuser le roi et ses ministres; enfin qu'on ménagerait assez les Portugais et les jésuites pour ne leur donner aucun sujet de défiance et de plainte.
Cet étrange projet eut tout le succès que les Hollandais s'en étaient promis. Leurs soldats, bien entretenus, et dispersés pendant quelques années dans les provinces, se rassemblèrent au moment qu'on s'y attendait le moins, et vinrent se joindre aux mécontens de Bonguis. Ils s'avancèrent en corps d'armée vers la capitale du royaume. Leur marche fut si prompte, qu'avant que le roi pût en être averti, ils avaient déjà passé la rivière qui sépare les deux provinces. Ce prince ne laissa pas de rassembler quelques troupes, avec lesquelles il eut la fermeté de se présenter aux rebelles; et les ayant chargés vigoureusement, il les força de chercher leur salut dans la fuite. Ils repassèrent la rivière, pour attendre sur ses bords les secours qu'on leur avait fait espérer de Batavia. Le roi, qui eut le temps de former une armée, n'épargna rien pour les engager dans un combat général; mais, ne pouvant leur faire abandonner leur poste, il se réduisit à les fatiguer par les attaques continuelles d'un grand nombre de petits bateaux qui portaient l'alarme jusque dans leur camp.
Les Hollandais, au désespoir de se voir si mal secondés, et commençant à craindre que leurs partisans ne s'accommodassent avec le roi par quelques traités secrets, employèrent un stratagème abominable, qui prouve que les principes d'honneur et d'humanité établis chez les peuples de l'Europe leur paraissent anéantis au delà des tropiques. Après s'être aperçus que l'armée royale venait pendant la nuit boire et se rafraîchir à la rivière, ils choisirent dans leurs troupes quelques montagnards qui connaissaient les herbes vénéneuses; et, dans l'espace de quelques jours, ils s'en firent apporter assez pour empoisonner toutes les eaux. Ce dessein demandait beaucoup de justesse dans leurs mesures; ils avaient observé l'heure que leurs ennemis prenaient pour se rafraîchir. En jetant les herbes quelques lieues au-dessus du camp royal, ils les faisaient arriver dans le temps où ces malheureux se croyaient libres de satisfaire leur soif. Les uns mouraient immédiatement de la force d'un poison qui n'a nulle part autant de subtilité qu'à Célèbes; les autres se traînaient avec peine jusqu'à leurs tentes pour mourir dans les bras de leurs compagnons, et les rendre témoins d'un désastre dont ils ne comprenaient pas encore la cause. Enfin le roi et ceux qui étaient échappés à la mort, ouvrant les yeux sur le sort qui les menaçait à leur tour, ne pensèrent qu'à s'éloigner de cette rive fatale. Mais ce ne fut pas sans pousser des cris d'horreur, qui devinrent pour eux une nouvelle source d'infortunes. Les Hollandais, avertis par ce tumulte, repassèrent promptement la rivière, et les poursuivirent jusqu'à la portée du canon de la capitale, où le roi fut obligé de se renfermer. Ils n'eurent pas la hardiesse de l'assiéger; mais, bloquant la place, ils s'efforcèrent de couper la communication des vivres pendant que deux vaisseaux de leur nation gardaient le port et bouchaient le passage de la mer. En même temps ils mirent le feu de toutes parts au riz, dont on était près de faire la récolte. Ils pillèrent tous les villages voisins, forcèrent les habitans de chercher une retraite dans les montagnes. Les troupes qui restaient au roi dans la ville firent plusieurs sorties sous la conduite de Daen-ma-allé, frère de ce prince; mais leurs ennemis, se flattant d'obtenir bientôt par la famine ce qu'ils n'étaient pas sûrs d'emporter par la force, prirent toujours le parti de battre en retraite. En effet, les provisions qui s'étaient trouvées dans la place furent bientôt épuisées. Le riz s'y vendit au poids de l'or; et pendant plusieurs mois, on n'y vécut que du cuir de différens animaux, qu'on faisait bouillir dans de l'eau pure.
Les espérances du roi étaient fondées sur les vaisseaux portugais qui venaient mouiller tous les ans dans le port d'Ionpandam, et qu'il attendait de jour en jour. Ils arrivèrent enfin; mais quelle fut la surprise des Macassarois à la vue de trente autres voiles qui parurent presque aussitôt avec le pavillon de Hollande, et qui enveloppèrent la petite flotte dont ils se promettaient du secours! Deux des plus gros vaisseaux hollandais mirent à terre quelques compagnies de soldats, qui avaient ordre de se joindre aux rebelles de Bonguis. Cinq autres attaquèrent la forteresse portugaise; et leur artillerie étant fort nombreuse, ils n'eurent besoin que d'un jour pour la réduire en poudre. Quantité de braves gens périrent sous les ruines; et ceux qui se trouvèrent vivans lorsque l'ennemi entra dans la place, aimèrent mieux périr les armes à la main que d'accepter la composition qu'on leur offrit. Le gouverneur avait été tué dès la première décharge. Sa femme, ne pouvant lui survivre, fit une action dont la mémoire se conserve encore. Elle rassembla tout ce qu'elle avait de richesses en pierreries et en lingots d'or; elle en fit charger sous ses yeux les plus gros canons de la forteresse; et pour ôter aux Hollandais le plaisir de posséder de si précieuses dépouilles, elle mit de sa propre main le feu aux pièces qui étaient pointées du côté de la mer; ensuite elle alla se poster courageusement dans l'endroit le plus dangereux, où elle trouva bientôt la mort.
Pendant que les cinq vaisseaux hollandais achevaient de battre la forteresse et la ville de Ionpandam, les autres étaient aux prises avec la petite flotte portugaise, qui se vit aussi forcée de céder à l'inégalité du nombre; mais ce ne fut qu'après un combat fort glorieux. De sept vaisseaux dont elle était composée, trois furent brûlés, deux coulés à fond, et les deux autres qui restaient tombèrent entre les mains de l'ennemi. Les sept capitaines et les principaux officiers avaient perdu la vie dans une si belle défense, et l'avaient vendue si chère, qu'ils acquirent plus de gloire dans leur défaite que les Hollandais n'en purent tirer de leur victoire.
Aussitôt la flotte victorieuse s'avança vers la capitale du royaume, qui n'est éloignée que de cinq ou six lieues du port. Elle est située un peu au-dessus de l'embouchure de la rivière, dans un canton très-agréable, mais qui n'a rien d'avantageux pour sa défense; aussi fut-elle attaquée par mer et par terre. Les Hollandais ne laissèrent pas d'y trouver plus de résistance qu'ils ne s'y étaient attendus. Le roi, qui était exercé à la guerre depuis sa première jeunesse, s'y défendit avec autant de jugement que de courage. Daen-ma-allé, son frère, se distingua par des actions si surprenantes, que les Hollandais en conçurent une jalousie qui leur fit jurer sa perte. Mais enfin la ruine des principaux appartemens du palais, de l'arsenal et de la meilleure partie des murailles de la ville, qu'une mine fit sauter en l'air, sans que les Macassarois, à qui cette espèce d'attaque était inconnue, pussent en deviner la cause, jeta le roi dans une si vive alarme, qu'il fit demander la paix. Il ne put obtenir qu'une suspension d'armes, pendant laquelle on convint des conditions suivants:
«Que la ville, la forteresse et le port de Iopandam demeureraient en propriété à la compagnie hollandaise avec leurs dépendances, qui furent étendues par les vainqueurs à trois ou quatre lieues dans les terres, et que le roi renoncerait à tous ses droits sur ces trois possessions pour lui et ses successeurs.
»Que les jésuites seraient chassés du royaume, tous leurs biens confisqués au profit de la compagnie, pour la dédommager des frais d'une ambassade qu'on les accusait d'avoir fait manquer à la cour de la Chine; leurs maisons rasées et leurs églises démolies.
»Que les Portugais seraient privés des gouvernemens, des charges et des dignités dont il avait plu au roi de les honorer; leurs magasins fermés et leurs fortifications détruites: qu'ils sortiraient incessamment du royaume, s'ils n'aimaient mieux y demeurer, à condition de n'y faire aucun commerce; et que, pour leur en ôter tous les moyens, ils seraient relégués dans quelque village éloigné des villes.
»Que le roi ferait partir incessamment un ambassadeur pour Batavia, avec des présens proportionnés à ses richesses, pour obtenir du conseil la ratification du traité.
»Que les Hollandais s'obligeraient, de leur part, aussi long-temps que le roi et ses successeurs seraient fidèles à leurs promesses, de ne leur causer aucun trouble dans la possession de ses états; d'entrer dans tous leurs intérêts, et de les assister dans leurs guerres étrangères ou domestiques; de continuer le commerce qu'ils avaient commencé avec leurs sujets, c'est-à-dire de vendre ou d'acheter d'eux, au prix ordinaire, les marchandises qu'ils apporteraient ou qu'ils trouveraient dans le port.»
Daen-ma-allé refusa de signer un traité qui lui parut humiliant pour sa patrie; mais le roi n'en accepta pas moins toutes les conditions, et nomma un des principaux seigneurs de sa cour pour le porter à Batavia, avec deux cents pains d'or et d'autres présens de la même richesse. Après la ratification, les jésuites et la plus grande partie des Portugais sortirent du royaume. Ceux que la pauvreté ou d'autres raisons obligèrent d'y rester, se virent honteusement relégués dans un village nommé _Borobassou_, où ils mènent encore une vie obscure et languissante.
Depuis cette révolution, les Hollandais ont satisfait assez fidèlement aux lois qu'ils se sont imposées. Ils sont attachés à leurs engagemens par l'avantage qu'ils trouvent continuellement dans le commerce de l'île, et par la crainte de perdre un des meilleurs ports des Indes. Daen-ma-allé périt dans la suite à Siam.
CHAPITRE X.
Îles Philippines. Îles Marianes.
Avant de passer au continent, il nous reste à parcourir le grand archipel des Philippines et des Marianes, placé dans la vaste mer des Indes, vis-à-vis les côtes des royaumes de Malacca, de Siam, de Camboge, de Cochinchine, de Tonkin et de la Chine. On sait que le fameux Magellan découvrit ces îles dans le voyage qu'il entreprit aux Indes orientales par le sud-ouest et par le détroit de la Terre-de-feu, qui a depuis porté son nom. Ce voyage mémorable, dont nous parlerons dans la suite, devait lui être aussi fatal qu'il fut depuis utile aux Espagnols, et même à toutes les nations de l'Europe; il fut tué dans l'île de Zébu, une des Philippines, en combattant contre les ennemis de cette île. Il avait nommé d'abord les Philippines et les Marianes, _îles de Saint-Lazare_, parce qu'il y avait jeté l'ancre en 1521, le samedi avant le dimanche de la Passion, auquel les Espagnols donnent le nom de _Saint-Lazare_. Vingt-deux ans après, Louis-Lopez de Villalobos les nomma _Philippines_, en l'honneur du prince Philippe, héritier présomptif de la monarchie d'Espagne. D'autres prétendent néanmoins qu'elles ne prirent ce nom que plus de vingt ans après, sous le règne de Philippe II, lorsque Michel-Lopez Legaspi en fit la conquête pour l'Espagne.
On ignore leur ancien nom. Quelques-uns veulent néanmoins qu'elles s'appelassent autrefois _Luçones_, du nom de la principale, qui est _Luçon_ ou _Manille_: le mot de _Luçon_ signifiant un mortier en langue tagale, on aurait voulu dire par ce nom le pays des Mortiers. En effet, les insulaires font certains mortiers de bois, d'un demi-pied de profondeur et d'autant de largeur, dans lesquels ils pilent leur riz, qu'ils passent ensuite avec des cribles nommés _biloas_. Il n'y a personne qui n'en ait un devant sa porte, et plusieurs en creusent trois dans un même tronc, pour employer tout à la fois autant d'ouvriers à ce travail; mais d'autres prétendent que le nom de Manille, que les Portugais donnent aux mêmes îles, est leur premier nom, connu, disent-ils, depuis Ptolémée.
Les vaisseaux qui viennent de l'Amérique à l'archipel de Saint-Lazare, ou des Philippines, voient nécessairement, lorsqu'ils commencent à découvrir la terre, une des quatre îles suivantes, Mindanao, Leyte, Ibabao et Manille, depuis le cap du Saint-Esprit, parce qu'elles forment une espèce de demi-cercle de six cents milles de longueur du nord au sud. Manille se présente au nord-est, Ibabao et Leyte au sud-est, et Mindanao au sud. L'on ne compte dans cet archipel que dix îles remarquables par leur grandeur; mais, outre ces dix grandes, il s'en trouve dix autres de moindre étendue, qui ont aussi leurs habitans. En total, on en compte plus de cinquante, sans parler d'une infinité de petites îles qui ne sont d'aucune considération.
La situation de toutes ces îles est sous la zone torride, entre l'équateur et le tropique du cancer, car la pointe de _Sarranguan_, ou le _cap de Saint-Augustin_ dans Mindanao, se trouve à la latitude de 5 degrés 30 minutes; et les Babuyanes, avec le cap d'El-Engano, au vingtième, et la ville de Manille au quatorzième et quelques minutes.
Les différentes opinions sur la manière dont les îles Philippines ont pu se former n'ont rien qu'on ne puisse appliquer à toutes les îles du monde. Cependant on remarque particulièrement que les Philippines ont beaucoup de volcans et de sources d'eau chaude au sommet des montagnes; les tremblemens de terre y sont fréquens, et quelquefois si terribles, qu'à peine y laissent-ils subsister une maison. Les ouragans, que les insulaires nomment _bagouyos_, déracinent les plus grands arbres, et jettent dans les terres une si grande quantité d'eau, que des pays entiers s'en trouvent inondés. Le fond est rempli de bancs entre les îles, surtout proche de la terre; et l'embarras est extrême à chercher les canaux qui ne laissent pas de s'y trouver pour la communication. Ces observations font juger que, si dans l'origine du monde toutes ces îles, ou quelques-unes d'entre elles, étaient jointes à la terre ferme, il n'est pas besoin de recourir au déluge universel pour expliquer leur séparation.
Les Espagnols y trouvèrent trois sortes de peuples. Sur les côtes, c'étaient des Maures malais, qui venaient, comme ils le disaient eux-mêmes, de Bornéo et de la terre ferme de Malacca; d'eux étaient sortis les Tagales, qui étaient les naturels de Manille et des environs. On remarque leur origine à leur langage, qui ressemble beaucoup au malais, à leur couleur, à leur taille, à leur habillement, et surtout à leurs usages, qu'ils ont pris des Malais et des autres nations des Indes.
Les peuples qu'on nomme Bisayas et Pintados, dans les îles de Camérines, de Leyte, de Samar, Panay et plusieurs autres, sont venus vraisemblablement de l'île Célèbes, dont les habitans, dans plusieurs cantons, ont, comme eux, l'usage de se peindre le corps. À l'égard de Mindanao, Xolo, Bool, et une partie de Zébu, ceux que les Espagnols ont trouvés maîtres de ces îles paraissent venus de Ternate, qui n'est pas éloigné: on en juge par leur commerce et leur religion, qui sont les mêmes, et surtout par les liaisons qu'ils conservent encore avec les habitans de cette île.