Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)
Part 16
Le muscadier est un bel arbre haut de trente pieds, remarquable par le beau vert de son feuillage et par la disposition de ses branches; quand il végète avec force, il pousse une grande quantité de rameaux grêles qui lui forment une tête bien arrondie et extrêmement touffue. Les fleurs naissent en petites grappes le long des petits rameaux; elles sont jaunes et petites. Un même arbre ne porte que des fleurs ou fécondes ou stériles, c'est-à-dire femelles ou mâles. Cet arbre est continuellement en fleur et en fruit de tout âge. Il commence à rapporter à l'âge de sept ou huit ans. Le fruit qui succède à la fleur femelle ne parvient à l'état de maturité que neuf mois après l'épanouissement de cette fleur. Il ressemble alors à un pêche-brugnon de couleur moyenne. Le brou qui enveloppe la noix a la chair d'une saveur si âcre et si astringente, qu'on ne saurait le manger cru et sans apprêt. On le confit, on en fait des compotes et de la marmelade. L'usage de la noix muscade est suffisamment connu. En faisant des entailles dans l'écorce du muscadier, en coupant une branche, ou en détachant une feuille, il en sort un suc visqueux assez abondant, d'un rouge pâle, et qui teint le linge d'une manière durable. Le bois du muscadier est blanc, poreux, filandreux, d'une extrême légèreté. On peut en faire de petits meubles: il n'a aucune odeur.
Le tabac croît en abondance aux Moluques; mais il n'égale pas en bonté celui des Indes orientales, quoique les fruits communs y soient les mêmes, et qu'ils n'aient rien d'inférieur.
On y trouve de ces grands serpens qui ont plus de trente pieds de long, et dont on a déjà parlé.
On remarque que les crocodiles, fort différens de ceux des autres lieux pour la voracité, ne sont dangereux que sur terre; et que dans la mer, au contraire, ils sont si lâches et si engourdis, qu'ils se laissent prendre aisément.
Tous les voyageurs parlent avec admiration de la facilité que les perroquets des Moluques ont à répéter tout ce qu'ils entendent; leurs couleurs sont variées, et forment un mélange agréable; ils crient beaucoup et fort haut. On assure que, dans les temps qu'on y formait la ligue qui en chassa les Portugais, un perroquet, volant dans l'air, cria d'une voix très-forte, _je meurs, je meurs_, et que, battant en même temps des ailes, il tomba mort. Voilà un présage à opposer au vol des oiseaux chez les anciens; mais on peut croire au babil des perroquets des Moluques sans croire à ceux des historiens. Un Hollandais avait un perroquet qui contrefaisait sur-le-champ tous les cris des autres animaux qu'il entendait.
L'île de Ternate a quantité d'oiseaux de paradis, que les Portugais nomment _paxaros del sol_ ou _oiseaux du soleil_. Les habitans leur donnent le nom de _manucodiata_, qui signifie _oiseau des dieux_. Autrefois on racontait fort sérieusement, et plusieurs auteurs l'ont répété, que ces oiseaux vivent de l'air, qu'ils ne viennent jamais à terre, qu'ils n'ont pas de pieds, et qu'ils se reposent en se suspendant aux arbres par les longs filets de leur queue. Telle est l'idée d'après laquelle plusieurs naturalistes anciens les représentent; elle venait de l'usage établi parmi ceux qui les prennent de leur ôter les pieds, et de ne leur laisser que la tête, le corps et la queue, qui est composée de plumes admirables. Ils les font sécher ensuite au soleil, ce qui fait disparaître toutes les traces des pieds. Ces absurdités étaient d'autant plus accréditées, que l'origine et le genre de vie de ces oiseaux étaient totalement ignorés. L'on ne se borna pas aux merveilles que leur attribuaient les insulaires de Ternate; les marchands, pour leur donner plus de valeur, en ajoutèrent de nouvelles. Enfin le préjugé prit une telle force, que le premier qui soutint que ces oiseaux avaient des pieds et étaient conformés comme les autres, fut traité d'imposteur. Il est reconnu aujourd'hui qu'ils ont des pieds. Les uns ne fréquentent que les buissons, d'autres se tiennent dans les forêts, nichent sur les arbres élevés, mais évitent de se percher à la cime, surtout dans les grands vents, qui, en jetant le désordre dans leurs faisceaux de plumes, les font tomber à terre. Dans la saison des muscades, l'on voit ces oiseaux voler en troupes nombreuses, comme font les grives à l'époque des vendanges; mais ils ne s'éloignent guère. L'archipel des Moluques et la Nouvelle-Guinée bornent leurs plus longs voyages.
CHAPITRE IX.
Timor. Île Célèbes.
Ces deux îles sont, l'une au sud, l'autre au nord des Moluques, et toutes deux en sont à peu de distance. Nous parlerons en premier lieu de Timor. Dampier lui donne environ soixante et dix lieues de long, sur quinze ou seize de largeur. Elle est située à peu près du nord-est au sud-ouest, et son milieu est presqu'à 9 degrés de latitude méridionale. Elle n'a point de rivières navigables, ni beaucoup de havres; mais on y trouve un grand nombre de baies, où les vaisseaux peuvent mouiller dans certaines saisons. C'est dans celle d'Anabo, qui la couvre au sud-ouest, que les Hollandais ont le fort Concordia bâti en pierre sur un rocher qui touche au rivage, une lieue à l'est de la pointe de Coupang, d'où ils chassèrent les Portugais en 1613. Cependant il en reste un grand nombre dans l'île, et ils y ont plusieurs établissemens, entre autres celui de Laphao. La ville est composée de quarante ou cinquante maisons, dont chacune a son enclos rempli d'arbres fruitiers, tels que des tamariniers, des cocotiers, et des toddis. Chaque enclos a son puits. Une église à demi ruinée fait le principal ornement de la perspective. Assez près du rivage, une mauvaise plate-forme, accompagnée d'un petit édifice, soutient six canons de fer montés sur des affûts pouris, et quelques hommes y font la garde.
Dampier ne fait pas une peinture avantageuse des habitans de Laphao: «La plupart, dit-il, sont nés aux Indes; ils ont les cheveux noirs et plats, et le visage couleur de cuivre jaune: leur langue est le portugais. Ils se disent catholiques romains, et ne se font pas moins honneur de leur religion que de leur origine: ils se fâcheraient beaucoup contre ceux qui leur refuseraient le nom de _Portugais_; cependant je n'en vis que trois qui méritassent le nom de _blancs_; deux étaient prêtres.» Ils ont trois ou quatre petits bâtimens qui servent à leur commerce avec les insulaires, et qu'ils envoient même jusqu'à Batavia pour en tirer des marchandises de l'Europe; l'île leur fournit de l'or, de la cire et du bois de sandal. Quelques Chinois qu'ils ont parmi eux attirent de Macao, tous les ans, une vingtaine de petites jonques, qui leur apportent du riz commun, de l'or mêlé, du thé, du fer, des outils, de la porcelaine, des soies, etc., et qui prennent d'eux, en échange de l'or pur, tel qu'on le trouve sur les montagnes, du bois de sandal, de la cire et des esclaves.
Les Portugais ont un autre établissement qu'ils nomment _Porto-Novo_, au bout oriental de l'île de Timor, où leur gouverneur général fait sa résidence; ce qui doit faire juger que Laphao ne tient que le second rang. On assura Dampier, que, dans l'espace de vingt-quatre heures, ils pouvaient assembler cinq ou six cents hommes bien armés de fusils, d'épées et de pistolets. Quoiqu'ils se reconnaissent sujets du Portugal, leur situation approche beaucoup de l'indépendance. On les a vus pousser la hardiesse jusqu'à renvoyer chargés de fers ceux qui leur apportaient des ordres du vice-roi de Goa. Comme ils ne font pas scrupule de s'allier aux femmes de l'île, cette indocilité ne fait qu'augmenter à mesure qu'ils se multiplient et que leur sang s'éloigne de sa source.
L'île de Timor est divisée en plusieurs royaumes, dont chacun a son langage, quoique la ressemblance de la figure, des usages et des moeurs entre ceux qui les habitent semble prouver que tous ces insulaires ont une origine commune. La bonne intelligence est rare entre tous les princes de ces différens royaumes. La compagnie hollandaise, qui a son fort et son comptoir dans le royaume de Coupang, trouve de l'avantage à nourrir leurs divisions, tandis que, vivant en paix avec chaque puissance de l'île, elle tire tous les profits du commerce. Le roi de Coupang, ami particulier des Hollandais, est ennemi mortel de tous les autres rois, qui sont étroitement alliés avec tous les Portugais. Il tire du fort de Concordia un secours secret d'hommes et de munitions, qui lui est refusé en apparence comme à tous ses concurrens, mais qui doit être bien réel, pour le rendre capable de résister à tant de forces réunies, et de causer quelquefois beaucoup d'inquiétude aux Portugais. La guerre est si cruelle de la part des Coupangois, que les nobles du pays mettent leur gloire à placer sur des pieux, au sommet de leurs maisons, les têtes des ennemis qu'ils ont tués de leur propre main, et que les simples soldats sont obligés de porter celles qu'ils peuvent abattre aussi, dans des magasins destinés à les recevoir. Le village indien qui est voisin du fort hollandais contient un de ces sanglans dépôts. On doit juger par-là que la haine des Portugais, qui voient leurs têtes menacées du même sort, ne tombe pas moins sur les Hollandais que sur le roi de Coupang, et qu'ils n'épargnent rien pour leur nuire. Ils se vantent d'être toujours en état de les chasser de l'île, s'ils en avaient la permission du roi de Portugal, seule occasion où le respect a la force de les arrêter; mais il paraît que les Hollandais, bien fournis d'artillerie et d'autres munitions, gardés par des soldats européens, et sûrs de recevoir tous les ans de nouveaux secours de Batavia, rient des bravades de leurs ennemis. D'ailleurs ils ont, à peu de distance, leur établissement de Solor, dont ils pourraient encore se fortifier. Les Portugais en ont un autre aussi dans l'île d'Ende, qui n'est pas plus éloignée; et leur ville, qui se nomme _Lorentouca_, vers l'extrémité orientale de cette île, est mieux peuplée qu'aucune place de Timor; mais loin de s'entre-prêter de l'assistance, les gouverneurs de leur nation, dans ces deux îles, se haïssent et se déchirent mutuellement. Ende et Solor font partie d'une chaîne d'îles situées au nord de Timor.
Les insulaires de Timor ont la taille médiocre, le corps droit, les membres déliés, le visage long, les cheveux noirs et lisses, et la peau fort noire. Ils sont naturellement adroits et d'une agilité singulière; mais une extrême paresse, vice commun à toute leur nation, leur fait perdre l'avantage qu'ils pourraient tirer de ces deux qualités. Il n'ont de la vivacité, suivant l'expression de Dampier, que pour la trahison et la barbarie; leurs habitations ne présentent que la misère. Ils sont nus, à l'exception des reins, autour desquels ils ont un simple morceau de toile. Quelques-uns portent un ornement de nacre de perle ou de petites lames d'or, de figure ovale et de la grandeur d'un écu, assez joliment dentelées. Cinq de ces lames, rangées l'une près de l'autre au-dessus des sourcils, servent à leur couvrir le front. Elles sont si minces, et disposées avec tant d'art, qu'elles semblent enfoncées dans la peau. Cependant les frontons de nacre ont plus d'éclat. D'autres portent des bonnets de feuilles entrelacées.
Ils prennent autant de femmes qu'ils peuvent en nourrir; et quelquefois ils vendent leurs enfans pour se mettre en état d'augmenter le nombre de leurs femmes. Leur nourriture ordinaire est le blé d'Inde, que chacun plante pour soi. Ils ne se fatiguent pas beaucoup à préparer la terre. Dans la saison sèche, ils mettent le feu aux arbres et aux buissons pour nettoyer leurs champs et les disposer à recevoir leurs grains dans la saison des pluies. D'ailleurs le goût de la chasse qui les occupe sans cesse leur fait négliger leurs plantations. Ils ne manquent point de buffles ni de porcs sauvages. Leurs armes ne sont que la lance et la zagaie, avec une sorte de rondache ou de bouclier.
Dampier s'informa de leur religion. On l'assura qu'ils n'en avaient point. Il observe qu'à la faveur de la langue malaise, qui est en usage dans toutes les îles voisines, le mahométisme s'était répandu dans celles qui faisaient quelque commerce avant que les Européens y fussent venus. C'est ainsi qu'il est devenu la religion dominante de Solor et d'Ende; mais il ne paraît pas qu'il ait pénétré dans l'île de Timor, ni que les Portugais ou les Hollandais y aient obtenu plus de faveur pour le christianisme.
Tout le terrain de l'île est inégal, c'est-à-dire coupé par des montagnes et de petites vallées. Une chaîne de hautes montagnes la traverse presque d'un bout à l'autre. Elle est assez bien arrosée, dans les temps même de la sécheresse, par quantité de ruisseaux et de fontaines; mais elle n'a point de grandes rivières, parce qu'étant fort étroite, les sources qui tombent de l'un ou de l'autre côté des montagnes ont peu de chemin à faire jusqu'à la mer. Dans la saison pluvieuse, les vallées et les terres basses sont couvertes d'eau. Alors les ruisseaux paraissent autant de grosses rivières, et les moindres cascades se changent en torrens impétueux. Vers le rivage, la terre est presque généralement sablonneuse, quoique assez fertile et couverte de bois. Les montagnes sont remplies de forêts et de savanes. Dans quelques-unes on ne voit que des arbres hauts, frais et verdoyans; dans la plupart des autres, ils paraissent tortus, secs et flétris, et les savanes sont pierreuses et stériles; mais plusieurs de ces montagnes sont riches en or et en cuivre. Les pluies entraînent l'or dans les ruisseaux, où les insulaires le pêchent. Dampier ne put être informé comment ils tirent le cuivre.
Il s'attacha particulièrement à connaître les arbres de l'île, qui en produit un grand nombre qui lui étaient inconnus, et pour lesquels il ne se fit pas un vain honneur d'inventer des noms; mais il vit des mangles blanches, rouges et noires. Il vit le mahot, l'arbre à calebasse, qui est ici rempli de piquans; et qui s'élève fort haut, en diminuant vers la pointe, au lieu que dans les Indes occidentales il est bas, et ses branches s'étendent beaucoup en dehors; le cotonnier, qui n'est pas fort gros à Timor, mais qui est plus dur que celui de l'Amérique.
Le cassier, qui est ici fort commun, a la grosseur de nos pommiers ordinaires; mais ses branches ne sont ni épaisses ni garnies de feuilles. Cet arbre fleurit, à Timor, pendant les mois d'octobre et de novembre. Ses fleurs ressemblent beaucoup à celles de nos pommiers, et sont presque aussi grandes. Elles sont d'abord rouges; mais, lorsqu'elles sont tout-à-fait épanouies, elles deviennent blanches, et jettent une odeur agréable. Le fruit, dans sa maturité, est rond, gros d'un pouce, long d'environ deux pieds, et d'un brun foncé qui tire sur le rouge. Les cellules du milieu sont entre elles à la même distance que celles du même fruit qu'on apporte en Angleterre. On y trouve, aussi une petite semence plate. En un mot, il paraît de la même nature: cependant l'observateur demeura incertain si c'est le véritable cassier, parce qu'il n'y trouva point de pulpe noire.
Il vit des figuiers sauvages moins gros que ceux de l'Amérique, et dont les figues ne croissent point à part sur les branches, mais viennent par bouquets de quarante ou cinquante, autour du corps de l'arbre et de ses grosses branches, depuis la racine jusqu'au sommet.
Entre quantité d'arbres qui peuvent servir à toutes sortes d'usages, on trouve à Timor le sandal, dont les plus hauts ressemblent beaucoup au pin. Ils ont la tige droite et unie; mais ils ne sont pas fort épais. Le bois en est dur, pesant et rougeâtre, surtout vers le coeur. On voit ici trois ou quatre sortes de palmiers que Dampier n'avait vus dans aucun autre lieu. Les troncs de la première espèce ont sept ou huit pieds de circonférence, et jusqu'à quatre-vingt-dix de hauteur. Leurs branches croissent vers le sommet, comme celles du cocotier, et leur fruit ressemble aux cocos; mais il est plus petit, de figure ovale, à peu près de la grosseur d'un oeuf de cane. La coquille en est noire et dure avant sa maturité. Il est rempli d'une chair si dure, qu'on ne saurait le manger; et comme il a un petit vide au milieu, on y trouve cette eau ou ce petit-lait qui fait rechercher les cocos.
Les fruits de Timor sont les mêmes que dans la plupart des autres contrées des Indes; mais il paraît que les insulaires en doivent une bonne partie aux Portugais et aux Hollandais qui les y ont transplantés. Dampier y trouva une herbe sauvage qui se nomme calalou[13] en Amérique, et qui ne lui parut pas moins agréable et moins saine que les épinards. L'île produit naturellement du pourpier, du fenouil marin et d'autres herbes connues des Européens. Le blé d'Inde y croît avec peu de culture. C'est la nourriture commune des habitans; mais les Portugais et leurs voisins sèment un peu de riz.
[Note 13: _Ketmia brasiliensis._]
Dampier ne vit des boeufs et des vaches qu'aux environs du fort Concordia. L'île est peuplée de singe et de serpens: on y trouve un grand nombre de serpens jaunes, de la grosseur du bras et longs de quatre pieds; mais les plus dangereux ne sont pas plus gros que le tuyau d'une pipe; leur longueur est de cinq pieds; ils sont verts par tout le corps; ils ont la tête rouge, plate et de la grosseur du pouce.
Entre les volatiles, on distingue l'oiseau à répétition, ainsi nommé, parce qu'il chante six notes deux fois de suite, et que, les commençant d'une voix haute et perçante, il les finit d'un ton assez bas. Sa grosseur est celle d'une alouette; il a le bec petit, noir et pointu; les ailes bleues; la tête et le jabot d'un rouge pâle, et une raie bleue autour du cou.
Dans le nombre infini de poissons que l'on pêche à Timor on remarque les mangeurs d'huîtres; ils ont dans le gosier deux os fort épais, durs et plats, avec lesquels ils cassent la coquille pour avaler ensuite le poisson qu'elle renferme: aussi trouve-t-on toujours dans leur estomac quantité de ces coquilles en pièces.
Au nord-ouest des Moluques est située l'île Célèbes dont la forme est singulièrement irrégulière, tant elle est découpée profondément par plusieurs golfes. Nous rassemblerons les observations dispersées d'un grand nombre de voyageurs, surtout celles des Hollandais, qui possèdent dans cette île un fort et un excellent comptoir, fondé sur les ruines de l'ancien établissement portugais. C'est d'après eux qu'on s'est accoutumé à l'appeler indifféremment Célèbes ou Macassar, du nom de sa principale ville et du plus puissant de ses états.
Ce royaume, que ses habitans nomment Mancaçar, et qui, depuis les conquêtes d'un de ses rois vers la fin du dernier siècle, comprend en effet la plus grande partie de l'île, s'étend depuis la ligne équinoxiale jusqu'au 6e. degré de latitude méridionale; sa longueur se prend du septentrion au midi: elle est d'environ cent trente lieues, sur quatre-vingts de largeur, qui est celle qu'on donne ordinairement à l'île. Mandar et Bonguis étaient deux autres royaumes qui le bornaient au septentrion, mais qui ont suivi la fortune de celui de Toradja, et de quelques autres provinces aujourd'hui soumises aux rois de Macassar. Quelques-uns comptent cette grande île au nombre des Moluques, dont elle n'est éloignée que d'environ quatre-vingts lieues.
Sa situation étant au milieu de la zone torride, on s'imagine aisément qu'il y règne une extrême chaleur. Peut-être serait-elle inhabitable, si ces ardeurs excessives n'étaient modérées par des pluies assez abondantes, qui rafraîchissent ordinairement la terre cinq ou six jours avant ou après les pleines lunes, et pendant les deux mois que le soleil, dans son cours annuel, emploie à passer au-dessus de l'île; d'un autre côté, ce mélange de pluie et de chaleur, joint aux vapeurs qu'exhalent continuellement les mines d'or et de cuivre, qui sont en assez grand nombre dans le pays, y excite presque tous les jours, au coucher du soleil, des orages terribles et les plus furieux tonnerres. L'air y serait très-malsain, s'il n'était purifié par les vents du nord qui s'y font sentir avec violence pendant la meilleure partie de l'année. Aussitôt qu'ils viennent à manquer, ce qui est heureusement très-rare, le pays est désolé par diverses maladies contagieuses; mais, lorsqu'ils soufflent avec leur force ordinaire, tous les habitans jouissent d'une santé parfaite. On en voit vivre sans maladies jusqu'à l'âge de cent ou de cent vingt ans.
De toutes les provinces qui composent le royaume de Macassar, il n'y en a point que la nature n'ait distinguée par quelque faveur particulière, qui la rend nécessaire à toutes les autres. Celles qui ne sont composées que de rochers et de montagnes inaccessibles contribuent à la richesse du pays par leurs carrières et leurs mines. Dans les unes on trouve de très-belles pierres, avantage rare aux Indes; les autres ont des mines d'or, de cuivre et d'étain. La province de Toradja fournit seule une assez grande quantité de poudre d'or; et lorsque les ravines qui se précipitent des montagnes de Mamadja ont achevé de s'écrouler, on en découvre souvent de petits lingots dans les vallées: on raconte même qu'on y en a trouvé de la grosseur du bras.
Les terres de l'île de Célèbes sont remplies d'ébéniers, de bois de calambac[14], de sandal, et de quelques espèces qui servent à teindre en vert et en écarlate; teinture si vive et si brillante, qu'elle efface la plupart des nôtres. Le bois de charpente et de menuiserie, plus commun que le bois à brûler ne l'est en Europe, met les habitans en état de construire des bâtimens de mer à meilleur marché qu'en aucun port. Leurs bambous sont si durs et si solides, qu'ils en font non-seulement des cabanes, mais de petits bateaux et des flèches. Il n'y a point de contrée dans les Indes où cette espèce de roseau croisse mieux. Au lieu d'un pied de diamètre, qui est sa grosseur commune, il en a souvent plus de trois dans l'île de Célèbes; et comme il est naturellement creux, les Macassarois en font des tambours qui ne rendent pas moins de son que les nôtres.
[Note 14: _Agallochum præstantissimum._]