Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)
Part 15
L'ignorance, mère de l'idolâtrie et de la superstition, a introduit dans le culte et dans la manière de vivre de ces insulaires une infinité d'usages aussi bizarres que leurs préjugés sont ridicules. Les démons partagent leurs principaux soins, et sont le continuel objet de leurs inquiétudes. La rencontre d'un corps mort qu'on porte en terre, celle d'un impotent ou d'un vieillard, si c'est la première créature qu'on voie dans la journée; le cri des oiseaux nocturnes, le vol d'un corbeau au-dessus de leurs maisons, sont pour eux autant de présages funestes dont ils croient pouvoir prévenir les effets en rentrant chaque fois chez eux, ou par certaines précautions. Quelques gousses d'ail, de petits morceaux de bois pointus et un couteau, mis à la main ou sous le chevet d'un enfant pendant la nuit, leur paraissent des armes efficaces contre les esprits malins. Jamais un Amboinien ne vendra le premier poisson qu'il prend dans des filets neufs; il en appréhenderait quelque malheur: mais il le mange lui-même ou le donne en présent. Les femmes qui vont au marché le matin avec quelques denrées donneront toujours la première pièce pour le prix qu'on leur en offre, sans quoi elles croiraient n'avoir aucun débit pendant le reste du jour. Aussi, lorsqu'elles ont vendu quelque chose, elles frappent sur leurs paniers, en criant de toute leur force que cela va bien. On ne fait pas plaisir aux insulaires de louer leurs enfans, parce qu'ils craignent que ce ne soit avec le dessein de les ensorceler, à moins qu'on n'ajoute à ces éloges des expressions capables d'éloigner toute défiance. Lorsqu'un enfant éternue, on se sert d'une espèce d'imprécation, comme pour conjurer l'esprit malin qui cherche à le faire mourir. Ces idées sont si invétérées dans la nation, qu'on entreprendrait vainement de les détruire. Les personnes mêmes qui ont embrassé le christianisme n'en sont pas exemptes. On n'admet point auprès d'un malade ceux qui seraient entrés peu auparavant dans la maison d'un mort. Les filles du pays ne mangeront pas d'une double banane, ou de quelque autre fruit double. Une esclave n'en présentera point à sa maîtresse, de peur que dans sa première couche elle ne mette deux enfans au monde, ce qui augmenterait le travail domestique. Qu'une femme meure enceinte ou en couche, les Amboiniens croient qu'elle se change en une espèce de démon, dont ils font des récits aussi absurdes que leurs précautions pour éviter ce malheur. Une de leurs plus singulières opinions est celle qu'ils se forment de leur chevelure, à laquelle ils attribuent la vertu de soutenir un malfaiteur dans les plus cruels tourmens, sans qu'on puisse lui arracher l'aveu de son crime, à moins qu'on ne le fasse raser; et ce qui doit faire admirer la force de l'imagination, cette idée est vérifiée par l'effet: l'auteur en rapporte deux exemples arrivés de son temps.
Avec tant de penchant à la superstition, on se figure aisément que les Amboiniens sont fort portés à la nécromancie. Cette science réside dans certaines familles renommées parmi eux. Quoiqu'ils les haïssent mortellement, parce qu'ils les croient capables de leur nuire, ils ne laissent pas d'avoir recours aux sortiléges, soit pour favoriser leurs amours ou pour d'autres vues. Ce vice règne principalement parmi les femmes. Mais si l'on examine à fond leur magie, on trouve qu'elle ne consiste le plus souvent que dans l'art de préparer subtilement des poisons, et que le reste n'est qu'un tissu d'impostures.
Les Amboiniens ont divers usages qui leur sont communs avec d'autres peuples de l'Orient, comme de s'accroupir pour faire leurs eaux, détestant l'usage d'uriner debout, qui, selon eux, ne convient qu'aux chiens; de laisser croître leurs ongles, qu'ils teignent en rouge; de se laver souvent dans les rivières, mais les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, avec des vêtemens particuliers à ces bains, par respect pour la pudeur; de s'oindre le corps d'huiles odoriférantes, et d'en parfumer aussi leur chevelure, en s'arrachant le poil de toutes les autres parties, et de s'asseoir sur une natte les jambes croisées sous le corps.
Dès qu'un enfant est né, sa mère lui présente le sein et lui donne un nom de lait, indépendamment de celui qu'il reçoit ensuite au baptême. Ce nom a toujours rapport à quelques circonstances de sa naissance. On ne sait ce que c'est que d'emmailloter les enfans, mais on les enveloppe négligemment dans un linge, après leur avoir appliqué un bandage sur le nombril. D'autres soins seraient mortels dans un pays si chaud, et plusieurs Européens en ont fait anciennement l'expérience. Au lieu de porter les enfans sur le bras, l'usage est de les porter ici sur la hanche, en passant le bras gauche sous leurs aisselles, autour du dos, dans une attitude fort aisée. On ne voit parmi ces peuples que des corps bien formés dans tous leurs membres, et jamais d'estropiés que par accident. Après la naissance d'un enfant, on plante un cocotier, ou quelque autre arbre dont le nombre des noeuds successifs indique celui de ses années.
À la mort du père, l'aîné des fils est le maître de tout ce qu'il possédait. Cet aîné ne donne à sa mère et à ses frères et soeurs que ce qu'il juge nécessaire à leur subsistance; mais il ne succède pas à son père dans les dignités héréditaires; elles passent aux collatéraux.
On peut mettre comme au second ordre des naturels du pays les Alfouriens ou Alfouras, montagnards sauvages qui occupent les hauteurs de plusieurs îles, et notamment de Céram, et qui sont fort différens des insulaires établis sur le rivage. En général, ils sont beaucoup plus grands, plus charnus et plus robustes, mais d'un naturel farouche et barbare. La plupart vont nus, sans distinction de sexe, n'ayant qu'une large et épaisse ceinture, teinte en plusieurs raies, qui leur couvre uniquement le milieu du corps. Ces ceintures sont composées de l'écorce d'un arbre nommé _sacca_, que l'auteur prend pour le sycomore blanc. Sur la tête ils portent une coque de coco, autour de laquelle ils entortillent leurs cheveux. Ils les attachent aussi quelquefois à un morceau de bois, qui leur sert en même temps d'étui pour leur peigne. Cet étrange bonnet est encore orné de trois ou quatre panaches. Leur chevelure est liée d'un cordon, auquel ils enfilent de petits coquillages blancs, dont ils se garnissent de même le cou et les doigts des pieds. Quelquefois leur collier est un chapelet de verre. Ils portent aussi de gros anneaux jaunes aux oreilles; et jamais ils ne paraissent plus propres qu'avec des rameaux d'arbre aux bras et aux genoux, dont ils ne manquent pas de se parer, surtout lorsqu'ils doivent se battre.
Tous ces montagnards, quoique partagés en factions, ont les mêmes manières, les mêmes moeurs et le même culte. C'est une loi inviolable parmi eux, qu'aucun jeune homme ne peut couvrir sa nudité ou sa maison, se marier ni travailler, s'il n'apporte pour chacune de ces installations autant de têtes d'ennemis dans son village, où elles sont posées sur une pierre consacrée à cet usage. Celui qui compte le plus de têtes est réputé le plus noble, et peut aspirer aux meilleurs partis. On n'examine point à la rigueur si ce sont des têtes d'hommes, de femmes ou d'enfans; il suffit que la taxe soit remplie. Par cette politique, il est facile à leurs chefs de détruire en peu de temps un village ennemi, et de faire la guerre sans qu'il leur en coûte la moindre dépense.
Dans leurs maraudes pour chercher des têtes, les jeunes Alfouriens battent la campagne en petites troupes de huit ou dix, le corps tellement couvert de verdure, de mousse et de rameaux, que, cachés sur les chemins au milieu des bois, on les prend facilement pour des arbres: dans cet état, s'ils voient passer quelqu'un de leurs ennemis, ils lui jettent une zagaie par-derrière, et, s'élançant sur lui, ils lui coupent la tête, qu'ils emportent dans les habitations, où ils font leur entrée solennelle, tandis que les jeunes femmes et les filles, chantant et dansant autour d'eux, célèbrent cette victoire par des réjouissances publiques. Les têtes sont suspendues aux maisons ou jetées en certains lieux, comme une offrande aux divinités du pays. Il arrive souvent à ces jeunes Alfouriens de rôder un mois ou deux avant qu'ils puissent trouver l'occasion de se pourvoir de têtes, parce qu'ils n'attaquent guère l'ennemi qu'à coup sûr. S'ils le manquent, ils reviennent les mains vides, quelquefois blessés, et si remplis de frayeur, qu'ils ne pensent plus de long-temps au mariage. Lorsqu'ils ont perdu quelques-uns de leurs gens dans un combat, et que les têtes en sont emportées, ils jettent les cadavres sur un arbre, comme indignes de la sépulture. Mais si les morts ont encore leur tête, il est permis aux parens de les enterrer, dans la crainte que leurs ennemis n'en puissent faire trophée.
On conçoit qu'avec des lois aussi barbares les Alfouriens ont besoin d'autres maximes assorties à cette politique et capables de perpétuer les occasions de les exercer avec quelque apparence de justice. Leur extrême délicatesse sur le point d'honneur est la principale source des guerres continuelles qui règnent entre eux. Lorsqu'un Alfourien en visite un autre, rien ne doit manquer à l'accueil qu'on lui fait. Cette réception consiste à lui présenter d'abord une banane et du tabac. Oublie-t-on volontairement, ou par malheur, de joindre à la banane les feuilles de siri nécessaires, c'est assez pour mettre en colère l'Alfourien étranger, qui, pour témoigner son ressentiment au maître de la maison, en sort sur-le-champ, et va s'escrimer devant la porte en dansant le sabre à la main, jusqu'à ce que l'affront soit réparé par quelques présens. Si pendant cette visite les petits enfans de la maison crachent ou se mouchent, c'est un outrage sanglant. S'ils jettent quelque chose à l'étranger, ou s'ils lui rient au nez, le père est tenu de laver chaque fois l'opprobre par d'autres présens, et la paix est faite alors; mais, s'il le refuse, l'offensé s'en plaint à ses amis, et revient deux ou trois ans après demander satisfaction à son hôte. La querelle peut encore être apaisée par un présent; sinon la vengeance est résolue contre un opiniâtre qui, non content d'un premier affront, ose encore, après tant d'années, pousser le mépris jusqu'à ne rien offrir en faveur de la réconciliation. L'offensé meurt-il sans avoir exécuté sa résolution, ce soin passe à ses descendans, qui ne manquent pas de le venger tôt ou tard. Quelquefois tous les habitans du village prennent parti pour le mort, et vont enlever dans celui de l'agresseur quelques têtes, sans distinction, et les premières qu'ils peuvent abattre: sur quoi naît ordinairement une guerre ouverte. Mais, avant d'en venir à cette extrémité, l'un d'entre eux élève la voix, appelle les cieux, la terre, la mer, les rivières et tous leurs ancêtres à leur secours. Après cette invocation, il se tourne vers les ennemis et leur annonce à haute voix les motifs qui les forcent à la guerre, protestant qu'ils ne viennent pas clandestinement comme des voleurs, mais à découvert, et dans la seule vue de se procurer par la force le présent de la réconciliation qu'on a l'injustice de leur refuser. De retour dans leur village, avec une ou deux têtes qu'ils ont coupées à leurs ennemis, ils les portent en cérémonie, accompagnés de leurs femmes qui ne cessent de chanter et de danser autour d'eux. On donne ensuite un grand festin où les têtes ont leur place, et sont servies chacune par un guerrier qui leur présente des bananes, du tabac et d'autres rafraîchissemens. On verse neuf gouttes d'huile sur chacune; après quoi deux hommes les prennent et les jettent. Ils sont persuadés que, s'ils manquaient à la moindre de ces cérémonies, ils n'auraient pas de bonheur à se promettre dans leur entreprise. Cependant, pour s'en assurer d'avance, ils ont recours au démon, qu'ils consultent de différentes manières; et dont ils attendent la réponse par certains signes: si les présages sont constamment favorables, ils n'hésitent plus à commencer la guerre.
Les Alfouriens se nourrissent de rats, de serpens, de grenouilles et de diverses autres sortes de reptiles. La chair de sanglier, et le riz, qu'ils commencent à cultiver eux-mêmes, entre aussi dans leurs alimens; mais ils y sont moins accoutumés. Le sagou est pour eux un mets friand: ils en font une bouillie épaisse qu'ils mettent dans des bambous, et la mangent froide lorsqu'ils sont en voyage. Ces bambous leur tiennent lieu de marmites, de pots et de verres. L'eau est leur boisson commune; mais le sagou vert, espèce de liqueur fermentée qu'ils tirent du sagou, anime leurs festins. Ils enterrent cette liqueur dans des marais pour la rendre plus forte. Elle y prend aussi une couleur plus jaune, et s'y conserve toujours fraîche, quoiqu'elle perde beaucoup de son goût agréable, et qu'elle devienne même fort âpre. Ces montagnards aiment l'eau-de-vie à la fureur, et savent la distinguer du vin d'Espagne. Valentyn rapporte que Montanus, ministre hollandais, étant arrivé le soir à Elipapoutelh, pour y administrer les sacremens, on lui dit que le radja Sahoulau, un des plus puissans rois des Alfouriens, descendu des montagnes avec une nombreuse suite, souhaitait de le saluer. Montanus, qui connaissait ce prince de réputation, consentit à le recevoir sur-le-champ pour en être plus tôt délivré. Après un court compliment, le radja demanda de l'eau-de-vie, ajoutant en mauvais malais qu'il l'aimait beaucoup. La crainte des effets désagréables que cette liqueur pouvait produire fit répondre au ministre hollandais qu'étant au terme de son voyage, ses provisions étaient presque finies. Cependant il fit apporter un petit reste de vin d'Espagne qu'il voulut faire boire au radja pour de l'eau-de-vie. Mais ce prince n'en eut pas plus tôt goûté, qu'il le rejeta. «Ce que vous m'offrez, dit-il en secouant la tête, n'est pas une boisson d'homme, c'est une boisson de femme; si c'est de l'eau-de-vie, il faut que j'aie perdu la mémoire.» Le ministre, fort embarrassé, se vit obligé de faire paraître sa bouteille d'eau-de-vie; et le radja, qui en reconnut l'odeur, s'écria que c'était une boisson d'homme. En effet, la bouteille fut bientôt vidée. Alors le prince alfourien, commençant à s'échauffer, tira de sa corbeille quelques morceaux de serpens et de sagou, qu'il offrit à Montanus; et, les lui voyant refuser sous divers prétextes, il voulut du moins, pour signaler sa reconnaissance, lui faire accepter le spectacle d'un combat de ses Alfouriens. Les objections et les excuses ne purent le faire changer de dessein. Il fit commencer, à la lumière de quantité de flambeaux, un combat qui n'ayant d'abord été que simulé, devint bientôt sérieux. La terre fut jonchée de cadavres, le sang ruisselait, et les membres volaient de toutes parts, tandis que le radja ne cessait d'animer les combattans par ses promesses et ses menaces, sans que les représentations et les instances du ministre pussent l'engager à terminer une scène si tragique. «Ce sont mes sujets, lui répondit-il; ce ne sont que des chiens morts, dont la perte n'est d'aucune importance; et je ne me fais pas une affaire d'en sacrifier mille pour vous marquer mon estime.» Montanus, changeant de ton, réplique que c'était beaucoup d'honneur pour lui, mais que les lois hollandaises ne permettaient pas de répandre inutilement le sang, et qu'il en deviendrait lui-même responsable au gouverneur, qui, ne manquant d'espions nulle part, serait bientôt informé de cette scène. Le radja, cédant à ses remontrances, fit enfin terminer le combat; et Montanus en eut d'autant plus de joie, qu'il craignait sérieusement que les Alfouriens, las de se massacrer les uns les autres dans l'idée de l'amuser, ne se donnassant, à leur tour, le divertissement de le tailler en pièces lui et toutes les personnes de sa suite.
Avant que ces peuples connussent le girofle, dont ils tirent aujourd'hui leur subsistance, ils ne vivaient que de leurs pirateries, mangeaient les corps de leurs ennemis, et marchaient nus, à la réserve d'une ceinture. C'est des Portugais qu'ils ont appris à se vêtir, et des Hollandais qu'ils ont reçu les lumières de l'Évangile; mais la profession qu'ils font d'être chrétiens n'empêche pas qu'ils ne reviennent encore quelquefois à leur ancienne barbarie. On en rapporte des exemples qui font voir que la chair humaine a toujours de grands appas pour eux, lorsqu'ils trouvent l'occasion de s'en rassasier sans témoins. Le roi de Titavay, vieillard de soixante ans, avoua, en 1687, que dans sa jeunesse il avait mangé plusieurs têtes de ses ennemis, après les avoir fait rôtir sur des charbons, ajoutant que, de toutes les viandes, il n'y en avait pas de si délicate, et que les plus friands morceaux étaient les joues et les mains. En 1702, un vieux messager du conseil d'état d'Amboine, originaire de cette île, et d'ailleurs fort honnête homme, fut convaincu d'avoir enlevé du gibet et mangé un bras du cadavre d'un esclave, dont l'embonpoint l'avait tenté. Il fut puni par une amende de cinq cents piastres, heureux d'en être quitte à si bon marché. Il y a des ordonnances très-sévères pour réprimer cette horrible passion, et de temps en temps on a soin de les renouveler.
Il paraît que tout le terrain des Moluques est imprégné de ces matières sulfureuses qui forment les volcans. Valentyn en fit l'épreuve sur les montagnes d'Omer: «J'étais, dit-il, sans la moindre inquiétude dans ma chaise à porteurs, fermée de tous côtés pour me garantir contre l'ardeur du soleil, lorsque, après avoir fait environ un quart de lieue de chemin au-dessous du vent, toute cette vaste campagne que nous avions derrière nous parut en feu dans un instant, et les flammes, qui s'élevaient jusqu'aux nues du milieu d'une horrible fumée, gagnaient avec une telle rapidité, qu'à peine eus-je le temps de sortir de ma chaise pour prendre la fuite avec tous mes gens, dont le nombre était d'environ quarante. Notre effroi ne nous aurait cependant prêté que de vaines forces, si le vent ne s'était tourné tout à coup, et si l'embrasement n'eût été coupé par un espace aride et sans herbe. J'appris de mon guide qu'il s'était déjà trouvé une fois dans le même péril, mais beaucoup plus grand, puisqu'il n'avait pu l'éviter, et qu'il s'était vu obligé de se jeter le visage contre terre, pour n'être pas suffoqué par la fumée; que lui et ses compagnons eurent le visage un peu défiguré, leurs cheveux brûlés, et leurs vêtemens fort endommagés. Il est vrai que l'herbe étant alors moins haute et plus verte, les flammes n'avaient pas le même degré de violence; mais la fumée était d'autant plus épaisse.»
Au sud-est d'Amboine s'élève le petit groupe volcanique de Banda, ainsi nommé d'après l'île principale, que l'on appelle aussi Lantor. L'on cultive le muscadier dans ces petites îles, qui sont toutes volcaniques.
Timor-Laout et Vaiguiou sont deux grandes îles bien boisées, mais peu connues.
Il reste à joindre ici quelques propriétés des îles Moluques, qui regardent l'histoire naturelle. Argensola, remontant aux anciennes traces du girofle, prétend que les Chinois ont été les premiers qui en ont connu le prix. Ces peuples, dit-il, attirés par l'excellence de son odeur, en chargèrent leurs joncques pour le porter dans les golfes de Perse et d'Arabie; mais il n'ajoute rien qui puisse faire connaître le temps de cette découverte. Pline a connu le girofle, et le décrit comme une espèce de poivre-long qu'il appelle _cariophyllum_. Les Perses l'ont nommé _calafou_. Il n'est pas question d'examiner ici lequel de ces deux noms a pris naissance de l'autre. Les Espagnols le nommaient anciennement _girofa_, ou _girofle_, et depuis ils l'ont appelé _clavo_, ou _clou_, à cause de sa figure. Les habitans des Moluques nomment l'arbre _sigher_, la feuille _varaqua_, et le fruit _chimque_ ou _chamque_.
L'arbre du girofle ressemble beaucoup au laurier par la grandeur et par la forme des feuilles; mais la tête est plus épaisse, et les feuilles sont un peu plus étroites. Le goût du clou se trouve dans les feuilles, et jusque dans le bois. Les branches, qui sont en grand nombre, jettent une quantité prodigieuse de fleurs, dont chacune produit son clou. Les fleurs sont, d'abord blanches; ensuite elles deviennent vertes, puis rouges et assez dures. C'est alors qu'elles sont proprement clous. En séchant, les clous prennent une autre couleur, qui est un brun jaunâtre. Lorsqu'ils sont cueillis, ils deviennent d'un noir de fumée. Ils ne se cueillent pas avec la main comme les autres fruits: on attache une corde à la branche qu'on secoue avec force, ce qui ne se fait pas sans fatiguer les arbres; mais ils en deviennent plus fertiles l'année d'après. Cependant quelques-uns les battent avec des gaules, après avoir nettoyé soigneusement l'espace qui est dessous.
Les clous pendent aux arbres par de petites queues, auxquelles la plupart tiennent encore lorsqu'ils sont tombés: on les vend même avec ces queues; car les insulaires ramassent tout ensemble et ne se donnent pas la peine de les trier, mais ceux qui les achètent prennent celle de les nettoyer pour les transporter en Europe. Les clous qui restent aux arbres portent le nom de _mères_, y demeurent jusqu'à l'année suivante, et passent pour les meilleurs, parce qu'ils sont plus forts et mieux nourris. Les Javanais du moins les préfèrent aux autres; mais les Hollandais prennent par choix les plus petits. On ne plante point de girofliers. Les clous qui tombent et qui se répandent en divers endroits les reproduisent assez; et les pluies fréquentes hâtent si fort leur accroissement, qu'ils donnent du fruit dès la huitième année. Ils durent cent ans. Quelques-uns prétendent qu'ils ne croissent pas bien lorsqu'ils sont plantés trop près de la mer, et qu'ils viennent également dans toutes ces îles, sur les montagnes comme dans les vallées. Les clous mûrissent depuis la fin du mois d'août jusqu'au commencement de janvier.
On lit dans les mémoires portugais que les pigeons ramiers, qui sont en grand nombre dans l'île de Gilolo, mangent le reste des clous qui vieillissent sur les arbres; et que, les rendant avec leur fiente, il en renaît d'autres girofles; raison qui les fait multiplier partout, et qui s'opposera toujours aux efforts qu'on pourrait faire pour les détruire. Ils rapportent aussi qu'après la conquête des Portugais, les rois des Moluques, indignés de l'insolence et de la cruauté de leurs vainqueurs, ne trouvèrent pas d'autres moyen, pour s'en délivrer, que de détruire les funestes richesses qui les exposaient à cette tyrannie. Le désespoir leur mit le feu à la main pour brûler tous les girofliers; mais cet incendie répondit si mal à leurs vues, qu'au lieu de répandre une éternelle stérilité dans leurs îles, il en augmenta beaucoup la fertilité. En effet, l'expérience a fait connaître que la cendre mêlée à la terre est capable de l'engraisser. Dans plusieurs endroits de l'Europe, on brûle le chaume sur les terres stériles, et l'on embrase de grandes campagnes pour les rendre plus fécondes.
On confit aux Indes le clou de girofle dans le sucre, ou dans le sel et le vinaigre. Quantité de femmes indiennes ont l'habitude de mâcher du clou pour donner plus de douceur à leur haleine; mais les excellentes qualités du girofle sont d'ailleurs assez connues. Nous avons parlé plus haut du sagou.