Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 4)
Part 13
Les Malais n'approchent pas des Chinois pour la subtilité et l'industrie. Ils s'attachent particulièrement à la pêche, et l'on admire la propreté avec laquelle ils entretiennent leurs bateaux. Les voiles en sont de paille, à la manière des Indiens. Ils ont un chef auquel ils sont soumis, et qui a sa maison, comme la plupart d'entre eux, sur le quai du Rhinocéros. Leurs habits sont de coton ou de soie; mais les principales femmes de leur nation portent des robes flottantes de quelque belle étoffe à fleurs ou à raies. L'usage des hommes est de s'envelopper la tête d'une toile de coton pour retenir leurs cheveux sous cette espèce de bonnet informe. Leurs maisons, qui ne sont couvertes que de feuilles d'olé ou d'iager, ne laissent pas d'avoir quelque apparence au milieu des cocotiers dont elles sont environnées. On les voit continuellement ou mâcher du bétel, ou fumer avec des pipes de canne vernissée.
Les Maures, ou les Mahométans, diffèrent peu des Malais. Ils habitent les mêmes quartiers, et leurs habits sont les mêmes; mais ils s'attachent un peu plus aux métiers. La plupart sont colporteurs, et vont sans cesse dans les rues avec différentes sortes de merceries, du corail et des perles de verre. Les plus considérables exercent le négoce, surtout celui de la pierre à bâtir, qu'ils apportent des îles dans leurs barques.
Tout le gouvernement des Hollandais dans les Indes est partagé en six conseils. Le premier et le supérieur est composé des conseillers des Indes, auquel le général préside toujours. C'est dans cette assemblée qu'on délibère sur les affaires générales et sur les intérêts de l'état. On y lit les lettres et les ordres de la compagnie pour les faire exécuter ou pour y répondre. Ceux qui ont quelque demande ou quelque proposition à faire à cette chambre suprême peuvent tous les jours avoir audience. Le second conseil, qui est plus proprement le conseil des Indes, est composé de neuf membres et d'un président; il est le dépositaire d'un grand sceau sur lequel est représentée une femme dans un lieu fortifié, tenant une balance dans une main, et dans l'autre une épée, avec cette inscription autour de la figure: _sceau du conseil de justice du château de Batavia_. Ce conseil porte le nom de chambre ou de cour de justice. Toutes les affaires qui regardent les seigneurs de la compagnie et les chambres des comptes y ressortissent. On y peut appeler de la cour des échevins en payant vingt-cinq réales d'amende, lorsque la première sentence est confirmée.
Le troisième conseil est celui de la ville, composé des échevins, qui sont au nombre de neuf, entre lesquels on compte toujours deux Chinois. C'est là que se plaident toutes les affaires qui s'élèvent entre les bourgeois libres, ou entre eux et les officiers de la compagnie, avec la liberté de l'appel au conseil de justice. Le quatrième est la chambre des directeurs des orphelins, dont le président est toujours un conseiller des Indes. Il est composé de neuf conseillers, de trois bourgeois, et de deux officiers de la compagnie, dont le devoir est d'administrer le bien des orphelins, de veiller à la conservation de leurs héritages, et de ne pas souffrir qu'un homme qui a des enfans les quitte sans leur laisser de quoi vivre pendant son absence. Le cinquième conseil est établi pour _les petites affaires_, et ne porte pas d'autre titre. Son président doit être aussi un conseiller des Indes, et ses fonctions consistent à faire signer les bans de mariage devant des témoins, à faire comparaître les parties, à juger les obstacles qui surviennent, et à tenir la main pour empêcher qu'un infidèle ne se marie avec une femme hollandaise, ou un Hollandais avec une femme du pays qui ne parle pas la langue flamande. Enfin le sixième conseil est celui de la guerre; il a pour président le premier officier des bourgeois libres. Comme la garde de la ville est entre leurs mains, c'est le commandant actuel de la garde qui porte toutes les affaires de son ressort à ce tribunal, et la décision s'en fait sur-le-champ. Cette cour s'assemble à l'hôtel-de-ville et donne audience deux fois la semaine.
Avec de si sages établissemens pour l'entretien de l'ordre et de la justice, le voyageur Graaf se plaint que rien n'est si mal observé à Batavia; et la peinture qu'il fait des vices publics justifie ses plaintes.
Son pinceau s'exerce d'abord sur les femmes. Il en distingue quatre sortes: les Hollandaises, les Hollandaises indiennes, et celles qu'il nomme les Kastices et les Mestices. «En général, dit-il, elles sont insupportables par leur arrogance, par leur luxe, et par le goût emporté qu'elles ont pour les plaisirs. On appelle Hollandaises celles qui sont venues par les vaisseaux qui arrivent tous les ans; Hollandaises indiennes, celles qui sont nées dans les Indes d'un père et d'une mère hollandais; Kastices, celles qui viennent d'un Hollandais et d'une mère mestice; et Mestices, celles qui viennent d'un Hollandais et d'une Indienne. Il ajoute qu'on donne ordinairement aux enfans des Hollandaises indiennes le nom de _Liblats_, et que les femmes de cet ordre ont le timbre un peu fêlé. Toutes ces femmes se font servir nuit et jour par des esclaves de l'un et de l'autre sexe, qui doivent sans cesse avoir les yeux respectueusement attachés sur elles, et deviner leurs intentions au moindre signe. La plus légère méprise expose les esclaves non-seulement à des injures grossières, mais encore à des traitemens cruels. On les fait lier à un poteau pour la moindre faute, on les fait fouetter si rigoureusement à coups de cannes fendues, que le sang ruisselle du corps, et qu'ils demeurent couverts de plaies. Ensuite, dans la crainte de les perdre par la corruption qui pourrait se mettre dans leurs blessures, on les frotte avec une espèce de saumure mêlée de sel et de poivre, sans faire plus d'attention à leur douleur que s'ils étaient privés de raison et de sentiment.
»Une Hollandaise, une Indienne de Batavia, n'a pas la force de marcher dans son appartement. Il faut qu'elle soit soutenue sur les bras de ses esclaves, et si elle sort de sa maison, elle se fait porter dans un palanquin sur leurs épaules. Elles ont perdu l'usage, si bien établi en Hollande, de nourrir leurs enfans de leur propre lait. C'est une nourrice moresque ou esclave qui les élève. Aussi presque tous les enfans parlent-ils le malabare, le bengali et le portugais corrompus, comme les esclaves dont ils ont reçu la première éducation; mais à peine savent-ils quelques mots de la langue flamande, ou s'ils la parlent, ce n'est pas sans y mêler quantité de _lipe tyole_, c'est-à-dire de mauvais portugais. Ils évitent d'employer une langue qu'ils savent si mal, et la plupart ne rougissent pas d'avouer qu'ils n'entendent pas ce qu'on leur dit. Des mêmes maîtres ils tirent la semence et le goût de tous les vices.
»Les Mestices et les Kastices valent moins encore que les femmes nées d'un père et d'une mère hollandais. Elles ne connaissent pas d'autre occupation que de s'habiller magnifiquement, de mâcher du bétel, de fumer des _bonkes_, de boire du thé, et de se tenir couchés sur leurs nattes. On ne les entend parler que de leurs ajustemens, des esclaves qu'elles ont achetés ou vendus, ou des plaisirs de l'amour, auxquels il semble qu'elles soient entièrement livrées. Hollandais ou Maures, tout convient à leurs désirs déréglés. Ce goût les suit jusqu'à table, où elles ne veulent être qu'avec d'autres femmes de leur espèce. Elles mangent rarement avec leurs maris, et ce désordre est passé comme en usage. D'ailleurs elles mangent très-malproprement et sans se servir de cuillères, à l'exemple des esclaves qui les ont élevées. Leur sert-on du riz assaisonné, elles le remuent avec les doigts et se le fourrent dans la bouche à pleines mains, sans se mettre en peine du dégoût qu'elles causent aux spectateurs. Cette grossièreté, qui vient d'un défaut d'éducation, et dont la plus grande fortune ne les corrige pas, éclate particulièrement dans les repas où elles sont invitées par les officiers de la compagnie qui arrivent de Hollande. Leur embarras fait pitié: elles n'ont point de contenance; elles n'osent ni parler, ni répondre; et leur ressource est de s'approcher les unes des autres pour s'entretenir ensemble.»
Cependant, si l'on en croit l'auteur, le mari d'une Kastice est un homme heureux en comparaison de ceux qui sont assez ennemis d'eux-mêmes pour épouser une Moresque. Il s'en trouve peu de belles dans la fleur même de leur jeunesse; mais elles deviennent d'une affreuse laideur en vieillissant, et la plupart s'abandonnent à l'incontinence avec si peu de réserve, qu'elles ne refusent aucune occasion de se satisfaire. Quoique les hommes de leur nation leur plaisent toujours plus que les blancs, elles ne s'arrêtent point à la couleur lorsqu'elles sont pressées de leurs désirs. L'auteur n'entreprend pas d'expliquer ce qui peut porter quantité de Hollandais à ces tristes mariages; mais il assure qu'ils ne sont pas plus tôt faits, que le mari s'en repent, parce que, outre le refroidissement de l'amour, il se bannit tout à la fois de sa patrie et de sa famille, avec laquelle il ne peut plus espérer de communication qu'après la mort de sa femme; et si elle laisse des enfans, qu'il en soit le père ou non, il ne peut quitter le pays sans leur assurer une certaine somme qui suffise pour leur nourriture et leur entretien.
L'auteur ne s'étend pas moins sur les fraudes et les abus du commerce; mais dans quel grand commerce n'y a-t-il pas de grands abus?
Il part chaque année de Batavia, quatre, cinq ou six vaisseaux pour le Japon, qui en est à sept cent cinquante lieues. Leur charge consiste en tables de bois de Siampan, en armoisins, soies crues, épiceries, curiosités de l'Europe, et autres marchandises que les Hollandais troquent contre de l'or, du cuivre, des ouvrages de laque, des robes de chambre, de la porcelaine, etc. Les vaisseaux qui vont droit au Japon font ordinairement voile de Batavia vers la fin de juillet; mais ceux qui doivent passer par Siam, où ils prennent des peaux de daims, de cerfs, et d'autres peaux sans apprêt, partent au mois de mai et reviennent vers le mois de janvier. On verra dans la suite comment le commerce du Japon est demeuré tout entier entre les mains des seuls Hollandais[11].
[Note 11: Article du Japon.]
Les navigations les plus courtes, de Hollande à Batavia, sont ordinairement de sept mois, de six, quelquefois même de cinq et de quatre et demi. Mais on emploie souvent huit, neuf, dix et quinze mois dans les voyages malheureux.
CHAPITRE VII.
Bornéo.
On appelle communément Java, Sumatra et Bornéo, les trois grandes îles de la Sonde.
Cette dernière, qui est la plus grande de toutes celles des Indes orientales, et peut-être du monde, s'étend de 4 degrés et demi au sud à 8 degrés au nord de l'équateur, ce qui fait 12 degrés et demi en latitude.
Si l'île est grande, elle n'est pas moins riche; mais on en connaît peu l'intérieur. Elle est partagée entre plusieurs rois, qu'on désigne par les noms des principales villes, _Bandjar-Massing_, _Souccadana_, _Landak_, _Sambas_, _Hermata_, _Iathou_ et _Bornéo_. Celui de Bandjar-Massing passe pour le plus puissant de tous, et c'est aussi celui qu'on connaît le mieux.
Le climat de la partie septentrionale de Bornéo ressemble beaucoup à celui de Ceylan; la vaste étendue des forêts y rafraîchit l'air, de sorte que l'on n'y est pas exposé aux vents brûlans de terre comme sur la côte de Coromandel.
Il se fait dans ce royaume un très-grand commerce avec plusieurs nations étrangères, tant de l'Europe que des Indes. Les productions de l'île sont, de l'or en quantité, soit en poudre ou en lingots, des diamans, surtout dans le royaume de Souccadana; des perles sur la côte septentrionale, du poivre presque partout, des clous de girofle, et des noix muscades en petite quantité; et dans les montagnes du sud-ouest, du camphre, du benjoin, du sang-de-dragon, du bois de calambac, du bois d'aigle, des rotangs ou cannes, du fer, du cuivre, de l'étain, des bézoards, des toutombos, ou coffrets faits de joncs fins et de feuilles, de la cire et autres marchandises. Les marchandises qui ont le plus de débit dans cette île sont les agates rouges, les bracelets de cuivre, toutes sortes de coraux, la porcelaine, le riz, l'amfion ou opium, le sel, les ognons, les aulx, le sucre et les toiles.
Toutes les années il arrive dix ou douze jonques de la Chine, de Siam et de Djohor; ce sont les Portugais de Macao qui leur en ont appris le chemin.
On suppose que l'intérieur du pays est rempli de hautes montagnes et de grandes forêts. Le voisinage des côtes, sur une largeur de cinq à dix lieues, est presque entièrement occupé par des marécages et des broussailles impénétrables. On n'y peut avancer qu'en navigant sur les fleuves que l'on remonte en bateau jusqu'à vingt lieues de la mer; mais il paraît que l'on ne peut pas aller au delà, ce qui a, jusqu'à présent, empêché de connaître l'intérieur. S'il faut s'en rapporter aux récits des Malais, plusieurs marchandises vendues aux Européens viennent de plus de vingt journées de distance de la mer.
Les forêts sont peuplées d'une infinité de singes. Cette île est surtout la patrie des orangs-outangs, qui ont tant de ressemblance avec l'homme. Ces bois nourrissent aussi de nombreux troupeaux d'axis, espèce de cerfs, et beaucoup de sangliers; ces animaux, n'ayant pas à redouter les attaques des tigres, paissent en liberté.
«La supériorité du camphre de Bornéo est si bien reconnue, dit Raynal[12], que les Japonais donnent cinq ou six quintaux du leur pour une livre de celui de Bornéo, et que les Chinois, qui le regardent comme le premier des remèdes, l'achètent jusqu'à huit cents francs la livre. Les Gentous se servent, dans tout l'Orient, de camphre commun pour des feux d'artifice, et les mahométans le mettent dans la bouche de leurs morts lorsqu'ils les enterrent.
[Note 12: Histoire philosophique et politique du commerce des Européens dans les Deux-Indes.]
»Les Portugais cherchèrent, vers l'an 1526, à s'établir à Bornéo. Trop faibles pour s'y faire respecter par les aimes, ils imaginèrent de gagner la bienveillance d'un des souverains du pays, en lui offrant quelques pièces de tapisserie. Ce prince imbécile prit les figures qu'elles représentaient pour des hommes enchantés qui l'étrangleraient durant la nuit, s'il les admettait auprès de sa personne. Les explications qu'on donna pour dissiper ces vaines terreurs ne le rassurèrent pas, et il refusa opiniâtrement de recevoir ces présens dans son palais et d'admettre dans sa capitale ceux qui les avaient apportés.
»Ces navigateurs furent pourtant reçus dans la suite; mais ce fut pour leur malheur; ils furent tous massacrés. Un comptoir, que les Anglais y formèrent quelques années après, eut la même destinée. Les Hollandais, qui n'avaient pas été mieux traités, reparurent en 1748 avec une escadre. Quoique très-faibles, elle en imposa tellement au prince, qui possède seul le poivre, qu'il se détermina à leur en accorder le commerce exclusif. Seulement il lui fut permis d'en livrer cinq cent mille livres aux Chinois, qui de tout temps fréquentaient ses ports. Depuis ce traité, la compagnie envoie à Bandjar-Massing du riz, de l'opium, du sel, de grosses toiles. Elle en tire quelques diamans, et environ six cent mille pesant de poivre, à trente et une livres le cent. Le gain qu'elle fait sur ce qu'elle y porte peut à peine balancer les dépenses de l'établissement, quoiqu'elles ne montent qu'à trente-deux mille livres.»
CHAPITRE VIII.
Îles Moluques.
En poursuivant notre route dans l'Océan oriental, nous rencontrons les Moluques, célèbres par la production de ses épices, qui sont devenues un objet de commerce si important pour les nations d'Europe, et une source si féconde de richesses pour les Hollandais. Nous avons vu ce peuple entreprenant et infatigable arracher aux Portugais cette partie de l'Archipel indien, qui depuis est demeurée en sa possession.
Moluc, qui se prononce _Moloc_ dans la langue du pays, signifie _tête_ ou _chef_. D'autres néanmoins le font venir de _maluco_, mot arabe qui signifie _le royaume_; mais, dans l'un et l'autre sens, il paraît que le nom des Moluques emporte une idée d'excellence et de distinction. Il appartient originairement et proprement à cinq petites îles, qui n'occupent guère plus de vingt-cinq lieues d'étendue, toutes à la vue les unes des autres, et qui sont situées à l'ouest de Gilolo. Ce sont Ternate, Tidor, Motir, Bakian ou Batchian, et Makian. Plusieurs autres îles, composant l'archipel qui s'étend au sud de Gilolo, sont aussi comprises sous le nom de _Moluques_.
La forme des cinq îles nommées plus haut est ronde et presque la même. On ne donne pas plus de huit lieues de tour à la plus grande. Elles sont séparées les unes des autres par des bras de mer et par quelques autres îles beaucoup plus petites, et la plupart désertes. L'accès en est dangereux par la multitude de bancs de sable et d'écueils dont elles sont environnées. Cependant on y trouve quelques rades où les vaisseaux peuvent mouiller. En général, le terroir est si sec et si spongieux, que, malgré l'abondance des pluies, les ruisseaux et les torrens qui tombent des montagnes ne parviennent pas jusqu'à la mer. Quelques-uns n'en trouvent pas la perspective agréable, parce qu'elles sont trop couvertes d'herbes et de broussailles qui s'y entretiennent dans une verdure perpétuelle. Au contraire, d'autres sont charmés de cette vue, et se plaignent seulement que l'air n'y est pas sain, surtout pour les étrangers. On fait une triste description du _berber_, maladie fort commune dans les cinq îles. Elle fait enfler tout le corps, affaiblit les membres, et les rend presque inutiles. Cependant les habitans ont découvert un préservatif dont l'effet passe pour certain, lorsqu'il n'est pas employé trop tard. C'est un vin des Philippines, pris avec du clou de girofle et du gingembre. Les Hollandais attribuent la même vertu au suc de citron.
Les Moluques produisent une quantité surprenante d'épiceries et de plantes aromatiques, surtout de clous de girofle, de noix et de fleurs de muscade, de bois de sandal, d'aloës, d'oranges, de citrons et de cocos. Elle n'ont ni blé ni riz; mais la nature et l'industrie suppléent à ce défaut. Les habitans pilent le bois d'un arbre qui ressemble beaucoup au palmier sauvage, et qui rend une sorte de farine très-blanche, dont ils font des petits pains de la forme des pains de savon d'Espagne. Cet arbre ou cette plante, qu'ils nomment _sagou_, s'élève de quinze ou vingt pieds, et pousse des branches qui approchent de celles du palmier. Son fruit, qui est rond et fort semblable à celui du cyprès, contient une sorte de fils ou de petits poils déliés qui causent de l'inflammation lorsqu'ils touchent à la chair. En coupant les branches tendres de la plante, on en fait sortir, comme de la plupart des palmiers, une liqueur qui sert de breuvage aux Indiens. Cette liqueur, qu'ils nomment _toual_, a la blancheur du lait. Le nipa et le cocotier sont deux autres arbres dont les habitans tirent beaucoup d'utilité. Ils trouvent encore une liqueur plus douce dans l'espèce de roseau qu'ils nomment _bambou_. Quelques relations hollandaises ne leur accordent ni poissons ni viandes: ce qui ne doit être entendu que de la quantité nécessaire pour fournir les vaisseaux; car tous les autres voyageurs assurent qu'ils en ont assez pour leur provision. Le ciel, soit dans sa colère ou dans sa bonté, ne leur a donné aucune mine d'or ni d'argent, ni même d'autres métaux inférieurs; mais ils ne sont pas éloignés de Lambaco, île abondante en fer et en acier. Ils en tirent la matière de leurs sabres, qu'ils nomment _campillanes_, et celles de leurs poignards, auxquels ils donnent le nom de _crics_, comme dans plusieurs autres parties des Indes. D'ailleurs les Portugais et les Hollandais leur ont fourni des mousquets, des canons, et toutes les armes qui sont connues en Europe.
On prétend que les Chinois occupèrent autrefois les Moluques, lorsqu'ils subjuguèrent la plus grande partie des pays orientaux, et qu'après eux elles eurent successivement pour maîtres les Javanais, les Malais, les Persans et les Arabes. C'est aux derniers qu'on attribue l'introduction du mahométisme, dont les superstitions s'y mêlèrent avec celle de l'idolâtrie. Il s'y trouve d'anciennes familles, qui se font honneur de tirer leur origine des premières divinités du pays, sans en être moins attachées à l'Alcoran. Les lois y sont grossières et barbares: elles permettent la pluralité des femmes, sans en fixer le nombre, et sans aucune règle pour le bon ordre des mariages. Cependant, la première femme du roi est distinguée par le nom de _poutriz_, et ses enfans sont estimés plus nobles que ceux des autres femmes. Leur droit à la succession n'est jamais contesté par les enfans d'une autre mère. Les lois pardonnent difficilement le larcin, et font grâce à l'adultère. Dans l'opinion de ces insulaires, la propagation du genre humain doit être le premier objet de la politique. Ils ont des ministres publics, qui sont obligés de se promener dès la pointe du jour dans toutes les rues des villes et des bourgs en battant la caisse, pour éveiller les personnes mariées et les exciter à remplir le devoir conjugal.
Les hommes portent des turbans de diverses couleurs, ornés de plumes, et quelquefois de pierres précieuses. Celui du roi est distingué des autres. C'est une espèce de mitre qui lui tient lieu de couronne. L'habit commun est un pourpoint ou une veste, qu'ils appellent _chenines_, avec des hauts-de-chausses de damas bleu, rouge, vert ou violet. Ils portent aussi des manteaux courts de la même étoffe, quelquefois étendus, et quelquefois raccourcis et noués sur l'épaule. Les femmes entretiennent soigneusement leur chevelure, qu'elles laissent flotter de toute sa longueur, ou qu'elles relèvent en noeuds entremêlés de fleurs, de plumes et d'aigrettes. Leurs robes sont à la turque ou à la persane: elles portent des bracelets, des pendans d'oreilles, des colliers de diamans et de rubis, et de grands tours de perles. Ces ornemens sont communs à tous les états. Les étoffes de soie et d'écorce d'arbre sont aussi en usage, sans aucune distinction, pour les deux sexes, et leur viennent de toute les parties de l'Inde, qui s'empressent de les porter en échange pour du girofle et du poivre. On doit juger que ce n'est pas pour se garantir du froid qu'elles apportent tant de soin à leur parure; ce goût de propreté leur est venu sans doute avec le mahométisme. Les hommes le portent jusqu'à parfumer leurs habits.
En général, les femmes sont d'une taille médiocre, blanches, assez jolies, et d'une humeur vive. Avec quelque soin qu'elles soient gardées, on ne peut les empêcher de tromper leurs maris: elles s'occupent ordinairement à filer du coton, qui croît en abondance dans toutes leurs îles. Les plus riches ne possèdent point d'argent. La principale richesse de ces insulaires consistent en clous de girofle. Il est vrai qu'avec cette précieuse marchandise, il n'y a rien qu'ils ne puissent se procurer. Les hommes sont un peu basanés; ou plutôt d'une couleur jaunâtre, plus obscure que celle du coing. Ils ont des cheveux plats, et plusieurs se les parfument d'huiles odoriférantes. La plupart ont les yeux grands, et le poil des sourcils fort long. Ils les colorent d'une sorte de peinture, aussi-bien que celui des paupières: ils sont robustes, infatigables à la guerre et sur mer, mais paresseux pour tout autre exercice; ils vivent long-temps, quoiqu'ils blanchissent de bonne heure; ils sont doux et officieux à l'égard des étrangers, se familiarisant aisément; mais ils sont importuns par leurs demandes continuelles, intéressés dans le commerce, soupçonneux, trompeurs; et, pour joindre plusieurs vices en un seul, ils sont ingrats.