Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3)
Part 22
La montagne du Diable, nommée aussi montagne du Vent, n'est séparée de celle du Lion que par un ravin. Elle doit vraisemblablement ses deux noms aux vents du sud-est, qui sont annoncés par la nuée blanche dont on vient de parler. Ces terribles vents sortent de cette nuée comme de l'ouverture d'un sac, avec une si furieuse violence, qu'ils renversent les maisons, et causent mille dommages aux vaisseaux qui sont dans le port, sans épargner davantage les fruits et les moissons. La montagne est moins haute et moins large que celles de la Table et du Lion, mais elle s'étend jusqu'au bord de la mer. Elles forment ensemble un demi-cercle, qui renferme la vallée de la Table.
Les montagnes du Tigre, qui tirent ce nom de la variété de leurs couleurs et de leur ressemblance avec la peau du tigre, sont fort basses. La plus éloignée du Cap en est à quatre lieues à l'est de la baie de la Table. Elles passent pour les plus fertiles de cet établissement. On y compte vingt-deux belles métairies, toutes bien bâties. Elles sont cultivées dans toute leur étendue. Un habitant doit avoir plus de mille brebis et deux ou trois cents gros bestiaux pour être regardé comme un homme aisé, et Kolbe en vit un grand nombre qui en avaient quatre ou cinq fois davantage.
Le district du Cap est arrosé par quelques rivières également agréables et commodes. On a nommé la principale rivière de Sel (_Zoutrivier_), parce que les eaux de son embouchure se sentent du voisinage de la mer; mais, plus loin de la côte, elle est fraîche, claire et saine. Après avoir tiré sa source du sommet de la montagne de la Table, elle vient se perdre dans la baie du même nom. Dans son cours elle reçoit plusieurs ruisseaux: elle arrose un grand nombre de belles terres, de champs à blé, de jardins, de vignobles, et particulièrement le beau jardin de la compagnie.
Derrière la baie de la Table, on trouve quantité de belles sources, qui arrosent abondamment les terres voisines.
La ville du Cap s'étend depuis la mer jusqu'à la vallée. Elle est grande et régulière, divisée en plusieurs rues spacieuses, et composée de deux cents maisons, avec des cours et des jardins. Ses édifices sont de brique; mais la plupart d'un seul étage, par précaution contre les vents d'est, qui les incommodent beaucoup, toutes basses qu'elles sont; et, par la même raison, les toits sont de chaume. L'église, qui est bâtie de pierre, est simple, mais belle, blanchie au dehors, «t couverte aussi de chaume. Vis-à-vis est l'hôpital, grand bâtiment régulier, qui peut recevoir plusieurs centaines de malades.
La forteresse, où le gouverneur fait sa résidence, est un édifice majestueux, fort et de grande étendue, fourni de toutes sortes de commodités pour la garnison. Elle commande non-seulement la baie, mais encore tout le pays circonvoisin. Les officiers de la compagnie y ont leur logement, et l'on y entretient constamment une garnison considérable.
Près de la montagne du Buisson s'élève une belle maison de campagne nommée _Constantia_, que le gouverneur Vanderstel fit bâtir sous le nom de sa femme, quoiqu'il n'eût pu lui inspirer assez de complaisance pour l'accompagner en Afrique. C'est de ce nom de _Constantia_ que vient celui du vin de Constance, que l'on donne souvent aux vins du Cap.
Le district du Cap est le plus petit, mais le plus peuplé de la colonie. Il se compose de deux parties: l'une est l'isthme sur lequel la ville repose, l'autre est cette bande de terre qui s'étend à l'est et au nord. L'isthme produit le raisin en abondance, une petite quantité de vin excellent, tous les fruits de l'Europe et plusieurs du tropique, des légumes de toute espèce, et de l'orge. L'autre partie donne du froment, de l'orge, des légumes et du vin.
La plus grande partie du district de Stellenbosch et de Drakenstein comprend des montagnes pelées, des collines sablonneuses, des plateaux arides; mais le reste renferme les plus précieuses portions de la colonie, tant par la fertilité du sol que par la douceur du climat.
La Hollande hottentote est la partie la plus méridionale de ce district, et sans contredit la plus fertile et la plus agréable.
Le quartier de Stellenbosch n'a pas moins de fertilité et d'agrément que la Hollande hottentote. Il est comme environné de montagnes qui portent son nom, qui sont beaucoup plus hautes que toutes celles des cantons voisins.
Le quartier de Drakenstein formait autrefois un district dont on rapporte la fondation à l'année 1675, sous le gouvernement de Simon Vanderstel. Les états-généraux ayant recommandé les protestans français réfugiés en Hollande aux soins et à la protection de la compagnie des Indes, elle en fit transporter un grand nombre au Cap et dans ses autres colonies. Celle du Cap étant déjà bien fournie d'habitans, Vanderstel accorda des terres aux réfugiés dans le canton de Drakenstein: cependant ils ne furent pas les premiers qui s'y établirent. Certains artisans et d'autres ouvriers, la plupart d'extraction allemande, qui avaient rempli leur temps au service de la compagnie, y avaient déjà formé diverses plantations.
Une partie de Drakenstein est extrêmement fertile, quoique montagneuse et remplie de pierres. L'air y est serein et favorable à la santé, l'eau bonne et abondante. Les habitations sont arrosées par des ruisseaux qui, descendant des montagnes, viennent se rendre à une rivière qui coule dans le milieu de la vallée située au milieu de la colonie.
Au sud-est de cette grande vallée il en est une autre plus petite enfermée entre de hautes montagnes: on l'appelle fransche Hoek (le Coin français), parce que c'est là que les réfugiés français se sont établis; c'est un des plus beaux districts de toute la colonie du Cap. Il l'emporte sur tous les autres par la fertilité du terroir et l'activité des habitans. Les Français y ont apporté la vigne.
Le district de Zwellendam est à l'est des précédens; il y a quelques terres propres à la culture et aux pâturages, mais beaucoup de plateaux arides. Les bêtes à laine y réussissent mal et y sont peu nombreuses. On y voit de grandes forêts.
L'extrémité la plus orientale de la colonie est occupée par le district de Graaf-Reynet. Il est sujet aux incursions des Bosjesmans et des Cafres. Les habitans sont des espèces de nomades. Ces colons pasteurs préfèrent une indolence complète et une nourriture animale à un léger travail, au pain et aux végétaux salutaires que ce travail leur procurerait. Il est vrai que, dans quelques parties, les campagnes sont quelquefois dévastées par les sauterelles.
Les Hottentots, habitans originaires du pays, ont eu souvent des guerres avec les colons hollandais. Dapper nous apprend qu'en 1659 les Capmans disputaient aux Hollandais la propriété de quelques terres voisines du Cap, et s'efforcèrent de les en chasser. Ils alléguaient en leur faveur une possession immémoriale. Pendant cette querelle, ils tuèrent quantité de Hollandais; ils enlevèrent leurs bestiaux avec une attention continuelle à choisir pour le combat un temps de pluie et de brouillard, parce qu'ils avaient remarqué que les armes à feu étaient alors moins redoutables. Ils avaient pour chefs Garingha et Nomoa, tous deux braves et expérimentés. Les Hollandais donnaient au second le nom de Doman. Il avait passe cinq ou six ans à Batavia; et, depuis son retour au Cap, il avait vécu long-temps parmi eux, vêtu à la manière de l'Europe. Mais, ayant rejoint les Hottentots de sa nation, il leur avait découvert les intentions des Hollandais, et leur avait appris à se servir de leurs armes, et sous ces deux guides ils n'entreprirent presque rien sans succès.
La guerre durait depuis trois mois, lorsqu'un jour au matin, dans le cours du mois d'août, cinq Hottentots, conduits par Doman, sortirent pour exercer leurs pillages. Ils commencèrent par enlever quelques bestiaux; mais, se voyant poursuivis par cinq cavaliers hollandais, ils firent face avec beaucoup de fermeté, et blessèrent trois de leurs ennemis; enfin les Hollandais en tuèrent deux et blessèrent mortellement le troisième. Doman et le seul compagnon qui lui restait sautèrent dans la rivière pour s'échapper à la nage.
Celui qui demeurait blessé avait eu la gorge percée d'un coup de balle et une jambe cassée, sans compter une profonde blessure à la tête. Il fut transporté au fort: on lui demanda quels étaient les motifs de sa nation pour déclarer la guerre aux Hollandais et pour employer contre eux le fer et le feu. Quoiqu'il ressentît de vives douleurs, il fit lui-même diverses questions en forme de réponse: «Pourquoi, dit-il aux Hollandais, avez-vous semé et planté nos terres? pourquoi les employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous ôtez-vous ainsi notre propre nourriture?» Il ajouta que sa nation faisait la guerre pour tirer vengeance des injures qu'elle avait reçues; qu'elle ne pouvait voir sans indignation, non-seulement qu'il ne lui fût pas permis d'approcher des pâturages dont elle avait été si long-temps en possession, après y avoir reçu les Hollandais par un simple mouvement de complaisance, mais que son pays fût usurpé et partagé entre les ravisseurs, sans qu'ils se crussent obligés à la moindre reconnaissance. Qu'auraient fait les Hollandais, s'ils eussent été traités de même? Il en concluait que le soin qu'ils apportaient à se fortifier n'avait pour but que de réduire par degrés les Hottentots à l'esclavage. On lui répliqua que sa nation, ayant perdu son pays par la guerre, ne devait rien espérer ni de la paix ni des hostilités pour s'y rétablir. C'est alléguer clairement le droit du plus fort; et, d'après ce raisonnement, toutes les questions faites aux Hottentots étaient fort déplacées.
Ce nègre se nommait Epkamma. Il mourut le sixième jour. Dans ses derniers discours, il dit aux Hollandais qu'il n'était qu'un Hottentot du commun, mais qu'il leur conseillait de s'adresser à Gogasoa, chef de sa nation, et de l'inviter à venir au fort pour traiter avec lui, et faire rendre à chacun, autant qu'il était possible, ce qui lui appartenait, comme le seul moyen de prévenir quantité de nouveaux désastres. Ce conseil parut si sage, que le commandant hollandais députa deux ou trois de ses gens au prince Gogasoa, et lui fit proposer de venir traiter de la paix dans te fort; mais cette démarche fut inutile. La guerre continua avec fureur; malgré toutes les précautions des Hollandais, leurs bestiaux furent enlevés presqu'à la vue du fort, avec tant de promptitude et d'audace, qu'ils ne trouvèrent aucun moyen d'y remédier. La haine s'exerça ainsi pendant près d'une année; mais cette querelle fut enfin terminée par un heureux événement. Un Hottentot de quelque distinction, nommé Herry par les Hollandais, et Kamsemoga par ses compatriotes, ayant été banni pour quelque crime dans l'île de Cohey, se mit dans un mauvais canot, après avoir passé trois mois au lieu de son exil; et, suivi d'un seul de ses compagnons, il regagna le continent. Le gouverneur hollandais, qui apprit l'évasion de ces deux hommes, les fit chercher aussitôt par quelques-uns de ses gens. Leur canot fut trouvé à trente milles du fort; mais les Hollandais ne rapportèrent point d'autre éclaircissement. Au mois de février 1660, on fut surpris de voir entrer volontairement dans le fort Herry, accompagné de Kerry, et de quantité d'autres Hottentots sans armes. Ils amenaient avec eux treize bestiaux gras qu'ils prièrent les Hollandais de recevoir comme un témoignage d'amitié, en leur demandant que l'ancienne correspondance fût rétablie. Le commandant du fort accepta ce présent; et, la confiance commençant à renaître, on convint que les Hollandais auraient la liberté de cultiver les terres aux environs du fort, dans l'espace de trois heures de marche, mais à condition qu'ils ne s'étendraient pas plus loin. Pour ratifier cette convention, les Hottentots furent traités dans le fort avec du pain, du tabac et de l'eau-de-vie.
Peu de temps après, Gogasoa, général des Gorinhaiquas ou des Capmans, vint au fort avec Kerry, et confirma ce traité.
En 1614, le capitaine Dowton, Anglais, mit à terre au Cap un Hottentot nommé Kori, qui avait été mené en Angleterre l'année d'auparavant avec un Nègre qui était mort dans le voyage. Cet Africain avait été bien traité par le chevalier Thomas Smith, gouverneur de la compagnie des Indes orientales; mais toutes ses caresses, et des armes de cuivre dont on lui avait fait présent ne l'avaient point empêché de soupirer continuellement dans l'impatience de revoir sa patrie. La compagnie ayant consenti à le renvoyer, il ne fut pas plus tôt descendu au rivage qu'il jeta ses habits pour rentrer dans sa condition naturelle. Cependant la reconnaissance le rendit toujours fort officieux pour les vaisseaux anglais qui abordèrent au Cap.
_Hottentot_ paraît être l'ancien nom de tous ces peuples, car ils n'en connaissent point d'autre. Leur origine est fort obscure et fort incertaine. Ils racontent que leurs premiers pères sont entrés dans leur pays par une porte ou par une fenêtre; que le nom de l'homme était Noh, et celui de la femme Hinhnoh; qu'ils furent envoyés par Tikquoa, c'est-à-dire par Dieu même, et qu'ils communiquèrent à leurs enfans l'art de nourrir des bestiaux, avec quantité d'autres connaissances. Ces prétendues connaissances sont donc bien diminuées.
Les enfans des Hottentots apportent au monde une couleur d'olive luisante, qui se ternit dans la suite par l'habitude qu'ils ont de se graisser, mais qui ne laisse pas de s'apercevoir, avec quelque soin qu'ils la déguisent. La plus grande partie des hommes ont cinq ou six pieds de hauteur; les deux sexes sont bien proportionnés dans leur taille. Ils ressemblent aux nègres par la grandeur des yeux, la platitude du nez et l'épaisseur des lèvres, avec cette différence, qu'on emploie l'art pour leur aplatir le nez dans leur enfance. Leur chevelure est semblable à celle des Nègres, c'est-à-dire courte et laineuse. Les hommes ont les pieds gros et larges. Les femmes les ont petits et délicats. Elles ont (selon quelques voyageurs) au-dessus des parties naturelles une excroissance calleuse, qui sert comme de voile pour les couvrir. L'usage de se couper les ongles, soit des pieds, soit des mains, n'est connu ni de l'un ni de l'autre sexe. On voit peu de Hottentots tortus ou difformes: ils sont robustes, agiles et d'une légèreté surprenante. Un cavalier bien monté suit à peine le pas d'un Hottentot. C'est par cette raison que les gouverneurs hollandais du Cap entretiennent constamment une troupe de cavalerie pour les occasions où la nécessité oblige de les poursuivre. Ils sont tous chasseurs, et d'une habileté si singulière dans l'usage de leurs zagaies, de leurs flèches et de leurs kirris ou de leurs bâtons de rakkoum, qu'avec leurs zagaies ils parent un coup de flèche et de pierre.
Le vice favori des Hottentots est la paresse. Cette passion domine également leur corps et leur esprit. Le raisonnement est pour eux un travail, et le travail leur paraît le plus grand de tous les maux. Quoiqu'ils aient sans cesse devant les yeux le plaisir et l'avantage qu'on tire de l'industrie, il n'y a que l'extrême nécessité qui puisse les réduire au travail. La contrainte ne leur cause pas moins d'horreur, c'est-à-dire que, si la nécessité les force de travailler, ils sont dociles, soumis et fidèles; mais, lorsqu'ils croient avoir assez fait pour satisfaire à leurs besoins présens, ils deviennent sourds à toutes sortes de prières et d'instances, et rien n'a la force de leur faire surmonter leur indolence naturelle. Un autre vice des Hottentots est l'ivrognerie. Qu'on leur donne de l'eau-de-vie et du tabac, ils boiront jusqu'à ne pouvoir se soutenir, ils fumeront jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus voir, ils hurleront jusqu'à ce qu'ils aient perdu la voix. Les femmes ne sont pas moins livrées que les hommes à cet excès d'intempérance; mais elles sont plus long-temps à s'enivrer, et, dans les vapeurs de l'ivresse, elles poussent la folie jusqu'au transport. Cette passion désordonnée pour les liqueurs n'empêche pas qu'on ne puisse en confier à leur garde, car elles n'y toucheront jamais sans une permission formelle; exemple de fidélité qu'on ne trouvera guère dans tout autre pays. D'ailleurs l'ivrognerie n'est point accompagnée, chez les Hottentots, d'une foule d'autres vices qui en sont inséparables en Europe, tels que l'immodestie et l'incontinence. Ses plus fâcheux excès sont leurs querelles, qui finissent quelquefois par des coups.
On leur reproche avec raison un usage qui blesse la nature, et qui semble appartenir particulièrement à leur nation. Après la cérémonie qui constitue les Hottentots dans la qualité d'homme, ils peuvent sans scandale maltraiter et battre leurs mères: c'est un honneur pour eux de ne pas les ménager; et loin de s'en plaindre, les femmes approuvent elles-mêmes cette insolence. Si l'on entreprend de faire sentir aux anciens l'absurdité d'une si odieuse pratique, ils croient résoudre la difficulté en répondant que c'est l'usage des Hottentots.
La coutume d'immoler leurs enfans et leurs vieillards doit paraître encore plus barbare; mais elle n'est pas plus propre aux Hottentots qu'à d'autres nations de l'Afrique et de l'Asie. Sur la première de ces deux barbaries qui déshonore aussi la Chine et le Japon, les Hottentots n'assignent que l'usage pour leur justification; mais s'il est question de leurs vieillards, ils prétendent que c'est un acte d'humanité, et qu'à cet âge il vaut bien mieux sortir des misères de la vie par la main de ses amis et de ses parens que de mourir de faim dans une hutte ou de devenir la proie des bêtes féroces.
Au reste, leurs vertus paraissent surpasser leurs vices: ce sont la bienveillance, l'amitié et l'hospitalité. Les Hottentots ne respirent que la bonté et l'envie de s'obliger mutuellement; ils en cherchent continuellement l'occasion. Quelqu'un implore-t-il leur assistance, ils courent le soulager. Leur demande-t-on leur avis, ils le donnent sincèrement. Voient-ils quelqu'un dans le besoin, ils se retranchent tout pour le secourir. Un plaisir des plus sensibles pour les Hottentots est celui de donner.
À l'égard de l'hospitalité, ils étendent cette vertu jusqu'aux Européens étrangers. En voyageant autour du Cap, on est sûr d'un accueil ouvert et caressant dans tous les villages où l'on se présente; enfin la bonté des Hottentots, leur intégrité, leur amour pour la justice et leur chasteté, sont des vertus que peu de nations possèdent au même degré. On en voit beaucoup qui refusent d'embrasser le christianisme, par la seule raison qu'ils voient régner parmi les chrétiens l'avarice, l'envie, l'injustice et la luxure.
Le langage des Hottentots est dur et peu articulé: un seul mot signifie plusieurs choses, et leur prononciation est accompagnée de tant de vibrations, de tours et d'inflexions de langue, qu'elle ne paraît qu'un bégaiement aux oreilles des étrangers. Pour exprimer les espèces particulières d'oiseaux, ils joignent une épithète au mot _kourkour_, qui signifie, dans leur langue, oiseau en général. Ainsi, pour désigner un oiseau de rivière, ils disent _kamma kourkour_. Kolbe juge qu'il est fort difficile, et peut-être impossible pour un étranger d'apprendre jamais leur langue; et par la même raison, quoiqu'ils apprennent facilement le français et le hollandais, ils le prononcent si mal, qu'ils ne parviennent jamais à se faire bien entendre.
VOCABULAIRE HOTTENTOT.
_Hottentot._ _Français._
Khanna, Mouton. Dukatore, Canard. Kgou, Oie. Kamma, Eau et liqueur. Bunqvaa _ou_ ay, Arbre. Quayha, Âne. Knomm, Entendre. Nouou, Oreilles. Kockan, Oiseau nommé _norhan_. Quaqua, Faisan. Kirri, Bâton. Tkaka, Baleine. Nombba, La barbe. Herri, Bêtes en général. Kaa, Boire. Knabou, Fusil de chasse. Duriè-sa _ou_ Bubaa, Boeuf. Quara-ho, Taureau sauvage. Heka-kao, Boeuf de charge. Oua _ou_ ounequa, Les bras. Oun-vi, Beurre. Ouien-kha, Tomber. Houreo, Chien marin. Lighani, Chien. Bihgua, La tête. Kouquequa, Capitaine. T-kamma, Cerf. Quao, Le cou. Kouquil, Pigeon. Quan, Le coeur. Athùri, Demain. Kgoyes, Daim. Kou, Dent. Tikquoa, Dieu. Gounia-Tikquoa, Dieu des dieux. Kham-ouna, Le diable. K'omma, Maison. Koaa, Chat. Konkuri, Fer. Koo, Fils. Kummo, Ruisseau. Konkekerey, Poule. Tika, Herbe. Koetsire, Mot scandaleux. Thoukou, Nuit obscure. Tkoumo, Riz. Koamqua, La bouche. Khou, Paon. Gona, Garçon. Gots, Fille. Tha-Avoklou, Poudre à tirer. Khoa-kamma, Singe, babouin. Kuanebou _ou_ Theuhouou, Étoile. Kan-kamma, La terre. Mu, Oeil. Tguassouou _ou_ Hqvussonc, Tigre. Thouou _ou_ Haaklouou, Vache marine. Tkaa, Vallée. Khomma, Le ventre. Toya, Le vent. Toka, Loup. Goudi, Mouton.
NOMBRES DES HOTTENTOTS.
_Hottentot._ _Français._
Okui, Un. K'ham, Deux. K'hounna, Trois. Hakka, Quatre. Koò, Cinq. Nauni, Six. Honko, Sept. Khissi, Huit. K'hessi, Neuf. Ghissi, Dix.
Les nombres des Hottentots se réduisent à dix; lorsqu'ils les ont finis, ils reviennent à l'unité, et recommencent à compter dix. Après avoir compté dix fois dix, ils prononcent deux fois le mot dix, qui signifie cent quand il est ainsi redoublé; ils continuent de même jusqu'à dix fois dix-dix, c'est-à-dire mille; et recommencent trois fois le même mot, c'est-à-dire dix-dix-dix: ensuite quatre fois, cinq fois, etc.
L'habillement des Hottentots est singulier: les hommes se couvrent le corps d'une mante ouverte ou fermée, suivant la saison. Les mantes qu'ils appellent _krosses_, sont faites, pour les riches, de peaux de panthère ou de chat sauvage; celles du peuple ne sont que de peaux de mouton, dont le côté laineux se tourne en dehors pendant l'été; elles leur servent de matelas pendant la nuit, et de drap mortuaire dans leur sépulture.
Pendant les chaleurs, tous les Hottentots vont tête nue, ou du moins sans autre couverture que leur enduit de suif et de graisse; ils en chargent tous les jours leur chevelure, sans prendre jamais soin de les nettoyer, ce qui forme une croûte ou un bonnet de mortier noir; ils prétendent que ce mastic leur rafraîchit la tête. En hiver ils portent une calotte de peau de chat sauvage ou de mouton, soutenue par deux cordons, dont l'un fait deux fois le tour de la tête et vient se lier avec l'autre sous le menton; ils se servent aussi de ces calottes dans les temps de pluies.
Les Hottentots ont toujours le visage et le cou nus; ils suspendent à leur cou un petit sac qui contient leur couteau, s'ils sont assez riches pour s'en procurer un, leur pipe, leur tabac et le daka, petit bâton brûlé par les deux bouts, qu'ils portent comme un préservatif contre les sortiléges. Ces petits sacs, ou ces bourses, sont composés souvent des vieux gants de peau qu'ils obtiennent des Européens.