Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2)
Chapter 9
Les Nègres de Bambouk n'ont aucune notion des différences de la terre, ni la moindre règle pour distinguer celle qui produit l'or de celle qui n'en produit pas. Ils savent en général que leur pays en contient beaucoup, et qu'à proportion que le sol est plus sec et plus stérile il produit plus d'or. Ils grattent la terre indifféremment dans toutes sortes lieux; et quand le hasard leur fait rencontrer une certaine quantité de métal, ils continuent de travailler dans le même endroit jusqu'à ce qu'ils le voient diminuer ou disparaître entièrement. Alors ils tournent leur travail d'un autre côté. Ils sont persuadés que l'or est un être malin qui se plaît à tourmenter ceux qui l'aiment (ce qui est très-vrai dans un sens moral); et que, par cette raison, il change souvent de domicile. Aussi, quand, après avoir remué quelques poignées de terre, ils ne trouvent rien qui réponde à leurs espérances, ils se disent l'un à l'autre sans aucune plainte, «Il est parti»: ensuite ils vont chercher plus de bonheur dans un autre lieu.
Si la mine est fort riche, et que, sans beaucoup de travail, ils soient satisfaits du produit, ils s'y arrêtent, et creusent quelquefois jusqu'à six, sept ou huit pieds de profondeur. Mais ils ne vont pas plus loin; non qu'ils craignent que le métal vienne à manquer, car ils déclarent au contraire que plus ils pénètrent, plus ils le trouvent en abondance; mais parce qu'ils ignorent la manière de faire des échelles, et qu'ils n'ont point assez d'industrie pour soutenir la terre et pour empêcher qu'elle ne s'écroule. Ils ont seulement l'usage de tailler des degrés pour y descendre, ce qui prend beaucoup d'espace, et n'empêche pas la terre de tomber, surtout dans la saison des pluies, qui est ordinairement celle de leur travail, parce qu'ils ont besoin d'eau pour séparer l'or. Lorsqu'ils s'aperçoivent que la terre menace ruine, ils quittent le trou qu'ils ont ouvert pour en commencer un autre qu'ils abandonnent de même après l'avoir conduit à la même profondeur. On conçoit qu'avec si peu d'industrie non-seulement ils ne tirent qu'une petite partie de l'or qui est dans la mine, mais qu'ils ne recueillent même qu'imparfaitement celui qu'ils ont tiré; car ils ne s'arrêtent qu'aux parties visibles qui demeurent au fond du vase, tandis qu'il en sort avec l'eau et la terre une infinité de particules qui feraient bientôt la fortune d'un Européen.
Cependant les habitans de cette riche contrée n'ont pas la liberté d'ouvrir en tout temps la terre, ni de chercher des mines quand il leur plaît. Ce choix dépend de l'autorité de leurs farims ou des chefs de leurs villages. Ces seigneurs font publier dans certaines occasions, soit en faveur du public, soit pour leur intérêt particulier, que la mine sera ouverte un certain jour. Ceux qui ont besoin d'or se rendent au lieu marqué et commencent le travail. Les uns creusent la terre, d'autres la transportent, d'autres apportent de l'eau, et d'autres lavent le minerai. Le farim et les principaux Nègres gardent l'or qui est nettoyé, et prennent garde que les ouvriers n'en détournent quelque partie. Après le travail, il est partagé, c'est-à-dire que le farim commence par se mettre en possession de son lot, qui est ordinairement la moitié, à laquelle il joint, par un ancien droit, tous les grains qui surpassent une certaine grosseur. L'ouvrage dure aussi long-temps qu'il le juge à propos; et lorsqu'il est fini, personne n'a la hardiesse de toucher aux mines. Ces interruptions sont la seule cause que l'or n'est point apporté régulièrement dans les mêmes saisons; car, si les Nègres avaient toujours la liberté de travailler, leur paresse céderait au besoin qu'ils ont des marchandises de l'Europe, et le travail serait aussi continuel que la nécessité du commerce. Leur pays est si sec, qu'il ne produit aucune des nécessités de la vie. Les Mandingues, les Nègres de la Guinée, et d'autres marchands tirent avantage de leurs besoins pour leur faire attendre les moindres secours, dans la vue de les leur faire payer plus cher. Mais si les Européens s'établissaient une fois parmi eux, on les délivrerait de la tyrannie de ces étrangers, et la connaissance qu'on leur donnerait des marchandises de l'Europe servirait également à leur en faire consommer davantage et à nous procurer de l'or avec plus d'abondance.
Dans cette vue, il faudrait commencer par leur fournir sur leurs frontières toutes les commodités dont ils ont besoin, parce qu'ils ont aussi peu de disposition à sortir de leur pays qu'à recevoir les étrangers. D'ailleurs, s'ils entreprenaient de traverser celui des Saracolez pour se rendre aux établissemens de France sur le bord du Sénégal, ces peuples, qui sont pauvres, avides, méchans et de mauvaise foi, ne manqueraient pas, au mépris de tous les traités, de piller des passans qu'ils verraient chargés d'or. Ainsi les Français se trouveraient engagés dans des guerres continuelles pour soutenir leur commerce. L'auteur conclut que l'intérêt de la compagnie française est d'établir des comptoirs bien fortifiés dans un pays dont elle a tant de richesses à se promettre.
La plus riche de toutes les mines est presqu'au centre du royaume de Bambouk, entre les villages de Tombaaoura et Netteko, à trente lieues de la rivière de Falémé, à l'est, et quarante du fort Saint-Pierre, situé près de Kaïnoura, sur la même rivière. Elle est d'une abondance surprenante, et l'or en est fort pur. Quoique tout le pays, à quinze ou vingt lieues, soit si rempli de mines qu'on ne pourrait les marquer toutes dans une carte sans y mettre trop de confusion, il est certain que ce canton de Bambouk l'emporte sur tous les autres en richesses.
Ces mines sont environnées de montagnes hautes, nues et stériles. Les habitans du pays, n'ayant pas d'autres commodités que celles qu'ils se procurent avec leur or, sont obligés d'y travailler avec plus d'application que leurs voisins. Le besoin sert d'aiguillon à leur industrie. On trouve dans cet espace des trous qui n'ont pas moins de dix pieds de profondeur; ce qui doit paraître merveilleux pour ces peuples qui n'ont ni échelle, ni machines. Ils avouent tous qu'à la profondeur où ils s'arrêtent, l'or se trouve en plus grande abondance qu'à la surface. Lorsqu'ils rencontrent quelque veine mêlée de gravier, ou de quelque substance plus dure, l'expérience leur a fait comprendre qu'il faut briser la marcassite pour en tirer l'or. Ils en lavent les fragmens, et rassemblent ainsi ce qui frappe leurs yeux. Qui ne conçoit pas qu'avec plus d'industrie ils en tireraient infiniment davantage? Ajoutons qu'ils n'ont jamais été capables de pénétrer jusqu'aux principales veines.
Toutes ces terres sont argileuses et de différentes couleurs, comme blanc, pourpre, vert de mer, jaune de plusieurs nuances, bleu, etc. Les Nègres de ce canton l'emportent sur tous les autres pour la fabrique des cassots ou têtes de pipes. On voit briller de tous côtés dans la terre dont ils se servent, du sable d'or et des paillettes de diverses grandeurs; mais les paillettes sont fort minces. Ils appellent cette terre _ghingan_, c'est-à-dire, terre d'or, ou dorée. Quoiqu'elle ait été lavée lorsqu'on l'emploie pour les cassots, on en tirerait encore beaucoup d'or.
Outre l'or dont la nature est si prodigue dans la contrée de Bambouk, on trouve, dans quantité d'endroits, des pierres bleues, qu'on regarde comme des signes certains de quelques mines de cuivre, d'argent, de plomb, de fer et d'étain. On y a trouvé d'excellentes pierres d'aimant, dont on a pris soin d'envoyer plusieurs morceaux en France. Mais l'ardeur ne doit pas être bien vive pour des biens d'une valeur médiocre, dans un pays où l'on nous représente l'or si commun.
À l'égard du fer, ce n'est pas seulement dans les contrées de Bambouk, de Galam, de Keigné et de Dramanet, qu'il est en abondance et d'une excellente qualité; il s'en trouve dans tous les autres pays en descendant le Sénégal, surtout à Ghiorel et à Donghel, dans les états de Siratik, où il est si commun, que les Nègres en font des pots et des marmites, sans autres secours que le feu et le marteau, aussi n'en achètent-ils pas des Français, à moins qu'il ne soit travaillé.
Le royaume de Galam produit quantité de cristal de roche, des pierres transparentes et de beau marbre. Il n'est pas moins riche en bois de couleur, d'un grand nombre d'espèces, dont quelques-unes donneraient beaucoup d'éclat à la teinture de l'Europe.
La compagnie de France s'est fait apporter du même pays des essais de salpêtre. Il ne demande que la peine du travail et du transport. Ce serait épargner à l'Europe l'embarras de l'apporter des Indes orientales, d'où l'on en tire beaucoup.
Brue avait formé différentes vues pour l'établissement des Français dans le royaume de Bambouk. Il les réduisit à un seul système, qu'il soumit au jugement de la compagnie. Il voulait d'abord qu'on n'épargnât rien pour se concilier l'affection des farims, et pour en obtenir la permission de bâtir des forts dans leur pays. Il proposait d'en construire deux sur la rivière de Falémé, et d'en faire un troisième qui fût mobile, c'est-à-dire, de bois, pour le transporter de mine en mine, suivant les raisons qu'on aurait de préférer l'une à l'autre. Le directeur, les officiers, les mineurs, les soldats, et tous les gens nécessaires à l'entreprise auraient eu, dans le fort mobile, une retraite toujours sûre, dont la crainte des armes à feu aurait éloigné les Nègres de Bambouk. Mais ce projet entraînant des lenteurs qui ne convenaient point à l'impatience de sa nation, il en forma un second, qu'il présenta à la compagnie le 25 septembre 1723. Il y établissait que douze cents hommes étaient une armée suffisante pour la conquête du royaume de Bambouk, et que l'entretien de ce corps de troupes pendant quatre ans ne reviendrait qu'à deux millions de livres. Il comptait que quatre mille marcs d'or, à cinq cents livres le marc, rembourseraient toute la dépense, et que les mines fourniraient annuellement plus de mille marcs. Mais on ne s'est point aperçu jusqu'à présent que ce système ait été goûté.
On ne peut se dispenser de donner ici quelque idée de l'étendue et de la situation d'un royaume dont on a tant vanté les richesses. Du côté du nord, le royaume de Bambouk s'étend dans une partie des régions de Galam et de Casson. À l'ouest, il a la rivière de Falémé et les royaumes de Contou et de Combregoudou; au sud, celui de Mankanna, et les pays à l'ouest de Mandinga; ses bornes orientales sont encore peu connues: on sait seulement qu'elles touchent au pays de Gadoua et de Guinée intérieure, où les voyageurs européens n'ont pas porté bien loin leurs découvertes.
Le pays de Bambouk, comme ceux de Contou et de Combregoudou, n'est gouverné par aucun roi, quoiqu'il porte le nom de royaume. Peut-être avait-il autrefois des souverains; mais à présent les habitans n'ont pour seigneurs que les chefs des villages, qui sont nommés _farims_, vers la rivière de Falémé, avec l'addition du lieu dont ils sont les maîtres, comme farim Torako, farim Ferbarana. Dans l'intérieur du pays, ces chefs s'appellent _elemanni_, ou portent d'autres noms. Quoique leurs titres soient moins fastueux que ceux d'empereur ou de roi, ils ont la même autorité, et leurs sujets vivent dans la même soumission, aussi long-temps du moins qu'observant les anciens usages de cette aristocratie, ils n'entreprennent point d'innovation; car il serait dangereux d'aspirer au pouvoir arbitraire. Le moindre châtiment qui menacerait les usurpateurs serait une honteuse déposition ou le pillage de leurs biens. Il semble que l'or du pays de Bambouk y ait combattu le despotisme, dont partout ailleurs il a été l'instrument.
Tous ces farims ou ces chefs sont indépendans l'un de l'autre; mais leur devoir les oblige de se réunir pour la défense du pays, lorsqu'il est attaqué dans le corps ou dans les membres. Les habitans s'appellent Malinkops; ils sont en fort grand nombre, comme on en peut juger par la multitude des villages qui sont à l'est de la rivière de Falémé. Le Sannon, le Guianon, la Mansa, et d'autres petites rivières qui se rendent dans celle de Falémé ou du Sénégal sont aussi bordées d'habitations. Les mines du pays de Bambouk ne sont pas les seules richesses. Quelques auteurs mal instruits ont représenté ce pays comme une contrée si aride, que les Nègres ne pouvaient y trouver des pailles assez grandes pour leurs habitations. La campagne, au contraire, est partout arrosée de rivières et de ruisseaux dont les débordemens annuels arrosent les terres, les engraissent et fournissent assez d'humidité pour que les benteniers, les calebassiers, les tamariniers, les plus beaux acacias, et plusieurs autres arbres, y conservent leur verdure toute l'année. On en trouve d'une grosseur prodigieuse: quelques-uns portent des fruits que les Nègres trouvent fort bons, parce qu'ils y sont accoutumés, mais dont les blancs font peu de cas, à cause de leur acidité. Le miel y est très-commun et très-bon. Les Nègres n'en mangent jamais; ils l'emploient à composer une boisson qu'ils nomment _bedou_, et qu'ils aiment beaucoup.
On y trouve un nombre infini de cabris, peu de moutons, mais beaucoup de vaches. Le pays est couvert d'excellens pâturages; c'est une herbe très-fine que les boeufs mangent avec avidité.
Il y croît une espèce de pois nommée _guerte_, qui ressemblent parfaitement à nos pistaches; ils ont le goût de la noisette, surtout lorsqu'on a soin de les sécher au four pour leur faire jeter leur huile. Ce légume croît en terre au bout de sa racine; car à peine la fleur a-t-elle paru pendant deux jours, qu'elle se recourbe vers la terre et s'y insinue, pour que le germe y grossisse et achève de se développer hors de l'action de la lumière. Les Nègres font une grande consommation de ces pistaches; ils les mêlent avec leur millet, et l'estiment d'autant plus qu'elle sert admirablement leur paresse naturelle; car il suffit d'ensemencer un terrain une fois pour recueillir trois récoltes pendant trois années consécutives, sans être obligé d'y faire le moindre travail. Ces pistaches se cultivent présentement en Amérique et dans les parties méridionales de l'Europe. On les nomme pistaches de terre ou arachide (_arachis hypogæa_). Du collet de la racine sortent des feuilles semblables à celles du trèfle.
On trouve au Bambouk une espèce de singes blancs, d'une blancheur beaucoup plus brillante que les lapins blancs de l'Europe; ils ont les yeux rouges: on les apprivoise aisément dans leur jeunesse; mais, lorsqu'ils avancent en âge, ils deviennent aussi méchans que les singes des autres pays. Jusqu'à présent il n'a pas encore été possible d'en apporter un vivant au fort Saint-Louis. Outre la délicatesse de leur constitution, ils paraissent chagrins lorsqu'ils sortent de leur pays, et leur tristesse va jusqu'à leur faire refuser toute sorte de nourriture.
Le renard blanc est un autre animal particulier au pays de Bambouk, et qui n'est pas moins ennemi de la volaille que celui de l'Europe; sa couleur est un blanc argenté. Les Nègres en mangent la chair, et vendent la peau aux comptoirs français.
Les pigeons de Bambouk sont tout-à-fait verts, ce qui les fait prendre souvent pour des perroquets. On trouve dans le même pays et dans les régions voisines un animal extraordinaire nommé _ghiamala_. Il se retire particulièrement à l'est de Bambouk, dans les cantons de Gadda et de Diaka. Ceux qui l'ont vu prétendent qu'il est plus haut de la moitié que l'éléphant, mais qu'il n'approche pas de sa grosseur. On le croît de l'espèce des chameaux, avec lesquels il a beaucoup de ressemblance par la tête et le cou. Il a d'ailleurs deux bosses sur le dos comme le dromadaire; ses jambes sont d'une longueur extraordinaire, ce qui sert encore à le faire paraître plus haut; il se nourrit, comme le chameau, de ronces et de bruyères, aussi n'est-il jamais fort gras; mais les Nègres n'en mangent pas moins la chair lorsqu'ils peuvent le prendre. Cet animal pourrait devenir propre à porter les plus lourds fardeaux, si les Nègres étaient capables de l'apprivoiser. Aucun Européen ne l'a vu. On ne le connaît donc que par les rapports des Nègres, qui mêlent toujours des fables à tout ce qu'ils racontent. Suivant eux, le ghiamala est extrêmement féroce. La nature l'a pourvu de sept petites cornes fort droites, qui, dans leur pleine grandeur, sont longues chacune d'environ deux pieds. Il a la corne du pied noire et semblable à celle du boeuf; sa marche est prompte et se soutient long-temps. C'est probablement la girafe mal décrite.
Quoique le merle blanc passe pour une chimère, il s'en trouve néanmoins de cette couleur dans le pays de Bambouk et de Galam; on y en voit aussi de tachetés. Le monocéros, ou calao, n'y est pas rare; sa grandeur est celle d'un coq ordinaire, et son plumage varié, surtout aux ailes; son bec est long, très-gros, arqué en faux; la partie supérieure surmontée d'une proéminence qui croît avec l'âge, et prend la forme d'un double bec ou d'un casque. Ce bec monstrueux n'est ni fort à proportion de sa grosseur, ni utile à raison de sa structure. Il n'a pas de prise; sa pointe ne peut servir que mollement; sa substance est si tendre, qu'elle se fêle à la tranche par le plus léger frottement; heureusement ces cassures accidentelles se raccommodent tous les ans. La corne du bec repousse d'elle-même à chaque mue de l'oiseau, et cette pousse continuelle rend toujours aux becs leur première forme et leurs dentelures naturelles. Ces oiseaux se tiennent ordinairement en grandes bandes; ils vivent d'insectes, de reptiles, de rats, de souris; mais, avant de manger ces animaux, ils les aplatissent, les amollissent dans leur bec, et les avalent entiers; ils recherchent aussi les charognes, et s'en nourrissent comme les vautours: cependant ils donnent la préférence aux intestins; ils marchent peu et fort mal; ils se tiennent ordinairement sur les grands arbres.
L'abel-mosch, nommé autrement la graine de musc ou l'ambrette (_hibiscus abelmoschus_), croit en abondance et sans culture dans le pays de Galam. Les Nègres n'en font aucun usage. Leurs femmes même, qui aiment beaucoup les odeurs et qui sont passionnées pour les clous de girofle, dont elles portent des paquets autour du cou, négligent cette graine, pour la seule raison, peut-être, qu'elle est fort commune; car, lorsqu'elle est cueillie avec soin, elle rend une odeur de musc fort agréable. Il est vrai que cette odeur, se dissipe; mais elle peut être renouvelée avec de la graine fraîche.
Lorsque l'ambrette se trouve dans un riche terroir, et qu'elle rencontre un arbre auquel elle puisse s'attacher, elle s'élève jusqu'à six ou sept pieds de hauteur; sans ce secours, elle rampe sur la terre, et ne s'élève à la fin que d'environ deux pieds. Cette plante est velue dans plusieurs de ses parties; ses feuilles sont dentelées; et quoique l'échancrure ne soit pas fort profonde, elle forme des angles si aigus, qu'on les croirait capables de piquer. Leur couleur est un vert brillant au-dessus, et plus pâle au-dessous. Ses fleurs, semblables à celles de l'arbrisseau connu sous le nom d'_althea_ des jardiniers ou de mauve en arbre, sont d'un jaune d'or fort brillant, avec le fond pourpre. Il leur succède des capsules pyramidales, à cinq angles, d'abord d'un vert pâle, ensuite brun et presque noir dans sa maturité. Ce fruit contient quatre petites semences grises, plates d'un côté, et d'une odeur d'ambre qui est fort agréable. On accuse nos parfumeurs de s'en servir pour falsifier leur musc.
Entre les curiosités du pays de Bambouk, Brue reçut de marchands mandingues plusieurs calebasses remplies d'une certaine graisse qui, sans être aussi blanche que celle du mouton, avait la même consistance. On la nomme _bataule_ dans le pays; les Nègres qui sont plus bas sur la rivière, lui donnent le nom de _Bambouk toulou_, ou beurre de Bambouk, parce qu'elle leur vient de cette contrée: c'est un admirable présent de la nature. Cependant on assure que la meilleure vient de Ghiaora, sur les bords du Sénégal, trois cents lieues à l'est de Galam. L'arbre qui produit le fruit d'où l'on tire cette graisse est d'une grosseur médiocre; les feuilles sont petites, rudes et en fort grand nombre; si on les presse entre les doigts, elles rendent un jus huileux; les incisions qu'on fait au tronc de l'arbre en tirent la même liqueur, mais en moindre quantité. On n'en connaît pas d'autre propriété, parce que les Maures et les Nègres s'attachent plus au commerce de leur beurre qu'à l'étude de l'arbre qui le produit. Cependant on sait d'eux que le fruit en est rond, de la grosseur d'une noix, et couvert d'une coque, avec une petite peau sèche et brillante; il est d'un blanc rougeâtre, et ferme comme le gland, huileux et d'une odeur aromatique; son noyau est de la grosseur d'une muscade, et fort dur; mais l'amande qu'il contient a le goût d'une noisette. Les Nègres sont passionnés pour ce fruit: après en avoir séparé une partie, qui tient de la nature du suif, ils pilent le reste et le mettent dans l'eau chaude: il s'en forme une graisse qui surnage; c'est ce qui leur tient lieu de beurre ou de lard avec leurs légumes, et quelquefois sans aucun mélange. Les blancs qui en mangent sur le pain ou dans les sauces ne le trouvent pas différent du lard, à la réserve d'une petite âcreté qui n'est pas désagréable. Brue paraît persuadé que l'usage de cette graisse est fort sain; les Nègres l'emploient d'ailleurs avec succès pour la guérison des rhumatismes, des sciatiques, des douleurs de nerfs et des autres maladies de cette nature; ils la préfèrent beaucoup à l'huile de palmier: leur méthode est d'en frotter devant le feu les parties attaquées, pour y faire pénétrer la graisse autant qu'il est possible, de les couvrir ensuite avec du papier gris le plus doux, et de les tenir chaudement sous quelque drap fort épais.
Nous joindrons à ce chapitre un fragment historique qu'on ne lira pas sans quelque intérêt; ce sont les aventures d'un prince nègre que le hasard fit tomber dans l'esclavage, et dont l'histoire écrite en anglais par Bluet, qui avait été un de ses intimes amis en Amérique et en Angleterre, est confirmée par des témoignages irrécusables. Il s'appelait Eyoub Ibn Souleyman; ou Job ben Salomon. Son père était à la fois prince et alfa, ou grand-prêtre de Bounda, suivant l'usage d'Afrique, qui réunit souvent ces deux qualités. Bounda est une dépendance du royaume de Foula, situé entre la rivière de Falémé et la Gambie. Job n'eut pas plus tôt atteint sa quinzième année, qu'il assista son père en qualité d'iman ou de sous-prêtre. Il se maria dans le même temps à la fille de l'alfa de Tombaoura, qui n'avait alors que onze ans. À treize, elle lui donna un fils qui fut nommé Abdalla, et deux autres ensuite, qui reçurent le nom d'Ibrahim et de Sambo. Deux ans avant sa captivité, il prit une seconde femme, fille de l'alfa de Tomga, de qui il eut une fille nommée Fatime. Ses deux femmes et ses quatre enfans étaient en vie lorsqu'il partit de Bounda.