Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2)
Chapter 8
Les femmes des Maures ne paraissent jamais sans un long voile qui leur couvre le visage et les mains. Les Européens ne sont pas encore assez familiers avec leur nation pour obtenir la liberté de les voir à découvert; mais les hommes et les enfans ont généralement la taille et la physionomie fort belles. Quoiqu'ils ne soient pas fort hauts, ils ont les traits réguliers: leur couleur foncée vient de la chaleur du soleil à laquelle ils sont continuellement exposés. Si la beauté du teint manque aussi à leurs femmes, elle est avantageusement compensée par la prudence, la modestie et la fidélité dans les engagemens du mariage; elles ne connaissent pas la galanterie, apparemment, dit Brue, parce qu'elles n'en trouvent pas l'occasion. Non-seulement elles ne sortent jamais seules, mais l'usage des hommes est de détourner le visage lorsqu'ils rencontrent une femme. Ils se rendent même le bon office de veiller mutuellement sur les femmes et les filles l'un de l'autre, et nul autre que le mari n'a la liberté d'entrer dans la tente des femmes. Un Maure qui serait assez pauvre pour n'avoir qu'une seule tente recevrait ses visites et ferait toujours ses affaires à la porte plutôt que d'y laisser entrer ses plus proches parens. Ce privilége n'est accordé qu'à leurs chevaux, on plutôt à leurs jumens, qu'ils préfèrent beaucoup aux mâles de cette espèce, parce que, outre l'avantage d'en tirer des poulains qui leur apportent beaucoup de profit, ils les trouvent plus douces, plus vives et de plus longue durée que les mâles; elles couchent dans leurs tentes pêle-mêle avec leurs femmes et leurs enfans. Ils les laissent courir librement avec leurs poulains, ou du moins ils ne les attachent jamais par le cou, et leur seul lien est aux pieds; elles s'étendent par terre, où elles servent d'oreiller aux enfans, sans leur faire le moindre mal; elles prennent plaisir à se voir baiser, caresser; elles distinguent ceux qui les traitent le mieux; et lorsqu'elles sont en liberté, elles s'en approchent et les suivent. Leurs maîtres gardent fort soigneusement leur généalogie, et ne les vendent pas sans faire valoir les bonnes qualités de leurs pères, dont ils produisent un état exact qui en rehausse beaucoup le prix. Elles ne sont pas remarquables par leur grandeur ni par leur embonpoint, mais, dans une taille médiocre, elles sont bien proportionnées. L'usage des Maures n'est pas de les ferrer. Ils les nourrissent pendant la nuit avec du grand millet et de l'herbe un peu séchée. Au printemps, ils les mettent au vert, et les laissent un mois sans les monter.
Un _adouard_ est un nombre de tentes et de cabanes où les Maures habitent quelquefois par tribus, quelquefois par familles. Ils les rangent ordinairement en cercle, l'une fort près de l'autre, en laissant au centre une place où leurs bestiaux et leurs animaux domestiques passent la nuit. Il y a toujours une sentinelle établie pour garantir l'habitation des surprises de l'ennemi ou des voleurs, ou des bêtes farouches. Au moindre danger, la sentinelle donne l'alarme, qui est augmentée par l'aboiement des chiens, et tout le village pense aussitôt à se défendre. Ces adouards sont mobiles et se transportent d'autant plus aisément que les Maures, ayant peu de meubles et d'ustensiles domestiques, chargent en un instant tout leur équipage sur leurs boeufs et leurs chameaux. Ils placent leurs femmes dans des paniers, sur le dos de ces animaux. Cette vie errante n'est pas sans agrémens: ils se procurent ainsi de nouveaux voisins, de nouvelles commodités, et de nouvelles perspectives. Leurs tentes sont de poil de chameau; elles sont soutenues par des pieux, auxquels ils ne les attachent qu'avec des courroies de cuir. Dans le temps de la sécheresse, ils approchent leurs camps des bords du Sénégal pour y trouver de l'herbe et la fraîcheur de l'eau. Dans la saison des pluies, ils se retirent vers les côtes de la mer, où le vent les délivre de l'importunité des moucherons. C'est à la fin de cette dernière saison qu'ils font leurs plantations de millet et de maïs.
Ils n'ont pas d'autre liqueur que l'eau et le lait. Leur pain est de farine de millet, non que la nature leur refuse d'autres grains, puisque le froment et l'orge peuvent croître dans le pays; mais les changemens continuels de leur demeure leur ôtent le goût de l'agriculture. Ils se servent quelquefois de riz. Lorsqu'ils recueillent de l'orge ou du froment, ils l'enferment, après l'avoir fait sécher, dans des puits fort profonds, qu'ils creusent dans le roc ou dans la terre. L'ouverture de ces trous n'a pas plus de largeur qu'il ne faut pour le passage d'un homme; mais ils s'élargissent par degrés, à proportion de leur profondeur, qui est souvent de trente pieds: on les nomme _matamors_. Le fond et les côtés sont garnis de paille. Les Maures y mettent leur blé jusqu'à l'ouverture, qu'ils couvrent de bois, de planches et de paille et par-dessus, ils forment une couche de terre, sur laquelle ils sèment ou plantent quelque autre grain. Le blé se conserve long-temps dans ces greniers souterrains.
Les Maures nettoient fort soigneusement leur grain avant de le broyer entre deux pierres pour le réduire en farine. Leur pain se cuit sous la cendre, et leur usage est de le manger chaud. Ils font bouillir doucement leur riz dans un peu d'eau; et, lorsqu'il est à demi cuit, ils le tirent du feu et le laissent ainsi comme en digestion. Dans cet état, il s'enfle sans se coaguler. N'ayant pas l'usage des cuillères, ils se servent de leurs doigts pour en prendre de petites parties qu'ils jettent fort adroitement dans leur bouche; ils ne mangent que de la main droite, parce que l'autre est réservée pour des exercices qui ont moins de propreté: aussi ne se lavent-ils jamais la main gauche. Leurs viandes sont coupées en petits morceaux, avant qu'elles soient cuites, pour éviter la peine de se servir de couteaux à table. Si l'on prépare des poules ou quelque autre pièce de volaille au riz, on les coupe en quartiers, après quoi il n'est plus besoin de couteau pour les dépecer autrement, parce que l'un en prend un quartier qu'il présente à son voisin; et celui-ci, tirant de son côté tandis que l'autre tire du sien, le partage est fait en un moment. Ils mangent, comme au Levant, assis à terre et les jambes croisées, autour d'un cercle de cuir rouge ou d'une natte de palmier, sur laquelle on sert les alimens dans des plats de bois ou dans des bassins de cuivre: ils mangent successivement leur pain et leur viande, et jamais ils ne boivent qu'à la fin du repas, lorsqu'ils quittent la table pour se laver. Les femmes ne mangent point avec les hommes. L'usage ordinaire est de manger deux fois par jour, le matin et vers l'entrée de la nuit. Les repas sont courts et se font avec un grand silence; mais la conversation vient ensuite, du moins entre les personnes de distinction, lorsqu'on commence à fumer, à boire du café ou du vin et de l'eau-de-vie, pour se procurer les amusemens que chacun peut tirer de son rang et de ses richesses. Les marabouts même ne se refusent pas ces plaisirs, lorsqu'ils peuvent les prendre secrètement et sans scandale.
Les Maures de ces contrées n'ont pas de médecine: la santé, qui est un bien commun dans leur nation, les délivre de cette servitude. S'ils sont sujets à quelques maladies, c'est à la dysenterie et à la pleurésie; mais ils s'en guérissent eux-mêmes avec le secours des simples. Barbot assure nettement qu'ils ne sont sujets à aucune maladie, et que l'air de Sahara est si bon, qu'on y porte les malades comme à la source de la santé et de la vie.
Les marabouts sont presque les seuls qui sachent lire l'arabe; en général, toute la nation est ensevelie dans l'ignorance. Cependant il se trouve un grand nombre de particuliers qui connaissent fort bien le cours des étoiles, et qui parlent raisonnablement sur cette matière. L'habitude qu'ils ont de vivre en pleine campagne leur donne beaucoup de facilité pour les observations. Ils ont presque tous l'imagination fort vive, et la mémoire excellente; mais leur histoire est mêlée de tant de fables, qu'il est difficile d'y rien comprendre. Leur habileté principale est pour le commerce. Ils n'ignorent rien de ce qui appartient à leurs intérêts: ils sont adroits et trompeurs; sans goût pour les arts, ils ne laissent pas d'aimer la musique et la poésie. L'instrument qui les anime le plus ressemble à nos guitares. Ils composent des vers qui ne paraissent pas méprisables à ceux qui connaissent le génie des langues orientales, dont la leur est descendue.
Cette partie de l'Afrique produit des chameaux d'une grosseur et d'une force extraordinaires; ils ne sont pas incommodés d'un poids de douze cents livres. On les accoutume à se mettre à genoux pour recevoir leurs charges; mais, lorsqu'ils se trouvent assez chargés, ils se lèvent d'eux-mêmes, et ne souffrent pas volontiers qu'on augmente leur fardeau. Il y a peu d'animaux aussi faciles à nourrir. Le chameau se contente de branches d'arbres, de ronces et de jonc qu'il rumine: il est capable de demeurer chargé pendant trente ou quarante jours, et d'en passer huit ou dix sans boire et sans manger. Sa nourriture commune est le maïs et l'avoine. Lorsqu'il est revenu de quelque long voyage, ses maîtres lui donnent la liberté de chercher à vivre dans les plaines, où il trouve toujours de quoi se nourrir. Si l'herbe est fraîche, on ne lui donne de l'eau qu'une fois en trois jours. Il boit beaucoup lorsqu'il en trouve l'occasion; et loin d'aimer l'eau bien claire, il la trouble avec le pied pour la rendre bourbeuse.
Le chameau a le cou fort long, à proportion de sa tête, qui est fort petite. Il a sur le dos une bosse assez épaisse, et sous le ventre une substance calleuse, sur laquelle il se soutient lorsqu'il plie les jambes. Ses cuisses et sa queue sont petites; mais il a les jambes longues et fermes, et le pied fourchu comme le boeuf. La nature l'a rendu traitable et docile, fort utile aux besoins des hommes et peu incommode pour la dépense. Il vit long-temps. Son naturel le porte à la vengeance; et s'il est maltraité sans raison par ses guides, il saisit la première occasion de leur marquer son ressentiment par quelques coups de pieds, qui sont heureusement peu dangereux. Il aime la musique et le chant. La manière de lui faire hâter sa marche, est de siffler ou de jouer de quelque instrument. On assure que les femelles portent une année presque entière, et qu'elles ne s'accouplent qu'une fois en trois ans. Aussitôt qu'un jeune chameau vient au monde, les Maures lui lient les quatre pieds sous le ventre, et le couvrent d'un drap, sur les coins duquel ils mettent des pierres fort pesantes; ils l'accoutument ainsi à recevoir les plus gros fardeaux. Le lait des chameaux est un des principaux alimens des Maures. On mange leur chair lorsqu'ils deviennent vieux ou peu propres au service; et l'on assure que, malgré sa dureté, elle est saine et nourrissante. Les Maures donnent à cette espèce de chameau le nom de _djimls_.
Ils en ont une autre espèce qu'ils nomment _bêchets_, mais qui est rare en Afrique, et qui ne se trouve guère hors de l'Asie. Elle est plus faible que la première, quoiqu'elle ait deux bosses sur le dos.
La troisième espèce se nomme dromadaire. Elle est plus faible que la seconde, et ne sert ordinairement que de monture. Mais, en récompense, elle est extrêmement légère à la course, sans compter qu'elle résiste fort long-temps à la soif. Aussi les Maures en font-ils beaucoup d'estime. Le mouvement de cet animal est si rapide, qu'il faut se ceindre la tête et les reins pour le supporter.
Les chimistes attribuent beaucoup d'effets aux diverses parties du corps des chameaux. Mais sa principale vertu est dans son urine, qui, étant séchée et sublimée au soleil, produit le vrai sel ammoniac, drogue fort connue, et souvent contrefaite par les Hollandais et les Vénitiens.
L'autruche est le principal oiseau du même pays. Il est si commun, qu'on en voit souvent de grandes troupes dans les déserts qui sont à l'est du cap Blanc, du golfe d'Arguin, de celui de Portendic, et sur les bords de la rivière de Saint-Jean. Ces oiseaux ont ordinairement six ou huit pieds de hauteur, en les prenant de la tête aux pieds; mais leur corps a peu de proportion avec leur grandeur, quoiqu'il soit assez gros, et qu'ils aient le derrière large et plat. Il semble qu'ils ne soient composés que de pieds et de cou. Le plus grand avantage qu'ils reçoivent de leur taille est de voir de fort loin. Ils ont la tête fort petite et couverte d'une sorte de duvet jaune. Rien n'approche de leur stupidité. Les yeux de l'autruche sont fort grands, avec de longs sourcils. Les paupières supérieures sont aussi mobiles que celles de l'homme. Elle a la vue ferme. Son bec est court, dur et pointu; sa langue est petite et fort rude. Son cou est couvert de petites plumes, ou plutôt d'un poil fort doux et comme argenté. Ses ailes sont trop petites et trop faibles pour soutenir dans l'air un corps si pesant: mais elles l'aident à courir avec une vitesse surprenante, surtout avec la faveur du vent; elles lui servent de voiles, et rien n'égale alors sa légèreté; au lieu que, si le vent est contraire, leurs ailes cessent de les aider, et leur course est moins rapide.
Les autruches multiplient prodigieusement. Elles couvent leurs oeufs plusieurs fois l'année, et jamais elle n'en pondent moins de quinze ou seize à la fois. Ce n'est point en reposant dessus qu'elles leur rendent l'office de mères: elles les placent au soleil, où la chaleur les fait éclore, et les petits n'ont pas plus tôt vu le jour, qu'ils cherchent leur nourriture. Les oeufs sont fort gros; il s'en trouve qui pèsent jusqu'à quinze livres, et qui suffisent pour rassasier sept personnes. On assure qu'ils sont de bon goût et fort nourrissans. L'écaille en est blanche, unie et fort dure, quoique d'une épaisseur médiocre. On en fait des tasses et des ornemens pour les cabinets des curieux. Les Turcs et les Persans les suspendent à la voûte de leurs mosquées.
Les Arabes n'estiment pas seulement l'autruche pour ses plumes, qui sont une marchandise recherchée, mais encore pour sa chair, qui, toute rude qu'elle est, passe chez eux pour un mets délicat. Comme ils ont peu d'adresse à tirer, qu'ils sont mal pourvus d'armes à feu, et qu'ils n'ont pas de chiens formés à la course, ils chassent les autruches à cheval, en prenant soin de les pousser toujours à contre-vent. Lorsqu'ils s'aperçoivent qu'elles commencent à se fatiguer, ils fondent dessus au grand galop, et les achèvent à coups de flèches et de zagaies.
L'autruche est d'une voracité singulière. Elle dévore tout ce qu'elle rencontre; herbe, blé, ossemens d'animaux, jusqu'aux pierres et au fer. Mais les corps durs passent au travers de son corps avec peu d'altération. D'une infinité de vertus que les chimistes attribuent à cet oiseau, on n'en connaît pas une assez avérée pour mériter un éloge sérieux. Son principal mérite consiste dans ses plumes: elles sont en usage dans tous les pays de l'Europe pour les chapeaux, les dais, les cérémonies funèbres, et surtout pour les habillemens de théâtre. En Turquie, les janissaires s'en servent pour orner leurs bonnets. On n'estime que celles qui sont arrachées à l'oiseau tandis qu'il est vivant. Mais les Arabes en font des amas, dans lesquels il font entrer indifféremment les bonnes et les mauvaises. Dans la difficulté de les distinguer, les facteurs n'ont qu'une règle, c'est de presser le tuyau, qui doit rendre une liqueur rouge semblable à du sang, lorsque les plumes sont d'une autruche vive; autrement elles sont légères, sèches, et fort sujettes aux vers.
Ce fut sous les auspices de Brue qu'un de ces facteurs, nommé Compagnon, pénétra jusque dans le royaume de Bambouk, célèbre par ses mines, d'où les Mandingues du royaume de Galam et les Saracolez tiraient l'or qu'ils apportaient au Sénégal et sur les bords de la Gambie.
Il fit par terre son premier voyage du fort Saint-Joseph, en droite ligne, jusqu'à celui de Saint-Pierre sur la rivière de Falémé. Il en fit un second, en suivant le bord oriental de cette rivière, depuis Onnéca jusqu'à Nayé. Dans le troisième, il traversa le pays, depuis Babaiocolam sur le Sénégal, jusqu'à Netteté et Tombaaoura, lieux qui sont au centre de Bambouk et voisins des mines les plus riches. Ainsi, dans l'espace d'un an et demi qu'il mit à voyager dans ce royaume, il le visita de tant de côtés différens, qu'il paraît n'avoir laissé aucun endroit à parcourir. Il porta ses observations sur tous les objets qui se présentèrent dans sa route, avec l'exactitude dont son génie le rendait capable, autant pour satisfaire sa curiosité que pour répondre aux espérances de la compagnie qui l'employait.
La sagesse de sa conduite et ses présens lui gagnèrent aisément l'estime du farim ou chef de Caïnoura, voisin du fort Saint-Pierre, qui le prit moins pour un agent de la compagnie que pour un artiste curieux dont le but était de s'instruire. Il le fit conduire par son propre fils jusqu'à Sambanoura, dans le royaume de Contou. On y fut extrêmement surpris de voir un blanc; mais on ne le fut pas moins de la hardiesse de cet étranger, et les Nègres l'auraient fort mal reçu s'il n'avait eu pour guide le fils du farim de Caïnoura. Tout était à craindre de la part d'un peuple si jaloux de son or. Les plus passionnés proposèrent de lui ôter la vie. D'autres, plus modérés, voulurent qu'il fût renvoyé, sans lui laisser le temps d'observer le pays.
Cependant le farim de la ville, sollicité par le fils de son ami, et peut-être gagné par les présens de Compagnon, trouva le moyen de persuader à ses sujets que leurs alarmes étaient mal fondées. Il les assura que ce blanc était un honnête homme, qui venait leur proposer un commerce avantageux, et qui pouvait leur fournir d'excellentes marchandises à meilleur marché que les négocians maures ou nègres auxquels ils permettaient l'entrée de leur pays. Ces raisons, soutenues de quelques présens qui furent répandus à propos entre les principaux habitans et leurs femmes, produisirent un changement merveilleux. La défiance parut se changer en affection. Le peuple accourut en foule pour admirer les armes et l'habillement de l'étranger. On lui trouva du sens et de bonnes qualités. Comme il s'accommodait à leurs maximes, il s'insinua si heureusement dans leur estime, qu'il se vit bientôt autant d'amis qu'il avait eu d'abord d'ennemis et de persécuteurs. On lui répétait de toutes parts: «Nous remercions le ciel de vous avoir conduit ici. Nous souhaitons qu'il ne vous arrive aucun mal.»
Compagnon aurait remercié la fortune, s'il n'avait pas eu d'autres obstacles à surmonter; mais il devait s'attendre aux mêmes difficultés dans chaque ville qu'il avait à traverser. À la vérité, il n'oublia pas de se faire accompagner, dans toute la suite de ses voyages, par quelques habitans du pays qui lui avaient paru fort attachés à ses intérêts. Cependant les jalousies et les dangers renaissaient à chaque pas. Il fut obligé de répondre à mille questions ennuyeuses, d'essuyer des observations fort gênantes; et, sans l'amorce de ses présens, il aurait désespéré plus d'une fois de pouvoir pénétrer plus loin. Dans ce pays, comme dans le reste du monde, c'est le plus sûr moyen de donner de la force et du poids aux argumens. Il trouva néanmoins plusieurs villes où les présens joints aux raisons furent trop faibles pour dissiper la crainte et la défiance. Si les habitans paraissaient disposés à ménager sa vie, ils n'en refusaient pas moins de le laisser toucher à la terre de leurs mines. En vain leur offrit-il de l'acheter au prix qu'ils y voudraient mettre, en les assurant par lui-même et par des guides qu'il n'avait pas d'autre motif que sa curiosité, et que son dessein était d'en faire des _cassots_ ou des têtes de pipes. Après avoir écouté ses raisons, ils lui déclarèrent que jamais il ne leur ferait croire qu'un homme pût voyager si loin pour un motif si léger. Ils lui soutenaient qu'il était venu dans quelque mauvaise intention, celle peut-être de voler leur or ou de conquérir leur pays après l'avoir reconnu; et la conclusion ordinaire était de le renvoyer sur-le-champ, ou de le tuer, pour ôter aux blancs la pensée de suivre son exemple.
La fermeté de Compagnon servait souvent à le tirer des plus dangereux embarras. Étant à Tarako, il envoya un de ses guides à Silabali pour lui apporter du _ghingan_ ou de la terre dorée, et pour inviter le peuple à lui vendre ses cassots, qu'il promettait de payer libéralement. Son messager fut mal reçu. Non-seulement on rejeta ses demandes, mais il fut chassé brutalement, avec ordre de dire au farim de Tarako qu'il fallait être fou pour ouvrir l'entrée de ses terres à un blanc dont l'unique intention était de voler le pays après y avoir fait ses observations. Cette réponse fut rendue à Compagnon en présence du farim; mais, sans se déconcerter, il répliqua que le farim de Silabali devait être lui-même un fou, pour s'effrayer de l'arrivée d'un blanc dans son pays, et pour refuser quelques morceaux d'une terre dont il avait beaucoup plus qu'il n'en pouvait jamais employer. Après ce discours, il paya le Nègre avec autant de libéralité que s'il eût réussi dans sa commission.
Cette humeur généreuse, fit tant d'impression sur les habitans du pays, qu'elle devint le sujet de tous les entretiens. Un autre Nègre offrit à Compagnon de lui aller chercher de la terre pendant la nuit; mais, comme la politique du facteur français le portait toujours à cacher ses vues, il reçut cette offre avec beaucoup d'indifférence, en se contentant de répondre que, lorsqu'il serait mieux connu, on ne ferait pas difficulté de lui vendre de la terre et des cassots.
Il parvint enfin à s'en voir apporter plus qu'il n'en désirait. Les farims, et le peuple même, prirent par degrés tant de considération pour lui, qu'ils lui rendirent des présens pour les siens, et qu'à la fin ils lui accordèrent la liberté de choisir lui-même la terre qui lui plaisait le plus, et d'en faire autant de cassots qu'il désirait. Brue, qui continuait de commander au fort Saint-Louis, envoya plusieurs de ces cassots à la compagnie, avec des essais de toutes les mines, par le vaisseau _la Victoire_, qui partit du Sénégal le 28 juillet 1716.
La plupart des mines produisent de l'or en si grande abondance, qu'il n'est pas besoin de creuser. On gratte la superficie du terrain. On met la terre dans un vase pour en faire sortir les parties terrestres, qui laissent au fond de l'or en poudre, et quelquefois en assez gros grains. Compagnon fit lui-même l'expérience de cette méthode; mais il remarqua que les Nègres, s'arrêtant ainsi à l'extrémité des rameaux d'une mine, ne parviennent jamais aux principales veines. À la vérité, ces rameaux mêmes sont fort riches; et l'or en est si pur, qu'on n'y trouve aucun mélange de marcassite ni d'autres substances minérales; il n'a pas besoin d'être fondu, et tel qu'il sort de la mine il peut être mis en oeuvre. La terre qui le produit ne demande pas non plus beaucoup de travail. C'est ordinairement une sorte d'argile de différentes couleurs, mêlée de veines de sable ou de gravier; de sorte que dix hommes feraient plus dans ce pays que cent dans les plus riches mines du Pérou et du Brésil.