Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2)
Chapter 6
La péninsule de Casson, qui est longue d'environ soixante lieues, n'en a guère que six dans sa plus grande largeur. Son terroir est fertile et bien cultivé. Elle est si peuplée, et son commerce a tant d'étendue, qu'elle doit être fort riche. Son roi passe pour un prince puissant, qui n'est pas moins respecté de ses voisins que de ses sujets. Galam et la plupart des royaumes voisins sont ses tributaires. On prétend que les habitans de Casson étaient Foulas dans leur origine, et que leur roi possédait anciennement tout le royaume de Galam et la plupart des pays qui forment aujourd'hui les états du siratik. Peut-être faut-il rapporter à cette cause le tribut que ces peuples lui paient encore. On assure qu'il a des mines d'or, d'argent et de cuivre en très-grand nombre, et si riches, que le métal paraît presque sur la surface; de sorte que, si, délayant un peu de terre dans un vase, on le vide avec un peu de précaution, ce qui reste au fond est le métal pur. C'est ce qu'on appelle l'or de lavage.
Comme on n'a pas pénétré plus loin à l'est que les cataractes de Govina, toutes les lumières qu'on a sur les richesses du royaume de Casson viennent des marchands nègres du pays, qui ont une grande passion pour les voyages, et plus d'habileté dans les affaires que tous les autres peuples de leur couleur. Ils conviennent tous qu'il s'étend plusieurs journées au delà de Govina, et qu'il est borné à l'est par un autre royaume qui touche à celui de Tombouctou, pays qu'on cherche depuis si long-temps.
Il est certain que le royaume de Tombouctou produit beaucoup d'or; mais on y en apporte aussi de Gago, de Zanfara, et de plusieurs autres régions; ce qui ajoute aux avantages de la ville de Tombouctou, qui est déjà riche en elle-même, celui d'être le centre du commerce pour toutes les parties de l'Afrique. Son pays a d'ailleurs en abondance toutes les nécessités de la vie: le maïs, le riz, et toutes sortes de grains y croissent en perfection. Les bestiaux y sont en grand nombre, et les fruits fort communs. Il s'y trouve des palmiers de toutes les espèces; enfin le seul bien qui leur manque est le sel. Comme la chaleur du climat le rend absolument nécessaire, il y est aussi cher que rare. On l'y reçoit des marchands mandingues, qui l'achètent des Européens et des Maures. L'auteur regrette qu'un si beau pays soit si peu connu. On pourrait, dit-il, engager les marchands mandingues à prendre avec eux quelque agent français; mais il faudrait choisir pour cette entreprise un homme de savoir et d'expérience, capable de dresser une carte du pays, et de lever sur son passage le plan des villes et des routes. Il serait même, à souhaiter qu'il fût versé dans la physique, la botanique et la chirurgie; qu'il sût les langues arabe et mandingue; qu'il fût excité à courir les dangers d'une si grande entreprise par des espérances proportionnées aux difficultés du travail. On obtiendrait bientôt par cette voie une parfaite connaissance non-seulement de Tombouctou, mais encore de toutes les régions intérieures de l'Afrique, dont on n'a publié jusque aujourd'hui que des relations puériles et fabuleuses. Ces réflexions de Brue sont justes; mais quelle apparence que les Mandingues, qu'il représente comme des négocians habiles, consentent à se donner des concurrens?
Après avoir ainsi reconnu, du moins en partie, le cours du Sénégal, Brue, de retour dans ses comptoirs, tenta un voyage par terre à Cachao, pays situé sur la rivière de ce nom, qu'on nomme autrement San-Domingo, au sud de la Gambie, au delà du cap Roxo ou Rouge, par le IIe degré de latitude. Il traversa le pays des Feloups, qui habitent, près de Bintam, celui de Djéredja, où les Portugais étaient établis, et dont la fertilité le surprit. Rien n'y paraissait en friche. Les cantons bas étaient divisés par de petits canaux et semés de riz. Au long de chaque canal, l'art des habitans avait élevé des bordures de terre pour arrêter l'eau. Les lieux élevés produisaient du millet, du maïs et des pois de différentes espèces, particulièrement une espèce noire, qui s'appelle _pois nègre_, et qui fait d'excellente soupe. Les melons d'eau de ce canton sont d'une beauté parfaite. Il s'en trouve qui pèsent jusqu'à soixante livres. Leur graine est couleur d'écarlate, et le jus en est extrêmement doux et rafraîchissant. Le boeuf du pays est excellent; mais le mouton est si gras, qu'il sent le suif. La volaille et toutes les nécessités de la vie y sont en abondance.
Les chauves-souris du pays sont de la grosseur de nos pigeons, avec de longue ailes armées de pointes, qui leur servent à s'attacher aux arbres, où elles se tiennent suspendues, en formant ensemble des espèces de gros pelotons. Les Nègres en mangent la chair après les avoir écorchées, parce qu'ils croient que le petit duvet brun dont elles ont la peau couverte est un poison. C'est le seul de tous les volatiles connus à qui la nature ait donné du lait pour la nourriture de ses petits.
Brue, ayant remarqué en chemin des pyramides de terre dans plusieurs endroits, les avait prises d'abord pour des tombeaux; mais l'alcade qui lui servait de guide l'assura que c'était la retraite des fourmis, et l'en convainquit aussitôt en ouvrant un de ces terriers, dont le dehors était uni et cimenté comme s'il eût été l'ouvrage d'un maçon. Ces fourmis sont blanches, de la grosseur d'un grain d'orge, et fort agiles. Leurs demeures n'ont qu'une seule ouverture vers le tiers de leur hauteur, d'où elles descendent sous terre par une sorte d'escalier circulaire. Brue fit jeter près d'un de ces terriers une poignée de riz, quoiqu'il ne parût aucune fourmi hors du trou; mais dans l'instant il en sortit une légion, qui transportèrent ce trésor dans leur magasin, sans en laisser le moindre reste, et qui rentrèrent dans leur asile lorsqu'elles n'en trouvèrent plus. Ces espèces de ruches sont si fortes, qu'il n'est pas facile de les ouvrir.
Sur la rivière de Paska, Brue admira l'adresse d'un Nègre qui tenait son arc et ses flèches d'une main, tandis que de l'autre il conduisait un canot; s'il apercevait un poisson, il était sûr de le percer, et sur-le-champ il retirait la flèche avec sa proie. Entre les arbres qui bordent les deux rives, Brue trouva des oiseaux dont le cri répète les deux syllabes _ha_, _ha_, aussi distinctement que la voix humaine.
En quittant cet agréable canton, Brue voyagea pendant deux jours dans un pays qui n'est habité que par des Feloups indépendans qui se sont établis entre la rivière de Gambie et celle de Cachao. Ceux qui ont été subjugués par le roi de Djéredja et les Portugais sont assez civilisés; mais les autres, qui habitent les bords de la rivière de Casamansa, forment une nation sauvage qui ne ménage pas les étrangers. Ils ont peu de commerce avec les blancs, et ne vivent pas mieux avec leurs voisins, contre lesquels ils ont perpétuellement la guerre. Les Nègres des autres nations n'auraient pas la hardiesse de traverser le pays des Feloups, s'ils ne trouvaient l'occasion des voyageurs européens, qui n'y passent pas sans se mettre en état de ne craindre aucune insulte.
Cachao est une ville et une colonie portugaise située sur la rive sud du Rio San-Domingo, à vingt lieues de son embouchure. C'est le principal établissement que les Portugais aient dans ce pays, quoique les habitans, qui sont distingués par le nom de Nègres Papels, leur portent une haine mortelle; aussi n'ont-ils rien négligé pour se fortifier du côté de la terre. Ils y ont un rempart bien palissadé, avec une bonne artillerie.
Les maisons de la ville sont de terre glaise, blanchies dedans et dehors. Elles sont fort grandes, mais leur hauteur n'est que d'un étage. Pendant la saison des pluies, elles sont couvertes de feuilles de latanier; mais dans les temps secs on ne les couvre que d'une simple toile, qui suffit pour les garantir du soleil et de la rosée. Le climat est sujet à des rosées fort abondantes, surtout près d'une si grande rivière et dans un canton si marécageux. Il y a dans la ville une église paroissiale et un couvent de capucins. La paroisse est desservie par un curé et deux prêtres d'une ignorance égale à leur pauvreté. En 1700, le couvent des capucins n'en contenait que deux, qui étaient entretenus par le roi de Portugal. Ils sont soumis à l'évêque de San-Iago.
L'usage est de changer la garnison tous les trois ans, terme qu'elle attend toujours avec impatience; car elle est si mal payée, que la plupart des soldats ne se font pas scrupule de voler pendant la nuit.
La rivière a plus d'un quart de lieue de largeur devant la ville. Elle est assez profonde pour recevoir des bâtimens de la première grandeur, si les dangers de la barre ne les arrêtaient à l'embouchure. Les deux rives sont couvertes d'arbres; mais ceux de la rive du nord sont les plus beaux de toute l'Afrique, autant par l'excellence du bois que par leur hauteur et leur grosseur. On ferait de leur tronc un canot d'une seule pièce capable de recevoir le poids de dix tonneaux, et de porter vingt-cinq ou trente hommes. La marée remonte trente lieues au-dessus de Cachao. Il y pleut avec tant d'abondance, qu'on l'appelle _le pot-de-chambre_ de l'Afrique, comme Rouen, dit l'auteur, est celui de la Normandie.
On ne peut sortir de Cachao pendant la nuit sans courir quelque danger. L'auteur parle ici d'une espèce de gens qu'il appelle des aventuriers nocturnes, et qui est fort remarquable. Ils portent sur leurs habits un petit tablier de cuir, avec une bavette qui couvre une cuirasse ou une cotte de mailles. Ce tablier, qui ne passe la ceinture que de quelques doigts, est plein de trous, auxquels sont attachés deux ou trois paires de pistolets de poche et plusieurs poignards. Le bras gauche est chargé d'un petit bouclier. Au-dessous pend une longue épée dont le fourreau s'ouvre tout d'un coup par le moyen d'un ressort, pour épargner la peine et le temps de la tirer. Lorsqu'ils sortent sans dessein formé, et seulement pour se réjouir, ils sont couverts, par-dessus toute cette parure, d'un manteau noir qui pend jusqu'aux mollets. Mais s'ils se proposent quelque aventure, c'est-à-dire, un duel à la portugaise, ils ajoutent à leurs armes une courte carabine chargée de vingt ou trente petites balles et d'un quarteron de poudre, avec un bâton fourchu pour la poser dessus en tirant. Enfin, pour achever une si étrange parure, ils ont sur le nez une grande paire de lunettes qui est attachée des deux côtés à l'oreille. En arrivant au lieu de l'exécution, le brave commence par planter sa carabine, rejette son manteau sur le bras gauche, prend son épée de la main droite, et dans cette posture attend l'homme qu'il veut tuer et qui ne pense point à se défendre. Aussitôt qu'il le voit, il fait feu en lui disant de prendre garde à lui. Il lui serait fort difficile de le manquer; car cette espèce d'arme à feu écarte tellement les balles, qu'elle en couvrirait la plus grande porte. Si l'infortuné qui reçoit le coup n'est pas tout-à-fait mort, le meurtrier s'approche en l'exhortant de dire _Jésus Maria_, et l'achève à terre de quelques coups d'épée ou de poignard. Il arrive quelquefois que ces perfides assassins trouvent la partie égale, et qu'ils sont arrêtés par ceux dont ils menacent la vie; mais ils se tirent d'embarras en protestant qu'ils se sont trompés, et qu'une autre fois ils sauront mieux distinguer leur ennemi.
Dans les visites qu'on rend aux Portugais, on se garde bien de demander à voir leurs femmes, ou même de s'informer de leur santé. Ce serait assez pour s'exposer à quelque duel de la nature de ceux qu'on vient d'expliquer, ou pour exposer une femme au poignard ou au poison.
À quelque distance de Cachao, vers le sud, on trouve les îles de Bissao et celle des Bissagos, où les Portugais ont aussi un établissement. Brue visita ces îles. Elles sont soumises à un empereur. La principale, qui donne son nom à toutes les autres, a quarante lieues de circonférence.
Le terroir est si riche et si fécond, qu'à la grandeur du riz et du maïs, on les prendrait pour des arbustes. Il s'y trouve, avec le maïs des deux espèces, une autre sorte de grain qui lui ressemble. Il est blanc, et se réduit aisément en farine, que les habitans mêlent avec du beurre ou de la graisse pour en faire une pâte qu'ils nomment _fondé_. Le maïs ne leur sert pas, comme au Sénégal, à faire du pain ou du couscous. Ils le mangent grillé. Cependant les plus curieux en forment quelquefois des gâteaux nommés _batangos_, de l'épaisseur d'un doigt, et les font cuire dans des cercles de terre, comme la banane en Amérique.
Les habitans de Bissao sont nommés Papels. Cette nation occupe une partie des îles et des côtes voisines, surtout au sud de Cachao. Elle est mal disposée pour les Portugais, quoiqu'elle ait emprunté un grand nombre de leurs usages. Les femmes des Papels ne portent pour habillement qu'une pagne de coton avec des bracelets de verre ou de corail. Les filles sont entièrement nues. Si leur naissance est distinguée, elles ont le corps régulièrement marqué de fleurs et d'autres figures: ce qui fait paraître leur peau comme une espèce de satin travaillé. Les princesses, filles de l'empereur de Bissao, étaient couvertes de ces marques, sans autre parure que des bracelets de corail et un petit tablier de coton.
Les Nègres de Bissao sont excellens mariniers, et passent pour les plus habiles rameurs de toute la côte. Ils emploient au lieu de rames de petites pelles de bois qu'ils nomment _pagaies_, et le mouvement qu'ils font pour s'en servir est si régulier, qu'il produit une sorte d'harmonie. Ils ont un langage qui est propre aux Papels, comme ils ont des usages qui leur sont particuliers. Le commerce n'a pas peu servi à les cultiver. Ils sont idolâtres; mais leurs idées de religion sont si confuses, qu'il n'est pas aisé de les démêler. Leur principale idole est une petite figure qu'ils appellent _china_, dont ils ne peuvent expliquer la nature ni l'origine. Chacun d'ailleurs se fait une divinité suivant son caprice. Ils regardent certains arbres consacrés, sinon comme des dieux, du moins comme l'habitation de quelque dieu. Ils leur sacrifient des chiens, des coqs, et des boeufs, qu'ils engraissent et qu'ils lavent avec beaucoup de soin, avant de les faire servir de victimes. Après les avoir égorgés, ils arrosent de leur sang les branches et le pied de l'arbre. Ensuite ils les coupent en pièces, dont l'empereur, les grands et le peuple ont chacun leur partie. Il n'en reste à la divinité que les cornes.
Il ne paraît pas que l'île de Bissao ait jamais été troublée par des guerres civiles; ce qu'on peut regarder comme une preuve de leur soumission à leur prince. Mais ils sont sans cesse en guerre avec leurs voisins, qu'ils troublent, comme ils en sont troublés, par des incursions continuelles. Les Biafaras, les Bissagos, les Balantes et les Nalous, qui les environnent de toutes parts, sont des nations fort braves qui se battent avec la dernière furie. Les traités de paix n'étant pas connus entre ces barbares, il n'y a jamais beaucoup de correspondance entre eux, dans les intervalles même du repos. Loin de leur offrir leur médiation, les Européens trouvent leur intérêt à les voir toujours aux mains, parce que la guerre augmente le nombre des esclaves. Mais ordinairement les incursions, de part ou d'autre, ne durent pas plus de cinq ou six jours.
L'empereur de Bissao jouit d'une autorité très-despotique. Il a trouvé une voie fort étrange pour s'enrichir aux dépens de ses sujets sans qu'il lui en coûte jamais rien: c'est d'accepter la donation qu'un Nègre lui fait de la maison de son voisin. Il en prend aussitôt possession, et le propriétaire se trouve dans la nécessité de la racheter ou d'en bâtir une autre. À la vérité, le moyen de se venger est facile, en jouant le même tour à celui de qui on l'a reçu; mais l'empereur n'y peut rien perdre, puisqu'il ne hasarde que de gagner deux maisons pour une. Ce pouvoir arbitraire s'étend sur tous ceux qui habitent dans l'île. Un jour, l'empereur de Bissao avait confié à la garde des Portugais un esclave qui se pendit. C'était lui naturellement qui devait supporter cette perte; mais il ordonna que le cadavre fût laissé dans le même lieu jusqu'à ce que les Portugais lui fournissent un autre esclave. Le désagrément de voir pourrir un corps devant leurs yeux leur fit prendre le parti d'obéir. Dans une autre occasion, deux esclaves qu'il avait vendus s'échappèrent de leurs chaînes, et furent repris par ses soldats. L'équité semblait demander qu'ils fussent restitués à leur maître; mais l'empereur déclara qu'ils étaient à lui, puisqu'ils étaient remis en liberté, et les revendit sans scrupule à d'autres marchands.
À la mort des empereurs de Bissao, les femmes qu'ils ont aimées le plus tendrement et leurs esclaves les plus familiers sont condamnés à perdre la vie, et reçoivent la sépulture près de leur maître pour le servir dans un autre monde. L'usage était même autrefois d'enterrer des esclaves vivans avec le monarque mort; mais l'auteur prétend que cette coutume commençait à s'abolir. Le dernier roi n'avait eu qu'un esclave enterré avec lui, et celui qui régnait paraissait disposé à détruire une loi si barbare.
Lorsqu'il est question de guerre, ils ont un tocsin qui sert à rassembler la milice des Nègres. Il porte dans cette île le nom de _bonbalon_. C'est une sorte de trompette marine, mais sans corde, qui est beaucoup plus grosse et a le double de longueur. Elle est d'un bois léger. On frappe dessus avec un marteau de bois dur; et l'on prétend que le bruit se fait entendre de quatre lieues. L'empereur a plusieurs de ces instrumens au long des côtes et dans l'intérieur de l'île, avec une garde pour chacun; et lorsque le sien a donné le signal, les autres répètent autant de fois les mêmes coups et sur les mêmes tons; de sorte que ses volontés sont connues en un moment par la manière de les communiquer. Si quelqu'un refuse d'obéir, il est vendu pour l'esclavage. Ce châtiment politique tient tout le monde dans la soumission; et l'empereur, pour qui la désobéissance est utile, se plaint quelquefois de trouver ses sujets trop ardens à le servir.
Dans l'archipel des Bissagos, entre la rivière de Cachao et le cap Tumbaly, vis-à-vis la côte des Balantes, se trouvent les îles de Cazégut.
Les Nègres de ces îles sont grands et robustes, quoique leurs alimens ordinaires soient le poisson, les coquillages, l'huile et les noix de palmier, et qu'ils aiment mieux vendre leur riz et leur maïs aux Européens que de les réserver pour leur usage. Ils sont idolâtres, et d'une cruauté extrême pour leurs ennemis. Ils coupent la tête à ceux qu'ils tuent dans leurs guerres; ils emportent cette proie pour l'écorcher, et, faisant sécher la peau du crâne avec la chevelure, ils en ornent leurs maisons comme d'un trophée. Au moindre sujet de chagrin, ils tournent aussi facilement leur furie contre eux-mêmes. Ils se pendent, ils se noient, ils se jettent dans le premier précipice. Leurs héros prennent la voie du poignard. Ils sont passionnés pour l'eau-de-vie. S'ils croient qu'un vaisseau leur en apporte, ils se disputent l'honneur d'y arriver les premiers, et rien ne leur coûte pour se procurer cette chère liqueur: alors le plus faible devient la proie du plus fort. Dans ces occasions, ils oublient les lois de la nature, le père vend ses enfans; et si ceux-ci peuvent l'emporter par la force ou par l'adresse, ils traitent de même leurs pères et leurs mères.
À Cazégut, Brue reçut un singulier hommage: il traitait un seigneur nègre sur son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq insulaires, dont l'un étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en tenant un coq d'une main, et de l'autre un couteau. Il se mit à genoux devant Brue, sans prononcer un seul mot: il y demeura une minute, et, s'étant levé, il se tourna vers l'est et coupa la gorge du coq; ensuite, s'étant mis à genoux, il fit tomber quelques gouttes de sang sur les pieds du général. Il alla faire la même cérémonie au pied du mât et de la pompe; après quoi, retournant vers le général, il lui présenta son coq. Brue lui fit donner un verre d'eau-de-vie, et lui demanda la raison de cette conduite. Il répondit que les habitans de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer; que le mât était une divinité qui faisait mouvoir le vaisseau, et que la pompe était un miracle, puisqu'elle faisait monter l'eau, dont la propriété naturelle était de descendre.
Les habitans de Cazégut, surtout ceux qui sont distingués par le rang ou les richesses, se frottent les cheveux d'huile de palmier, ce qui les fait paraître tout-à-fait rouges. Les femmes et les filles n'ont autour de la ceinture qu'une espèce de frange épaisse, composée de roseaux, qui leur tombe jusqu'aux genoux. Dans la saison du froid, elles en ont une autre qui leur couvre les épaules, et qui descend jusqu'à la ceinture. Quelques-unes en ajoutent une troisième sur la tête, qui pend jusqu'aux épaules. Rien n'est si comique que cette parure. Elles y joignent des bracelets de cuivre et d'étain aux bras et aux jambes. En général, les deux sexes ont la taille belle, les traits du visage assez réguliers, et la couleur du jais le plus brillant, sans avoir le nez plat ni les lèvres trop grosses. L'esprit et la vivacité ne leur manquent pas; mais ils souffrent l'esclavage avec tant d'impatience, surtout hors de leur patrie, qu'il est dangereux d'en avoir un grand nombre à bord. Un capitaine, après en avoir acheté plusieurs, avait pris toutes sortes de précautions pour les tenir sous le joug, en les enchaînant deux à deux par le pied, et mettant des menottes aux plus vigoureux. Ils n'en trouvèrent pas moins le moyen d'arracher l'étoupe du vaisseau, et l'eau pénétra si vite, qu'il aurait coulé à fond, si le capitaine n'eût rencontré fort heureusement une vieille voile qui servit à boucher le trou. Le naturel fier et indomptable de ces insulaires est si connu en Amérique, qu'on ne les y achète qu'avec de grandes précautions. Ils ne travaillent qu'à force de coups. Ils se dérobent souvent par la fuite, et quelquefois ils se détruisent eux-mêmes. Remarquons ici que l'historien anglais et son traducteur traitent de vice et d'indolence obstinée ce courage qui préfère la mort à la servitude, tant l'habitude des préjugés renverse les idées naturelles!
Nous ne devons pas omettre un exemple singulier de ce que peut l'autorité d'un seul homme au milieu de l'ignorance et de la barbarie.