Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2)

Chapter 4

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Les femmes du damel ayant pris soin de fournir des provisions au général, il se crut obligé de leur faire quelques présens. C'était le roi qui se chargeait lui-même de ces détails lorsqu'il avait la raison libre; mais sa passion pour l'eau-de-vie ne lui permettait pas d'être un moment sans en boire; il était ivre aussi long-temps qu'il avait de cette liqueur. Quatre jours se passèrent avant que le général pût le trouver en état de l'entendre, et ses deux barils étaient déjà presque épuisés.

Enfin Brue partit avec toutes les commodités que le prince lui avait fait espérer pour son voyage, et après avoir pris les arrangemens les plus favorables pour le commerce. Les bagages furent chargés, et l'on partit sous la conduite d'un officier qui accompagna la caravane une partie du chemin.

On arriva le soir dans un village où les gens du roi prirent un boeuf au milieu du premier troupeau qui se présenta; ils enlevèrent de même une vache et un veau: la chair en était excellente; mais les maîtres de ces animaux firent leurs plaintes au général, qui leur donna, pour les consoler, un ou deux flacons d'eau-de-vie. Le jour suivant, après s'être mis en marche de grand matin, on s'arrêta vers midi pour faire reposer l'équipage. Le hasard fit trouver un grand troupeau de vaches, dont le lait fut d'autant plus agréable, qu'on n'avait apporté de Macaya que de l'eau fort mauvaise. On arriva de bonne heure dans le village d'un parent du roi, qui, étant averti de l'approche du général, vint au-devant de lui avec un cortége de vingt cavaliers fort bien montés. Il montait lui-même un cheval barbe de haute taille qui lui avait coûté vingt esclaves. La journée suivante fut fort longue, mais au travers d'un beau pays dont la plus grande partie était cultivée; on y voyait des plaines entières couvertes de tabac. Le seul usage que les Nègres fassent du tabac est pour fumer, car ils ne savent ni le mâcher, ni le prendre en poudre.

On arriva le soir à Bieurt, à l'embouchure de la rivière de Sénégal, près du fort Saint-Louis. Brue, dans un voyage assez court, n'avait pas laissé de recueillir quelques observations sur les états du damel.

Quoique les Nègres de Cayor, païens et mahométans, aient l'usage de la polygamie, il ne leur est pas permis d'épouser deux soeurs. Le damel, se croyant dispensé de cette loi, avait deux soeurs entre ses femmes. Les marabouts et les mahométans zélés en murmuraient, mais secrètement, parce que ce prince n'était pas traitable sur ce qui pouvait blesser ses plaisirs. Il ne doutait pas de l'existence d'un paradis; mais il déclara naturellement à Brue qu'il n'espérait pas d'y être reçu, parce qu'il avait été fort méchant, et qu'il ne se sentait, disait-il, aucune disposition à devenir meilleur. Effectivement, il s'était rendu coupable de mille actions cruelles; il avait dépouillé, banni ou tué ceux qui avaient eu le malheur de lui déplaire. Comme il possédait deux royaumes, celui de Cayor et celui de Baol, il se croyait plus grand que tous les monarques d'Europe; et, faisant quantité de questions à Brue sur le roi de France, il demandait comment il était vêtu, combien il avait de femmes, quelles étaient ses forces de terre et de mer, le nombre de ses gardes, de ses palais, de ses revenus, et si les seigneurs de sa cour étaient aussi bien vêtus que les seigneurs nègres; et, lorsque Brue s'efforçait de lui donner une idée de la grandeur du roi de France, ce qui lui paraissait le plus incroyable, c'était qu'un si grand roi n'eût qu'une femme. Il demandait comment il pouvait faire lorsqu'elle était enceinte ou malade. Le général répondit qu'il attendait qu'elle se portât mieux. «Bon! lui dit le monarque nègre, il a trop d'esprit pour être capable de tant de patience.»

Un jour il fit présent au général d'une femme qui paraissait d'une condition supérieure à l'esclavage. En effet, elle avait été l'épouse d'un des principaux officiers de sa cour. Son mari, la soupçonnant d'infidélité, aurait pu se faire justice de ses propres mains; mais, comme elle était d'une famille distinguée, il avait pris le parti de porter ses plaintes au roi, qui, l'ayant jugée coupable, l'avait condamnée à l'esclavage, et l'avait donnée à Brue. Les parens de cette malheureuse femme vinrent solliciter les Français en sa faveur, et supplièrent le général d'accepter en échange une esclave beaucoup plus jeune, dont il aurait par conséquent plus de profit à tirer. Il y consentit, et l'autre fut conduite aussitôt par sa famille hors des états du damel. Cette rigueur dans la punition rend les femmes des grands assez chastes. Comme le droit de les vendre appartient au roi, après leur correction, elles sont sûres de ne jamais trouver en lui qu'un juge inexorable, qui accorde toujours une prompte justice aux maris dont il reçoit les plaintes.

Le port de Rufisque ne recevant guère que des barques et des chaloupes, le damel, qui souhaitait beaucoup de voir un vaisseau, pria le général d'en faire venir un près de cette ville. Brue lui répondit qu'il était fâché de ne le pouvoir, parce qu'il n'y avait point assez d'eau pour un bâtiment tel qu'il le désirait; mais qu'il en ferait venir un de dix pièces de canon, qui servirait à lui donner quelque idée de ceux qui en portent jusqu'à cent pièces. Il fit amener effectivement une corvette appareillée dans toute sa pompe, avec les pavillons déployés. Le damel et tous ses courtisans se rendirent sur le rivage pour jouir de ce spectacle. On fit faire quantité de mouvemens à ce petit vaisseau, et les Français s'étaient attendus que le roi monterait à bord; mais, soit qu'il craignît la mer, ou qu'ayant à se reprocher ses extorsions et ses violences, il appréhendât qu'ils ne le retinssent prisonnier, il n'osa se procurer cette satisfaction. Lorsqu'il eut rassasié sa curiosité, il demanda au général de combien les grands vaisseaux surpassaient celui qu'il avait vu. Sans répondre directement à cette question, Brue lui conseilla d'envoyer de ses officiers pour être plus sûr de ce qu'il voulait savoir, par le témoignage de ses propres gens. L'ordre fut donné à quelques Nègres d'aller prendre les mesures. Ils revinrent tout chargés des cordes qu'ils avaient employées, et qu'ils étendirent devant le damel. «Quel canot! s'écria-t-il, et que la science des blancs est prodigieuse!»

Pour donner de l'amusement au général, ce prince fit un jour en sa présence la revue d'une partie de ses troupes, sous la conduite du condi, son lieutenant général. Ce corps d'armée montait à cinq cents hommes armés de sabres, d'arcs et de flèches, et couverts de cottes de mailles, qui consistaient en deux morceaux d'étoffe de la forme d'une dalmatique. Le fond était de coton blanc, rouge ou d'autres couleurs, parsemé de caractères arabes, que les marabouts croient également propres à jeter l'effroi parmi leurs ennemis et à garantir ceux qui les portent de toutes sortes de blessures, à la réserve néanmoins de celles des armes à feu, parce que l'invention, leur a-t-on dit, est postérieure au temps de Mahomet. Sous ces cottes de mailles les Nègres ont une multitude d'amulettes, qu'ils appellent _grisgris_, et celui qui en est le plus chargé doit être le plus brave, parce qu'il a moins de périls à redouter.

Le condi s'étant mis à la tête de sa troupe, la disposa sur quatre rangs, et fit avertir le roi qu'il était prêt à le recevoir. Ce prince était dans le magasin que la compagnie avait fait bâtir à Rufisque. Quoiqu'il ne fût pas fort éloigné de cette petite armée, il monta à cheval, et, prenant sa lance, il fit les mêmes mouvemens que s'il eût été près de combattre. Brue fut obligé de prendre aussi un cheval pour l'accompagner. Ils s'avancèrent jusqu'au milieu de la ligne. Le condi, à la vue de son maître, ôta son turban; et, se jetant à genoux, se couvrit trois fois la tête de poussière; mais le roi, qui n'était plus qu'à dix pas, lui fit porter ses ordres par un de ses guiriots militaires. Le condi, après les avoir reçus dans la même situation, se couvrit la tête, et fit commencer les exercices. Ensuite il reprit sa première posture, en attendant de nouveaux ordres qu'il reçut encore, et qui ne produisirent que des mouvemens fort irréguliers.

Les serpens sont fort communs dans tout le pays, depuis Rufisque jusqu'à Bieurt. Ils sont extrêmement gros, et leur morsure est fort dangereuse. Les grisgris passent dans l'esprit des Nègres pour un charme tout-puissant contre ces terribles animaux. Les voyageurs remarquent qu'il y a une espèce de sympathie entre les serpens et les Nègres. On voit ces monstres se glisser librement dans les cabanes, où ils dévorent les rats, et quelquefois la volaille. S'il arrive qu'un Nègre soit mordu, il applique aussitôt le feu à la partie brûlée, ou la couvre de poudre à tirer, qu'il brûle dessus. Il s'y fait une cicatrice qui fixe le venin, lorsque le remède est assez promptement employé; mais s'il vient trop tard, la mort est infaillible. La nation des Sérères n'est pas si familière avec les serpens que les autres Nègres, parce que, n'ayant pas de marabouts ni de grisgris, elle ne se fie qu'à ses précautions pour s'en garantir. Elle leur déclare une guerre ouverte avec des trappes qu'elle tend avec beaucoup d'adresse, et qui en prennent un grand nombre. Elle mange leur chair, qu'elle trouve excellente.

Plusieurs de ces serpens ont jusqu'à vingt-cinq pieds de long sur un pied et demi de diamètre; mais les Nègres prétendent que les plus grands sont moins à craindre que ceux qui n'ont que deux pouces d'épaisseur et quatre ou cinq pieds de longueur. On a du moins plus de facilité à éviter les premiers, parce qu'ils peuvent être aperçus de plus loin, et qu'ils n'ont pas tant d'agilité que les petits. Il y en a de verts qu'on a peine à distinguer dans l'herbe. D'autres sont tachetés, ou semblent briller de différentes couleurs. On prétend qu'il s'en trouve de rouges, dont les blessures sont incurables. Les plus grands ennemis des serpens sont les aigles, dont le nombre est fort grand dans le pays. Il ne s'en trouve pas de si gros dans aucune région du monde; mais il n'y a pas de lieu non plus où leur repos soit moins troublé; car la pointe des flèches ne fait pas plus d'impression sur eux que la morsure des serpens. Il faut que leurs plumes soient extrêmement fermes et serrées. Ils portent un serpent entre leurs griffes, et le mettent en pièces pour servir de nourriture aux aiglons, sans en recevoir le moindre mal.

Les huttes des habitans sont de paille, mais plus ou moins commodes, suivant l'industrie du possesseur. La forme est ronde. Elles n'ont pour porte qu'un trou fort bas, comme la gueule d'un four, de sorte qu'ils ne peuvent y entrer qu'en rampant. Comme elles n'ont pas d'autre ouverture pour recevoir la lumière, et que le feu qu'on y entretient continuellement répand une épaisse fumée, il n'y a au monde que des Nègres qui puissent les habiter, surtout à cause de la chaleur, qui vient également de la voûte et d'un fond de sable brûlé qui en fait le plancher. Leurs lits sont composés de petits pieux placés à deux doigts l'un de l'autre, et joints ensemble par une corde; aux quatre coins, d'autres pieux un peu plus gros servent à soutenir tout l'édifice. Les Nègres de quelque distinction mettent une natte sur ces châlits.

Brue éprouva à son tour les perfidies du damel. Ce prince, persuadé, comme tous les rois nègres, du besoin qu'avaient les Européens de commercer en Afrique et d'y chercher des esclaves, ne songeait qu'à mettre au plus haut prix possible la permission qu'il accordait à ses sujets de leur fournir des vivres et de faire des échanges avec eux. Il faisait sans cesse de nouvelles demandes à la compagnie, qui étaient ou rejetées ou éludées. Des brouilleries passagères occasionnaient des réconciliations ou de nouveaux traités toujours accompagnés, suivant l'usage, de présens et de quelques barils d'eau-de-vie. La concurrence des marchands anglais que Brue voulait écarter rendit le damel encore plus fier et plus exigeant. Enfin il alla jusqu'à faire arrêter Brue en trahison. Il fallut payer une somme pour lui faire rendre la liberté, et peut-être pour lui sauver la vie, car le damel menaçait de lui couper la tête. Brue s'en vengea en éloignant de la côte tous les vaisseaux qui voulaient en approcher pour faire le commerce; mais il fallut encore faire la paix, et Brue formait de nouveaux projets de vengeance, lorsqu'il fut rappelé dans sa patrie.

Dans un autre voyage sur le fleuve Sénégal, Brue visita le pays des Foulas et leur empereur, qui se nomme _Siratik_, nom que quelques voyageurs donnent aussi à ses états. Le fleuve Sénégal, en remontant depuis son embouchure jusqu'aux cataractes de Felou, dans le royaume de Galam, au delà desquelles on n'a pas remonté, arrose dans son cours tortueux le pays des Foulas, celui des Iolofs, des Mandingues et de Bambouk. Nous verrons le voyageur Brue pénétrer jusqu'à Galam, en suivant toujours la navigation du fleuve.

Brue reçut dans son voyage un exprès du siratik pour lui apprendre l'impatience que ce prince avait de le voir, ou plutôt de recevoir le paiement de ses droits. Il continua sa navigation jusqu'au village de Bourty, à l'extrémité orientale de l'île au Morfil, qui est séparée de l'île de Bilbas par un bras du Sénégal. L'île de Bilbas est longue d'environ trente-cinq lieues sur deux et quatre de largeur. Le terroir ressemble beaucoup à celui de l'île au Morfil. Son principal commerce consiste aussi dans la multitude des dents d'éléphans, qui s'achètent sur le pied de six sous pour le poids de dix livres. Les cuirs se donnent à quarante sous pièce; les moutons et les chèvres pour trois sous, et les autres alimens à proportion; mais si les Nègres font un présent, ils s'apprêtent à recevoir le double. Par exemple, s'ils vous donnent un boeuf, ils s'attendent à recevoir cinq ou six aunes d'étoffe; au lieu que, si vous l'achetiez au marché, il ne vous coûterait que vingt ou trente sous.

En arrivant au port de Ghiorel, situé vis-à-vis l'île de Bilbas, centre du commerce de ce canton, Brue fit tirer trois coups de canon pour annoncer son arrivée. À peine eut-il mouillé l'ancre, qu'il reçut la visite du seigneur du village, nommé Farba-Ghiorel[4]. Ce Nègre, qui était oncle du siratik, et qui avait toujours eu beaucoup d'affection pour les Français, fut reçu d'eux avec beaucoup de civilité. Il promit au général de dépêcher sur-le-champ un exprès au roi son neveu. Dès le même soir, Boucar Siré, un des fils du siratik, qui avait ses terres entre Ghiorel et Goumel, résidence de son père, se rendit à bord, et répondit au général de l'amitié que ce roi avait conçue pour lui sur la seule réputation de son mérite. Ce compliment fut accompagné d'un présent de deux boeufs gras et d'une petite boîte d'or du poids d'une once. Le général fit aussi ses présens au prince, et le salua de plusieurs coups de canon à son départ. Ensuite, ayant fait descendre ses facteurs pour commencer le commerce, il trouva dans le village tant d'avidité pour ses marchandises, que ses barques furent bientôt chargées des productions du pays.

[Note 4: Les Nègres maîtres des villages joignent le nom de leur seigneurie à celui de leur famille, ou à leur nom propre.]

Le siratik n'eut pas plus tôt appris l'arrivée des Français, qu'il fit complimenter Brue par son grand bouquenet, c'est-à-dire par le grand-maître de sa maison. Cet officier était un vieillard vénérable, de fort belle taille, avec la barbe et les cheveux gris, ce qui marque, parmi les Nègres, une vieillesse fort avancée; mais il n'en paraissait pas moins vigoureux, moins vif, ni moins poli: son nom était Baba Milé. Après les premiers complimens, il reçut le paiement des droits et les présens annuels; c'étaient des étoffes noires et blanches de coton, quelques pièces de drap et de serge écarlate, du corail, de l'ambre jaune, du fer en barre, des chaudrons de cuivre, du sucre, de l'eau-de-vie, des épices, de la vaisselle, et quelques pièces de monnaie d'argent au coin de Hollande, avec un surtout de drap écarlate à la manière de Brandebourg, et deux boîtes pour renfermer la plus précieuse partie du présent. Le bouquenet reçut aussi les droits qui revenaient aux femmes du prince, et qui montaient à la moitié des premiers, sans oublier ce qui lui revenait à lui-même. Le kamalingo, ou le lieutenant général du roi, qui est ordinairement l'héritier présomptif de la couronne, vint recevoir à son tour le présent ou le droit annuel qui lui devait être payé. Tous ces présens pouvaient monter à la valeur de quinze ou dix-huit cents livres. Ensuite le bouquenet offrit au général, de la part du roi, trois grands boeufs; et l'ayant invité à se rendre à la cour, il fit paraître les officiers qui étaient nommés pour le conduire. On avait déjà préparé un grand nombre de chevaux pour les gens de sa suite, et des chameaux pour transporter son bagage.

Le jour suivant, Brue prit terre au bruit de son canon, et se mit en marche pour la cour du siratik. Son cortége était composé de six de ses facteurs, deux interprètes, deux trompettes, deux hautbois, et quelques domestiques, avec douze laptots, ou Nègres libres, bien armés. Il traversa un pays fort uni et bien cultivé, plein de villages et de petits bois. En approchant de Boucar, il découvrit de vastes prairies, dont les parties basses se sentaient déjà de l'inondation qui commençait à gagner dans le pays. Ce qui restait de terrain sec était si couvert de toutes sortes de bestiaux, que les guides du général avaient peine à lui faire trouver un passage: le convoi ne put arriver à Boucar qu'à l'entrée de la nuit.

Le prince Siré, à qui le village appartenait, vint au-devant des Français à la tête de trente chevaux: aussitôt qu'il eut aperçu le général, il s'avança au grand galop en secouant sa zagaie, comme s'il eût voulu la lancer; Brue l'aborda de la même manière, c'est-à-dire avec le pistolet en joue. Mais, lorsqu'ils furent près l'un de l'autre, ils mirent pied à terre et s'embrassèrent; ensuite, étant remontés à cheval, ils entrèrent dans le village, et le prince conduisit son hôte dans une maison qu'il avait fait préparer pour lui, dans le même enclos que celui de ses femmes. Après l'avoir introduit dans son appartement, il le laissa seul; mais au même moment le général fut conduit à l'audience de la princesse: elle lui parut d'une taille médiocre, mais très-bien faite, jeune et fort agréable; ses traits étaient réguliers, ses yeux vifs et bien fendus, sa bouche petite et ses dents extrêmement blanches; son teint couleur d'olive aurait beaucoup diminué les agrémens de sa figure, si elle n'eût pris soin de la relever avec un peu de rouge.

Elle reçut Brue fort civilement, et le remercia de ses présens avec beaucoup de grâce. Il fit successivement sa visite à deux ou trois autres femmes du prince, après quoi, retournant auprès de lui, il y passa le temps jusqu'à l'heure du souper; il fut reconduit alors dans son appartement, où il trouva plusieurs plats de couscous, du sanglet, des fruits et du lait en abondance, qui lui étaient envoyés par les femmes du prince. Quoiqu'il se fût fait préparer à souper par un cuisinier de sa nation, la civilité lui fit goûter de tous les mets africains. Après qu'il eut soupé, le prince vint, s'assit sans cérémonie, mangea quelque chose du dessert, but plusieurs coups de vin et d'eau-de-vie, et se mit à fumer avec lui jusqu'à ce qu'on fût venu l'avertir que tout était prêt pour le folgar ou le bal. L'assemblée était composée de toute la jeunesse du village, qui danse et chante tandis que les plus âgés sont assis sur des nattes autour de celle où se fait le folgar: ils s'y entretiennent agréablement; et cette conversation, dont ils font un de leurs plus grands plaisirs, s'appelle _kalder_: chacun parle librement. C'est dans ces cercles qu'on remarque, disent les voyageurs, l'étendue surprenante de leur mémoire, et combien ils feraient de progrès dans les sciences, si leurs talens naturels étaient cultivés par l'étude. Je croirais volontiers que cette admiration des voyageurs était un préjugé qui en remplaçait un autre. Ils s'imaginaient d'abord trouver dans les Nègres des animaux stupides, et, tout surpris de voir qu'on peut être noir et avoir de l'intelligence, ils finissaient par estimer trop ce qu'ils avaient trop méprisé: ces Nègres, sans doute, sont susceptibles de culture; mais l'infériorité naturelle de cette race d'hommes paraît démontrée par une longue expérience et par les plus sûrs témoignages.

Le village de Boucar est situé sur une petite éminence, au centre d'une grande plaine. L'air y est fort sain; les maisons ressemblent à toutes celles du pays; elles sont rondes et se terminent en pointes, comme nos glacières de France; les fenêtres en sont fort petites, apparemment pour se garantir des moucherons, qui sont extrêmement incommodes dans tous les pays bas. Le folgar auquel Brue fut invité se tint au milieu du village; il dura deux heures, et ne fut interrompu que par une pluie violente qui força tout le monde de se mettre à couvert.

Le lendemain on vint, de la part du prince, s'informer de la santé du général; cette politesse fut suivie du déjeuner. Le prince, ayant envoyé du couscous et du lait, parut aussitôt lui-même, et se mit à table avec Brue; ensuite ils partirent ensemble, escortés d'environ quarante chevaux. La route se trouva remplie d'une foule de peuple qui s'était rassemblée de tous les lieux voisins pour voir les Européens et pour entendre leur musique. En approchant de Goumel, Brue vit venir à sa rencontre le kamalingo, suivi de vingt cavaliers, qui le complimentèrent au nom du siratik. Ce grand-officier de la couronne portait des hauts-de-chausses fort larges, avec une chemise de coton, dont la forme ressemblait à celle de nos surplis. Autour de la ceinture il avait un large ceinturon de drap écarlate, d'où pendait un cimeterre dont la poignée était garnie d'or. Son chapeau et son habit étaient revêtus de grisgris, et dans sa main il portait une longue zagaie. Le général le reçut avec une décharge de sa mousqueterie. Ils continuèrent leur marche, et traversèrent le village de Goumel pour se rendre au palais du roi, qui en est éloigné d'une demi-lieue.

La demeure de ce prince est composée d'un grand nombre de cabanes, qui sont environnées d'un enclos de roseaux verts entrelacés, défendu par une haie vive d'épines noires si serrée, que le passage en est impossible aux bêtes sauvages. Le roi, informé de l'approche du général, envoya les principaux seigneurs de sa cour au-devant de lui; de sorte qu'en arrivant au palais, son train était d'environ trois cents chevaux. Tout ce cortége descendit à la première porte, excepté le général, le prince Siré et le kamalingo, qui entrèrent à cheval, et qui ne mirent pied à terre qu'à deux pas de la salle d'audience.

Brue trouva le siratik assis sur un lit, avec quelques-unes de ses femmes et de ses filles, qui étaient à terre sur des nattes. Ce prince se leva, fit quelques pas au-devant de lui la tête découverte, lui donna plusieurs fois la main, et le fit asseoir à ses côtés. On appela un interprète; alors Brue déclara qu'il était venu pour renouveler l'alliance qui subsistait depuis un temps immémorial entre le siratik et la compagnie française; il protesta que dans toutes sortes d'occasions la compagnie était prête à l'aider de toutes ses forces. Il insista sur les avantages que les sujets du prince tiraient de cet heureux commerce; et, pour conclusion, il l'assura de ses sentimens particuliers de respect et de zèle. Pendant que l'interprète expliquait ce discours, Brue observa que la satisfaction du siratik s'exprimait sur son visage; il prit plusieurs fois la main du général pour la presser contre sa poitrine. Ses femmes et ses courtisans répétaient avec la même joie: Les Français sont une bonne nation: ils sont nos amis.