Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2)
Chapter 3
Les caravelles s'y engagèrent l'une à la suite de l'autre. Mais à peine eurent-elles remonté l'espace de trois ou quatre milles, qu'elles se virent suivies d'un grand nombre d'almadies, sans pouvoir juger d'où elles venaient. Elles revirèrent de bord, et s'avancèrent vers les Nègres, après avoir pris soin de se couvrir de tout ce qui pouvait servir à les défendre contre les flèches empoisonnées. Le combat paraissait inévitable. Les almadies se trouvaient déjà sous la proue du vaisseau de Cadamosto, qui était le plus avancé; et, se divisant en deux lignes, elles le tinrent dans leur centre. Elles étaient au nombre de quinze, qui portaient environ cent cinquante Nègres, tous bien faits et de belle taille. Ils avaient des chemises blanches de coton, et sur la tête une sorte de chapeau blanc, relevé d'un côté avec une plume qui leur donnait l'air guerrier. À la proue de chaque almadie, un Nègre, couvert d'un bouclier rond qui semblait être de cuir, observait les objets et les événemens. Dans la situation où ces barbares étaient aux deux côtés du vaisseau, ils cessèrent de ramer; et, tenant leurs rames levées, ils regardaient la caravelle avec admiration. Ils demeurèrent ainsi tranquilles jusqu'à l'arrivée des deux autres bâtimens, qui s'étaient hâtés de retourner à la vue du péril. Lorsqu'ils les virent fort proches, ils abandonnèrent leurs rames; et, sans autre préparation, ils se mirent à lancer leurs flèches. Les trois caravelles ne firent aucun mouvement; mais elles tirèrent quatre coups de canon qui rendirent les Nègres comme immobiles. Ils mirent leurs arcs à leurs pieds; et, jetant les yeux de tous les côtés avec les dernières marques de frayeur, ils paraissaient chercher la cause d'un bruit si terrible. Cependant, s'étant rassurés lorsqu'ils eurent cessé de l'entendre, ils reprirent courage, et recommencèrent à tirer avec beaucoup de furie. Ils n'étaient plus qu'à la distance d'un jet de pierre. Les Portugais leur envoyèrent quelques coups d'arquebuse, dont le premier perça un Nègre au milieu de la poitrine, et le fit tomber mort. Sa chute effraya les autres; mais elle ne les empêcha point de continuer leur attaque. On leur tua beaucoup de monde, sans perdre un seul homme sur les trois vaisseaux. Ils se retirèrent enfin.
Cadamosto chercha l'occasion, pendant les jours suivans, de faire connaître aux habitans du pays qu'on ne pensait point à leur nuire. Les interprètes s'approchèrent d'une amaldie, saluèrent les Nègres dans leur langue, et leur demandèrent pourquoi ils avaient attaqué des étrangers qui ne désiraient que leur amitié, comme ils s'étaient procuré celle des Nègres du Sénégal. Les Nègres répondirent qu'ils avaient entendu parler des blancs et de leur arrivée au Sénégal; qu'il fallait être bien méchant pour former avec eux quelque amitié, puisqu'on n'ignorait pas que leur nourriture était la chair humaine, et qu'ils n'achetaient des Nègres que pour les dévorer; que, pour eux, ils ne voulaient avoir aucune liaison avec des gens si cruels; qu'ils s'efforceraient de les tuer, et qu'ils feraient présent de leurs dépouilles à leur prince, qui faisait son séjour à trois journées de la mer; que leur pays se nommait _Gambra_. Si nous avons soupçonné plusieurs peuples nègres d'être anthropophages, on voit qu'ils n'avaient pas meilleure opinion de nous.
Les commandans des trois caravelles n'en résolurent pas moins de remonter la rivière l'espace de cent milles, dans l'espérance de trouver des peuples mieux disposés. Mais ils trouvèrent de la résistance dans leurs matelots, qui, dans l'impatience de retourner en Europe, déclarèrent ouvertement qu'ils n'iraient pas plus loin. Cadamosto et les autres chefs, se défiant de leur autorité, prirent le parti de mettre le lendemain à la voile pour retourner au cap Vert.
Cadamosto fut plus heureux dans un second voyage qu'il fit au pays de Gambra, qu'il avait résolu de mieux reconnaître. Accompagné de ce même Génois qui l'avait suivi, il remonta la rivière, et mit dans sa chaloupe quelques interprètes qui parvinrent enfin à inspirer quelque confiance aux Nègres. Deux d'entre eux, qui entendaient parfaitement le langage des interprètes, montèrent sur le vaisseau de Cadamosto. Ils marquèrent beaucoup de surprise en voyant l'intérieur de la caravelle, avec toutes ses voiles et tous ses agrès. Ils ne parurent pas moins étonnés de la couleur et de l'habillement des étrangers.
On leur fit beaucoup de civilités, et l'on y joignit quelques petits présens dont ils parurent extrêmement satisfaits. Cadamosto leur demanda le nom de leur prince; ils répondirent qu'il s'appelait Foro-Sangoli; que sa résidence était vers le sud-est à neuf ou dix journées de distance; qu'il était tributaire du roi de Melli, le plus grand prince des Nègres; mais que, des deux côtés de la rivière, il y avait quantité d'autres seigneurs dont la demeure était moins éloignée; que, si Cadamosto souhaitait d'en être connu, ils lui en feraient voir un qui se nommait _Batti-Mansa_. Cette offre fut si bien reçue, que, redoublant les caresses, on garda les deux Nègres dans la caravelle, en continuant de remonter suivant leur direction. Enfin l'on arriva près du lieu où Batti-Mansa faisait sa résidence; et, suivant le calcul de l'auteur, on ne pouvait être à moins de quarante milles de l'embouchure.
Cadamosto députa au prince, avec les deux Nègres, un de ses interprètes qu'il chargea de quelques présens. Aussitôt que les messagers eurent expliqué leur commission à Batti-Mansa, il envoya quelques Nègres à la caravelle. On fit avec eux un traité d'amitié, et divers échanges pour de l'or et des esclaves; mais la quantité d'or n'approchait pas des espérances qu'on avait conçues sur le récit des peuples du Sénégal, qui, étant fort pauvres, avaient une haute idée des richesses de leurs voisins. D'ailleurs les Nègres de la Gambie n'estimaient pas moins leur or que les Portugais. Cependant ils marquèrent tant de goût pour les bagatelles de l'Europe, que les échanges furent assez avantageux. Pendant onze jours que les caravelles demeurèrent à l'ancre, il y vint des deux côtés de la rivière un grand nombre de ces barbares, les uns attirés par la curiosité, d'autres pour vendre leurs marchandises, entre lesquelles il se trouvait toujours quelques anneaux d'or. Ils apportèrent du coton cru et travaillé. La plupart des pièces étaient blanches, quelques-unes rayées de bleu, de rouge et de blanc. Ils avaient aussi de la civette, des peaux de l'animal du même nom, de gros singes et de petits, qu'ils donnaient à fort bon marché, c'est-à-dire pour la valeur de neuf ou dix liards. L'once de civette ne revenait pas à plus de neuf ou dix sous. Ils ne la vendaient point au poids, mais à la quantité.
Les caravelles étaient continuellement remplies d'une multitude de Nègres, qui ne se ressemblaient ni par la figure ni par le langage. Ils arrivaient et s'en retournaient librement dans leurs almadies, hommes et femmes, avec autant de confiance que si l'on s'était connu depuis long-temps. Ils n'ont pas d'autres instrumens que leurs rames pour la navigation. Leur usage est de ramer debout, sans tenir les rames appuyées sur le bord de la barque. Elles sont de la forme d'une demi-lance, longues de sept ou huit pieds, avec une planche ronde, de la grandeur d'une assiette, qui est attachée à l'extrémité. Ils s'en servent fort adroitement au long des côtes et dans leurs rivières; mais la crainte d'être pris par leurs voisins et vendus pour l'esclavage, ne leur permet guère de se hasarder trop loin dans la mer.
Cadamosto, s'étant aperçu que la fièvre commençait à se mettre parmi ses gens, fit consentir les autres chefs à regagner l'embouchure du fleuve. Les soins qu'il avait donnés au commerce ne l'avaient point empêché de faire ses observations sur les usages du pays. Il avait remarqué que la religion des Nègres de la Gambie consiste en diverses sortes d'idolâtrie. Ils reconnaissent un Dieu, mais ils sont livrés à toutes les superstitions de la sorcellerie. On voit parmi eux quelques mahométans qui n'ont pas néanmoins d'habitations fixes, et qui portent leur commerce dans d'autres contrées, sans que les gens du pays connaissent leurs marches et leurs diverses relations. Il y a peu de différence, pour les alimens, entre les Nègres de la Gambie et ceux du Sénégal; mais ils mangent de la chair de chien, usage que l'auteur n'a vu dans aucun lieu, et que pourtant on retrouve ailleurs. Leur habillement est de toile de coton, qu'ils ont en abondance; ce qui est cause qu'ils ne vont pas nus comme au Sénégal, où le coton est plus rare. Les femmes sont vêtues comme les hommes; mais elles prennent plaisir dans leur jeunesse à se faire sur les bras, sur le cou et sur là poitrine, différentes figures avec la pointe d'une aiguille chaude. La chaleur du climat est extrême, et ne fait qu'augmenter à mesure qu'on avance vers le sud. Cadamosto le trouva beaucoup plus chaud sur la rivière qu'au rivage de la mer, parce que la grande quantité d'arbres qui couvrent ses bords y tient l'air renfermé. Il en vit un d'une grosseur prodigieuse, près d'une source d'eau très-fraîche où les matelots faisaient leurs provisions. Ayant pris la peine de le mesurer, il lui trouva dix-sept coudées de tour. L'arbre était creux; mais son feuillage n'en était pas moins vert, et ses branches répandaient une ombre immense. Il s'en trouve néanmoins de plus grands encore; d'où l'on peut conclure que le pays est fertile; aussi est-il arrosé par un grand nombre de ruisseaux.
Il est rempli d'éléphans, mais les Nègres n'ont encore pu trouver l'art de les apprivoiser. Pendant que les caravelles étaient à l'ancre dans le fleuve, trois éléphans sortis des bois voisins vinrent se promener sur le bord de l'eau. On y envoya aussitôt la chaloupe avec quelques gens armés; mais, à leur approche, les éléphans rentrèrent dans l'épaisseur du bois. Ce sont les seuls que l'auteur ait vus vivans. Gnoumi-Mansa, seigneur nègre, lui en fit voir un jeune, mais mort. Il l'avait tué dans les bois, après une chasse de deux jours. Les Nègres n'ont pour armes dans les chasses que leurs arcs et des zagaies empoisonnées. La méthode est de se placer derrière les arbres, et quelquefois au sommet. Ils passent d'un arbre à l'autre en poursuivant l'éléphant, qui, de la grosseur dont il est, reçoit plusieurs blessures avant de pouvoir se tourner et faire quelque résistance. Il n'y a pas d'homme qui osât l'attaquer en pleine campagne, ni qui pût espérer de lui échapper par la fuite; mais cet animal est naturellement si doux, qu'il ne fait jamais de mal, s'il n'est offensé. Les dents de celui que l'auteur avait vu mort n'avaient pas plus de trois paumes de long, ce qui marquait assez qu'il était fort jeune en comparaison de ceux qui ont les dents longues de dix ou douze paumes. Jeune comme il était, il avait autant de chair que cinq ou six boeufs ensemble. Le seigneur nègre fit présent à Cadamosto de la meilleure partie, et donna le reste à ses chasseurs. Cadamosto, apprenant qu'il pouvait se manger, en fit rôtir et bouillir quelques morceaux, pour se mettre en droit de raconter dans son pays qu'il avait fait son dîner de la chair d'un animal qu'on n'y avait jamais vu; mais il la trouva fort dure et d'un goût désagréable; ce qui ne l'empêcha point d'en faire saler une partie, dont il fit présent au prince Henri à son retour. Il observe que l'éléphant a le pied rond comme les chevaux, mais sans sabot, et qu'à la place il a reçu de la nature une peau noire, dure et fort épaisse, avec cinq gros durillons sur le devant, qui ont la forme d'autant de têtes de clous. Le pied du jeune éléphant avait une paume de diamètre. Gnoumi-Mansa fit présent à Cadamosto d'un autre pied d'éléphant qui avait trois paumes et un pouce de largeur, et d'une dent longue de douze paumes. L'auteur porta l'un et l'autre au prince Henri, qui les envoya peu de temps après à la duchesse de Bourgogne, comme une curiosité des plus rares.
La rivière de Gambie et toutes les eaux de la même côte ont un grand nombre de ces serpens qui se nomment _kalkatrici_, et d'autres animaux qui ne sont pas moins redoutables. On y voit quantité de chevaux marins ou hippopotames, animaux amphibies, qui ressemblent beaucoup à la vache marine. Ils ont le corps aussi gros qu'une vache de terre, mais les jambes fort courtes, et le pied fourchu, la tête large comme celle du cheval, et deux dents monstrueuses qui s'avancent comme celles du sanglier. L'auteur en a vu de deux paumes et demie de longueur. Cet animal sort de l'eau pour se promener sur la rive, et marche à la manière des quadrupèdes. Cadamosto se vante qu'aucun chrétien n'en avait vu avant lui, excepté peut-être dans le Nil. Il vit aussi des chauves-souris, longues de trois paumes, et quantité d'autres oiseaux fort différens des nôtres, mais presque tous fort bons à manger.
En quittant le pays du prince Batti-Mansa, les trois caravelles mirent peu de jours à descendre la rivière. Elles emportaient assez de richesses pour inspirer le désir de s'avancer plus loin au long des côtes; et personne ne marqua d'éloignement pour cette entreprise.
Ils remontèrent jusqu'à l'embouchure de la rivière nommée par les Portugais Rio-Grande: mais les Nègres du pays n'entendirent pas le langage de leurs interprètes. On acheta d'eux quelques anneaux d'or, en convenant du prix par signes. Rio-Grande fut le terme de ce second voyage de Cadamosto, qui retourna en Portugal.
CHAPITRE II.
Voyages d'André Brue. Rufisque. Nègres Sérères. Nègres de Cayor. Nègres du Siratik. Foulas. Royaume de Galam. Nègres de Mandingue. Presqu'île et royaume de Casson. Canton de Djéredja. Cachao. Bissao. Bissagos. Cazégut. Roi de Cabo. Commerce de gommes. Maures du désert. Bambouk. Job Ben Salomon: détails sur son pays.
Brue était directeur-général de la compagnie française d'Afrique, vers la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième: ses voyages, qui ont été fréquens, eurent tous pour objet le bien du commerce et l'intérêt de sa patrie. C'était un bon citoyen et un homme éclairé. C'est d'après ses mémoires que le père Labat a composé son _Afrique occidentale_. Nous ne rapporterons des voyages de Brue que ce qui nous semblera propre à faire connaître le pays et les moeurs. Les révolutions des compagnies commerçantes et les démêlés des nations rivales n'entrent point dans notre plan, et ne peuvent appartenir qu'à une histoire du commerce.
Le premier voyage de Brue est celui qu'il fit par terre de Rufisque jusqu'au Fort-Louis sur le Sénégal. Rufisque est située sur la côte, à trois lieues de l'île de Gorée. Cette île, voisine du cap Vert, l'île d'Arguin, près du cap Blanc, et le comptoir de Portendic, plus au sud, le fort Saint-Louis à l'embouchure de la rivière de Sénégal, et celui de Saint-Joseph sur le bord de cette même rivière à trois cents lieues de son embouchure, près des cataractes de Felou, étaient comme l'on sait, les principales possessions des Français en Afrique.
Rufisque n'est qu'une corruption de _Rio-Fresco_, rivière fraîche, nom que les Portugais donnèrent à cet endroit, arrosé par un petit ruisseau qui, coulant entre des bois, conserve en tout temps sa fraîcheur. C'est une dépendance du royaume de Cayor, et un port de commerce. Le roi de Cayor, qui se nomme le damel, entretient à Rufisque des officiers et un alcadi (mot arabe qui signifie _le juge_, que les Espagnols ont emprunté des Maures, et, dont ils ont fait _alcade_). L'emploi de cet alcadi est de percevoir les droits du port et les revenus du damel.
La chaleur est insupportable à Rufisque pendant le jour, surtout à midi, dans le cours même du mois de décembre. Du côté de la mer, le calme est ordinairement si profond, qu'on n'y ressent pas le moindre souffle; et les bois arrêtent aussi les mouvemens de l'air du côté des terres: aussi les hommes et les animaux n'y peuvent-ils respirer, surtout au long de la côte, dans la basse marée; car la réverbération du sable y écorche le visage et brûle jusqu'à la semelle des souliers. Ce qui rend encore cet endroit plus dangereux, c'est la puanteur prodigieuse de quantité des petits poissons pourris que les Nègres y jettent, et qui répandent une mortelle infection. On les y met exprès pour les laisser tourner en pourriture, parce que les Nègres ne les mangent que dans cet état. Ils prétendent que le sable leur donne une sorte d'odeur nitreuse qu'ils estiment beaucoup.
Chaque vaisseau français donne aux officiers du damel une certaine quantité de marchandises pour le droit de prendre du bois et de l'eau. Les Nègres qu'ils emploient ordinairement à leur fournir ces provisions, et qui les apportent sur leur dos jusqu'aux chaloupes, se croient bien payés de leur travail par quelques bouteilles de _sangara_, c'est-à-dire, d'eau-de-vie.
De Rufisque, Brue s'avança dans un pays sablonneux, qui ne paraissait pas néanmoins sans culture. Au milieu du chemin, il trouva un grand lac d'eau saumâtre, formé par un petit ruisseau dont l'eau ne laissait pas d'être fort douce, et sur le bord duquel il s'arrêta pour faire rafraîchir son cortége. Ce lac, suivant le témoignage des habitans, se décharge dans la mer entre le cap Vert, au nord, et le cap Manuel, au sud. Il est rempli de poisson, qui est péché par une sorte de faucon, avec autant d'adresse que par les Nègres. Brue tua un de ces animaux dans le temps qu'il prenait son vol avec un poisson entre ses serres, de la forme d'une sardine et du poids de trois ou quatre livres. Le lac s'appelle _Sérères_, du nom de quelques tribus des Nègres qui habitent les lieux voisins, et qui forment un peuple très-remarquable.
Ces Sérères, qui se trouvent principalement répandus autour du cap Vert, sont une nation libre et indépendante, qui n'a jamais reconnu de souverain. Ils composent, dans les lieux de leur retraite, plusieurs petites républiques, où ils n'ont pas d'autres lois que celles de la nature. Ils nourrissent un grand nombre de bestiaux. Brue prétend que la plupart, n'ayant aucune idée d'un Être suprême, croient que l'âme périt avec le corps; ils sont entièrement nus. Ils n'ont aucune correspondance de commerce avec les autres Nègres. S'ils reçoivent une injure, ils ne l'oublient jamais. Leur haine se transmet à leur postérité, et tôt ou tard elle produit la vengeance. Leurs voisins les traitent de sauvages et de barbares. C'est outrager un Nègre que de lui donner le nom de _Sérère_. Ainsi ces hordes d'esclaves regardent comme une injure le titre d'homme libre. Cette nation d'ailleurs est simple, honnête, douce, généreuse et très-charitable pour les étrangers. Elle ignore l'usage des liqueurs fortes. Ils enterrent leurs morts hors de leurs villages, dans des huttes rondes, aussi bien couvertes que leurs propres habitations. Après y avoir placé le corps dans une espèce de lit, ils bouchent l'entrée de la hutte avec de la terre détrempée, dont ils continuent de faire un enduit autour des roseaux qui servent de murs, jusqu'à l'épaisseur d'un pied. L'édifice se termine en pointe, de sorte que ces lieux de sépulture paraissent comme un second village, et que les tombes des morts sont en beaucoup plus grand nombre que les maisons des vivans. Comme les Sérères n'ont point assez d'industrie pour faire des inscriptions ou d'autres marques sur ces monumens, ils se contentent de mettre au sommet un arc et quelques flèches sur ceux des hommes, et un mortier avec un pilon sur ceux des femmes: le premier marque l'occupation des hommes, qui est presque uniquement la chasse; et l'autre, celle des femmes, dont l'emploi continuel est de piler du riz, du maïs ou du millet.
Il n'y a pas de Nègres qui cultivent leurs terres avec autant d'art que les Sérères. Si leurs voisins les traitent de sauvages, ils sont bien mieux fondés à regarder les autres Nègres comme des insensés, qui aiment mieux vivre dans la misère et souffrir la faim que de s'accoutumer au travail pour assurer leur subsistance. Leur langage est différent de celui des Iolofs, et paraît même leur être tout-à-fait propre. Ils ont pour boisson le vin de palmier.
Les Sérères reçurent le général français avec beaucoup d'humanité, et lui présentèrent du couscous, du poisson, des bananes, avec d'autres alimens du pays. Il partit si tard de leur village, que l'excès de la chaleur le força de s'arrêter après avoir fait trois lieues; n'en ayant pu faire que sept dans le courant de la journée, il arriva le soir dans un village des Iolofs, qui était la résidence d'un des plus grands marabouts, ou prêtres du pays. Ce saint nègre s'était attendu à recevoir la visite et les présens du général français; mais il vit ses espérances trompées. L'alcadi de Rufisque, et une femme mulâtre qui avait suivi Brue avec quelques Français que la seule curiosité conduisait, se mirent à genoux devant le marabout, et lui baisèrent les pieds; après quoi il prit la main de la signora, l'ouvrit et cracha dedans. Ensuite la lui faisant tourner trois fois autour de la tête, il lui frotta de sa salive le front, les yeux, le nez, la bouche et les oreilles, en prononçant, pendant cette opération, quelques prières arabes. Il reçut leurs présens, et leur promit un heureux voyage. La signora fut raillée de sa superstition à son retour, et de s'être laissé oindre de la salive du vieux marabout.
Le jour suivant, comme la marche était fort lente, Brue se donnait le plaisir de la chasse en chemin. Au milieu des bois, il découvrit les traces de quelques éléphans, et bientôt il en aperçut dix-huit ou vingt, les uns couchés comme un troupeau de vaches, d'autres occupés à baisser des branches, dont ils mangeaient les feuilles et les petits rameaux. La caravane n'en était pas à la portée du pistolet. Cependant, comme il ne paraissait pas qu'ils y fissent attention, les gens du général leur tirèrent quelques coups de fusil, auxquels ils ne parurent pas plus sensibles qu'à la piqûre des mouches, apparemment parce que les balles ne les touchèrent que par-derrière ou aux côtés, dans les endroits où leur peau est impénétrable.
Ils arrivèrent le lendemain à Makaya, une des résidences du damel, qui s'y était rendu pour recevoir les Français. Devant la porte du palais ils trouvèrent une garde de quarante ou cinquante Nègres, avec un grand nombre de guiriots ou de musiciens, qui se mirent à chanter les louanges du général aussitôt qu'ils le virent à portée de les entendre. Les grands-officiers se présentèrent pour le recevoir et l'introduire à l'audience du roi. Il ne fut pas aisé à Brue, qui était d'une taille puissante, de passer par la porte de ce Versailles du royaume de Cayor; le guichet était si bas, qu'il était obligé de se courber beaucoup. L'enclos contenait quantité de bâtimens, entre lesquels il y avait un kalde ou une salle d'audience ouverte de tous côtés. Le damel y était assis sur un petit lit dont la compagnie française lui avait fait présent; il se leva lorsque Brue fut entré, et lui présentant la main, il l'embrassa, avec beaucoup de remercîmens de s'être détourné si loin de sa route pour le voir. Le général lui fit son compliment, et lui offrit les présens de la compagnie, avec deux barils d'eau-de-vie. L'ordre fut donné pour le traiter aux dépens de la cour, et pour renvoyer à Rufisque les chevaux et les chameaux qu'il y avait loués. Il fut conduit ensuite à l'audience des femmes du roi. Ce prince en avait quatre légitimes, suivant la loi de Mahomet; mais ses concubines étaient au nombre de douze, malgré les remontrances des marabouts. Un jour qu'ils lui reprochaient cette intempérance, il leur répondit que la loi était faite pour eux et pour le peuple, mais que les rois étaient au-dessus. Cette réponse d'un petit prince barbare, et la réponse de Samuel aux Juifs lorsqu'ils lui demandèrent un roi, prouvent quelle idée on s'est faite, en tout temps, de la royauté, même dans les pays où il semblait qu'on eût moins à en abuser.