Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2)
Chapter 2
Les peuples d'Anterota sont également pauvres et féroces. Ils n'ont pas de villes fermées, ni d'autres habitations que de misérables villages, dont les maisons sont couvertes de chaume. La pierre et le ciment ne leur manqueraient pas, mais ils n'en connaissent pas l'usage. Le chef n'a pas de revenu certain: mais les seigneurs du pays, pour gagner sa faveur, lui font présent de chevaux et d'autres bêtes, telles que des vaches et des chèvres. Ils y joignent différentes sortes de légumes et de racines, surtout du millet. Il ne subsiste d'ailleurs que de vols et de brigandages. Il enlève, pour l'esclavage, les peuples des pays voisins. Il ne fait pas plus de grâce à ses propres sujets. Une partie de ces esclaves est employée à la culture des terres qui lui appartiennent: le reste est vendu, soit aux Azanaghis et aux marchands arabes, qui les prennent en échange pour des chevaux, soit aux vaisseaux chrétiens, depuis que le commerce est ouvert avec eux. Chaque Nègre peut prendre autant de femmes qu'il est capable d'en nourrir. Le chef n'en a jamais moins de trente ou quarante, qu'il distingue entre elles suivant leur naissance et le rang de leurs pères. Il les entretient dans certaines habitations huit ou dix ensemble, avec des femmes pour les servir, et des esclaves pour cultiver les terres qui leur sont assignées. Elles ont aussi des vaches et des chèvres, avec des esclaves pour les garder. Lorsqu'il les visite, il ne porte avec lui aucune provision, et c'est d'elles qu'il tire sa subsistance pour lui-même et pour tout son cortége. Tous les jours, au lever du soleil, chaque femme de l'habitation où il arrive prépare trois ou quatre couverts de différentes viandes, telles que du chevreau, du poisson, et d'autres alimens du goût des Nègres, qu'elle fait porter par ses esclaves au logement du chef; de sorte qu'en s'éveillant il trouve quarante ou cinquante mets qu'il se fait servir suivant son appétit. Le reste est distribué entre ses gens. Mais, comme ils sont toujours en fort grand nombre, la plupart sont toujours affamés. Il se promène ainsi d'une habitation à l'autre pour visiter successivement toutes ses femmes: ce qui lui procure ordinairement une nombreuse postérité. Mais, lorsqu'une femme devient grosse, il n'approche plus d'elle. Tous les seigneurs suivent le même usage.
Ces Nègres font profession de la religion mahométane, mais avec moins de lumières et de soumission que les Maures blancs. Cependant les seigneurs ont toujours près d'eux quelques Azanaghis, ou quelques Arabes pour les exercices de leur culte; et c'est une maxime établie parmi les grands de la nation, qu'ils doivent paraître plus soumis aux lois divines que le peuple. Cette opinion, qui est assez généralement celle des grands de toutes les nations, est-elle fondée sur la reconnaissance ou sur la politique?
Les Nègres du Sénégal sont toujours nus, excepté vers le milieu du corps, qu'ils se couvrent de peaux de chèvres, à peu près dans la forme de nos hauts-de-chausses. Mais les grands et les riches portent des chemises de coton que les femmes filent dans le pays. Le tissu de chaque pièce n'a pas plus de six pouces de largeur; car ils n'ont pu trouver l'art de faire leurs pièces plus larges. Ils sont obligés d'en coudre cinq ou six ensemble, pour les ouvrages qui demandent plus d'étendue. Leurs chemises tombent jusqu'au milieu de la cuisse. Les manches en sont fort amples; mais elles ne leur viennent qu'au milieu du bras. Les femmes sont absolument nues depuis la tête jusqu'à la ceinture, le bas est couvert d'une jupe de coton qui leur descend jusqu'au milieu des jambes. Les deux sexes ont la tête et les pieds nus; mais ils ont les cheveux fort bien tressés, ou noués avec assez d'art, quoiqu'ils les aient fort courts. Les hommes s'emploient comme les femmes à filer et à laver les habits.
Le climat est si chaud, qu'au mois de janvier la chaleur surpasse celle de l'Italie au mois d'avril; et plus on avance, plus on la trouve insupportable. C'est l'usage pour les hommes et les femmes de se laver quatre ou cinq fois le jour. Ils sont d'une propreté extrême pour leurs personnes; mais leur saleté, au contraire, est excessive dans leurs alimens. Quoiqu'ils soient d'une ignorance et d'une grossièreté étonnante sur toutes les choses dont ils n'ont pas l'habitude, l'art et l'habileté même ne leur manquent pas dans les affaires auxquelles ils sont accoutumés. Ils sont si grands parleurs, que leur langue n'est jamais oisive. Ils sont menteurs et toujours prêts à tromper. Cependant la charité est entre eux une vertu si commune, que les plus pauvres donnent à dîner, à souper, et le logement aux étrangers, sans exiger aucune marque de reconnaissance.
Ils ont souvent la guerre, dans le sein de leur nation ou contre leurs voisins. Leurs armes sont une espèce de bouclier qui est composé de la peau d'une bête qu'ils nomment _danta_[3], et qui est fort difficile à percer; la zagaie, sorte de dard qu'ils lancent avec une dextérité admirable, armée de fer dentelé, ce qui rend les blessures extrêmement dangereuses; une espèce de cimeterre courbé en arc, qui leur vient de la Gambie; car s'ils ont du fer dans leur pays, ils l'ignorent, et leurs lumières ne vont pas jusqu'à le pouvoir mettre en usage. Ils ont aussi une sorte de javeline qui ressemble à nos demi-lances. Avec si peu d'armes, leurs guerres sont extrêmement sanglantes, parce qu'ils portent peu de coups inutiles. Ils sont fiers, emportés, pleins de mépris pour la mort, qu'ils préfèrent à la fuite. Ils n'ont point de cavalerie, parce qu'ils ont peu de chevaux. Ils connaissent encore moins la navigation; et, jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils n'avaient jamais vu de vaisseaux sur leurs côtes. Ceux qui habitent les bords de la rivière ou le rivage de la mer ont de petites barques qu'ils nomment _zapolies_ et _almadies_, composées d'une pièce de bois creux, dont la plus grande peut contenir trois ou quatre hommes. Elles leur servent pour la pêche, ou pour le transport de leurs ustensiles au long de la rivière. Ces Nègres sont les plus grands nageurs du monde, comme le sont en général tous les peuples sauvages.
[Note 3: C'est l'hippopotame.]
Après avoir passé la rivière de Sénégal, Cadamosto continua de faire voile le long de la côte, jusqu'au pays de _Boudomel_, qui est plus loin d'environ huit cents milles. Toute cette étendue est une terre basse sans aucune montagne. Boudomel est le nom du prince nègre qui régnait sur cette côte.
L'auteur remarque qu'en ce pays les deux sexes sont également portés au libertinage. Boudomel pressa beaucoup Cadamosto de lui apprendre quelque secret pour satisfaire plusieurs femmes. Il était persuadé que les chrétiens avaient là-dessus plus de lumières que les Nègres. Un petit-maître français lui aurait répondu que le vrai moyen était de n'en aimer aucune.
Boudomel était toujours accompagné d'environ deux cents Nègres; mais ce cortége n'étant retenu près de lui par aucune loi, les uns se retirent, d'autres viennent; et par la correspondance qui règne entre eux, les places sont toujours remplies. D'ailleurs il se rend sans cesse à l'habitation du prince quantité de personnes des habitations voisines. À l'entrée de sa maison, on rencontre une grande cour qui conduit successivement dans six autres cours avant d'arriver à son appartement. Au milieu de chacune est un grand arbre pour la commodité de ceux que leurs affaires obligent d'attendre. Tout le cortége du prince est distribué dans ces cours suivant les emplois et les rangs. Mais, quoique les cours intérieures soient pour les plus distingués, il y a peu de Nègres qui approchent familièrement de la personne du prince. Les Azanaghis et les chrétiens sont presque les seuls qui aient l'entrée libre dans son appartement, et qui aient la liberté de lui parler. Il affecte beaucoup de grandeur et de majesté. On ne le voit chaque jour, au matin, que l'espace d'une heure. Le soir, il paraît pendant quelques momens dans la dernière cour, sans s'éloigner beaucoup de la porte de son appartement; et les portes ne s'ouvrent alors qu'aux grands du premier ordre. Il donne néanmoins des audiences à ses sujets: mais c'est dans ces occasions qu'on reconnaît l'orgueil des princes d'Afrique. De quelque condition que soient ceux qui viennent solliciter des grâces, ils sont obligés de se dépouiller de leurs habits, à l'exception de ce qui leur couvre le milieu du corps. Ensuite, lorsqu'ils entrent dans la dernière cour, ils se jettent à genoux en baissant le front jusqu'à terre, et des deux mains ils se couvrent la tête et les épaules de sable. Personne, jusqu'aux parens du prince, n'est exempt d'une si humiliante cérémonie. Les supplians demeurent assez long-temps dans cette posture, continuant de s'arroser de sable. Enfin, lorsque le prince commence à paraître, ils s'avancent vers lui sans quitter le sable et sans lever la tête. Ils lui expliquent leur demande, tandis que, feignant de ne les pas voir, ou du moins affectant de ne les pas regarder, il ne cesse pas de s'entretenir avec d'autres personnes. À la fin de leurs discours, il tourne la tête vers eux, et, les honorant d'un simple coup d'oeil, il leur fait sa réponse en deux mots. Cadamosto, qui fut témoin plusieurs fois de cette scène, s'imagine que Dieu n'aurait pas plus de respects à prétendre, s'il daignait se montrer à la race humaine. Quand on voit le chef de quelques peuplades nègres écraser ainsi de sa morgue ridicule ses sujets aussi misérables que lui, ceux qui, chez les nations policées, sont élevés par leur rang au-dessus des autres hommes, doivent sentir aisément que l'orgueil n'est pas la mesure de la vraie grandeur.
La complaisance de Boudomel alla si loin pour Cadamosto, qu'il le conduisit dans sa mosquée à l'heure de la prière. Les Azanaghis ou les Arabes, qui étaient ses prêtres, avaient reçu ordre de s'y assembler. En entrant dans le temple, avec quelques-uns de ses principaux Nègres, Boudomel s'arrêta d'abord, et tint quelque temps les yeux levés au ciel. Ensuite, ayant fait quelques pas, il prononça doucement quelques paroles, après quoi, il s'étendit tout de son long sur la terre, qu'il baisa respectueusement. Les Azanaghis et son cortége se prosternèrent et baisèrent la terre à son exemple. Il se leva, mais ce fut pour recommencer dix ou douze fois les mêmes actes de religion; ce qui prit plus d'une demi-heure.
Aussitôt qu'il eut fini, il se tourna vers Cadamosto, en lui demandant ce qu'il pensait de ce culte, et le priant de lui donner quelque idée de la religion des chrétiens. Cadamosto eut la hardiesse de lui répondre en présence de ses prêtres que la religion de Mahomet était fausse, et que celle de Rome était la seule véritable. Ce discours fit rire les Arabes et Boudomel. Cependant, après un moment de réflexion, ce prince dit à Cadamosto qu'il croyait la religion des Européens fort bonne, parce qu'il n'y avait que Dieu qui pût leur avoir donné tant de richesses et d'esprit. Il ajouta que celle de Mahomet lui paraissait bonne aussi, et qu'il était même persuadé que les Nègres étaient plus sûrs de leur salut que les chrétiens, parce que Dieu était un maître juste; que, donnant aux chrétiens leur paradis dans ce monde, il fallait que dans l'autre il réservât de grandes récompenses aux Nègres qui manquaient de tout dans celui-ci. Il y avait dans ce discours plus de sens qu'on n'en devait attendre d'un despote nègre tel qu'on vient de le peindre.
La chaleur est si excessive dans les régions des Nègres, qu'il n'y croît ni froment, ni riz, ni aucune sorte de grain qui puisse servir à leur nourriture. Les vignes n'y viennent pas plus heureusement. Ils ont mis leurs terres à l'épreuve en y jetant diverses semences qu'ils reçoivent des vaisseaux portugais. Le froment demande un climat tempéré et de fréquentes pluies qu'ils n'ont presque jamais, car ils passent neuf mois sans voir tomber une goutte d'eau du ciel, c'est-à-dire depuis le mois d'octobre jusqu'au mois de juin. Cependant ils ont du millet, des féves et des noisettes de diverses couleurs. Leur féve est large, plate, et d'un rouge assez vif. Ils en ont aussi de blanches. Ils plantent au mois de juillet pour recueillir au mois de septembre. Comme c'est le temps des pluies, les rivières s'enflent, et donnent à la terre une certaine fécondité. Tout l'ouvrage de l'agriculture et de la moisson ne prend ainsi que trois mois; mais les Nègres entendent peu l'économie, et sont d'ailleurs trop paresseux pour tirer beaucoup de fruit de leur travail. Ils ne plantent que ce qu'ils jugent nécessaire pour le cours de l'année, sans penser jamais à faire des provisions qu'ils puissent vendre. Leur méthode pour cultiver la terre est de se mettre cinq ou six dans un champ, et de la remuer avec leurs épées, qui leur tiennent lieu de hoyaux et de bêches. Ils ne l'ouvrent pas à plus de quatre pouces de profondeur; mais les pluies lui donnent assez de fertilité pour rendre avec profusion ce qu'on lui confie avec tant de négligence.
Leurs liqueurs sont l'eau, le lait, et le vin de palmier; ils tirent la dernière d'un arbre qui se trouve en abondance dans le pays, et qui n'est pas celui qui produit la datte, quoiqu'il soit de la même espèce. Cette liqueur, qu'ils appellent _mighol_, en sort toute l'année. Il n'est question que de faire deux ou trois ouvertures au tronc, et d'y suspendre des calebasses pour recevoir une eau brune qui coule fort lentement; car, depuis le matin jusqu'au soir, un arbre ne remplit pas plus de deux calebasses: elle est d'un fort bon goût; et si l'on n'y mêle rien, elle enivre comme le vin. Cadamosto assure que les premiers jours elle est aussi agréable que nos meilleurs vins; mais elle perd cet agrément de jour en jour, jusqu'à devenir aigre: cependant elle est plus saine le troisième ou le quatrième jour que le premier, parce qu'en perdant un peu de sa douceur, elle devient purgative. Cadamosto en faisait usage et la trouvait préférable au vin d'Italie. Le mighol n'est pas en si grande abondance que tout le monde en ait à discrétion; mais comme les arbres qui le produisent sont répandus dans les campagnes et les forêts, chacun se procure une certaine quantité de liqueur par son travail, et les mieux partagés sont toujours les seigneurs qui emploient plus de gens à la recueillir.
Les Nègres ont diverses sortes de fruits qui n'ont pas beaucoup de ressemblance avec ceux de l'Europe, mais qui sont excellens, sans le secours d'aucune culture, quoiqu'ils puissent être encore meilleurs, si l'on prenait soin de les cultiver. En général, le pays est rempli d'excellens pâturages et d'une infinité de beaux arbres qui ne sont pas connus en Europe. On y trouve aussi quantité d'étangs ou de petits lacs d'eau douce, remplis de poissons qui ne ressemblent point aux nôtres, surtout d'un grand nombre de serpens d'eau que les Nègres nomment _kalkatrici_.
Ils ont une huile dont ils font usage dans leurs alimens, sans que l'auteur ait pu découvrir d'où ils la tirent, et de quoi elle est composée: elle a trois qualités remarquables; son odeur, qui ressemble à celle de la violette; son goût, qui approche de celui de l'olive; et sa couleur, qui teint mieux les vivres que le safran.
On trouve dans le pays différentes sortes d'animaux, mais surtout une prodigieuse quantité de serpens, dont quelques-uns sont fort venimeux. Les plus grands, qui ont jusqu'à deux toises de longueur, n'ont pas d'ailes, comme on a pris plaisir à le publier; mais ils sont si gros, qu'on en a vu plusieurs qui avalaient une chèvre d'un seul morceau.
Le pays de Sénégal n'a pas d'autres animaux privés que des boeufs, des vaches et des chèvres. Il ne s'y trouve pas de moutons, parce qu'ils ne s'accommodent pas d'un climat si chaud. Ainsi la nature a pourvu, suivant la différence des pays, à toutes les nécessités du genre humain. Elle a fourni de la laine aux Européens, qui ne pourraient s'en passer dans un pays aussi froid que celui qu'ils habitent; au lieu que les Nègres, qui n'ont pas besoin d'habits épais dans leurs chaudes contrées, ne peuvent élever des moutons; mais le ciel y supplée en leur donnant du coton, qui convient mieux à leur pays. Leurs boeufs et leurs vaches sont moins gros que ceux d'Italie; ce qu'il faut encore attribuer à la chaleur. C'est une rareté parmi eux qu'une vache rousse; elles sont toutes noires ou blanches, ou tachetées de ces deux couleurs. Les animaux de proie, tels que les lions, les panthères, les léopards et les loups, sont en grand nombre. Des éléphans sauvages y marchent en troupes, comme les sangliers dans l'état de Venise; mais ils ne peuvent jamais être apprivoisés comme dans les autres pays. Cet animal étant fort connu, l'auteur observe seulement qu'il est d'une grosseur extraordinaire. On en peut juger par les dents ou défenses qu'on en apporte en Europe; mais il n'en a que deux de cette espèce à la mâchoire inférieure, comme le sanglier, avec la seule différence que celles du sanglier tournent la pointe en haut, et que celles de l'éléphant la tournent en bas. Cadamosto avait cru, sur les récits communs, avant son voyage, que les éléphans ne pouvaient plier les genoux, et qu'ils dormaient debout; il déclare que c'est une étrange fausseté, et qu'il les a vus non-seulement plier les genoux en marchant, mais se coucher et se lever comme les autres animaux. On n'aperçoit jamais leurs grandes dents avant leur mort. Quelque sauvages qu'ils soient naturellement, ils ne font aucun mal lorsqu'ils ne sont point attaqués; mais si quelqu'un les irrite, ils se défendent avec leur trompe, que la nature leur a donnée à la place du nez, et qui est d'une excessive longueur: ils l'étendent et la resserrent à leur gré; s'ils saisissent un homme avec cet instrument redoutable, ils le jettent presque aussi loin qu'on jette une pierre avec la fronde. C'est en vain qu'on croit pouvoir échapper par la fuite. Ils sont d'une vitesse surprenante; les plus jeunes sont ordinairement les plus dangereux. La portée des femelles n'est que d'un petit à la fois; ils se nourrissent de feuilles d'arbres et de fruits, qu'ils attirent jusqu'à leur bouche avec le secours de leur trompe. L'auteur, pendant tout le séjour qu'il fit chez les Nègres, ne découvrit pas d'autres quadrupèdes que ceux qu'on vient de nommer; mais il vit un grand nombre d'oiseaux, et surtout quantité de perroquets, que les Nègres haïssent beaucoup, parce qu'ils détruisent leur millet et leurs légumes. Ces oiseaux ont beaucoup d'adresse à construire leurs nids; ils ramassent quantité de joncs et de petits rameaux d'arbres dont ils forment un tissu qu'ils ont l'art d'attacher à l'extrémité des plus faibles branches; de sorte qu'y étant suspendu, il est agréablement balancé par le vent. Sa forme est celle d'un ballon de la longueur d'un pied. Ils n'y laissent qu'un seul trou pour leur servir de passage lorsqu'ils veulent se garantir des serpens, à qui la pesanteur ne permet pas de les attaquer dans cette retraite.
Les femmes des Nègres ont l'humeur fort gaie, surtout dans leur jeunesse, et prennent beaucoup de plaisir à la danse et au chant. Le temps de ce divertissement est la nuit, à la lueur de la lune.
Rien ne causait tant d'admiration à ces barbares que les arquebuses et l'artillerie de la caravelle portugaise. Cadamosto ayant fait tirer un coup de canon devant quelques Nègres qui étaient montés à bord, leur effroi se fit connaître malgré eux par de violentes agitations, et parut croître encore lorsqu'il leur eut déclaré que d'un seul coup de cette furieuse machine il pouvait ôter la vie en un instant à cent Maures. Après être un peu revenus de leur frayeur, ils déclarèrent à leur tour qu'une chose si pernicieuse ne pouvait être que l'ouvrage du diable. Leur étonnement fut plus doux lorsqu'ils entendirent le son d'une cornemuse. Les différentes parties de cet instrument leur firent croire, d'abord que c'était un animal qui chantait sur différens tons. Cadamosto, riant de leur simplicité, les assura que c'était une simple machine, et la mit entre leurs mains sans être enflée. Ils reconnurent que c'était effectivement l'ouvrage de l'art; mais ils demeurèrent persuadés que des sons si doux et si variés ne pouvaient venir que du pouvoir divin, en donnant pour raison qu'ils n'avaient rien entendu de semblable. Tout leur paraissait également admirable, jusqu'aux moindres instrumens du vaisseau. Ils répétaient sans cesse que les Européens devaient être des sorciers beaucoup plus habiles que ceux de leur pays, et peu inférieurs au diable même; que les voyageurs de terre trouvaient de la difficulté à tracer le chemin d'une place à l'autre; au lieu qu'avec leurs vaisseaux, ceux-là ne manquaient pas leur route sur mer, à quelque distance qu'ils fussent de la terre.
Les Nègres sucent le miel dans la gaufre, et laissent la cire comme une chose inutile. L'auteur, ayant acheté d'eux quelques ruches, leur apprit la manière d'en tirer du miel, et leur demanda ensuite ce qu'ils croyaient qu'on pût faire du reste. Ils répondirent qu'ils ne le croyaient bon à rien. Mais ils furent fort surpris de lui en voir faire de la bougie, qu'il alluma en leur présence. Les blancs, s'écrièrent-ils, n'ignorent rien.
Un si long séjour ayant donné l'occasion à l'auteur de connaître la plus grande partie du pays, il résolut, après avoir acheté quelques esclaves, de doubler le cap Vert pour faire de nouvelles découvertes et tenter la fortune. Il se souvenait d'avoir entendu dire au prince Henri qu'au-delà du Sénégal il y avait une autre rivière nommée Gambra (Gambie), d'où l'on avait déjà rapporté quantité d'or, et qu'on ne pouvait faire ce voyage sans acquérir d'immenses richesses. Une si belle espérance lui fit regagner sa caravelle et mettre aussitôt à la voile.
Un jour au matin, il découvrit deux bâtimens dont il s'approcha: l'un appartenait à Antonio Uso Dimarco, gentilhomme génois, et l'autre à quelques Portugais qui étaient au service du prince Henri. Ils s'avançaient de concert vers les côtes d'Afrique, dans le dessein de passer le cap Vert, et de chercher fortune en faisant de nouvelles découvertes. Ils firent voile ensemble vers le sud, sans cesser de voir la terre, et dès le jour suivant ils découvrirent le cap.
Après avoir doublé le cap Vert, ils continuèrent leur course, en conservant toujours la vue de la terre. Ce côté du cap forme un golfe. La côte en est basse et couverte de beaux arbres, dont la verdure s'entretient sans cesse, c'est-à-dire que, des feuilles nouvelles succédant sans intervalles à celles qui tombent, on ne s'aperçoit jamais, comme en Europe, que les arbres se flétrissent. Ils sont si près de la mer, qu'on s'imaginerait qu'ils en sont arrosés. La perspective est si belle, qu'après avoir navigué à l'est et à l'ouest, l'auteur déclare qu'il n'a jamais rien vu de comparable. Le pays est arrosé de plusieurs petites rivières dont on ne peut tirer aucun avantage, parce qu'il est impossible aux vaisseaux d'y entrer.
Enfin ils arrivèrent à l'embouchure d'une fort grande rivière. Dans sa moindre largeur, elle n'avait pas moins de trois ou quatre milles, et rien ne paraissait s'y opposer à la navigation. Ils y entrèrent avec confiance, et le jour suivant ils apprirent que c'était la rivière de Gambie.