Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)

Chapter 7

Chapter 73,891 wordsPublic domain

Mais ce prince avait bien d'autres desseins. Les Maures étaient auprès de lui dans la plus haute faveur, et lui avaient persuadé, non sans quelque raison, que les Portugais n'étaient venus que pour observer les forces de son empire, et qu'ils reviendraient avec une flotte plus puissante pour le piller et s'en rendre les maîtres. Il comptait attirer peu à peu tous les Portugais à Calicut, les faire périr, ou attendre l'arrivée des vaisseaux de la Mecque qui, réunis avec les siens, détruiraient la flotte du Portugal; c'est du moins ce que l'interprète Bentaybo, un esclave nègre de Diaz, et deux Malabares vinrent dire à Gama, soit que ce rapport fût conforme à la vérité et dicté par un intérêt qu'on a quelque peine à comprendre, en faveur d'étrangers qu'ils ne devaient pas préférer à leurs compatriotes, soit qu'ils n'eussent d'autres desseins que de précipiter le départ de Gama, d'intimider les Portugais, et de les dégoûter de semblables voyages. Quoi qu'il en soit, il refusa de voir les présens, et répondit que Gama partirait quand il voudrait, mais qu'il fallait que les facteurs payassent pour les droits du port six cents scharafans[9]. En même temps il les fit arrêter pour sûreté de cette somme, et mit des gardes à la porte de leur magasin. On défendit, sous peine de mort, à tous les habitans de Calicut d'aller sur la flotte de Gama. L'amiral fut instruit par Bentaybo de tout ce qui se passait; et cependant il négligea de se rendre maître d'une barque qui portait quatre Indiens qui étaient venus pour vendre des pierres précieuses. Ces quatre Indiens pouvaient être les cautions de ses deux agens; mais il comptait sur des prises plus importantes: c'était compter sur une imprudence grossière de la part du samorin; et cependant il ne se trompait pas. Ce prince jugea par cette conduite de l'amiral qu'il ignorait la détention des siens à Calicut; et, pour l'entretenir dans cette confiance, il continua d'envoyer sur sa flotte des seigneurs de sa cour. Gama en arrêta six avec treize Indiens de leur suite. Il en renvoya deux au catoual, avec une lettre en langue malabare, où il demandait qu'on lui rendît ses deux facteurs. L'ordre fut donné de les délivrer; mais, comme il ne s'exécutait pas assez promptement, l'amiral mit à la voile le 23, et alla se placer à quatre lieues au-dessous de Calicut. Il y resta trois jours, et, ne voyant paraître personne, il continua de s'éloigner, et commençait à perdre de vue les côtes, lorsqu'il vit arriver une barque avec quelques Indiens chargés de lui dire que les deux prisonniers étaient dans le palais du roi et lui seraient renvoyés le lendemain. Gama répondit qu'il voulait les recevoir sur-le-champ; que, si la barque revenait sans eux, il la coulerait à fond; et que, si elle ne revenait pas, il ferait couper la tête à tous ses prisonniers. Aussitôt il se rapprocha de la côte, et vint jeter l'ancre vis-à-vis de Calicut. Sept barques parties de la ville s'approchèrent de son vaisseau, mirent les deux facteurs dans la chaloupe, et, se retirant avec quelque apparence de crainte, elles attendirent la réponse de l'amiral. Les facteurs étaient chargés d'une lettre du samorin pour le roi de Portugal, écrite sur une feuille de palmier et signée de sa main: elle est d'un laconisme remarquable. »Vasco de Gama, gentilhomme de ta maison, est venu dans mon pays; son arrivée m'a fait plaisir. Mon pays est rempli de cannelle, de girofle, de poivre et de pierres précieuses; ce que je souhaite d'avoir du tien, c'est de l'or, de l'argent, du corail et de l'écarlate.» Gama, pour toute réponse, lui renvoya ses naïres, mais retint les gens de leur suite en échange des marchandises qu'il abandonnait. Il fit remettre au samorin une pierre gravée aux armes de Portugal, que ce prince lui avait fait demander par ses facteurs. Il avait aussi demandé une statue dorée qui représentait la Vierge Marie, et qu'il croyait d'or; mais Gama répondit qu'elle avait servi à le garantir des périls de la mer, et qu'il ne pouvait consentir à s'en défaire. Comme il allait partir, Bentaybo vint lui demander un asile sur ses vaisseaux; le catoual l'avait dépouillé de ses biens, l'accusant d'être l'espion des Portugais. Cette disgrâce de Bentaybo prouverait plus que tout le reste que ce n'était pas sans fondement qu'il avait alarmé les Portugais sur les pernicieux projets du roi de Calicut. Ce qui acheva de les manifester, c'est que, le calme ayant retenu la flotte pendant deux jours à la vue des côtes, le samorin envoya soixante _tonys_ ou barques armées pour l'attaquer; mais l'artillerie et le vent qui commençait à souffler donnèrent aux Portugais les moyens de prendre le large. Comme ils continuaient leur route le long des côtes, ils mirent quelques hommes à terre pour couper du bois de cannelle. Pendant ce temps un matelot découvrit du haut d'un mât huit gros bâtimens indiens qui s'avançaient à pleines voiles: l'amiral alla au-devant d'eux; ils prirent aussitôt la fuite, et tournèrent vers le rivage. On en prit un qui était chargé de cocos et de mélasse, et qui portait quantité d'armes. On apprit des habitans du pays que cette flotte indienne était venue de Calicut. Il paraît qu'on avait déjà senti la supériorité des Européens, puisque huit vaisseaux prirent la fuite devant trois.

[Note 9: Six cents écus.]

Gama passa dix jours aux îles Laquedives pour réparer ses vaisseaux. Il brûla celui qu'il avait pris. Il fallait toucher à Mélinde pour y prendre un ambassadeur que le roi du pays avait promis d'envoyer en Portugal. La route devint pénible et dangereuse. Les tempêtes, les vents contraires, les calmes, l'insupportable excès de la chaleur dans le voisinage de la ligne, tous les maux qui sont la suite d'une longue navigation, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de ses plus grands efforts, se réunirent pour accabler les Portugais. Les maladies désolaient l'équipage. L'enflure des jambes et des gencives, causée par le scorbut, des tumeurs dans toutes les parties du corps, suivies d'une diarrhée virulente, réduisirent à l'état le plus déplorable ces tristes vainqueurs des mers. Trente hommes furent emportés en peu de jours. Tout le reste languissait, ou tombait dans le désespoir. On se persuadait que ces mers exhalaient en tous temps des vapeurs contagieuses. La consternation la plus profonde avait succédé à l'ivresse de la gloire et des succès. Chacun se regardait comme une victime dévouée à la mort. Gama s'efforçait en vain de relever leur courage et leurs espérances. On était en mer depuis quatre mois. Il n'y avait pas seize hommes sur chaque vaisseau en état de faire le travail. L'abattement était si grand, que les deux capitaines qui accompagnaient l'amiral voulaient retourner dans l'Inde au premier vent qui pourrait les y conduire. Il s'en éleva un plus favorable qu'ils n'osaient l'espérer. On découvrit la terre, et tout fut oublié.

On était devant Magadoxa, qui n'est qu'à cent lieues de Mélinde, sur la côte d'Ajan. Magadoxa est habitée par les Maures mahométans. L'amiral, pour leur imposer, fit faire une décharge de son artillerie en rangeant la côte. Il arriva peu de jours après au port de Mélinde, et fut très-bien reçu du roi. Il prit son ambassadeur à bord; et, après avoir employé cinq jours à se rafraîchir, il remit à la voile, et arriva peu de jours après à la baie de Saint-Raphaël. Là, le petit nombre de matelots qui lui restait lui fit prendre le parti de brûler un de ses vaisseaux. Ce fut _le Saint-Raphaël_. Il se trouva le 20 février à la vue de l'île de Zanzibar. Elle est, ainsi que celles de Pemba et de Monsia, qui en sont voisines, fertile et habitée par des Maures, qui commercent avec les Indiens de Sofala, de Monbassa et de Madagascar. Le 20 mars, la flotte doubla le cap de Bonne-Espérance, et le vent ne cessant pas d'être favorable, elle arriva vingt jours après aux îles du cap Vert. Là, pendant que l'amiral était occupé à faire radouber son vaisseau à San-Iago, Coëllo, qui en montait un meilleur, se déroba la nuit, jaloux de porter au roi de Portugal la première nouvelle de la découverte des Indes, et arriva le 10 juillet à Cascaës. Gama fut encore arrêté à Tercère par la maladie et la mort de son frère, qui succomba aux fatigues d'un si long voyage. Enfin il prit terre à Bélem, au mois de septembre de l'année 1499, deux ans et deux mois après son départ de l'Europe. De cent huit hommes qui l'avaient accompagné, il n'en ramena que cinquante en Portugal. Malgré tant de disgrâces, son retour ne pouvait manquer d'être éclatant. Le roi envoya au-devant de lui un seigneur de sa cour, suivi d'un nombreux cortége. Son entrée dans Lisbonne fut un triomphe. Il marchait au bruit des applaudissemens. Il obtint le titre de _don_ pour lui et ses descendans, une pension annuelle de trois mille ducats, et la permission de porter dans ses armes deux biches, qu'on appelle en portugais _gamas_. Coëllo fut anobli et eut une pension de mille ducats. Le roi de Portugal prit le titre de _seigneur de la conquête et de la navigation_ d'Éthiopie, d'Arabie, de Perse et des Indes; titre précoce et fastueux, qui pourtant parut justifié par les succès qui suivirent, mais qui annonçait un excès de confiance et d'orgueil que la fortune ne tarda pas à humilier.

CHAPITRE II.

Voyage de Cabral et de Jean de Nuéva. Second voyage de Gama. Exploits de Pachéco. Commencemens d'Alphonse d'Albuquerque.

Le bruit de tant de découvertes excita la jalousie de l'Europe et enivra les Portugais. Dès l'année suivante, 1500, on équipa treize vaisseaux de différentes grandeurs, sous le commandement de Pedro Alvarez Cabral. L'évêque de Viseu lui remit l'étendard de la croix et un chapeau bénit par le pape. La flotte contenait douze cents hommes: on y joignit huit religieux de saint François, et huit prêtres séculiers, sous l'autorité d'un grand-aumônier. Les instructions de l'amiral étaient de commencer par la prédication de l'Évangile, et, s'il trouvait les coeurs mal disposés, d'en venir à la décision des armes; instructions dignes de ce siècle, et très-peu conformes à l'esprit de l'Évangile. On supposait que le samorin se prêterait volontiers à l'établissement d'un comptoir; Cabral devait le presser d'ôter aux Maures la liberté du commerce dans sa capitale. À cette condition, le Portugal offrait de lui fournir les mêmes marchandises à meilleur marché que les Maures. Cabral devait aussi relâcher à Mélinde pour y remettre l'ambassadeur que Gama en avait amené, et les présens qu'on envoyait au roi de la contrée.

La flotte mit à la voile le 9 mars, et le 24 avril on découvrit à l'ouest une terre que Gama n'avait point observée. Une tempête violente obligea les Portugais d'y relâcher. On célébra la messe sur le rivage, au grand étonnement des naturels du pays, qui accoururent en foule à ce spectacle, portant sur le poing de petits perroquets. Cabral appela ce pays _terre de Sainte-Croix_, à l'honneur de la croix que l'on avait élevée sur le rivage; mais ce nom fut changé depuis en celui de Brésil, à cause d'un bois ainsi nommé qui y croît en abondance. On se remit en mer le 2 mai pour faire voile au cap de Bonne-Espérance. Le 12, on aperçut à l'est une comète, qui parut grossir continuellement pendant dix jours, et qui fut visible jour et nuit. Si jamais l'imagination humaine put avec quelque apparence de vérité chercher des rapports entre les destinées passagères de l'homme et les mouvemens éternels des corps célestes, ce fut surtout dans cette occasion. On pouvait croire que l'horrible tempête qui s'éleva tout à coup, et qui tourmenta les Portugais pendant vingt-deux jours, était occasionnée par la pression de la comète, qui, en refoulant l'atmosphère dans cette partie de notre globe, avait pu y exciter ces vents effroyables, mêlés d'éclairs et de pluies, qui, se choquant avec impétuosité, soulevaient les vagues comme des montagnes, et menaçaient d'accabler les vaisseaux portugais de tout le poids de l'Océan. Pendant plusieurs jours les ténèbres, qui ajoutent au danger, et surtout à la crainte, furent si épaisses, que les vaisseaux ne pouvaient se distinguer les uns les autres; et, lorsqu'on eut un peu de relâche et qu'on revit un peu de lumière, la mer, toujours agitée et furieuse, paraissait noire comme de la poix pendant le jour, et enflammée pendant la nuit. Cependant ce terrible orage, malgré sa durée et son horreur, ne fit périr aucun des navires de la flotte, tant l'audace et l'industrie humaines ont de ressources pour combattre la nature et les élémens; mais malheureusement on n'avait point encore trouvé de moyens de défense contre un épouvantable phénomène inconnu à des peuples qui affrontaient pour la première fois les mers de l'Afrique et de l'Inde. C'était une de ces colonnes d'eau que l'on appelle _trombes_[10], qui s'élèvent de la surface des flots jusqu'aux nues, en pyramide renversée, phénomène assez commun dans ces mers. Les Portugais, dans leur ignorance, le prirent pour un signe de beau temps. Ils ne savaient pas que cette colonne est toujours accompagnée d'un tourbillon ou courant d'air auquel rien ne résiste: ils en firent la triste expérience. La colonne vint fondre sur la flotte. Quatre vaisseaux furent submergés sur-le-champ, avec l'équipage et les capitaines, entre lesquels on comptait ce Barthélemy Diaz, qui avait découvert le cap de Bonne-Espérance. Tous les autres navires furent remplis d'eau, et eurent leurs voiles déchirées.

[Note 10: On a appris depuis à en prévenir l'effet en abaissant toutes les voiles.]

Enfin, la tranquillité commençant à revenir sur les flots, l'amiral reconnut que pendant l'orage il avait passé le cap de Bonne-Espérance; mais que quatre vaisseaux s'étaient séparés de sa flotte. Il prit deux bâtimens maures qui revenaient de Sofala, chargés d'or pour Mélinde. Ils en avaient jeté, en fuyant, une partie dans la mer. Comme leur commandant était parent du roi de Mélinde, l'amiral ne toucha point à leur charge. Il témoigna même du regret de la perte volontaire qu'ils avaient faite; mais il fut bien étonné lorsqu'ils lui dirent qu'étant sans doute plus grand magicien qu'eux, il devait savoir faire des conjurations qui feraient revenir leur or du fond de la mer.

Le 20 juillet, Cabral mouilla au port de Mozambique, où il prit un pilote pour le conduire à Quiloa, île à cent lieues de Mozambique, vers le 9e. degré de latitude méridionale. Il y trouva deux des vaisseaux que la tempête avait écartés de sa flotte. Toute la région qui s'étend du cap Corientès jusqu'auprès de Monbassa est peuplée et fertile, et l'eau y est excellente. Quiloa est célèbre par son commerce d'or avec Sofala: ce qui attire dans cette ville quantité de marchands de l'Arabie Heureuse et d'autres pays. Les vaisseaux y étaient construits sans clous, comme dans les autres parties de l'Afrique, et enduits d'encens au lieu de goudron. L'amiral voulut faire avec le roi de Quiloa un traité de commerce qui n'eut pas lieu, parce que la différence des religions inspira de la défiance au prince africain. Il fut mieux accueilli du roi de Mélinde, à qui le roi de Portugal envoyait une lettre et des présens. Ils furent portés par Corréa, principal facteur de la flotte; mais l'amiral ne voulut pas descendre à terre. Il reçut sur son bord la visite du roi de Mélinde, qui promit de garder fidèlement l'alliance avec les Portugais, et qui lui donna deux pilotes guzarates pour le conduire à Calicut. Il y arriva le 13 de septembre, et envoya vers le samorin Alonzo Hurtado, avec un interprète, pour lui déclarer qu'il venait de Portugal dans l'intention de conclure avec lui un traité d'alliance et de commerce, et qu'il était prêt à descendre lui-même pour en régler les conditions, si l'on consentait à lui accorder des otages. Après quelques débats, on convint de tout, et Cabral eut une audience du samorin dans une galerie construite exprès sur le bord de la mer, et décorée avec tout le faste asiatique. Il fut placé sur un siége proche de celui du prince, honneur le plus grand qu'on pût déférer à un étranger suivant la coutume du pays. Il offrit ses présens; ils étaient riches, et furent bien reçus. La proposition qu'il fit d'établir à Calicut un comptoir qui serait fourni de toutes les marchandises de l'Europe, pour les échanger contre les productions de l'Inde, fut écoutée favorablement. On donna aux Portugais une maison fort commode sur le bord de la mer, et la sûreté du commerce paraissait établie; mais cette tranquillité ne fut pas de longue durée. Les Maures de la Mecque et du Caire, accoutumés depuis long-temps à se voir les maîtres de tout le commerce des Indes, ne pouvaient voir patiemment ces nouveaux hôtes dont la concurrence était à craindre. Ils avaient nécessairement beaucoup d'appui à la cour du samorin, et la connaissance du pays les mettait en état de nuire aisément à des étrangers. Après avoir tenté inutilement de les perdre dans l'esprit du samorin, ils prirent le parti de les traverser ouvertement dans la vente de leurs marchandises et dans l'achat des épices dont le privilége exclusif avait été accordé aux Portugais, jusqu'à ce que leur flotte fût chargée, avec permission de saisir les vaisseaux maures où il s'en trouverait. Les Portugais usèrent imprudemment de leur droit de saisie. Il n'en fallait pas davantage pour soulever la multitude. C'était ce qu'attendaient les Maures: appuyés du catoual et de l'amiral de Calicut, ils firent croire aisément au samorin que les Portugais avaient excédé leurs priviléges, et que, leur flotte étant chargée, ils voulaient encore empêcher les autres marchands d'acheter. Le comptoir fut investi en un moment par une populace furieuse. Le nombre des assaillans montait à quatre mille, et plusieurs naïres étaient à leur tête. Il n'y avait dans le comptoir portugais que soixante et dix hommes, qui cependant osèrent se défendre. Cinquante furent pris ou tués. Le reste, tout couvert de blessures, se sauva par une porte qui donnait du côté de la mer, et regagna la flotte. Les marchandises furent pillées; la perte montait à quatre mille ducats. À cette nouvelle, Cabral, ne respirant que la vengeance, attaqua deux gros vaisseaux indiens qui étaient dans le port, tua six cents hommes qui les défendaient, se saisit de leur charge, et les brûla à la vue des Maures qui couvraient le rivage, et d'une infinité d'almadies qui n'osèrent s'avancer, ou furent repoussées avec perte. Le lendemain il donna ordre que tous ses vaisseaux se rangeassent vis-à-vis de Calicut, et fit tonner son artillerie sur la ville. Quantité de maisons et de temples, une partie même du palais, furent réduits en cendres. Les Indiens s'assemblant avec un empressement aveugle pour repousser le péril, les boulets tombaient au milieu de la foule, et n'en avaient qu'un effet plus terrible. Le samorin vit un naïre tué à côté de lui d'un coup de canon, et s'enfuit saisi d'épouvante. Cabral fit cesser le feu pour donner la chasse à deux vaisseaux qui se présentèrent à la vue du port. Mais n'ayant pu les atteindre, il continua sa route vers Cochin, où il projetait d'établir un comptoir. Il y fut plus heureux que dans Calicut. Le roi de Cochin, vassal du samorin, ne fut pas fâché de se lier avec des étrangers puissans qui pouvaient lui assurer cette indépendance, le premier voeu de tout prince qui reconnaît un suzerain. Cochin est à quatre-vingt-dix lieues de Calicut. La commodité de son port attire un grand nombre de marchands. Cabral eut une audience du roi, et en fut très-bien traité. Il offrit quelques présens, qui furent d'autant mieux reçus, que ce prince était pauvre, quoique son pays ne le fût pas. Les Portugais eurent permission de charger leurs vaisseaux de marchandises du pays, et n'éprouvèrent aucune difficulté. L'alliance fut jurée entre le roi de Cochin et les Portugais. Cabral, en s'éloignant de cette ville, rencontra la flotte du samorin, composée de vingt-cinq vaisseaux. Il était résolu d'en venir aux mains; mais le vent les éloigna, et la flotte portugaise fit voile vers Cranganor. C'est une grande ville, à trente-deux lieues de Cochin. Le pays est fertile en plantes médicinales, telles que le tamarin, la casse, le mirobolan; le cardamome, le gingembre, y croissent en abondance; mais il y a peu de poivre. Du reste, les vaisseaux portugais n'avaient point encore trouvé une baie si agréable et si commode. Ils remirent à la voile pour traverser la mer qui est entre l'Inde et l'Afrique, et dans leur route ils découvrirent pour la première fois Sofala; ils essuyèrent plusieurs orages vers le cap de Bonne-Espérance. Enfin Cabral arriva au port de Lisbonne le 31 juillet 1501. De douze vaisseaux qui étaient partis avec lui, il n'en ramenait que six.

Avant le retour de Cabral, quatre caravelles étaient déjà parties du port de Lisbonne, commandées par un Galicien nommé Jean de Nuéva. Il devait gagner Sofala pour y établir un comptoir, et se réunir avec Cabral, dont il ignorait les désastres, pour affermir sur des fondemens solides le commerce que l'on supposait établi à Calicut. Il découvrit entre Mozambique et Quiloa une île à laquelle il donna son nom. D'ailleurs sa navigation fut heureuse; mais il apprit bientôt qu'il n'y avait rien à faire à Calicut sans des forces supérieures. Il prit deux vaisseaux maures qu'il brûla. Il visita Cochin et Cananor. Le commerce languissait à Cochin, parce que les négocians du pays avaient peu de goût pour les marchandises portugaises, et ne voulaient donner leurs épices que pour de l'argent. Le roi de Cananor eut la générosité de se rendre caution pour les Portugais, et répondit pour mille quintaux de poivre, cinquante de gingembre, et quatre cent cinquante de cannelle. La cargaison s'achevait tranquillement, lorsqu'on avertit l'amiral qu'on voyait paraître plus de quatre-vingts pares ou barques indiennes chargées de Maures, qui venaient de Calicut pour attaquer les Portugais. Le lendemain, dès la pointe du jour, elles entrèrent dans la baie de Cananor. Nuéva se retira au fond de la baie, et donna ordre à son artillerie de faire un feu continuel. Les Maures n'avaient point encore de canon, ou s'en servaient mal; ils préféraient l'usage des flèches; mais, obligés de se tenir à une grande distance, leurs flèches ne pouvaient atteindre l'ennemi. Les foudres de l'Europe donnèrent aux Portugais l'avantage sur la multitude. Plusieurs vaisseaux indiens furent coulés à fond, et il y eut beaucoup de Maures tués, sans que les Portugais perdissent un seul homme. La flotte battue fut obligée de retourner à Calicut; et Jean de Nuéva, content d'avoir montré au roi de Cananor la supériorité des forces européennes, revint triomphant à Lisbonne, sans avoir rien souffert de la guerre ni des flots.

Les relations de Cabral firent comprendre qu'il n'y avait d'établissement à espérer dans les Indes que par la force des armes. Le roi de Portugal se crut intéressé à soutenir son entreprise pour l'honneur de sa nation, pour l'intérêt de sa religion, et plus encore sans doute pour l'accroissement de ses richesses et de sa puissance. Malgré les pertes que l'on avait essuyées, le profit l'avait emporté sur le dommage. Que ne pouvait-on pas espérer, si l'on prenait mieux ses mesures! Cette raison était décisive. On résolut de faire partir, au mois de mars 1502, trois escadres ensemble: la première de dix vaisseaux, commandée par Vasco de Gama, car il semblait que la gloire de conquérir les Indes, comme celle de les découvrir, fût attachée à ce nom; la seconde de cinq vaisseaux, sous Vincent Sodre, pour nettoyer les côtes de Cochin et de Cananor, et veiller à l'entrée de la mer Rouge de manière à empêcher les Turcs et les Maures de porter leur commerce aux Indes; la troisième de cinq vaisseaux, encore sous Étienne de Gama; ce qui composait une flotte de vingt voiles qui devait reconnaître Vasco de Gama pour amiral.