Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)

Chapter 6

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Le spectacle des vaisseaux portugais, dont la forme était inconnue dans ces mers, excita d'abord l'étonnement et la curiosité des Indiens. Quatre de leurs almadies, chargées de pêcheurs, servirent de guides aux Portugais jusqu'à la barre de Calicut, où l'on jeta l'ancre. Un des malfaiteurs qu'on avait embarqués pour les exposer aux épreuves périlleuses eut ordre de descendre à terre, et d'observer l'accueil et les dispositions du peuple de Calicut. Il se vit entouré et assailli de questions auxquelles il ne put répondre, ne sachant ni l'indien ni l'arabe. Cependant on le conduisit chez un Maure qui heureusement savait l'espagnol. Il s'appelait Bentaybo. Il avait connu des Portugais à Tunis, d'où il était venu aux Indes par la route du Caire, et ne pouvait comprendre comment la flotte de Gama avait pu venir de Lisbonne à Calicut par mer. Il offrit à manger au Portugais, et le pria de le conduire à son général. En approchant de la flotte, il se mit à crier en espagnol: «Bonnes nouvelles, bonnes nouvelles! des rubis, des émeraudes, des épices, des pierreries, toutes les richesses de l'univers!» Gama et les siens entendant parler la langue de leur pays, pleurèrent de joie. L'amiral embrassa Bentaybo, qu'il prenait pour un chrétien. Le Maure le détrompa; mais il offrit ses services aux Portugais auprès du samorin. Il se chargea d'aller lui-même à Panami, où était ce prince, à cinq lieues de Calicut, pour lui annoncer l'arrivée des Portugais; mais la renommée l'y avait déjà devancé. On savait qu'il était arrivé des hommes inconnus sur des vaisseaux d'une forme extraordinaire. Bentaybo confirma cette nouvelle en y joignant des détails qui devaient flatter le samorin. Un roi chrétien lui envoyait, de l'extrémité du monde, un ambassadeur, avec des lettres et des présens, pour lui demander son amitié. La réponse fut aussi favorable qu'elle pouvait l'être. On assurait Gama qu'il serait très-bien reçu, et on lui envoyait un pilote pour le conduire à la rade de Padérane, où ses vaisseaux seraient en sûreté, et d'où il pouvait se rendre par terre à Calicut. L'amiral suivit le pilote; mais, dans la crainte de quelque trahison, il refusa de s'engager trop avant dans le port de Padérane. Le samorin, sans s'offenser de cette défiance, lui fit dire, par le catoual ou principal ministre, qu'il était le maître de débarquer où il voudrait. Gama déclara aux siens qu'il voulait descendre lui-même à terre, et aller proposer au samorin un traité d'alliance et de commerce. Tout le conseil combattit cette résolution. On lui représenta que le succès du voyage et le salut de la flotte dépendaient de sa vie; mais Gama, jaloux d'achever lui-même son ouvrage, persista dans son dessein. Il ordonna seulement que, s'il lui arrivait quelques disgrâces, on mît sur-le-champ à la voile pour aller porter dans sa patrie l'heureuse nouvelle de la découverte de l'Inde.

Le lendemain, 28 de mai, il se mit dans sa chaloupe avec quelques petites pièces d'artillerie et douze de ses plus braves soldats, enseignes déployées et trompettes sonnantes. Le catoual l'attendait sur le rivage, accompagné de deux cents naïres ou gentilshommes du pays, et d'une foule de peuple. Le catoual et lui entrèrent dans des palanquins où ils furent portés avec beaucoup de vitesse à épaules d'hommes, tandis que le reste du cortége suivait à pied. On s'arrêta en chemin pour entrer dans un temple des Malabares, aussi grand qu'un monastère. Il faut observer ici que, suivant le récit des historiens qui ont écrit l'expédition de Gama, cet amiral croyait que les Indiens de Calicut étaient chrétiens; ce qui paraît bien extraordinaire, après l'entretien qu'il avait eu avec Bentaybo. Gama avait-il négligé de s'informer de la religion du pays? avait-il pu omettre cette question, l'une des premières qui se présentaient, et l'une des plus importantes, surtout pour des Portugais? ou bien Bentaybo avait-il cru devoir le laisser sur cet article dans l'erreur ordinaire aux catholiques de ce temps-là, qui croyaient volontiers leur religion dominante dans tous les pays où il y avait quelques chrétiens? Quoi qu'il en soit, si Gama était dans cette erreur, ce qu'il vit dans le temple malabare pouvait l'y entretenir. Sept cloches pendaient sur la porte, et vis-à-vis était un pilier de la hauteur d'un mât, au sommet duquel tournait une girouette. L'intérieur du temple était rempli d'images. Des hommes nus de la ceinture en haut, couverts de calicot jusqu'aux genoux, avec une espèce d'étole à leur cou, passée en sautoir, secouaient sur ceux qui entraient une éponge trempée dans une fontaine, et leur donnaient ensuite de la cendre. Ils virent au sommet d'une petite tour une image que les Indiens appelèrent devant eux Marie. Ils se prosternèrent aussitôt, croyant honorer la mère de Jésus-Christ; mais un Portugais, nommé Juan, de Sala, qui ne voulait rien faire légèrement, dit tout haut en se mettant à genoux: «Au moins, si c'est la figure du diable, mes adorations ne s'adressent qu'à Dieu;» ce qui fit beaucoup rire Gama.

Pendant toute la route, l'amiral portugais avait été suivi d'une multitude extraordinaire d'Indiens; mais elle n'approchait pas de celle qui vint à sa rencontre aux portes de la ville. La foule était si prodigieuse, que Gama ne put s'empêcher d'en marquer son étonnement; et la presse était si forte, qu'on ne pouvait plus avancer sans risquer d'être étouffé. Le catoual le fit entrer dans une maison où il trouva son frère et plusieurs naïres envoyés par le samorin pour diriger et faciliter la marche. Elle commença par les trompettes. Quoique la foule ne fût pas diminuée, à peine le frère du catoual eut-il paru avec l'ordre du samorin, qu'elle se retira en arrière aussi respectueusement que si ce prince eût paru lui-même. L'amiral se remit en marche avec un cortége de trois mille hommes armés. Il disait à ses compagnons, dans le transport de sa joie: «On ne s'imagine guère en Portugal qu'on nous fasse ici tant d'honneur.»

Il ne restait guère qu'une heure de jour lorsqu'il arriva au palais du samorin. Cet édifice, quoique bâti de terre, était fort spacieux, et formait une perspective agréable par la beauté des jardins et des fontaines dont il était environné. Un grand nombre de caïmals et d'autres seigneurs indiens se présentèrent devant le palais pour recevoir l'ambassadeur de Portugal: c'est sous ce titre qu'il était annoncé partout. À la dernière porte, il trouva le grand-prêtre, chef des bramines du roi, qui vint l'embrasser. Ce vieillard introduisit Gama et tous ses gens dans le palais; mais la presse fut alors si violente, par le désir qu'on avait de voir le roi, qui se montrait rarement en public, qu'il y eut quantité d'Indiens écrasés, et que deux Portugais faillirent d'avoir le même sort.

La grande salle du palais où l'amiral fut introduit était entourée de siéges en forme d'amphithéâtre, et couverte d'un grand tapis de velours vert. Les murs étaient tendus de riches tapisseries de soie de diverses couleurs. Au fond de la salle paraissait le samorin, élevé sur une estrade richement ornée, à quelque distance de ses courtisans, qui étaient debout. Son habillement a été décrit par les historiens. Peut-être ces détails ne sont-ils pas fort attachans par eux-mêmes; mais, dans ces premiers momens d'une grande découverte, tous les usages d'un pays lointain intéressent la curiosité du nôtre. On veut avoir une idée de la magnificence indienne, qui depuis a tant ajouté à celle de l'Europe. Cette description d'ailleurs tient à la connaissance des arts de la main qui exerçaient l'industrie de ces peuples, et des richesses que produisait leur sol. Nous dirons donc que l'habit du samorin était une robe courte de calicot, enrichie de branches et de roses d'or battu. Les boutons étaient de grosses perles, et les boutonnières de traits d'or. Au-dessous de l'estomac il portait une pièce de calicot blanc qui tombait jusque sur ses genoux. Sur la tête il avait une espèce de mitre couverte de perles et de pierres précieuses. Ses oreilles et les doigts de ses pieds et de ses mains, étaient aussi chargés de perles et de diamans, et ses bras et ses cuisses, qu'il avait nus, l'étaient de bracelets d'or. Il avait près de lui, sur un guéridon d'or, un bassin du même métal, où était le bétel qu'un de ses officiers lui servait, préparé avec de la noix d'arek. Il crachait dans un vase d'or, et prenait de l'eau dans une fontaine d'or pour se laver la bouche, après avoir pris le bétel. Tous les assistans se couvraient la bouche de leur main gauche, de peur que leur haleine n'allât jusqu'au roi, devant qui c'était un crime d'éternuer ou de cracher.

L'amiral, approchant du samorin, fit trois révérences, et leva les mains au-dessus de sa tête suivant l'usage du pays. Ce prince jeta sur lui un coup d'oeil gracieux, le salua d'un signe de tête imperceptible, et le fit asseoir lui et les siens. On leur servit des rafraîchissemens. Ensuite l'interprète vint dire à Gama qu'il pouvait déclarer les motifs de son voyage aux officiers du prince, qui auraient soin de l'en informer. L'amiral répondit qu'il ne pouvait sans déshonneur renoncer au droit qu'avaient en Europe tous les ambassadeurs de parler aux souverains, qui daignaient les écouter eux-mêmes, en présence de leurs plus intimes conseillers. Cette réponse ne déplut point au samorin. Il fit conduire l'amiral dans un autre appartement; il y passa suivi de son interprète, du chef des bramines, du contrôleur de sa maison, et de l'officier qui lui servait le bétel. Là, s'étant assis sur une estrade, et s'adressant directement à l'amiral, il lui demanda de quel pays il venait, et quels avaient été les motifs de son voyage. Gama répondit «qu'il était ambassadeur du roi de Portugal, le plus grand prince de l'Occident par ses richesses et par sa puissance; que ce prince, informé qu'il y avait aux Indes des rois chrétiens, dont le roi de Calicut était le chef, avait jugé à propos de lui témoigner par une ambassade le désir qu'il avait de faire avec lui un traité d'alliance et de commerce; que les rois ses prédécesseurs s'étaient efforcés depuis soixante ans de s'ouvrir par mer une route aux Indes, sans qu'aucun de leurs amiraux eût réussi jusqu'alors dans ce grand projet; qu'il était chargé de deux lettres du roi de Portugal pour le roi de Calicut; mais que, le jour étant si avancé, il remettrait ce devoir au lendemain; qu'il avait ordre d'assurer sa majesté que le roi de Portugal était son ami, son frère, et se flattait qu'elle enverrait un ambassadeur en Portugal pour établir une amitié mutuelle et une correspondance inaltérable entre les deux couronnes.»

Le monarque indien répondit qu'il acceptait volontiers la qualité de frère et d'ami du roi de Portugal, et qu'il lui enverrait des ambassadeurs. Il s'informa ensuite de la distance du Portugal à Calicut, et de la durée du voyage. Bentaybo eut ordre de pourvoir au logement et à tous les besoins des Portugais. Gama fut reconduit avec le même cortége. Le lendemain, il pria le catoual et Bentaybo d'examiner les présens qu'il destinait au samorin. C'étaient quatre pièces d'écarlate, six chapeaux, quatre branches de corail, du cuivre, du sucre, de l'huile et du miel. Tous deux sourirent à la vue de ces présens, et déclarèrent qu'on ne pouvait les offrir au samorin; qu'il n'en recevait point qui ne fût d'or ou de quelque matière aussi précieuse. L'amiral, un peu choqué, répondit que, s'il était venu pour commercer, il aurait apporté de l'or; qu'il offrait des présens d'ambassadeur en son propre nom, et nullement au nom du roi son maître, qui, ne connaissant point le samorin[8], n'avait pu lui envoyer des présens; mais qu'au retour de la flotte en Portugal, apprenant que Calicut était gouverné par un grand roi, il ne manquerait pas de lui envoyer par d'autres vaisseaux l'or et l'argent qu'on devait lui présenter. Enfin il demanda qu'il lui fût permis d'offrir ses présens tels qu'ils étaient, ou de les renvoyer à son vaisseau. Le catoual l'assura qu'il était libre de renvoyer ses présens; mais qu'il ne l'était pas de les offrir au samorin. L'amiral, irrité, protesta qu'il s'en expliquerait avec ce prince. Ses deux guides parurent approuver son dessein, et le quittèrent en le priant d'attendre leur retour, parce qu'il ne convenait pas qu'il parût sans eux devant le samorin. Le jour se passa sans qu'on les vît paraître. Le ministre était déjà gagné par une faction très-puissante qui méditait la ruine des Portugais. Les Maures d'Afrique et de la Mecque, qui commerçaient avec les Indes par l'Égypte et par la mer Rouge, avaient appris des facteurs qu'ils avaient à Mozambique, à Monbassa, à Mélinde, qu'une nation riche et puissante parcourait ces mers pour s'ouvrir une route à Calicut et aux autres contrées de l'Inde. La jalousie du commerce, espèce d'avarice plus forte que toutes les autres, parce qu'il s'y mêle beaucoup d'orgueil et d'ambition, avait armé par avance les négocians maures, établis en grand nombre à Calicut, contre ces nouveaux concurrens, qui leur venaient des extrémités du monde. Bentaybo, en leur disant que les Portugais apporteraient de l'or dans les Indes pour l'échanger contre des épices, n'avait fait que redoubler leurs alarmes. Ils craignaient que l'opulence et l'activité réunies ne donnassent trop d'avantage aux Portugais, et que l'Europe ne s'emparât de tout le commerce des Indes. Ils résolurent donc de perdre ces nouveaux venus dans l'esprit du samorin, et les moyens ne leur manquaient pas. Les violences que les Portugais avaient exercées sur les côtes d'Afrique, attestées par les facteurs maures, étaient un beau prétexte pour les peindre au roi de Calicut comme des pirates, dont le chef, sous le nom spécieux d'ambassadeur, ne cherchait que l'occasion de nuire et de piller. La pauvreté des présens qu'ils apportaient était une raison décisive aux yeux des Indiens, à qui la magnificence extérieure en impose plus qu'à tout autre peuple, et devait surtout blesser le samorin, qui s'attendait à un don considérable: car l'avidité est un des caractères du despotisme oriental. Aussi Gama fut-il fort mal reçu à sa seconde audience. On le fit attendre trois heures, et le samorin lui demanda d'un air irrité comment l'ambassadeur d'un monarque que l'on disait riche et puissant pouvait apporter de si chétifs présens. L'amiral allégua les mêmes raisons qu'il avait déjà données au ministre, et produisit les lettres de son maître. Bentaybo les interpréta. Elles finissaient par la promesse d'envoyer à Calicut les marchandises du Portugal, ou de l'or et de l'argent, suivant le choix du samorin. L'idée d'un commerce avantageux qui pouvait augmenter ses revenus, dont la plus grande partie consistait dans les droits d'entrée et de sortie, adoucit l'avare despote. Il demanda quelles étaient les marchandises du Portugal. Gama lui en fit un long détail. Il ajouta qu'il en avait des essais sur sa flotte, et offrit d'aller les chercher, en laissant quelques-uns des siens pour otages. Le samorin n'en exigea point, et lui permit de faire débarquer ses marchandises et de les vendre aussi avantageusement qu'il le pourrait. Le catoual eut ordre de le reconduire à son logement.

[Note 8: Il a bien fallu rapporter cette réponse de Gama telle qu'elle est dans les historiens; mais au fond, elle paraît un peu étrange. Gama pouvait, sans inconvénient, dire que son maître était le plus grand roi de l'Occident. On connaît le proverbe: _À beau mentir qui vient de loin._ Mais comment pouvait-il dire que son maître ne connaissait pas le samorin? Quoi! il ne le connaissait pas assez pour lui envoyer des présens, lorsqu'il lui écrit pour lui demander son alliance? Le ministre indien ne devait pas être plus content des raisons de Gama que de ses présens.]

Ce ministre, absolument vendu aux Maures, lui préparait bien des traverses. À peine Gama était-il parti pour Padérane, que les Maures, qui craignaient de perdre l'occasion de s'en défaire, déterminèrent le catoual à le retenir prisonnier, s'engageant même à excuser cette conduite auprès du roi. En effet, le catoual rejoignit Gama sur la route, et lorsqu'ils furent arrivés le soir à Padérane, il l'exhorta par toutes sortes de raisons à attendre jusqu'au lendemain pour rejoindre ses vaisseaux, que peut-être il ne trouverait pas aisément dans l'obscurité. Gama s'obstinant à vouloir partir, et demandant une barque, le catoual feignit de céder à son empressement, mais donna des ordres secrets pour faire éloigner toutes les barques. L'amiral fut obligé de passer la nuit à Padérane. Le lendemain, le catoual lui proposa de faire approcher ses vaisseaux; Gama refusa nettement de donner cet ordre. Alors le ministre lui déclara que, s'il ne le donnait pas, il n'aurait pas la liberté de rejoindre sa flotte; et comme l'amiral menaçait d'en porter des plaintes au roi, on ferma les portes de sa maison, et l'on mit autour une garde de naïres l'épée nue. Gama ne dut peut-être la vie qu'au nom du samorin, qu'il répétait souvent, et qui retenait ces perfides dans le respect. Le catoual espérait par cette violence forcer Gama de faire approcher sa flotte. Les Maures se proposaient de la détruire et d'exterminer tous les Portugais, de manière qu'il n'en restât pas un pour aller dire en Portugal où était situé Calicut. Le catoual, de moment en moment, redoublait les menaces et les instances. C'est au milieu de ces agitations que Gama eut assez d'adresse et de présence d'esprit pour envoyer un Portugais avertir Coëllo, l'un des principaux officiers de la flotte, qu'il se gardât bien de faire approcher les chaloupes du rivage. Il était temps que cet ordre arrivât; elles approchaient, et le catoual, qui en était informé, avait dépêché plusieurs barques armées pour les saisir. La nuit suivante tous les Portugais furent renfermés, et leur garde fut doublée. Il leur vint à l'esprit que peut-être le catoual ne les traitait si mal que pour leur arracher un présent. Gama le fit assurer que son dessein était de lui offrir quelques raretés de l'Europe. Cette proposition parut le rendre plus traitable. Il répondit que, si l'amiral ne voulait pas faire approcher ses vaisseaux, il pouvait au moins envoyer ses ordres pour qu'on débarquât ses marchandises, comme il l'avait promis au roi, et que, dès que ses marchandises seraient à terre, il aurait la liberté de retourner sur sa flotte. Gama y consentit à condition qu'on fournirait des barques pour le transport: elles partirent avec une lettre de Gama pour son frère et deux de ses gens. Il lui ordonnait d'envoyer une partie de sa cargaison au rivage, ajoutant que, si le catoual, après avoir obtenu cette satisfaction, le retenait encore à Padérane, il fallait croire que c'était par ordre du samorin, et pour donner le temps d'armer quelques vaisseaux et d'attaquer la flotte; qu'en conséquence il fallait mettre à la voile sur-le-champ, et revenir avec des forces capables de faire respecter le nom portugais dans l'Inde. Paul de Gama ne balança point à livrer les marchandises; mais il répondit à son frère qu'il ne partirait point sans lui, et qu'il se sentait assez fort, avec son artillerie, pour faire trembler Calicut et en imposer à son perfide monarque.

Les marchandises débarquées, Gama fut libre et se rendit à sa flotte. Les Maures ne pouvant pas lui faire d'autre mal, s'efforcèrent de nuire au débit de ses marchandises et d'en rabaisser le prix. Gama prit le parti d'informer le samorin, par Diégo Diaz, son facteur, de tous les outrages qu'il avait reçus du catoual et des Maures, et demanda la permission de transporter ses marchandises à Calicut, où il espérait les vendre avec plus d'avantage. Le prince lui promit de punir les coupables, et ne les punit pas; mais il permit le transport des marchandises à Calicut, et en fit lui-même les frais. La vente fut libre, et les habitans vinrent en foule sur les vaisseaux de Gama, ou par curiosité, ou pour y vendre des provisions. Tout fut calme jusqu'au 10 d'août, que, la saison propre au retour des Indes commençant à s'approcher, l'amiral dépêcha son facteur Diaz avec quelques présens, pour annoncer son départ au samorin; l'exhorter, s'il voulait envoyer un ambassadeur en Portugal, à ne pas différer l'exécution de ce dessein; et lui demander un bahar de cannelle ou de girofle, et un d'épices, se proposant de les présenter à son maître comme des témoignages certains du succès de son voyage. Il offrait de les payer sur les premières marchandises qui seraient vendues par les deux facteurs qu'il laisserait à Calicut, si le samorin le permettait.