Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)
Chapter 23
Les baléas, espèces de baleines, sont fort communs sur la côte. On emploie pour les prendre la même méthode que pour les baleines du Groënland, et l'on en tire de l'huile. On trouvait autrefois beaucoup d'ambre gris aux environs de l'île Saint-Jean. Un Portugais nommé Jean Carneira, qui avait été banni de Lisbonne pour quelque crime, et qui, s'étant procuré une petite chaloupe, exerçait le commerce aux îles du cap Vert, trouva dans ses courses une pièce d'ambre gris d'une grosseur incroyable. Non-seulement cette heureuse pêche le fit rappeler dans sa patrie, mais il acheta, du fruit de son trésor, des terres considérables en Portugal. Le roc auprès duquel la fortune l'avait favorisé porte encore son nom.
Le nombre des insulaires ne monte pas à plus de deux cents. Roberts les représente comme les plus ignorans, les plus simples et les plus humains de toutes les îles. Dans un autre lieu, il loue beaucoup leurs vertus morales, surtout leur charité, leur humilité et leur hospitalité. C'est les offenser que de refuser leurs bienfaits. Leur respect pour l'âge avancé mériterait, dit l'auteur, de servir d'exemple à tous les hommes du monde; ils le rendent aux vieillards de tout rang et de toute nation.
Pendant que l'auteur fut malade parmi eux, l'attention ne se relâcha jamais pour lui fournir ce qui était nécessaire à sa situation. Il ne se passa pas de jour qu'il ne reçût la visite de quelques habitans, qui s'informaient soigneusement de sa santé, et qui lui apportaient quelque pièce de volaille ou quelque fruit. Le gouverneur même le visitait tous les jours, et lui envoyait deux ou trois fois la semaine un quartier de chevreau.
Il n'y a pas plus d'un siècle que l'île de Saint-Jean est peuplée. Pendant plusieurs années, ses habitans se réduisirent à deux familles nègres, jusqu'en 1680, que, la famine ravageant l'île de Fuégo, quelques pauvres habitans de cette île passèrent dans celle de Saint-Jean sur un bâtiment portugais. Ils furent reçus avec joie par les Nègres de cette île, qui avaient déjà fort augmenté le nombre de chèvres, de vaches, et surtout de porcs, que les Portugais avaient laissés dans l'île en la découvrant. La compassion naturelle porta les Nègres à leur donner une partie de leurs bestiaux. Il arriva de là que chacun entreprit de nourrir séparément les siens, et que, le goût de la propriété prenant naissance, celui qui eut l'habileté d'en élever et d'en nourrir un plus grand nombre, passa pour le plus riche. Il n'y eut que les chèvres qui furent laissées dans les montagnes, et qui continuèrent d'êtres sauvages.
Les nouveaux habitans de Saint-Jean apprirent aux autres l'art de filer le coton, qui croissait naturellement dans l'île, et d'en faire une sorte d'étoffe pour se couvrir; car ils étaient nus auparavant, comme la plupart des Nègres de la côte de Guinée. Ils leur communiquèrent aussi les principes de la religion romaine, autant du moins qu'ils avaient été capables de les prendre eux-mêmes dans l'île de Fuégo, dont ils étaient sortis. Mais un prêtre de cette île se sentit assez de zèle pour se faire conduire à Saint-Jean, où il s'efforça de cultiver ces premières semences de l'Évangile. Il baptisa tous les Nègres. À la vérité, on put douter de la bonté de ses motifs lorsqu'il parut exiger des récompenses trop mercenaires pour le service qu'il leur avait rendu. Il tira de l'un des étoffes de coton, de l'autre du coton cru et de l'indigo, enfin de chacun ce qu'il avait de meilleur, jusqu'aux bestiaux, dont il se fit donner une grande partie; et, quittant l'île, il accorda pour dernière faveur aux insulaires une messe, qu'il leur dit dans une caverne de la baie, qui en a pris le nom de _Fuerno del Padre_. Il leur promit de revenir tous les ans, et cette promesse fut exécutée plusieurs années consécutives. Mais un jour qu'il était à leur dire la messe dans la même caverne, une partie du roc qui vint à se détacher ensevelit le prêtre et trente de ses assistans sous ses ruines. On entendit pendant trois jours le bruit de leurs gémissemens, sans qu'il fût possible de leur donner le moindre secours. Aussi l'île de Saint-Jean demeura long-temps sans aucun ministre ecclésiastique; ce qui donna lieu à la naissance et au mélange de quantité de superstitions. Dans la suite du temps, l'évêque de San-Iago, ayant entrepris la visite de toute sa province, laissa des ministres fort ignorans dans chaque île; et celle de Saint-Jean eut pour son partage un prêtre nègre, dont celui que Roberts y trouva était le quatrième successeur. Roberts assure qu'il n'entendait pas la langue latine; ce qui n'empêchait point qu'ayant appris à lire dans le missel, il ne célébrât les saints mystères et qu'il n'administrât les sacremens. Mais il souffrait l'usage des superstitions établies, telles que de faire laver les enfans avant le baptême, de mettre de la terre sur la tête aux jeunes filles, dans la cérémonie du mariage, pour marque de sujétion; d'arroser d'eau les fosses des morts, et quelquefois d'une quantité de jus de melon d'eau, etc.
Le gouverneur de l'île y exerce la justice, et décide les petits différens qui s'élèvent entre les habitans. S'ils refusent d'obéir à ses ordres, il a le pouvoir de les faire mettre dans une prison, qui n'est qu'un parc découvert comme ceux où l'on renferme les bestiaux en Europe. Là, dit l'auteur, ils demeurent quelquefois des jours entiers sans entreprendre de se mettre en liberté. Il est rare du moins de voir des rebelles. Lorsqu'il s'en trouve, le gouverneur est en droit de les faire reprendre, et de leur faire lier les pieds et les mains dans la même prison, avec une garde pour les y retenir, jusqu'à ce qu'ils aient satisfait à leur adversaire, et qu'ils aient demandé pardon au public. L'autorité du gouverneur ne s'étend pas plus loin, dans le cas même de meurtre. Mais Roberts n'apprit aucun exemple d'un crime si noir. On l'assura seulement qu'un meurtrier serait gardé dans les chaînes pour attendre la sentence du gouverneur de San-Iago ou de la cour de Portugal. Quelquefois pour les fautes légères, surtout lorsque le coupable est d'un âge avancé, on ne lui donne que sa cabane ou celle d'autrui pour prison; ce qui est regardé comme une grande faveur, car la prison publique est un châtiment aussi redouté à Saint-Jean que le dernier supplice en Angleterre. Ainsi, long-temps avant que le judicieux auteur du _Traité des délits et des peines_ eût établi, d'après la connaissance du coeur humain, que, la crainte naissant de l'imagination, et l'imagination étant modifiée par l'habitude, on peut se familiariser avec l'idée de la peine de mort infligée pour tous les crimes, et ne pas la redouter plus qu'on ne redouterait un châtiment moindre en soi-même, s'il était d'ailleurs le plus grave que l'on connût; long-temps avant que les philosophes eussent souscrit à la vérité de ce principe, elle était prouvée par les faits qu'ont recueillis les voyageurs éclairés et les historiens observateurs.
Dampier dit que la forme de l'île de Saint-Nicolas est triangulaire; que le plus long de ses trois côtés, qui est au nord, n'a pas moins de quinze lieues. Il ajoute qu'elle est montagneuse, et que toutes ses côtes sont stériles.
Roberts assure qu'avant la famine qui dépeupla plusieurs des îles du cap Vert, Saint-Nicolas avait plus de deux mille habitans, et que le nombre ne surpasse pas aujourd'hui treize ou quatorze cents. Ils ont un prêtre portugais pour le gouvernement ecclésiastique; car ils font tous profession de la religion romaine. Ils sont tous ou noirs ou couleur de cuivre, avec les cheveux frisés.
Les femmes de l'île ont beaucoup plus de facilité à se servir de leurs mains et de leurs aiguilles que celles de toutes les autres îles; celle qui se présente en public avec une coiffe sans broderie, dans le goût des femmes de Bona-Vista, est accusée de paresse et de grossièreté; elles sont aussi plus modestes, et jamais on ne les voit paraître nues devant les étrangers, comme elles en ont l'habitude à Saint-Jean. Si elles ne sont point à travailler aux champs, on les trouve toujours occupées à coudre ou à filer.
C'est dans cette île de Saint-Nicolas qu'on parle la langue portugaise avec une pureté qui est rare dans les meilleures colonies de cette nation. Mais si les habitans ont cette ressemblance avec les Portugais par le langage, ils ne ressemblent pas moins à la populace du Portugal par leur inclination à voler les étrangers, et par leur soif du sang, lorsqu'ils sont animés par quelque sujet de haine. Ils se servent de leurs couteaux avec autant de cruauté que d'adresse. Roberts prouve leur goût pour le larcin par son propre exemple. Lorsqu'il se trouva dans leur île avec un seul matelot, en 1722, ils entrèrent dans sa barque en très-grand nombre; et, remarquant l'endroit où Roberts avait placé ce qui lui restait de plus précieux, ils prirent droit de son infortune pour s'en saisir, en lui disant avec une impudence extrême que sa barque et tous ses biens étaient à eux, parce qu'il n'aurait pu éviter de périr sans leur secours, et qu'ils lui avaient apporté quelques bouteilles d'eau fraîche. «Double fausseté, ajoute Roberts, car j'étais en sûreté sur mon ancre, et l'eau qu'ils avaient apportée pour moi, ils l'avaient employée à leur propre usage.»
À l'égard des productions naturelles de cette île, Roberts assure qu'on y trouve les mêmes sortes de sables et de pierres qu'à Saint-Jean; et les habitans prétendent, sur une ancienne tradition, que ces sables contiennent de l'argent et de l'or; mais qu'ils ignorent la manière de les en tirer. L'île produit aussi du salpêtre, et l'on en tire du _beurre d'or_.
Dampier raconte que, malgré les montagnes de Saint-Nicolas et la stérilité de ses côtes, il y a au centre de l'île des vallées où les Portugais ont leurs vignobles et leurs plantations, avec du bois pour le chauffage. Le terroir, suivant Roberts, est fertile pour le maïs, pour les bananes, les courges, les melons d'eau et musqués, les limons, les citrons et les oranges. On y voit quelques cannes à sucre, dont les habitans font de la mélasse. Ils ont des vignes dont ils tirent, dans les bonnes années, soixante on quatre-vingts pipes d'un vin tartreux. Roberts en apprit la quantité par la dîme du prêtre. Le prix ordinaire est de trois livres sterling par pipe; mais il est rare qu'on en trouve encore vers le temps de Noël; et la vendange de l'île se fait aux mois de juin et de juillet.
On y trouvait autrefois beaucoup de sang-de-dragon; mais l'arbre qui le produit y est devenu si rare, que Roberts doute si l'on recueille annuellement vingt ou trente livres de cette résine, et le plus souvent corrompue et falsifiée. Les habitans attribuent la ruine de leurs arbres au pirate Avery, qui, ayant brûlé leur ville et coupé leurs figuiers pour faire des chaloupes et des canots à sa flotte, les mit dans la nécessité d'employer leurs dragonniers à faire les lambris et les planches de leurs nouveaux édifices. En effet, on ne voit guère d'autre bois dans leurs maisons, quoique, étant creux, avec peu de dureté dans sa substance, il ne soit pas extrêmement propre à bâtir.
Avant la dernière famine, les chèvres, les porcs et la volaille étaient fort communs à Saint-Nicolas; mais, quoique cette calamité n'ait duré que trois ans, Roberts assure qu'elle y avait causé plus de ravage que dans toutes les autres îles, parce que le pays n'ayant guère d'autre commerce que celui des ânes, souvent il n'y paraissait pas un vaisseau dans l'espace de deux ans, surtout depuis que le besoin de ces animaux était diminué aux Indes occidentales: c'est ce qui avait rendu les habitans plus industrieux que tous leurs voisins. Dans un temps plus heureux, ils avaient une si grande abondance de chèvres et de vaches, que, sans diminuer le fonds, parce qu'ils ne les tuaient qu'à proportion du produit, ils embarquaient ordinairement sur les vaisseaux annuels du Portugal deux mille peaux de chèvres des trois îles de Saint-Nicolas, de Sainte-Lucie et Saint-Vincent, et cent peaux de vaches qui ne venaient que de Saint-Nicolas. Mais la famine y avait réduit le nombre des vaches à quarante; et celui même des chèvres était tellement diminué, que le gouverneur dit à Roberts qu'il ne fallait pas espérer de trois ans qu'on en pût faire passer en Portugal.
L'industrie des habitans de Saint-Nicolas semblait promettre, au jugement de Roberts, que leur île serait bientôt repeuplée des espèces d'animaux qui s'accommodent le mieux du pays, surtout de porcs et de volailles, dont il y avait déjà peu de familles qui ne fussent assez bien pourvues. Cette réparation s'était faite dans l'espace d'environ trois ans, et le succès en avait été si prompt, qu'on aurait pu charger à fort bon marché un bâtiment de volailles, de porcs, même de chevaux, dont la race était venue de Bona-Vista depuis quatorze ans, par les soins d'un capitaine français nommé Rolland.
Les habitans de Saint-Nicolas se font des habits d'étoffe de coton dans la même forme que ceux de l'Europe, et savent travailler les boutons sur tous les modèles qu'on leur présente. Ils se font des bas de fil de coton, d'assez bons souliers de cuir de leurs vaches, qu'ils ont l'art de tanner fort proprement. Ils faisaient aussi de leur coton plusieurs sortes de draps et de matelas, qui étaient trop bons pour le commerce de Guinée, et que les Portugais venaient prendre pour celui du Brésil; mais, à force d'en tirer, ils ont rendu le coton aussi rare que dans les autres îles du cap Vert.
Le capitaine Cowley, qui y était en 1683, acheta des habitans une provision de bananes et de vin. Il semble qu'aujourd'hui la meilleure partie de leur commerce se réduit aux tortues, dont ils prennent un grand nombre, et à quelques autres poissons dont la pèche les exerce beaucoup. Leur île est la seule du cap Vert où l'on trouve une multitude de barques qui leur servent à pêcher entre les îles de Chaon, de Branca, de Sainte-Lucie et de Saint-Vincent. Ils vendent leur poisson argent comptant, ou pour les commodités dont ils ont besoin. Les Portugais qui prenaient dans l'île des draps de coton et des matelas pour le commerce du Brésil, payaient ordinairement ces marchandises en monnaie de Portugal, parce qu'ils n'apportaient pas de commodités qui satisfissent les habitans. C'étaient les Français et les Anglais qui leur fournissaient des ustensiles et d'autres marchandises de leur goût, pour lesquelles ils tiraient d'eux en échange des ânes et des rafraîchissemens; mais la même famine qui détruisit leurs bestiaux fit aussi sortir de l'île tout l'argent que les Portugais y avaient laissé; car, dans le besoin où ils étaient de toutes sortes de secours, un vaisseau qui leur apportait les moindres provisions était sûr de se les faire payer à grand prix.
Chaon, Branca et Sainte-Lucie sont également dépourvues d'habitans et d'eau douce, et les deux premières n'ont pas même de bestiaux.
Saint-Vincent, que les Portugais nomment _San-Vincente_, est une île basse et sablonneuse du côté du nord-est, mais haute dans la plupart de ses autres parties, et fort riches en rades et en baies.
La pêche y est abondante. Entre plusieurs sortes de poissons, Froger en remarque un qu'il appelle _bourse_, d'une beauté extraordinaire, des yeux duquel il sort des rayons, et qui a le corps marqueté de taches hexagones d'un bleu fort brillant.
Froger assure qu'il se trouve à Saint-Vincent des tortues qui pèsent jusqu'à trois ou quatre cents livres. Il ne faut que dix-sept jours à leurs oeufs pour acquérir toute leur maturité dans le sable; mais les petites tortues qui en sortent ont besoin de neuf jours de plus pour devenir capables de gagner la mer, ce qui fait que les deux tiers sont ordinairement la proie des oiseaux.
Saint-Vincent est une île déserte. M. de Gennes, capitaine français, y trouva vingt Portugais de Saint-Nicolas qui s'y occupaient depuis deux ans à tanner des peaux de chèvres, dont le nombre est fort grand. Ils ont des chiens dressés pour cette chasse. Un seul prend ou tue chaque nuit douze ou quinze de ces animaux. Frézier raconte qu'il trouva dans la baie quelques cabanes dont les portes étaient si basses, qu'on n'y pouvait entrer qu'en rampant sur ses mains. Pour meubles, il y vit de petites bougettes de cuir, et des écailles de tortues qui servaient de sièges et de vases pour l'eau. Les habitans, qui étaient des Nègres, avaient pris la fuite à la vue des Français. On en découvrit quelques-uns dans les bois, mais sans pouvoir les joindre et leur parler. Ils étaient tout-à-fait nus.
À l'exception des chèvres sauvages, dont il est fort difficile d'approcher, on ne trouva point d'autres animaux, qu'un petit nombre de pintades. La terre est si stérile, qu'elle ne produit aucun fruit; seulement on rencontre dans les vallées de petits bois de tamarins et quelques arbustes de coton. M. de Gennes y découvrit aussi quelques plantes curieuses, telles que l'euphorbe arborescente, et une aurone d'une odeur et d'une verdure admirables; une fleur jaune dont la tige est sans feuilles; le ricin, que les Espagnols du Pérou appellent _pillerilla_, et dont ils prétendent que les feuilles, appliquées sur le sein des nourrices, attirent le lait. Sa semence ressemble exactement au pépin de la pomme des Indes; on en fait de l'huile au Paraguay. M. de Gennes ajoute que près du roc, qui est à l'entrée de la baie, on pèche quelquefois de l'ambre gris, et que les Portugais en vendirent quelques morceaux aux vaisseaux de la flotte française.
L'île de Saint-Antoine ou San-Antonio ne le cède guère pour la hauteur à celle de San-Iago, et n'a pas moins de terrain. L'eau fraîche y est abondante.
La multitude des ruisseaux dont l'île est arrosée rend les vallées si fertiles, que Saint-Antoine le dispute à toutes les autres îles du cap Vert pour le maïs, les bananes, les patates, les courges, les melons d'eau et les melons musqués, les oranges, les limons, les citrons et les goyaves. On y trouve aussi plus de vignes; et si le vin n'est pas le meilleur de ces îles, il n'y en a point où il soit en plus grande abondance ni à meilleur marché.
Il y croît beaucoup d'indigo. Le marquis das Minhas y a formé plusieurs grandes plantations sous la conduite d'un Portugais, qui a trouvé de bonnes méthodes pour la séparation de la teinture. La plante qui porte l'indigo a assez de ressemblance avec le genêt; mais elle a moins de grandeur. Ses feuilles sont petites, pâles, vertes, assez semblables à celles du buis. On les cueille au mois d'octobre et de novembre, pour les broyer en bouillie, dont on fait des tablettes et des boules pour la teinture.
Le marquis das Minhas a formé aussi des plantations de coton qu'on cultive avec soin, et des manufactures dont il sort de bonnes étoffes. L'arbuste qui produit le coton est à peu près de la grosseur d'un rosier, mais s'étend beaucoup davantage. Ses feuilles sont d'un vert d'herbe, et ressemblent à l'épinard. La fleur est d'un jaune pâle. Lorsqu'elle tombe, il lui succède un péricarpe, où le coton est renfermé dans trois cellules, et qui contient aussi la semence, qui est noire et de forme ovale, de la grosseur à peu près d'un haricot.
Les vallées de l'île Saint-Antoine sont couvertes de bois. Entre plusieurs sortes d'arbres, on y trouve en abondance le dragonnier.
Les ânes et les porcs y sont non-seulement en grand nombre, mais plus grands et plus forts que dans les autres îles du cap Vert. Les vaches n'y sont pas moins communes, et les montagnes sont remplies de chèvres sauvages.
Sur une des montagnes de l'île, on trouve une pierre transparente, que les habitans appellent _topaze_; mais Froger, qui en parle, n'ose assurer que ce soit la véritable pierre de ce nom.
L'île de Saint-Antoine, à l'époque où écrivait Roberts, appartenait au marquis das Minhas, qui envoyait tous les ans un vaisseau aux îles du cap Vert pour apporter en Portugal les revenus de son domaine. Il jouissait des principales richesses de l'île; c'est-à-dire que les vaches, les chèvres sauvages, le sang-de-dragon, les pierres précieuses, le beurre d'or et l'ambre gris étaient à lui sans partage. Il y a des peines rigoureuses pour ceux qui seraient convaincus d'avoir caché de l'ambre gris. Cependant Roberts observe qu'avec un peu de connaissance de la langue du pays, il n'est pas difficile d'obtenir des habitans, à fort bon marché, tout ce que l'île produit. On envoie tous les ans au roi de Portugal une certaine quantité de beurre d'or. Ce beurre d'or est une substance grasse et concrète. On la tire par incision d'une espèce de palmier qui croît dans la partie de l'Afrique occidentale voisine du Rio-Grande. On emploie cette substance dans les affections rhumatismales; on en frotte la partie malade, qui en éprouve du soulagement.
On assure dans l'île qu'il s'y trouve une mine d'argent, mais que, dans la crainte que le roi ne s'en saisisse, le marquis das Minhas diffère toujours à la faire ouvrir. On ajoute qu'un particulier, qui s'était retiré dans les montagnes pour y mener la vie érémitique, en tira de l'or jusqu'à la charge d'un âne.
Froger dit que les Portugais de Saint-Antoine, comme ceux des autres villes, sont d'une couleur sombre et basanée, mais qu'ils ont le caractère fort doux et fort sociable. Roberts confirme cet éloge. Il nous apprend que leur île est une espèce de magasin d'esclaves. Dans le temps, dit-il, que les Portugais faisaient le commerce des esclaves pour l'Espagne, le marquis das Minhas fit acheter en Guinée une cargaison de Nègres, et les établit à ses frais dans son île, où ils apprirent bientôt des Nègres libres du pays la manière de former des plantations et de fournir à leur propre entretien. Ces esclaves multiplièrent si vite, que, sans compter ceux que le marquis fit transporter en Portugal et au Brésil, ils font les quatre cinquièmes des habitans, dont le nombre total monte à deux mille cinq cents. Ils ont non-seulement leurs maisons et leurs femmes comme les Nègres libres, mais encore des biens qu'ils cultivent pour eux-mêmes, avec la dépendance naturelle du seigneur, sous l'autorité d'un inspecteur, qui est ordinairement un Portugais européen, et qui porte le titre de capitaine more. Ainsi l'île est divisée en deux sortes de Nègres, entre lesquels il s'élève quelquefois des querelles dont la fin est toujours sanglante. Les Nègres libres font valoir leur liberté. Les autres leur reprochent de n'être que des fermiers, qui peuvent être déplacés au gré du maître, et fixés même à l'esclavage par la nécessité, ou par la souveraine volonté du marquis. Ces injures se terminent ordinairement par des coups, et les Nègres libres, qui sont fort inférieurs en nombre, ne remportent jamais l'avantage. L'inspecteur même a souvent beaucoup de peine à réprimer l'insolence des esclaves. Mais, comme ils sont plus utiles que les autres à l'intérêt du maître, la faveur penche de leur côté. La liberté n'est bonne qu'à ceux qui la possèdent, et l'esclavage ne pèse qu'à ceux qui le souffrent.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
PREMIÈRE PARTIE.--AFRIQUE.
LIVRE PREMIER.
DÉCOUVERTES ET CONQUÊTES DES PORTUGAIS.
Pag. Avertissement de l'éditeur ............................. i
Notice sur J.-F. Laharpe ............................... v
Précis de l'Histoire des Voyages et Découvertes, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours ................. xxv
Préface.--Plan sommaire de cet ouvrage ................ li
CHAPITRE PREMIER.--Premières tentatives des Portugais. Expédition de Gama ...................... 1
CHAP. II.--Voyage de Cabral et de Jean de Nuéva. Second voyage de Gama. Exploits de Pachéco. Commencemens d'Alphonse d'Albuquerque .............................. 38
CHAP. III.--Exploits d'Almeyda et d'Albuquerque. Puissance et corruption des Portugais. Siége de Diu. Sylveïra et Jean de Castro .............. 65
LIVRE SECOND.
VOYAGES D'AFRIQUE. Pag.