Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)
Chapter 22
Bona-Vista produit de fort bon sel. L'indigo y croît naturellement comme le coton, sans autre peine pour les habitans que celle de le cueillir. Malheureusement ils n'ont pas l'art de séparer la teinture, ou de faire, comme aux Indes occidentales, ce qu'on appelle la pierre bleue. Ils se contentent de prendre les feuilles vertes et de les broyer dans des mortiers de bois, faute de moulins.
La pierre végétale est plus commune à Bona-Vista que dans les autres îles. C'est un madrépore qui croît en tiges comme le corail; mais elle est plus poreuse, et d'une couleur grisâtre. Les Nègres s'en frottent la peau pour la nettoyer. On trouve aussi de l'ambre gris autour de Bona-Vista; mais il faut se garder de l'artifice des insulaires, qui ont trouvé le secret de l'altérer ou de le contrefaire avec une sorte de gelée ou d'excrément que là mer jette sur leurs côtes. Ainsi partout la fraude habite avec le commerce.
Toute l'île est fort sèche, et généralement stérile, même dans les meilleurs cantons. La terre n'est qu'une sorte de sable ou de pierre calcinée, sans aucune apparence d'eau qui puisse l'humecter, excepté dans la saison des pluies, qui s'écoulent aussi rapidement qu'elles tombent.
On y voit cependant des bestiaux, du blé, des ignames, des patates et quelques lataniers. Les principaux fruits de l'île sont les figues, les melons d'eau; mais Dampier dit que les figuiers y ont si peu d'écorce, que le fruit en devient fort insipide. Les Nègres s'y nourrissent de citrouilles et d'une sorte de légumes semblables aux fèves qu'ils nomment _callavance_.
Le coton est beaucoup moins abondant à Mayo qu'à Bona-Vista; mais on y voit une sorte de soie de coton qui croît sur les coteaux sablonneux des salines, sur un arbrisseau fort tendre, de trois ou quatre pieds de hauteur, dans une cosse de la grosseur d'une pomme. Lorsqu'elle est parvenue à sa maturité, la cosse s'ouvre d'elle-même et se partage insensiblement en quatre quartiers. Cette soie n'est pas plus précieuse que l'autre, et ne sert qu'à couvrir des oreillers et d'autres coussins. L'auteur, ayant mis quelques-unes de ces cosses dans une armoire avant qu'elles fussent tout-à-fait mûres, fut surpris de les voir s'ouvrir et jeter leur coton en deux ou trois jours. Il en lia d'autres assez fort pour les empêcher de s'ouvrir; les ayant un peu desserrées quelques jours après, le coton se fit un passage pour en sortir par degrés comme la pulpe sort d'une pomme qu'on fait rôtir. Dampier trouva dans la suite du coton de la même espèce à Timor, aux Indes orientales, où le temps de sa maturité est le mois de novembre. Il n'en a vu dans aucun autre lieu.
Le même auteur assure qu'il y a plusieurs sortes de petits et de grands oiseaux dans l'île de Mayo, telles que des pigeons, des tourterelles; des maïnates qui sont de la grosseur du corbeau et de couleur grise; des coracias, autre sorte d'oiseaux gris, de la grosseur du corbeau, qui ne paraissent que pendant la nuit, et qui servent de remède contre la consomption, mais qu'on ne mange que dans cette maladie; des rabekes, espèce de hérons gris, qui font une bonne nourriture; des corlieus, des pintades. Elles sont plus grosses que les poules d'Angleterre, ont de longues jambes qui leur servent à courir assez vite, et de courtes ailes, qui ne leur permettent pas de voler bien loin. Elles sont si fortes, qu'un homme aurait peine à les tenir. Leur bec est épais, mais tranchant, leur cou long et mince, et leur tête fort petite pour la grosseur du corps. Le mâle a sur la tête une sorte de petite crête de la couleur d'une noix sèche et fort dure. Des deux côtés, on lui voit une espèce d'oreille ou d'ouïe rouge. Mais la poule n'a aucun de ces ornemens. Le plumage des pintades est tacheté fort régulièrement de gris-clair et foncé. Elles se nourrissent de vers ou de cigales, qui sont en abondance dans l'île de Mayo. Leur chair est douce, tendre et fort agréable. Les unes l'ont blanche, d'autres noire; mais les deux espèces sont également bonnes. Les habitans n'emploient que des chiens pour les prendre; et cette chasse est d'autant plus aisée, qu'outre la pesanteur de leur vol, elles sont ordinairement deux ou trois cents dans une seule bande. Si on les prend jeunes, elles s'apprivoisent autant que les poules.
Quoique le poisson ne soit pas dans la même abondance à Mayo qu'à Bona-Vista, le dauphin, la bonite, le mulet, le poisson d'argent, etc., ne manquent pas dans la baie. On observe même que la mer a peu de lieux plus favorables pour le filet. D'un seul coup, on peut amener au rivage des douzaines de grands poissons, la plupart d'un pied et demi ou deux pieds de longueur. Il s'y trouve aussi des tortues; et chaque jour on y voit paraître quelques petites baleines.
L'indigo et l'ambre gris ne sont pas inconnus dans l'île de Mayo, quoique l'un et l'autre y soient rares. Les insulaires salent la chair des chèvres, et la transportent dans des tonneaux; ils préparent les peaux avec beaucoup de propreté. Dampier assure qu'ils en vendent tous les ans plus de cinq mille.
Mais leur principale richesse est le sel. L'île de Mayo est la plus célèbre de celles du cap Vert pour cette utile marchandise, dont les Anglais viennent charger annuellement plusieurs vaisseaux. Le temps de leur cargaison est ordinairement l'été.
Dampier a décrit la manière de faire et de charger le sel, avec un détail plus exact qu'on ne le trouve dans aucun autre voyageur. À l'ouest, c'est-à-dire dans la partie de l'île où la rade est située, la nature a formé une grande baie, qui est traversée par un banc de sable, large seulement d'environ quarante pas, mais long de deux ou trois milles. Entre ce banc et les collines sur la côte on voit une saline, ou un étang de sel, d'environ deux milles de longueur sur un demi-mille de largeur. La moitié de cet espace est presque toujours à sec; mais la partie qui est au nord ne manque jamais d'eau. C'est dans cette dernière partie que, depuis le mois de novembre jusqu'au mois de mai, c'est-à-dire dans toute la saison de la sécheresse, on trouve toujours du sel. L'eau dont il se forme est amenée de la mer par de petits aquéducs pratiqués dans le banc de sable. Cette opération ne se fait qu'aux marées vives, et remplit plus ou moins la saline, suivant la hauteur de la marée. S'il s'y trouve déjà du sel lorsque l'eau de la mer y est introduite, il se dissout aussitôt; mais deux ou trois jours suffisent pour renouveler la cristallisation, et l'on recommence la même chose chaque fois qu'on emporte le sel et que l'étang se vide.
En 1722, l'île n'avait pas plus de deux cents habitans, presque tous nègres, ou du moins avec beaucoup moins de mulâtres et de blancs que les autres îles.
San-Iago est la plus grande de toutes les îles du cap Vert. Sa longueur est de vingt lieues. Elle est remplie de montagnes hautes et désertes; mais toute la partie basse, nommée Campo, où les Portugais formèrent leur premier établissement, est non-seulement très-agréable, mais encore très-fertile et arrosée par un grand nombre de ruisseaux.
L'île de San-Iago, ayant beaucoup d'eau fraîche, ne peut manquer d'excellens pâturages. Ses animaux les plus considérables sont les boeufs et les vaches, qui sont en grand nombre. Les chevaux, les ânes, les mulets, les chèvres et les porcs n'y sont pas en moindre abondance.
Sir Richard Hawkins dit qu'on y trouve des civettes, et qu'il n'a vu nulle part des singes d'une aussi belle proportion. Roberts assure que, de toutes les îles du cap Vert, celle de San-Iago est la seule qui produise des singes, et qu'il y en a dans toutes ses parties. Ils ont le visage noir et la queue fort longue.
Cette île produit en abondance du maïs, du millet, des bananes, des courges, des oranges, des citrons, des tamarins, des ananas, des melons d'eau. Le coco, la goyave et la canne à sucre n'y croissent pas moins abondamment. On fait peu de sucre dans l'île, et l'on s'y contente de la mélasse. La vigne n'y vient pas mal, et l'auteur est persuadé qu'avec un peu de culture on y ferait de fort bon vin, si le roi de Portugal ne s'y opposait par des raisons d'état. Owington dit qu'il y a peu de vignes à San-Iago, et que le vin qu'on y boit vient de Madère. Dampier prétend qu'il vient de Lisbonne. Le même auteur met le cèdre au nombre des arbres de l'île, et nous apprend que les herbes et toutes les plantes de l'Europe y croissent fort bien, mais qu'elles demandent d'être renouvelées tous les ans.
Le coton y croît aussi, et reçoit plus de culture que dans les autres îles, puisque Dampier assure que les habitans en recueillent assez pour se faire des habits, et pour en faire passer une grande quantité au Brésil.
Il dit aussi que la rivière de San-Iago prend sa source à deux milles de la ville, et se décharge dans la mer par une embouchure qui peut avoir une portée d'arc de largeur.
Dampier donne à la ville deux ou trois cents maisons, toutes bâties de pierre brute, avec un couvent et une église. Philips ne fait pas monter le nombre des maisons au delà de deux cents; mais il compte deux couvens, l'un d'hommes, et l'autre de filles, avec une grande église près du château. Cette église est apparemment la cathédrale, que Roberts nous représente comme un fort bel édifice. Il nomme un couvent de cordeliers, en faisant remarquer qu'ils sont presque les seuls dans l'île qui mangent du pain frais, parce qu'ils reçoivent tous les ans de Lisbonne une provision de farine. Ils ont un des plus beaux jardins du monde, et rempli des meilleurs fruits. Un petit bras de rivière, qu'ils ont eu la permission de détourner, leur fournit continuellement de l'eau pour la fraîcheur de leurs parterres et pour les commodités de leur maison. Après l'église cathédrale, il n'y a pas d'édifice dans la ville et au dehors qui approche de la beauté de leur couvent. La maison du gouverneur est dans un lieu élevé, d'où il a tellement la vue de toutes les autres, que leur sommet est de niveau avec les fondemens de la sienne. S'il faut juger de tous ces bâtimens par la description que le docteur Fryer nous fait de ceux qu'il a vus, ils n'ont qu'un étage; ils sont couverts de branches et de feuilles de cocotier; les fenêtres sont de bois, et les murs de pierres liées avec de la vase: «Leur grandeur, dit-il, n'est que d'environ quatre aunes, dont la moitié est occupée par la porte.» L'ameublement répond à la grandeur et à la forme.
Suivant le capitaine Philips, la plus grande partie des habitans de la ville est composée de Portugais; mais, dans le reste de l'île, le nombre des Nègres l'emporte de vingt pour un. Fryer dit que les naturels du pays sont d'un beau noir; qu'ils ont les cheveux frisés, qu'ils sont de belle taille, mais si voleurs et si effrontés, qu'ils regardent un étranger en face tandis qu'ils coupent quelque morceau de son habit ou qu'ils lui prennent sa bourse. Leur habillement, comme leur langage, est une mauvaise imitation des Portugais. Celui qui peut se procurer un vieux chapeau garni d'un noeud de rubans, un habit déchiré, une paire de manchettes blanches et des hauts-de-chausses, avec une longue épée, quoique sans bas et sans souliers, marche d'un air fier en se contemplant; il ne se donnerait pas pour le premier seigneur du Portugal.
Tous les voyageurs conviennent que rien ne se vend si bien dans cette île que les vieux habits. Owington dit que c'est la marchandise la plus courante, et celle dont la vanité des habitans n'est jamais rassasiée. Aux vieux habits Cornwal ajoute les couteaux et les ciseaux, qui rapportent plus de profit que l'argent comptant. Beckman a vu les habitans de San-Iago accourir au port, avec leur volaille et ce qu'ils ont de meilleur, disputer entre eux la préférence pour un couteau de deux sous, et pleurer de chagrin en le voyant donner à celui dont les Anglais agréaient la marchandise. Autrefois ils avaient chez eux un célèbre marché d'esclaves, qui étaient transportés immédiatement de là aux Inades occidentales; mais ce commerce a pris un autre cours.
À cinq lieues au sud-est de la ville de San-Iago, au fond d'une baie, est la ville de Praya, ou Playa, qui signifie, dans la langue portugaise, grève ou rivage; c'est un des ports de l'île.
Les habitans sont très-enclins au larcin. Dampier avertit ceux qui relâcheront dans la baie d'être continuellement sur leurs gardes, ou de s'attendre à voir disparaître tout ce qu'ils ont autour d'eux. Il observe dans un autre endroit qu'il n'a vu nulle part le vol si commun qu'à Praya. Ils prendraient votre chapeau, dit-il, en plein midi, à la vue d'une compagnie nombreuse, et la fuite les dérobe aussitôt à vos poursuites. Owington dit que, s'accordant ensemble pour voler les étrangers, deux ou trois d'entre eux s'efforcent de partager votre attention par leurs discours tandis qu'un autre vous arrache votre chapeau ou votre épée. S'ils trouvent quelqu'un seul dans le voisinage de la ville, ils ne manquent pas de le dépouiller entièrement. Beckman remarque qu'ils n'ont pas moins de légèreté dans les jambes que d'adresse et de subtilité dans les mains. Ils dérobent tout ce qu'ils trouvent, en se fiant à leur agilité pour s'échapper.
Ils n'ont pas plus d'honnêteté et de bonne foi dans le commerce. Dampier déclare que, si les marchandises d'un étranger passent dans leurs mains avant qu'il ait reçu la leur, il est sûr de perdre ce qui est sorti des siennes. À peine peut-il s'assurer que ce qu'il a reçu d'eux ne lui sera point enlevé. Beckman parle d'une friponnerie qui leur est fort ordinaire dans la vente de leurs bestiaux. Ils les amènent par les cornes ou par les jambes avec une corde pourie. Lorsqu'ils en ont reçu le prix, suivant les conventions, et qu'ils les ont délivrés, ils se retirent à quelque distance, où ils font ensemble un bruit terrible par leurs cris et leurs sifflemens. Les bestiaux, que la vue d'un visage blanc, dit l'auteur, n'a déjà que trop effrayés, s'épouvantent encore plus, et se donnent tant de mouvement, qu'ils rompent leur corde. Alors ils ne manquent pas de prendre la fuite vers les montagnes d'où ils sont venus.
Dampier s'imagine que les habitans de Praya ont reçu l'inclination au vol de leurs ancêtres, qui étaient des criminels transportés, et qu'elle est passée chez eux comme en nature. On peut aussi présumer que la corruption de moeurs vient de leur commerce avec les pirates, qui fréquentent beaucoup ce port.
L'île de Saint-Philippe ou de Fuégo, ayant été découverte par les Portugais le premier jour de mai, qui est la fête de Saint-Jacques et de Saint-Philippe, a reçu le nom d'un de ces deux saints, comme San-Iago a pris le nom de l'autre, et Mayo celui du mois, pour avoir été découverte le même jour. Cependant on la nomme plus ordinairement l'île de Fuégo ou _du Feu_, à cause de son volcan.
La terre de l'île de Fuégo est la plus haute de toutes les îles du cap Vert. Entre plusieurs monts qui sont dans cette île, le plus haut est le pic. Il contient le volcan, qui est au centre de l'île. Ce volcan brûle sans cesse, et jette des flammes qui se font apercevoir de fort loin pendant la nuit. Froger dit qu'il a vu la flamme dans les ténèbres, et la fumée pendant le jour. C'est un spectacle horrible, suivant Beckman, que les flammes qui s'élèvent pendant la nuit dans des tourbillons de fumée. Il continua, dit-il, de les voir ensuite pendant le jour, quoiqu'il en fût encore à plus de soixante milles.
Roberts, qui avait passé quelque temps dans l'île, raconte qu'il sort du volcan des rocs d'une grosseur incroyable, et qu'ils s'élancent à une hauteur qui ne l'est pas moins. Le bruit qu'ils font dans leur chute, en roulant et se brisant sur le penchant de la montagne, peut s'entendre aisément de huit à neuf lieues, comme il l'a vérifié par sa propre expérience; il le compare à celui du canon, ou plutôt, dit-il, à celui du tonnerre. Il a vu souvent rouler des pierres enflammées, et les habitans l'ont assuré qu'on voyait quelquefois couler du sommet de la montagne des ruisseaux de soufre comme des torrens d'eau, et qu'ils en pouvaient ramasser une grande quantité. Ils lui en donnèrent plusieurs morceaux, qu'il trouva semblables au soufre commun, mais d'une couleur plus vive, et qui jetaient plus d'éclat lorsqu'ils étaient enflammés. Il ajoute que le volcan jette aussi quelquefois une si grande quantité de cendres, qu'elles couvrent tous les lieux voisins et étouffent les bestiaux. Cette circonstance est confirmée par d'autres témoignages. L'auteur du Voyage d'Antoine Sherley à San-Iago et aux îles orientales, assure qu'en passant la nuit près de l'île de Fuégo, il tomba tant de cendres sur le vaisseau, que chacun pouvait écrire son nom avec le doigt sur toutes les parties du tillac. Owington observe qu'il sort du même lieu tant de pierres ponces, qu'on les voit nager sur la surface de la mer, et portées bien loin par les courans. Il en a vu jusqu'à San-Iago.
Les insulaires de Fuégo racontent, sur l'origine de ce phénomène, une fable qui ressemble parfaitement aux contes des Mille et une Nuits. Ils disent que les premiers habitans de l'île furent deux prêtres qui s'y étaient retirés pour passer le reste de leur vie dans la solitude. On ignore s'ils étaient minéralogistes, métallurgistes, alchimistes, ou sorciers; mais, pendant leur séjour, ils trouvèrent une mine d'or, près de laquelle ils établirent leur demeure. Lorsqu'ils eurent amassé une quantité de ce précieux métal, ils perdirent le goût de la vie solitaire, et cherchèrent l'occasion d'un vaisseau pour se rendre en Europe: mais l'un des deux, qui s'attribuait quelque supériorité sur l'autre, se saisit de la meilleure partie du trésor, ce qui fit naître entre eux une querelle si vive, qu'ayant exercé tous leurs sortiléges, ils mirent l'île en feu, et périrent tous deux dans les flammes, qui étaient leur ouvrage. Cet incendie s'éteignit dans la suite, excepté au centre, où le feu n'a pas cessé d'agir furieusement.
Roberts est presque le seul écrivain de qui l'on ait reçu quelque éclaircissement sur l'île de Fuégo. Quoique cette île soit sans rivière, et qu'elle ait si peu d'eau douce, que les habitans sont obligés, dans plusieurs cantons, de faire sept à huit milles pour en trouver, elle ne laisse pas d'être fertile en maïs, en courges et en melons d'eau; mais elle ne produit pas de bananes, de cocos, ni presque d'autres fruits, que des figues sauvages. Cependant on y trouve des goyaviers plantés dans les jardins, quelques orangers et quelques pommiers sauvages, avec une assez bonne quantité de vignes, dont les habitans font quelques muids d'un petit vin qu'ils boivent avant qu'il ait achevé de cuver. L'île n'a pas d'autre canton désert que le pic, et une autre grande montagne qui la traverse. Lorsque les Portugais commencèrent à l'habiter, ils y transportèrent avec eux des esclaves nègres, et quelques troupeaux de vaches, de chevaux, d'ânes et de porcs. Le roi y fit mettre des chèvres, qui furent abandonnées sur les montagnes, où elles sont devenues fort sauvages. Le profit de leurs peaux appartient à la couronne, et celui qui est chargé de cette ferme porte le titre de capitaine de la montagne, avec tant d'autorité, que personne n'ose tuer une chèvre sans sa permission.
L'île n'a pas moins de trois ou quatre cents habitans, presque tous noirs. Comme c'est une coutume établie à San-Iago d'accorder en mourant la liberté aux esclaves nègres, il est assez vraisemblable qu'un grand nombre de ces affranchis ont choisi leur retraite dans l'île de Fuégo, que les Portugais ont peu fréquentée à cause de son volcan et de son peu de fertilité. Cependant la plupart de ces Nègres libres tiennent leurs terres des blancs, qui ont conservé la propriété des meilleurs cantons, surtout vers les bords de la mer. Il s'y trouve des blancs qui ont jusqu'à trente et quarante esclaves. Plusieurs Nègres en achètent aussi pour du coton, qui autrefois tenait lieu d'argent dans l'île, comme le tabac à Maryland et dans la Virginie.
Fuégo était le plus grand marché de coton qu'il y eût dans toutes les îles du cap Vert. Mais on en a tant tiré, que la source en est comme tarie; de sorte que ce qui était autrefois la principale production de l'île y manque aujourd'hui. Cette rareté du coton dans les îles de San-Iago et de Fuégo a porté les Portugais à défendre, sous de rigoureuses peines, aux habitans de ces deux îles d'en vendre aux Français et aux Anglais, qui en venaient prendre, ainsi que les Portugais, des cargaisons entières pour la Guinée. Ce règlement continue de s'observer à San-Iago; mais, comme Fuégo est sans douane, il y est fort négligé.
On donne aussi à l'île de Saint-Jean le nom de _Brava_, qui signifie sauvage, apparemment parce qu'elle a été fort long-temps déserte. Sa terre est fort haute, et composée de montagnes qui s'élèvent l'une sur l'autre en pyramide; cependant, à peu de distance de Saint-Philippe, ou de Fuégo, elle parait basse en comparaison. Elle est fertile en maïs, en courges, en melons d'eau, en bananes et en patates; les vaches, les chevaux, les ânes et les porcs y sont en fort grande quantité.
L'île de Saint-Jean est fort abondante en salpêtre. Le gouverneur offrit à Roberts de lui en procurer la cargaison d'une felouque aussi grande que celle qu'il avait perdue, c'est-à-dire, du port de soixante tonneaux. Le salpêtre croît dans les caves, où tous les murs en sont couverts, et dans les creux des rochers, où il se trouve de l'épaisseur de deux doigts. Roberts eut la curiosité de faire divers essais de la terre de l'île. Il tira de certains endroits 3/22 de nitre, et dans d'autres, depuis 1/20 jusqu'à 2/32. Il trouva que la plus grande partie des rocs est imprégnée de ce minéral et cimentée de nitre comme une sorte de glu; car dans la saison pluvieuse, où l'humidité dissout les sels, il remarqua que les rocs s'encroûtaient, et que la sécheresse les faisait tomber en poussière. Il est persuadé que cette île est riche en mines de cuivre, et peut-être en métaux plus fins; ses preuves sont qu'il trouva plusieurs fontaines arides qui ne manquaient pas de vitriol; ce qu'il vérifia facilement en y mettant un couteau fort net, qui se couvrit, en moins d'une minute, de parties de cuivre très-épaisses et d'une couleur presque aussi belle que celle de l'or. Il l'y laissa plus long-temps, et, l'ayant fait sécher, il en fit tomber, en le grattant, une véritable poudre; les endroits grattés conservaient même pendant quelque temps l'apparence du vermeil doré. Dans quelques fontaines, les métaux se coloraient plus vite que dans d'autres, et l'aridité diminuait à proportion que la source était éloignée.
Roberts trouva différentes espèces de sable pesant, l'un d'un bleu noirâtre, l'autre tirant sur le pourpre; l'autre clair et brillant; l'autre d'un rouge foncé, etc. Il en trouva un qui surpassait le fer en pesanteur, et presque aussi pesant que le plomb; il crut même avoir découvert de l'or; mais les expériences qu'il fit, et pour lesquelles il n'avait d'instrumens que ses yeux et ses mains, n'ayant pas été suivies, quoiqu'il eût communiqué ses découvertes au gouverneur et à ses compatriotes anglais, le fait est au moins fort douteux.
L'île de Saint-Jean est d'une abondance extrême en poisson. Il y vient aussi quantité de tortues qui y laissent leurs oeufs dans la saison des pluies; mais les habitans ne les emploient pas plus à leur nourriture que ceux de San-Iago et de Saint-Philippe, quoique dans toutes les autres îles elles passent pour un mets délicieux, et que Roberts en juge de même. Le principal exercice des insulaires est la pêche à la ligne; c'est ce qui les rend si attentifs au naufrage des vaisseaux, et si avides des moindres instrumens de fer qu'ils peuvent sauver.