Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)
Chapter 21
Dans la familiarité où Roberts vivait avec les Nègres, il s'informa quels vaisseaux ils avaient vus dans leur île depuis quelques années. Il n'en était arrivé que deux dans l'espace de sept ans: l'un d'Angleterre, qui avait acheté des porcs; l'autre portugais, qui, transportant des esclaves de Saint-Nicolas au Brésil, avait relâché à Saint-Jean pour faire de l'eau, mais s'était vu enlever de dessus ses ancres par une violente tempête. L'intention de Roberts était de passer dans l'île Saint-Philippe, où il savait que les vaisseaux abordaient plus souvent. Après de longues réflexions, il prit le parti de rassembler tous les débris de sa felouque, et d'en composer une barque avec le secours des Nègres. Il lui donna vingt-cinq pieds de long sur dix de largeur, et quatre pieds dix pouces de profondeur. Il la calfata de coton et de mousse avec un enduit de suif mêlé de fiente d'âne. Cette composition acquit tant de dureté en séchant au soleil, que non-seulement la chaleur n'était pas capable de la fondre, mais que l'eau de la mer ne pouvait l'endommager. La fiente d'âne la défendait contre les poissons, qui auraient mangé le suif, sans ce mélange. D'ailleurs Roberts n'aurait pu se procurer assez de suif pour fournir à tout l'ouvrage; car il observe que quarante chèvres ne lui en donnaient pas plus de cinq livres, et qu'une vache grasse n'en rendait pas davantage.
Lorsqu'il crut avoir mis sa barque en état de supporter la mer, il obtint des Nègres une ancre qu'ils avaient pêchée après le départ du vaisseau portugais dont on a raconté l'accident. Il s'approcha ainsi de Furno, d'où il se rendit à la ville pour y faire ses adieux: mais il fut fort surpris que Franklin, après lui avoir promis constamment de s'embarquer avec lui, eût changé tout d'un coup de résolution. Il affecta de paraître satisfait de ses raisons; et, sans autre compagnie que son matelot et six Nègres qui s'étaient offerts à le suivre, il partit deux heures avant le jour avec la marée du matin.
Après avoir erré quelque temps, il fut encore obligé de retourner à Saint-Jean, et de s'y arrêter deux mois pour réparer sa barque. Mais enfin il gagna San-Iago, la principale des îles du cap Vert, où vint aborder un vaisseau de Bristol, commandé par un de ses amis, qui le ramena dans sa patrie.
Quoique nous nous soyons peut-être un peu étendu sur les aventures de Roberts, nous croyons que le lecteur judicieux ne nous en fera pas de reproche. Il a dû y retrouver à tout moment des objets d'intérêt et d'instruction. Quel contraste plus frappant que celui de la férocité des corsaires anglais et de la bonté des Nègres de Saint-Jean! D'un côté, quel horrible abus de tous les arts, de toutes les lumières, que l'homme policé acquiert dans la constitution sociale! et de l'autre, quel exemple de toutes les vertus qui tiennent au sentiment de la pitié dans l'homme sauvage, qu'ailleurs nous trouverons souvent aussi méchant dans sa grossièreté que nous le sommes avec nos connaissances! Peut-être les Nègres de Saint-Jean n'avaient-ils conservé cette bonté naturelle que par une suite de l'extrême pauvreté de leur demeure. Jetés sur des rochers au milieu des écueils qui éloignent les vaisseaux de ces parages dangereux, ils n'avaient point été corrompus par l'avarice et la fausseté qui naissent de l'esprit de commerce; et les prêtres, qui, pour régner mieux sur toutes ces nations grossières, obscurcissent leur intelligence par la superstition, qui les rend à la fois dociles et féroces, n'avaient pas eu d'intérêt à aveugler cette horde indigente à qui l'on ne pouvait rien prendre. Ainsi relégués au milieu de leurs rochers inabordables, ces Nègres se croyaient heureux de voir d'autres hommes assez malheureux par le sort pour avoir besoin d'eux. Ils reconnaissaient encore la supériorité de ces Européens, qui pourtant leur était devenue inutile; et les Européens, portés à la nage par les Nègres qui plongeaient au milieu des rochers, pouvaient reconnaître à leur tour une autre espèce de supériorité que l'homme porte partout avec lui. Quelle multiplicité d'ailleurs, quelle variété d'incidens dans la situation de Roberts abandonné dans sa felouque aux mers et à la fortune, et flottant sans cesse entre la mort et la vie! Combien de fois l'espérance vient remplacer le danger! et combien de fois le danger fait disparaître l'espérance! On a remarqué que les marins ne pouvaient pas souffrir long-temps le séjour de la terre. N'est-ce pas parce que leur âme, accoutumée aux fortes secousses, trouve insipide et monotone un genre de vie qui n'offre ni grands périls ni grandes joies? Tous les intérêts paraissent petits à des hommes qui ont si souvent calculé de combien de minutes ils étaient éloignés de la mort; et qu'est-ce que les chagrins frivoles et factices, les craintes pusillanimes qui agitent les sociétés, aux yeux de celui qui a éprouvé tant de fois que l'homme peut en un moment se trouver seul et sans secours au milieu de la nature qui lui échappe ou qui s'arme contre lui?
Les Portugais, en découvrant ces îles, leur donnèrent le nom de _las ilhas de Cabo-Verde_. Le cap tire le sien de la verdure perpétuelle dont il est couvert; et les îles, du cap vis-à-vis duquel elles sont situées. Cependant elles sont nommées aussi par les Portugais _las ilhas Verdes_, soit par simple contraction, soit par allusion à l'herbe verte, qu'ils nomment _sargosso_, dont toutes ces îles sont environnées. Elle a beaucoup de ressemblance avec le cresson d'eau, et son fruit ressemble à la groseille. La mer en est couverte depuis le 20e. degré jusqu'au 24e. Dans quantité d'endroits, elle est si épaisse, qu'elle présente comme un grand nombre d'îles flottantes, qui sont capables d'arrêter les vaisseaux lorsque le vent n'est point assez fort pour leur faire surmonter cet obstacle, sans qu'on puisse s'imaginer ce qui produit cette verdure dans une partie de l'Océan qui est à plus de cent cinquante lieues des côtes de l'Afrique, et qui n'a pas de fond. Les Hollandais appellent les îles du cap Vert îles de Sel, parce qu'il s'y en trouve beaucoup.
On en compte dix: Sal, Bona-Vista, Mayo, San-Iago, Fuégo ou Saint-Philippe, Brava ou Saint-Jean, Saint-Nicolas, Sainte-Lucie, Saint-Vincent, et Saint-Antoine. D'autres en comptent douze, et quelques-uns quatorze; mais ils donnent mal à propos le nom d'îles à quatre rocs, dont les deux premiers, qu'on a nommés Ghuny et Carnera, sont au nord de Brava; et les deux autres, nommés Chaor et Bracna, à l'ouest de Saint-Nicolas.
Les îles du cap Vert prennent un peu plus de trois degrés du sud au nord, avec la même étendue de l'est à l'ouest; c'est-à-dire qu'elles sont entre 14 degrés 55 minutes, et 17 degrés 45 minutes de latitude. De même leur longitude de Ferro est entre 4 et 7 degrés. Sal, Bona-Vista et Mayo sont le plus à l'est dans la direction du nord au sud; San-Iago, Fuégo et Brava, le plus au sud dans la direction de l'est à l'ouest. Saint-Nicolas, Sainte-Lucie, Saint-Vincent et Saint-Antoine, le plus au nord-ouest, et sur une même ligne du sud-est au nord-ouest. Owington dit qu'elles s'étendent dans la forme d'un croissant dont le côté convexe est tourné vers le continent d'Afrique. Beckman observe qu'elles présentent une perspective fort agréable à ceux qui les traversent à la voile. Mayo, qui est la plus proche du cap Vert, en est éloignée d'environ quatre-vingt-treize lieues ouest quart nord. La situation de ces îles est très-favorable pour le rafraîchissement des vaisseaux qui font le voyage de Guinée ou des Indes orientales.
Tout le monde convient que l'air des îles du cap Vert est d'une chaleur extrême et très-malsain. Sir Richard Hawkins prétend que le climat est un des plus pernicieux à la santé des hommes qui soit connu dans l'univers. Il y avait abordé deux fois, avec le chagrin d'y perdre la moitié de ses gens par des fièvres malignes et par la dysenterie. Comme il y pleut rarement, la terre y est si brûlante, qu'on n'y saurait poser le pied dans les lieux où le soleil fait tomber ses rayons. Le vent du nord-est, qui s'y élève un peu avant quatre heures après midi, apporte ensuite une fraîcheur soudaine dont les effets sont souvent mortels. Aussi les habitans ont-ils la précaution de se couvrir la tête d'un bonnet qui leur descend jusqu'aux épaules, et le corps d'une robe fourrée, ou doublée de coton. Hawkins observe encore que dans ce climat, comme aux côtes de Guinée et dans tous les pays chauds, la lune a beaucoup d'influence sur le corps humain, et qu'il est par conséquent fort dangereux d'y passer la nuit à l'air.
Beckman remarque que dans la plupart des îles du cap Vert le terroir est pierreux et stérile, et surtout dans celles de Sal, de Bona-Vista et de Mayo. Sal et Mayo ont un grand nombre de chevaux sauvages. Outre les chevaux, Mayo a quantité de chèvres, et du sel en si grande abondance, qu'on en pourrait charger, dit-on, plus de deux mille vaisseaux. Les autres îles sont beaucoup plus fertiles, et produisent du riz, du maïs, des bananes, des limons, des citrons, des oranges, des grenades, des cocos, des figues et des melons. On y trouve aussi du coton et des cannes à sucre. Les chèvres y donnent généralement trois ou quatre chevreaux d'une portée, et souvent trois fois dans une année. Les vignes y rapportent aussi deux fois.
La richesse des habitans consiste dans leurs peaux de chèvres, et dans le sel de Bona-Vista, de Mayo et de San-Iago. Barbot rapporte qu'ils préparent parfaitement leurs peaux à la manière du Levant; et Beckman assure qu'il n'y en a pas de meilleures au monde dans la même espèce.
On y prend un si grand nombre de tortues, que plusieurs vaisseaux viennent s'en charger tous les ans, et les salent pour les transporter aux colonies de l'Amérique. Ces animaux prennent les temps de pluies pour faire leurs oeufs dans le sable, et les laissent éclore au soleil. C'est alors que les habitans leur donnent la chasse, sans autre embarras que de les tourner sur le dos avec des pieux; car elles sont si grosses, qu'on n'en aurait pas la force avec les mains. La chair des tortues n'est pas moins en usage dans les colonies que la morue dans tous les pays d'Europe.
Atkins observe que les Portugais établis aux îles du cap Vert reçoivent indifféremment tous les vaisseaux qui s'y arrêtent, et leur vendent à fort bon marché des rafraîchissemens et des provisions dont San-Iago est la principale source. Barbot nous apprend que les Français du Sénégal et de Gorée envoyaient prendre leurs provisions dans cette île, lorsqu'ils ressentaient la disette dans cette partie de la Nigritie, et qu'ils en tiraient des vivres pour des esclaves et d'autres richesses. Vers l'an 1593, dans le temps que Hawkins était en voyage, ils faisaient un commerce considérable à San-Iago, à Fuégo, à Mayo, à Bona-Vista, à Sal et à Brava, où ils venaient continuellement de Guinée et de Benin. Ils en tiraient des esclaves, du sucre, du riz, des étoffes de coton, de l'ambre gris, de la civette, des dents d'éléphans, du salpêtre, des pierres ponces, des éponges, et quelque petite quantité d'or que les insulaires tiraient eux-mêmes du continent.
Toutes les îles du cap Vert étaient presque inhabitées lorsqu'elles furent découvertes par les Portugais. Les établissemens particuliers s'étaient mal soutenus, parce qu'ayant manqué de vivres, la famine en avait ruiné plusieurs. La pluie leur avait aussi manqué long-temps. À peine se souvenait-on dans les îles de Bona-Vista, de Mayo, et particulièrement dans l'île de Sal, d'en avoir vu depuis six ou sept ans. Il n'en était tombé du moins que dans les montagnes, où les habitans racontent que les nuées se rassemblent, et qu'étant beaucoup plus pesantes, elles se fondent pour arroser inutilement les lieux stériles et déserts. Les îles de Sal, de Bona-Vista et de Mayo, qui sont fort plates, arrêtent d'autant moins les nuées qui sont continuellement chassées par le vent; et c'est à cette raison qu'on attribue la sécheresse qui règne dans ces trois îles.
Sal, Sainte-Lucie et Saint-Vincent, trois des plus grandes îles du cap Vert, n'ont aucun habitant, tandis que les autres sont assez bien peuplées de Nègres et de Mulâtres. On en donne une raison qui mérite d'être rapportée. Les premiers Portugais, surtout ceux de San-Iago, se procuraient des Nègres de Guinée pour le travail de leur colonie; mais, comme la plupart ne menaient pas une vie fort régulière, ils se croyaient obligés, en mourant, de donner la liberté à quelques-uns de ces misérables esclaves pour expier une partie de leurs déréglemens. Après avoir reçu la liberté, la plupart ne pensaient qu'à s'éloigner de leurs tyrans, et passaient dans les îles voisines, où l'air différant peu de leur climat naturel, ils trouvaient le moyen de s'établir heureusement. Les Portugais, voyant leur prospérité, y passèrent après eux. Mais le commerce du Portugal déclina bientôt dans cette partie de l'Afrique, lorsque les autres nations de l'Europe eurent pénétré dans la Guinée et jusqu'aux Indes orientales. Alors le nombre des Nègres, qui n'avaient pas cessé de se multiplier, devint si supérieur à celui des blancs, que ceux-ci, pour éviter la honte de la soumission, se retirèrent à San-Iago ou en Portugal. Ceux qui restèrent dispersés parmi les Nègres n'eurent plus d'autre ressource que de se joindre à eux par des mariages, qui produisirent cette race couleur de cuivre dont toutes ces îles se trouvent peuplées. Le roi de Portugal, observant ce qui était arrivé dans l'espace de plusieurs années, donna la plupart des îles du cap Vert aux seigneurs de sa cour, et ne se réserva que celles de San-Iago, à laquelle il a joint dans ces derniers temps Saint-Philippe. Cependant le gouverneur de San-Iago prend le titre de gouverneur-général de toutes les îles du cap Vert, et de la côte de Guinée depuis la rivière du Sénégal jusqu'à Sierra-Leone. Les seigneurs particuliers peuplèrent leurs îles de vaches, de chèvres et d'autres bestiaux. Ils les gouvernaient d'abord par un lieutenant, dont l'autorité était fort médiocre, puisque non-seulement le pouvoir de vie et de mort, mais les autres punitions corporelles appartenaient au gouverneur de San-Iago. Dans ces derniers temps, on a établi pour toutes les îles un officier nommé _ovidor_, qui est revêtu de la juridiction civile, et même de l'inspection des revenus de la couronne; de sorte qu'il ne reste au gouverneur-général que l'administration militaire.
Le port de San-Iago est comme la douane portugaise pour tous les vaisseaux de cette nation qui commercent dans les parties de la Guinée dépendantes du Portugal; mais les revenus que la couronne tire des îles du cap Vert ne sont pas considérables. À la vérité, il lui en coûte peu pour la garde de ces îles; car il n'y a pas d'autres fortifications qu'à San-Iago et à Saint-Philippe; encore les ouvrages sont-ils d'une faible défense, excepté ceux de la ville même de San-Iago, qui ont été construits par les Espagnols, tandis que le Portugal était sous leur domination. Aussi les îles du cap Vert ne sont-elles défendues que par leur propre milice, sans le secours d'aucunes troupes du roi. Il faut observer que les habitans de San-Iago et de Saint-Philippe, étant vassaux immédiats de la couronne, sont sur un meilleur pied que ceux des autres îles, qui changent souvent de propriétaires et de maîtres.
Roberts dit qu'il pourrait s'étendre fort au long sur les manufactures de coton des îles du cap Vert, et prouver que les vaisseaux anglais pourraient s'y fournir, à beaucoup meilleur compte qu'en Angleterre, des étoffes qui servent au commerce des esclaves en Guinée; mais qu'il n'oserait décider en général si ce serait à l'avantage de l'Angleterre. Il pourrait, dit-il, s'étendre sur le nitre que plusieurs de ces îles produisent; mais il croit s'être assez expliqué sur un point qui était presque inconnu en Europe avant ce qu'il en a publié. À la vérité, continue-t-il, on avait transporté en Portugal, quelques années auparavant, une quantité considérable de nitre, tirée de l'île de Saint-Vincent; et ce commerce avait été abandonné, sur ce qu'on croyait avoir découvert que la plus grande partie était de la nature du sel marin. Il avoue même qu'en ayant fait l'expérience, il avait trouvé qu'il s'allumait difficilement, qu'il ne s'en dissipait pas un huitième, et que le reste demeurait fixe comme le sel de mer. Mais il assure que dans la même île il en avait trouvé d'autres dont il ne restait pas la moitié après l'inflammation, et quelquefois même pas un quart. Dans l'île de Saint-Jean, il est si volatil et si inflammable, qu'il s'évapore entièrement, à l'exception de celui qu'on ramasse près de la mer. Roberts laisse aux curieux à trouver la raison de cette différence.
Sal était autrefois bien fournie de chèvres, de vaches et d'ânes; mais, vers l'an 1705, peu d'années avant que Roberts y abordât, le défaut de pluie la fit abandonner par tous les habitans, à l'exception d'un vieillard qui résolut d'y mourir; ce qui arriva effectivement la même année. La sécheresse avait été si excessive, que la plus grande partie des bestiaux périrent de soif et de faim. Cependant il tomba un peu de pluie, qui rétablit insensiblement ce qui était resté; mais ce ne fut pas pour long-temps. Un bâtiment français, arrivé à Sal pour la pêche des tortues, fut contraint par le mauvais temps d'y laisser une trentaine de Nègres qu'il avait apportés de Saint-Antoine pour ce travail. Ces malheureux, ne trouvant aucun autre aliment, vécurent de chèvres sauvages. Ils n'en laissèrent qu'une, qu'ils ne purent prendre dans les montagnes. Ils tuèrent aussi presque toutes les vaches; de sorte qu'à la fin ils furent réduits à manger des ânes.
Environ six mois après, un vaisseau anglais faisant voile à l'île de Mayo pour y charger du sel, aperçut de la fumée qui s'élevait de l'île de Sal. Comme il n'ignorait pas qu'elle était déserte, il se figura que c'était l'équipage de quelque vaisseau qui s'était brisé contre cette île. Il y envoya sa chaloupe, et la compassion lui fit recevoir à bord les trente Nègres, qu'il remit à terre dans l'île de Saint-Antoine. Roberts apprit cet accident d'un des Nègres qui avait eu part à l'aventure.
Le coton qui croît aux îles du cap Vert n'y a jamais été d'un grand usage. Cependant les habitans de quelques îles s'en servent pour garnir leurs lits; ou, s'ils en font des robes, c'est pour s'en servir fort rarement. L'auteur observe que c'est le meilleur amadou qu'il y ait au monde. Le bois de cet arbrisseau jette une flamme éclatante, mais ne dure pas long-temps au feu; et lorsqu'il est bien sec, il s'enflamme par le seul frottement.
Entre plusieurs sortes de poissons qui abondent sur les côtes, il y en a un que les Nègres appellent _méar_, de la grandeur d'une morue, mais plus épais, qui prend le sel comme la morue. Roberts est persuadé qu'un vaisseau pourrait en faire plus tôt sa cargaison qu'on ne la fait de morue dans l'île de Terre-Neuve, et qu'elle se vendrait aussi bien, surtout à Ténériffe. Le sel étant si près, l'opération en serait plus prompte et se ferait à moins de frais, d'autant plus que les Nègres de Saint-Antoine et de Saint-Nicolas sont d'une adresse extrême pour la pêche et la salaison.
On trouve plus souvent de l'ambre gris dans l'île de Sal que dans toutes les autres îles. Mais les chats sauvages et les tortues vertes en dévorent la plus grande partie. Le Guat remarque, avec Roberts, que la nature y forme elle-même le sel dans les fentes des rocs, sans autre secours que la chaleur du soleil. Cowley rend témoignage que de son temps les vaisseaux anglais venaient souvent charger du sel pour les Indes occidentales, et que les salines y avaient alors environ deux milles de longueur. Dampier dit que, vers la pointe sud-est, près d'une côte sablonneuse, on comptait de son temps soixante-douze mines de sel.
On ne doit pas oublier, dans la description de l'île de Sal, l'oiseau que les Portugais ont nommé _flamingo_ ou flamant, et la forme de leurs nids, d'après Dampier, qui avait vu plusieurs de ces animaux. C'est le phénicoptère des anciens. Ils ont à peu près la figure du héron; mais ils sont plus gros et de couleur rougeâtre. Ils se rassemblent en grand nombre, et leur habitation ordinaire est dans les lieux bourbeux, où il y a peu d'eau. C'est là qu'ils bâtissent leurs nids, en ramassant la boue, qu'ils élèvent d'un pied et demi au-dessus de l'humidité. Le pied en est assez large; mais ils vont en diminuant jusqu'au sommet, où la nature apprend aux flamingos à creuser un trou dans lequel ils déposent leurs oeufs. Comme ils ont la jambe fort longue, ils les couvent en tenant le pied sur la terre et le croupion sur le nid. Ils ne font jamais plus de deux oeufs; mais il est rare qu'ils en fassent moins. Les petits ne commencent à voler que lorsqu'ils ont acquis presque toute leur grosseur. En récompense, ils courent avec une vitesse singulière. Cependant l'auteur en prit quelques-uns; et n'ayant pas manqué de faire l'essai de leur chair, il la trouva d'un fort bon goût, quoique maigre et très-noire; Ils ont la langue fort grosse, et vers la racine un peloton de graisse qui fait un excellent morceau. Un plat de langues de flamans serait, suivant Dampier, un mets digne de la table des rois. La couleur des petits est d'un gris-clair qui s'obscurcit à mesure que leurs ailes croissent; mais il leur faut dix ou onze mois pour arriver à la perfection de leur couleur et de leur taille. Ces oiseaux se laissent approcher difficilement. Dampier et deux autres chasseurs, s'étant placés le soir près du lieu de leur retraite, les surprirent avec tant de bonheur, qu'ils en tuèrent quatorze de leurs trois coups. Ils se tiennent ordinairement sur leurs jambes, l'un contre l'autre, sur une seule ligne, excepté lorsqu'ils mangent. Dans cette situation, il n'y a personne qui, à la distance d'un demi-mille, ne les prit pour un mur de briques, parce qu'ils en ont exactement la couleur.
Bona-Vista a reçu ce nom des Portugais parce qu'elle est la première des îles du cap Vert qu'ils aient découverte.
La plupart des habitans nourrissent des chèvres dont le lait fait leur principal aliment, avec le poisson et les tortues. Pour les autres provisions, leur plus grande ressource est dans l'arrivée des vaisseaux anglais qui viennent charger du sel, et qui emploient les insulaires à ce travail. Ils sont payés en biscuit, en farine, en vieux habits, etc. On leur donne aussi de la soie crue, dont ils se servent pour orner leurs chemises, leurs bonnets, et la coiffure de leurs femmes. Hors les jours de fêtes, les deux sexes vont presque nus. Les femmes n'ont autour de la ceinture qu'un léger morceau d'étoffe de coton qui leur tombe jusqu'aux genoux, et les hommes une sorte de haut-de-chausses, à laquelle on n'exige même que la grandeur nécessaire pour sauver la bienséance. Quelques-uns, faute de haut-de-chausses, portent à la ceinture de vieux lambeaux d'habits, et leur paresse est telle, qu'ils ne prendraient pas une aiguille pour raccommoder leurs vêtemens.
Le même vice leur fait négliger le coton, quoique leur île en produise plus que toutes les autres ensemble. Ils attendent, pour en ramasser, qu'il leur soit arrivé quelque vaisseau qui leur en demande, et leurs femmes ne pensent à le filer que lorsqu'elles en ont besoin. Aussi, quand la saison de le recueillir est passée, on n'en trouverait pas cent livres dans l'île entière. Cependant Roberts assure qu'elle en fournirait aisément chaque année la cargaison d'un grand vaisseau. Il remarque même que, dans quelques années où toutes les autres îles en ont manqué, celle de Bona-Vista en a toujours produit abondamment. C'est sur cette observation qu'il propose d'en faire un commerce dans la Guinée.