Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)

Chapter 20

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Roberts s'approcha du rivage, et serra de si près la Punta do Sal, que, vers l'extrémité de la pointe, un homme aurait pu sauter du bord sur le rivage. La raison qui lui faisait tant hasarder contre les rocs était sensible. Cette pointe lui paraissant l'extrémité de la côte au-dessous du vent, il n'était pas sûr au delà de trouver la terre assez avancée pour remorquer facilement. D'ailleurs les rocs étaient unis et fort escarpés. Il savait qu'ordinairement ces sortes de rocs ne s'avancent pas sous l'eau; et la difficulté n'étant que d'y grimper lorsqu'il en serait assez proche pour y mettre le pied, il cherchait quelque lieu qui fût favorable à ce dessein. Mais à la première vue qu'il eut de la terre, de l'autre côté de la pointe il découvrit une petite baie assez profonde, dans laquelle il ne balança point à s'engager. La sonde qu'il avait à la main lui donna d'abord treize brasses, ensuite douze. Un courant du nord, qui entre dans la baie, l'aidant beaucoup plus que ses voiles, il s'approcha insensiblement de la terre; et quoique le rivage lui parût fort inégal, ce qui est ordinairement la marque d'un mauvais fond, il ne se vit pas plus tôt sur neuf brasses, qu'il mouilla à l'ancre à toutes sortes de risques. Les deux Nègres, se voyant si près de la terre, se jetèrent aussitôt dans l'eau, et nagèrent heureusement jusqu'au rivage.

La nuit approchait: Roberts la passa tranquillement dans ce lieu. Au point du jour, trois insulaires parurent sur le bord de la mer, et, n'apercevant que deux hommes sur la felouque, se mirent librement à la nage pour venir à bord. Ils firent des offres civiles à Roberts, jusqu'à lui proposer d'aller dîner à terre avec eux. Il leur répondit qu'il ne savait pas nager. Leur étonnement fut extrême. Ils répétèrent plusieurs fois qu'il leur paraissait bien étrange que des gens qui traversaient la grande mer osassent l'entreprendre sans savoir nager; et vantant, non sans raison, l'usage de leur nation, ils assurèrent qu'il n'y avait pas d'enfant parmi eux qui ne pût se sauver de toutes sortes de périls à la nage. Cependant, comme l'eau manquait à Roberts, ils consentirent à lui en apporter. Étant bientôt revenus avec deux calebasses qui tenaient environ douze pintes, Roberts leur offrit de préparer pour eux quelques tranches de son poisson. À la vue des tranches sèches, ils lui dirent qu'ils croyaient les reconnaître pour la chair d'un poisson qu'ils nommèrent _sarde_; sur quoi ils demandèrent si ce poisson ne dévorait pas les hommes. Roberts leur ayant répondu qu'on en avait quantité d'exemples, ils jetèrent avec effroi ce qu'ils tenaient entre leurs mains, en disant qu'ils n'auraient jamais cru que des hommes fussent capables de manger un animal qui se nourrit de leur chair. Ce mécontentement ne les empêcha pas de travailler à la poupe, et de nettoyer entièrement la felouque. Roberts, pour les récompenser de leur travail, leur offrit un verre d'eau-de-vie, en regrettant que les pirates ne lui eussent pas laissé le pouvoir de leur en donner plus libéralement: ils refusèrent d'en boire. Puisqu'il en avait si peu, lui dirent-ils, et qu'il était accoutumé à cette liqueur, ils lui conseillaient de la garder pour ses besoins. Ils ajoutèrent que l'eau était leur boisson naturelle, et qu'ils s'en trouvaient fort bien; qu'ils n'avaient jamais goûté d'_aqua ardente_ (c'est le nom qu'ils lui donnaient), quoiqu'ils n'ignorassent pas qu'elle était fort bonne; mais qu'ils se souvenaient qu'un pirate français, nommé Maringouin, ayant abordé dans leur île avec une grosse provision de cette liqueur, qu'il n'avait pas épargnée aux habitans, la plupart de ceux qui en avaient bu étaient devenus fous pendant plusieurs jours, parce qu'ils n'y étaient point accoutumés, et que d'autres en avaient été dangereusement malades; que cependant il se trouvait encore des Nègres qui souhaitaient d'être enlevés par quelque pirate, pourvu qu'ils fussent conduits dans une région où cette liqueur chaude fût en abondance.

Roberts leur demanda s'ils avaient beaucoup de coton dans leur île. Ils lui dirent que chaque année en produisait abondamment; mais que la rareté des pluies avait rendu la dernière assez stérile; qu'il n'y avait pas de Nègre néanmoins qui n'eût cinq ou six robes, quoiqu'ils en fissent peu d'usage; que, les vaisseaux venant rarement dans leur île, ils employaient le coton à leurs propres besoins, et qu'il n'y avait pas d'habitant qui ne lui en donnât volontiers quelque pièce pour raccommoder ses voiles. Mais il les assura qu'il ne prendrait rien d'eux sans le payer. Si j'avais eu, dit Roberts, quelques grains de verre ou d'autres bagatelles, j'aurais acquis tous le coton de l'île.

Ils admirèrent beaucoup son horloge de sable et ses instrumens astronomiques. Les Portugais, à qui ils avaient quelquefois vu des machines de la même espèce, n'avaient jamais voulu leur en apprendre l'usage. Roberts prenant plaisir à leur donner quelque explication, ils lui dirent que tous les blancs étaient autant de _fittazares_ (nom qu'ils donnent à leurs sorciers). Il leur répondit que toute correspondance avec le diable faisait horreur aux Anglais, et que dans leur pays les sorciers étaient brûlés vifs. C'est une fort bonne loi, lui répondirent-ils, et nous en souhaiterions ici l'usage. Mais, pour expliquer l'habileté des blancs, ils conclurent que, sans être aussi méchans que les sorciers, puisqu'ils les punissaient par le feu, ils devaient être plus savans que le diable même; et la raison qu'ils en apportèrent, c'est qu'ils avaient remarqué que leurs sorciers, dont le savoir venait du diable, n'avaient aucun pouvoir contre les blancs. Là-dessus ils prièrent Roberts d'employer ses lumières pour les empêcher de nuire à leurs bestiaux, et surtout à leurs enfans, qu'ils faisaient mourir par des maladies de langueur, lorsqu'ils portaient de la haine à leur famille.

On sera peut-être surpris, dit Roberts, que j'entendisse si parfaitement leur langage. Mais sachant la langue portugaise, qui fait une grande partie de la leur, mêlée avec l'ancien mandingue, qui est leur première langue, ils ne me disaient rien dont je ne comprisse du moins le sens. D'ailleurs leurs moindres paroles sont accompagnées de tant de mouvemens et de gesticulations, surtout dans cette île et dans celle de Saint-Philippe, que leur pensée se fait entendre avant qu'ils aient achevé de l'exprimer.

Dans l'après-midi, le vent devint fort impétueux, et le ciel se couvrit de nuages si épais, que Roberts se crut menacé d'une tempête. Il était venu à bord plusieurs autres Nègres. À sa prière, un d'entre eux se mit à la nage, tenant le bout d'une corde pour amarrer le bâtiment contre les rocs; mais il le fît si légèrement, que, la corde ayant coulé aussitôt, son travail devint inutile. Roberts le pria inutilement de recommencer. Il répondit que, si le vent éloignait sa felouque, il se chargeait, lui et ses compagnons, de porter les deux Anglais au rivage. Cependant quelques-uns d'entre eux consentirent à retourner à terre pour chercher Colau-Verde, dont l'adresse et l'audace pourraient être de quelque secours. Le vent fut inégal pendant la nuit suivante. Une heure avant le lever du soleil, il plut beaucoup au nord-est et à l'est-nord-est; ce que les Nègres expliquèrent comme un signe de vent qui ne ferait qu'augmenter pendant le jour. Cependant le soleil se leva très-clair; mais vers huit heures le vent souffla fort impétueusement, et devint si furieux vers le milieu du jour, que Roberts n'avait jamais vu les vagues dans une telle agitation; il ne savait quel parti prendre, et tous ses efforts se tournaient à persuader aux Nègres de ne pas l'abandonner. Le reste du jour et la nuit suivante se passèrent avec moins d'alarme; mais le lendemain, qui était le 29 novembre, les vents redevinrent si furieux, qu'ayant arraché le bâtiment de dessus son ancre, ils le précipitèrent sur la pointe d'un roc, où il se brisa misérablement. L'eau pénétrait de toutes parts, et les Nègres, à cette vue, se jetèrent à la nage pour gagner la terre; cependant ils revinrent au secours de Roberts et de son matelot, qui jetaient des cris lamentables. À la faveur de quelques planches brisées, ils les conduisirent au pied d'un roc, où ils trouvèrent assez de facilité à monter plus de quinze pieds au-dessus des flots. Là, le roc s'aplanissant dans un espace de neuf ou dix pieds, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, tandis que d'autres Nègres, qui avaient vu leur disgrâce du sommet de la côte, leur apportèrent de l'eau et quelques alimens du pays. Ils allumèrent du feu dans le même endroit pour faire cuire des courges; et le temps ayant commencé à s'adoucir, ils y passèrent la nuit.

Le jour suivant fut employé par les Nègres à sauver les débris de la felouque, surtout les moindres pièces de bois où il restait quelque trace de peinture. Ils dirent à Roberts que, s'il pouvait imaginer quelque moyen de rejoindre ensemble les mâts, le gouvernail, et quelques parties qui ne paraissaient pas fracassées, ils croyaient pouvoir les conduire jusqu'à un port voisin, où peut-être en tirerait-il quelque utilité. Il admira leur bonté dans cette proposition; et, touché de reconnaissance, il leur promit que, s'il arrivait dans ce port quelque bâtiment qui eût besoin de ces tristes restes, il les vendrait dans la seule vue de leur en donner le prix, et de récompenser leurs services par un présent fort inférieur à sa reconnaissance. Leur réponse, rapportée en termes exprès par l'auteur, est remarquable. Ils lui protestèrent qu'ils croyaient n'avoir fait que leur devoir en assistant des étrangers dans l'infortune; que, malgré la différence de leur couleur, et quoiqu'ils fussent regardés par les blancs comme des créatures d'une autre espèce, ils étaient persuadés que tous les hommes sont de la même nature; mais qu'ils avouaient néanmoins que Dieu les avait créés fort inférieurs aux blancs. Roberts, surpris de leur trouver tant de raison, leur répondit qu'au fond il n'y voyait pas d'autre différence que la couleur, et qu'il n'en connaissait pas d'autre cause que la chaleur excessive de leur climat. Il ajouta que si quelque blanc venait vivre dans leur île avec une femme de son pays, exposé comme eux à l'ardeur du soleil, il ne doutait pas que, dans trois ou quatre générations, leur postérité ne fût de la même couleur et de la même complexion.

Il fut fort surpris de leur entendre dire que, dans cette supposition, les blancs perdraient peut-être leur couleur, mais que leurs cheveux conserveraient toujours leur nature, et ne deviendraient pas frisés comme ceux des Nègres; en quoi, certes, ils raisonnaient beaucoup mieux que lui. Ils lui dirent encore qu'ils n'avaient que trop reconnu par une longue expérience qu'il y avait sur eux quelque malédiction, et qu'ils étaient faits pour être les serviteurs et les esclaves des blancs. Roberts, assez content de les voir dans cette idée, leur répondit que c'était une opinion reçue dans le monde. Ils entrèrent si fort dans sa réponse, qu'ils la confirmèrent en lui disant que c'était une vérité prouvée par l'usage annuel des blancs, qui venaient prendre ou acheter des milliers d'esclaves en Guinée.

Non-seulement les Nègres sauvèrent tous les débris qui étaient sur la surface de la mer, mais, plongeant avec une hardiesse extrême, ils ramenèrent du fond des flots deux pots de fer qu'ils se hâtèrent de rendre à Roberts. Ils excellent tous à nager et à plonger. La petite baie de Punta do Sal est d'une eau si claire, que dans le beau temps on voit le fond jusqu'à huit ou dix brasses. C'est un de leurs plus doux exercices, après la pèche, de jeter une pierre au fond de l'eau, et de parier entre eux qui aura le plus d'adresse à la trouver. Ils ont un art de ménager leur haleine, qui les fait demeurer au fond plus d'une minute.

Vers midi, ils firent à Roberts un dîner composé de courges bouillies et de quelques poissons qu'ils avaient pêchés. Pendant que les deux Anglais oubliaient leur infortune pour manger avec assez d'appétit, il leur vint un messager du seigneur Lionel Consalvo, gouverneur de l'île, qui s'excusait de n'être pas venu lui-même, parce qu'il était tourmenté d'un rhume. Il envoyait à Roberts quelques courges et trois ou quatre pommes-de-terre, en lui faisant espérer pour le jour suivant une pièce de chevreau sauvage. Au même moment il parut un autre messager de la part du prêtre de l'île: loin d'apporter quelques provisions aux deux Anglais, il était chargé par son maître de leur demander s'ils n'avaient pas sauvé quelques restes de farine. Après cette question, il ajouta, comme de lui-même, que, s'il leur restait de l'_aqua ardente_, ils feraient beaucoup de plaisir au prêtre de lui en envoyer. Roberts lui montra les restes de son naufrage, qui consistaient dans quelques planches et les deux pots de fer. À la vue des deux pots, le messager releva beaucoup le pouvoir de son maître, qui le rendait plus capable d'être utile aux étrangers que le gouverneur même; et pour conclusion, il déclara aux Anglais qu'ils lui feraient plaisir de lui envoyer un des deux pots. D'autres Nègres vinrent successivement, et parmi eux Domingo Gomerès, fils d'Antoine Gomerès, qui avait été gouverneur de l'île avant Lionel Consalvo. Roberts prit une juste opinion de Consalvo en ne voyant qu'un Nègre dans Gomerès. Les Portugais dédaignent de venir commander personnellement dans une île si pauvre, et laissent volontiers prendre aux Nègres leurs noms et leurs titres. Gomerès présenta au capitaine anglais quelques courges, une papaye et des bananes, avec un gâteau composé de bananes et de maïs. Roberts lui ayant demandé ce qu'il exigeait de sa reconnaissance pour tant de faveurs, il répondit qu'il serait fort satisfait de son amitié, et que tous les autres habitans n'avaient pas d'autre prétention, à la réserve du prêtre, qui ne cesserait pas, suivant sa coutume, de lui faire beaucoup de demandes; mais qu'ils le prévenaient là-dessus, afin qu'il ne se laissât pas tromper. Roberts lui dit qu'à son retour en Angleterre, il ne manquerait pas de se louer beaucoup de la générosité des Nègres, pour engager ses compatriotes à venir souvent dans leur île. Gomerès répondit que malheureusement l'île ne produisait rien d'avantageux au commerce; que son père et d'autres Nègres fort anciens se souvenaient d'y avoir vu des étrangers qui leur avaient dit qu'elle était fort pauvre, et que non-seulement ses habitans étaient fort misérables, mais que leur misère était la raison qui empêchait les vaisseaux de les visiter.

Pendant cet entretien, Roberts observa un Nègre qui paraissait prêter l'oreille avec une attention extraordinaire; et, jetant les yeux plus particulièrement sur lui, il crut remarquer qu'il ne ressemblait pas aux Nègres de Guinée, mais qu'il était basané comme les Arabes des parties méridionales de Barbarie, et qu'il avait les cheveux droits et bruns, quoique assez courts. Tandis qu'il le considérait, il fut extrêmement surpris de lui entendre dire en anglais que l'île produisait quantité de richesses qui n'étaient pas connues des Portugais, et dont les insulaires ignoraient l'usage; telles que de l'or, de l'ambre gris, de la cire et divers bois de teinture. En s'expliquant davantage, Roberts apprit avec une joie égale à son étonnement que cet étranger était Anglais, né à Carléon, sur la rivière d'Usk, dans le pays de Galles; que son nom était Charles Franklin, et qu'il était fils d'un juge de paix. Il avait commandé plusieurs bâtimens de Bristol. Dans un voyage aux Indes occidentales, il avait été pris par le pirate Barthélemi, et conduit sur la côte de Guinée, d'où il avait trouvé le moyen de s'échapper. Il s'était réfugié à Sierra-Leone, chez un prince nègre nommé Thomé. Barthélemi avait employé les menaces pour l'arracher de cet asile; mais le prince Thomé, fidèle à ses promesses, lui avait fait une réponse fière et méprisante, qui avait obligé le pirate à se retirer. Après son départ, le capitaine Plunket, chef du comptoir anglais de Sierra-Leone, ayant entendu parler de Franklin, et le prenant pour quelque scélérat de la troupe du pirate, l'avait fait demander au prince Thomé, dans la seule vue de le condamner au supplice suivant la rigueur des lois anglaises. Le prince nègre en avait averti Franklin, sans lui cacher qu'il était embarrassé par la crainte de déplaire aux Anglais. Franklin, comprenant qu'il lui serait difficile de prouver son innocence, l'avait conjuré d'attendre l'arrivée de quelque vaisseau de Bristol dont il connût le capitaine. Son malheur avait touché si vivement le prince, qu'il avait obtenu le renouvellement de sa protection avec un redoutable serment. Cependant Plunket ne se relâchant pas dans ses instances, il avait souhaité, pour l'intérêt de la paix, d'être envoyé plus loin dans les terres, et le prince ne lui avait pas refusé cette faveur. Outre le motif de la sûreté, il avait appris qu'on trouvait beaucoup d'or dans l'intérieur du pays, surtout entre 12 et 13 degrés de latitude, tant du nord que du sud, et peut-être jusqu'à l'extrémité méridionale de cette vaste région. Le prince Thomé l'envoya au roi de Bembolou, accompagné de quatre gardes et d'un bâton d'état, qui lui tenait lieu d'une lettre de créance. Son voyage avait duré sept jours, et, sur le calcul de sa marche, il croyait avoir fait environ cent milles. Il avait passé dans sa route par plusieurs villes, où il avait été fort bien reçu. Pendant les quatre premiers jours, il n'avait fait aucune remarque importante; mais il avait ensuite observé que l'or était fort commun parmi les habitans. L'attention que ses gardes avaient continuellement sur lui l'avait empêché de prendre des informations. Il apprit d'eux-mêmes qu'ils avaient ordre de lui ôter toutes les occasions d'acquérir trop de lumières, et de le conduire par les routes les plus désertes, mais surtout de ne pas lui laisser la liberté d'écrire. Le prince Thomé avait eu soin de lui prendre tous ses papiers, sous prétexte de les conserver jusqu'à son retour; mais les Nègres étant persuadés que les blancs sont autant de fittazars ou de sorciers, s'imaginent que le diable ou quelque génie est toujours prêt à leur fournir les commodités dont ils ont besoin. Enfin il était arrivé à la cour du roi de Bembolou, où la vue du bâton d'état l'avait fait recevoir avec beaucoup de civilité et d'affection. Il y avait fait l'admiration du roi et de tout son peuple, qui n'avaient jamais vu d'Européens dans leur ville.

Roberts ayant remarqué pendant le discours de Franklin que les Nègres qui étaient autour de lui l'écoutaient fort attentivement, leur demanda s'ils avaient compris quelque chose à son récit: ils lui dirent que non; mais qu'ils admiraient que le seigneur Carolo (ils donnaient ce nom à Franklin) eût trouvé le moyen de lui parler dans une langue qu'ils n'entendaient pas. Franklin leur apprit alors qu'il était du même pays que Roberts. Une nouvelle si surprenante fut répandue aussitôt dans toute l'assemblée. Ils venaient tous prier Roberts de la confirmer de sa propre bouche, parce qu'ils ont pour principe de ne pas s'en rapporter au témoignage d'autrui, lorsqu'ils peuvent employer celui de leurs propres sens.

L'impatience de Roberts était de voir leur ville. Franklin lui en avait représenté le chemin comme inaccessible par la multitude de rochers escarpés et pointus qu'il fallait traverser. Les Nègres, qu'il interrogea aussi, confirmèrent la même chose, et lui firent une description extravagante de leur île. Cependant, comme le gouverneur et le prêtre l'avaient fait inviter à les aller voir chez eux, il résolut de surmonter toutes les difficultés, d'autant plus que dans le lieu où il était il se voyait exposé matin et soir à périr par la chute des pierres qui roulaient du sommet de la montagne. Les Nègres lui dirent que ces mouvemens venaient des chèvres sauvages qui se retiraient le soir sous les rocs. En effet, l'auteur observe que l'île entière n'est qu'un composé de montagnes qui s'élèvent en monceau, et que, le sommet de l'une étant comme le pied de l'autre, elles forment ensemble une espèce de dôme. Lorsqu'il se fut déterminé à partir, Domingo voulut lui servir de guide, avec la précaution de le lier derrière lui pour le soutenir dans sa marche. La première partie du chemin se fit assez facilement, et l'on s'arrêta pour prendre quelques momens de repos. Mais, en avançant plus loin, Roberts s'aperçut bientôt qu'il lui serait fort difficile de continuer. Quelques Nègres s'écartant pour chercher une meilleure route, firent tomber une grosse pièce de roc, qui mit en danger tous ceux qui les suivaient. Domingo déclara qu'il n'exposerait pas le capitaine anglais pendant le jour, parce que l'ardeur du soleil rendait les rocs moins capables de consistance, et les pierres plus faciles à se détacher, au lieu que l'humidité de la nuit formait une espèce de ciment qui les arrêtait. Sur ce raisonnement, dont Roberts ajoute qu'il reconnut la vérité par son expérience, on ne pensa qu'à retourner au lieu d'où l'on était parti. Domingo proposa de faire venir une barque pour gagner la ville par la voie de la mer. Quoique ce dessein demandât plusieurs jours, Roberts se vit forcé d'y consentir par les premières atteintes d'une fièvre violente. Tant de chagrins et de fatigues, joints à l'ardeur excessive du soleil qu'il fallait essuyer continuellement, avaient épuisé ses forces. Il tomba dans une maladie si dangereuse, que pendant plus de six semaines son matelot et Franklin désespérèrent de sa vie. Les Nègres lui rendirent plus de services et de soins qu'il n'aurait pu s'en promettre dans la région la plus polie de l'Europe et la plus affectionnée aux Anglais. Enfin, lorsqu'il fut en état d'entrer dans la barque, les Nègres, qui se chargèrent de le conduire avec Domingo, prirent au sud-ouest, et trouvèrent toujours la mer fort calme; au lieu que de l'autre côté le vent ne cesse pas de se faire sentir, surtout à mesure que le soleil s'approche du méridien. On arriva le soir à Furno, où Roberts trouva un cheval du gouverneur, sur lequel il monta pour se rendre à sa maison. Ce n'était proprement qu'une cabane. Il y fut reçu fort civilement; mais ayant promis à Domingo de loger chez lui, il se rendit ensuite chez le signor Antonio, père de ce Nègre. On y avait déjà pris soin de lui préparer un lit, secours précieux, si l'on considère le pays et les habitans. Il était composé de quatre pieux enfoncés dans la terre à de justes distances, et de quatre pièces de bois informes qui les joignaient ensemble, sans autre lien que des cordes de bananier. Le fond était rempli d'une paillasse de cannes, sur laquelle on avait mis une grande quantité de feuilles sèches de bananier couvertes d'une natte, et pour draps, deux pièces d'une étoffe blanche de coton. La courte-pointe était aussi de coton à raies bleues et blanches.

Roberts passa deux mois dans la maison du seigneur Antonio Gomerès sans pouvoir se rétablir; mais ayant commencé à reprendre ses forces, il se fit un amusement de la pêche. Il employait souvent trois ou quatre jours entiers à cet exercice. Les Nègres portaient le bois dont ils avaient besoin pour allumer du feu et faire cuire le poisson. Ils trouvaient du sel sur les rocs, où la chaleur du soleil le formait naturellement de l'eau de la mer.