Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)
Chapter 2
Malgré l'accueil froid qu'avaient reçu la plupart des tragédies de Laharpe, il ne craignit pas de les rassembler et de les faire paraître. Dans la préface du premier volume, il prédit la décadence du théâtre, et ne trouve que deux moyens de la prévenir. Ces moyens sont l'érection d'un second théâtre français, et la substitution d'un parterre assis à un parterre debout. Il a fallu du temps pour que deux moyens si simples fussent essayés. L'expérience a prouvé qu'ils ne suffisent pas pour prévenir la décadence de l'art dramatique; cependant on s'est convaincu de leur utilité, et sous ce rapport, on a dû souhaiter que les voeux de Laharpe eussent été exaucés plus tôt. Il avait fait réellement des démarches, de concert avec d'autres auteurs dramatiques, pour faire asseoir le parterre; mais dans ce temps le gouvernement, ou plutôt la cour, se mêlait de tout, et la moindre réforme, la moindre amélioration qu'il s'agissait d'obtenir, ne concernât-elle que des banquettes, mettait en jeu les intrigues de quelques courtisans désoeuvrés. La sollicitation des auteurs dramatiques parut être un sujet trop grave pour qu'on pût se décider légèrement; et de peur de compromettre je ne sais quels intérêts, on laissa les choses comme elles étaient: les gentilshommes de la chambre étaient assis dans les loges; ils n'étaient pas pressés de faire asseoir les gens du parterre.
En 1782, Laharpe composa pour l'ouverture de la salle de l'Odéon, une pièce allégorique intitulée _Molière à la nouvelle salle_, ou les _Audiences de Thalie_, qui eut du succès. Il avait traduit par abrégé la _Pharsale de Lucain_; il traduisit aussi une partie de la _Jérusalem délivrée_ et de la _Lusiade_ du Camoëns; ne sachant pas le portugais, il avait versifié sa traduction sur une traduction française en prose. Quand il eut publié son Suétone, on lui reprocha aussi de ne pas bien comprendre le latin, malgré les prix qu'il avait obtenus au collége.
Quoique académicien, il avait concouru pour le prix proposé par l'académie française au sujet du meilleur _dithyrambe aux mânes de Voltaire_, et comme le prix fut décerné à son poëme, il en abandonna la valeur à celui qui avait obtenu l'accessit. Il fit aussi de Voltaire un éloge en prose: le public avait été choqué d'entendre Laharpe traiter avec rigueur la tragédie de _Zulime_; la méchanceté prétendait qu'il était irrité d'avoir été oublié dans le testament de Voltaire. Lorsqu'ensuite il fit en prose et en vers l'éloge du grand écrivain que la littérature venait de perdre, la méchanceté supposa encore un motif intéressé à l'auteur, en prétendant qu'il voulait préparer le public à son commentaire sur le théâtre du grand poëte. On fut pourtant obligé de convenir que parmi la foule d'écrivains qui avaient célébré Voltaire, aucun n'avait mieux fait sentir les beautés de son génie. Laharpe, dit un de ses contemporains, a beaucoup plus d'esprit que de connaissances, beaucoup moins d'esprit que de talent, et beaucoup moins d'imagination que de goût; mais il sait parfaitement Racine et Voltaire; et quoiqu'il n'ait pas encore justifié toutes les espérances qu'on avait pu concevoir de l'auteur de _Warwick_, c'est encore le meilleur élève qui soit sorti de l'école de Ferney. Il est malheureux que les circonstances l'aient obligé à perdre tant de temps à dire du mal des autres, et à se défendre ensuite contre les ennemis qu'il se faisait tous les jours en exerçant un si triste métier. La plus furieuse épigramme qu'on ait jamais faite sur lui, est le mot de Champfort, mot cruel, mais que Tacite n'eût pas désavoué: «C'est un homme qui se sert de ses défauts pour cacher ses vices.» Il ne faut pas oublier que Champfort avait été l'objet d'épigrammes non moins sanglantes. Cependant il est vrai que Laharpe scandalisa un peu le public par les hommages publics et éclatans qu'il rendit à une danseuse d'une mauvaise réputation. Une maladie de peau qui suivit ces amours, et dont la médisance fit une lèpre, attira au mauvais poëte de nouveaux lazzis. Sophie Arnoud prétendait que cette lèpre était la seule chose que Laharpe eût des anciens.
Ce qui prouve encore contre Laharpe, c'est qu'ayant été chargé d'une correspondance littéraire par le grand-duc Paul de Russie, il y déchira à belles dents des ouvrages dont il avait presque dit du bien dans les feuilles publiques. Un homme qui souffle le chaud et le froid ne peut être très-estimable, à moins qu'on ne veuille dire pour l'excuse de Laharpe, qu'il ménageait par égard la réputation des auteurs contemporains devant le public, et qu'il ne voyait pas d'inconvénient à dire toute la vérité à un étranger dont il était en quelque sorte le confident. En ce cas il aurait fallu parler moins de soi-même, et prendre des précautions pour empêcher que cette correspondance confidentielle ne vît jamais le jour. Ce fut, au contraire, lui qui donna de la publicité à ces lettres haineuses. Pendant le séjour du grand-duc à Paris, Laharpe, son correspondant, eut occasion de le voir souvent, et il fit les honneurs d'une séance de l'académie française à laquelle le grand-duc assista avec sa femme et sa suite. Comme la flatterie faisait alors partie de l'étiquette, et même de la réception des princes à Paris, Laharpe lut en face de l'illustre voyageur une _Épître au comte du Nord_ (nom sous lequel le grand-duc voyageait); mais en dépit des éloges il choqua les oreilles russes par la fréquente apostrophe de Petrowitz, qui parut ignoble à leur esprit habitué à la soumission.
Laharpe avait toujours vécu indépendant, et subsisté du produit de ses travaux: on le trouvait probablement trop philosophe pour mériter des places, des titres. Il avait été pour peu de temps secrétaire de l'intendant des finances Boutin; cette charge était trop assujétissante pour un homme habitué aux charmes du commerce des muses. Il la quitta et n'en reprit point d'autre; seulement il faut le plaindre d'avoir quelquefois travaillé pour de l'intérêt. De ce genre d'occupation paraît avoir été l'Abrégé de l'Histoire des Voyages, qu'il commença en 1780, et qui eut convenu plutôt à un bon géographe qu'à un poëte distingué. Laharpe n'apporta pas à ce travail toutes les qualités nécessaires; mais aussi il en apporta qui manquent quelquefois aux savans; je veux dire, la pureté du goût, l'élégance de la diction, et un esprit philosophique. Ses Cours de Littérature, professés avec beaucoup d'éclat au Lycée, aujourd'hui Athénée royal, et ses articles critiques, insérés dans le _Mercure de France_, étendirent encore sa réputation; et il avait acquis l'autorité d'un juge en littérature, lorsque l'époque des grandes réformes arriva pour la France. L'esprit vif et philosophique de Laharpe dut embrasser chaudement le parti nombreux qui demandait la suppression des abus. Il ne sortit pas d'abord de sa carrière, et la démarche la plus éclatante qu'il fit, ce fut de présenter, à la tête des auteurs dramatiques, une adresse à l'assemblée nationale, pour la prier de rendre le théâtre libre, et assurer les droits de propriété des auteurs. Les comédiens du roi, ne songeant qu'à leurs intérêts, firent une contre-pétition; mais Laharpe réfuta leur faible réplique, et plus tard la force des choses amena les changemens que les gens de lettres avaient sollicités. Prenant un intérêt plus vif aux événemens publics à mesure qu'ils gagnaient plus d'importance, Laharpe adopta le langage des hommes exagérés de ce temps. On connaît les vers ridicules qu'il débita dans la chaire du Lycée à l'occasion du manifeste du duc de Brunswick:
Le fer! il boit le sang: le sang nourrit la rage, Et la rage donne la mort.
Malgré les preuves et le soin qu'il eut de s'affubler du bonnet rouge, il ne put échapper aux soupçons et à la persécution des démagogues; il fut enfermé dans la prison du Luxembourg, et si le règne sanguinaire de Robespierre eût continué, peut-être aurait-il partagé le sort de tant de malheureuses victimes de ce dictateur lâchement cruel. Ce fut pendant cette captivité que Laharpe, avec la promptitude des esprits vifs et exagérés, passa d'un sentiment au sentiment opposé; peut-être aussi la crainte de la mort ébranla-t-elle les fibres de son cerveau. L'auteur de _Mélanie_ et des _Brames_, le partisan de la philosophie et l'élève de Voltaire, devint religieux et presque dévot, et se convertit complétement. Ce fut la lecture de l'_Imitation de Jésus-Christ_ qui opéra ce changement, à ce qu'il assure lui-même. Il traduisit le Psautier, et écrivit plus tard des mémoires en faveur du culte catholique.
Rendu à la liberté, il remonta dans la chaire du Lycée, où, depuis lors, ses critiques littéraires furent entremêlées de réflexions pieuses. Il rassembla ensuite ses leçons pour en former ce _Cours de Littérature ancienne et moderne_, qui est sans contredit le meilleur ouvrage de Laharpe, et qui a rempli une lacune considérable dans la littérature française, quoiqu'il ait de grands défauts, tels que la disproportion de certaines parties, surtout de la littérature ancienne relativement à la moderne; la partialité de divers jugemens, etc. Mais ces défauts sont amplement compensés par l'analyse habile des chefs-d'oeuvre littéraires, par l'éclat d'un style toujours approprié au sujet, et prenant tous les tons suivant les divers genres de littérature, enfin, par le goût qui a dicté les règles prescrites par l'auteur aux écrivains modernes. Quoique très-volumineux, cet ouvrage important aurait pourtant été plus étendu encore si l'auteur eût vécu plus long-temps, ou s'il eût commencé plus tôt à s'en occuper, et si des occupations moins utiles ne l'eussent interrompu.
Les orages politiques de la France s'étaient calmés, mais Laharpe ne retrouva plus le repos, qu'au reste il n'avait jamais cherché beaucoup. Si d'un côté ses leçons littéraires furent accueillies avec beaucoup d'applaudissemens par la France régénérée, ses sorties contre la philosophie qu'il avait défendue autrefois, et la publication de sa correspondance secrète avec le grand-duc de Russie, lui firent beaucoup de tort dans l'opinion publique, et lui attirèrent de nouvelles inimitiés. Le gouvernement consulaire, qui affectait encore de protéger les idées libérales, persécuta Laharpe pour ses opinions religieuses, et l'exila de Paris. Quelques ans plus tard il lui aurait proposé peut-être d'écrire dans ce sens, pour raffermir la monarchie absolue. On assure pourtant que Laharpe avait refusé une pension que Bonaparte lui avait offerte. Dans l'intérieur de son ménage Laharpe n'avait pas été plus heureux que dans ses relations extérieures. Sa première femme, dégoûtée de la vie, s'était noyée. Laharpe se remaria, mais ce nouvel hymen fut de courte durée: sa seconde femme l'abandonna.
Exilé d'abord à vingt-cinq lieues de Paris, Laharpe obtint la permission d'habiter Corbeil; et, pour soigner sa santé déclinante, il put revenir à Paris, où il ne fit plus que languir. Il mourut le 11 février 1803. Laharpe était petit de taille; il avait une élocution facile; l'habitude de parler eu public et d'être écouté avec plaisir par de grandes assemblées, lui faisait trouver doux aussi de parler dans de petites sociétés, où d'autres qui n'avaient point cette assurance, se trouvaient gênés auprès de lui. Saint-Lambert disait que dans huit jours de conversation presque continuelle à la campagne, il n'était échappé à Laharpe ni une erreur de goût, ni un propos qui annonçât le moindre désir de plaire à personne. Saint-Lambert aurait dû excepter les femmes, pour lesquelles Laharpe trouvait toujours des propos galans et aimables. Le grand nombre d'ouvrages qui nous restent de lui doit étonner ceux qui savent combien la vie d'un homme de lettres fêté dans les cercles de Paris, comme l'était Laharpe, est remplie de dissipations.
DEPPING.
FIN DE LA NOTICE.
PRÉCIS DE
L'HISTOIRE DES VOYAGES ET DÉCOUVERTES,
DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU'À NOS JOURS.
Quand les peuples sont encore dans un état complétement sauvage, ils s'embarrassent peu du reste de la terre. Pourvu qu'ils trouvent leur nourriture et un abri contre l'intempérie des saisons, ils n'ont point de souci; ou si, dans leurs loisirs, il leur vient quelques pensées, ce n'est pas l'idée de l'immensité du monde. Les Esquimaux, que le capitaine anglais Ross rencontra dans son expédition pour la découverte d'un passage au nord-ouest de l'Amérique, se croyaient les seuls habitans de la terre, et ils n'imaginaient pas que le pays au midi de leurs plaines de neige fût habitable, précisément comme, dans le midi, on a cru long-temps que le nord ne pouvait être habité. Mais quand la civilisation a fait quelques progrès, quand l'industrie a procuré quelque aisance à un peuple, et quand il commence à communiquer avec d'autres pays, il place, comme les Chinois, sa patrie au milieu du monde, et ne regarde le reste que comme des accessoires de la contrée qu'il habite, et pour laquelle son amour-propre croit que tout a été créé. Bientôt l'imagination élabore, de la manière la plus singulière, le peu de vérités qu'il sait sur les contrées étrangères; et s'il a de la superstition, ce qui ne manque guère à l'ignorance, il amalgame le ciel, la terre et l'enfer. Quelles idées bizarres les premiers Grecs n'avaient-ils pas du monde, et sous quelles formes fantasques l'imagination des Scandinaves ne se figurait-elle pas le séjour des hommes et des immortels? Pour remplir et peupler les terres mal connues, les nations qui ont un commencement de civilisation exagèrent toutes les formes, et entassent ou confondent toutes les matières qu'elles connaissent. Leurs contes ne parlent que de géans et de pygmées, de montagnes d'or et de diamans, de paradis terrestres, d'animaux monstrueux, enfin de tout ce qu'elles n'ont pas chez elles-mêmes. Il serait plus simple de supposer chez d'autres peuples des êtres analogues à ceux qui existent sous leurs yeux; mais ce ne serait pas des merveilles; l'imagination veut être frappée; il lui faut des objets extraordinaires, et les grandes distances servent infiniment à seconder les désirs de l'imagination. Il est malheureux que ces jeux de la fantaisie aient plus d'une fois enfanté des querelles et des guerres; l'avidité est excitée par le récit de toutes les prétendues richesses que possèdent d'autres contrées; on cherche à se les procurer par la voie du trafic ou du commerce; mais quelquefois on juge plus commode ou plus court de les enlever, ou de s'emparer des pays qui les possèdent. On ne trouve pas toujours ce que l'on cherchait, mais on prend ce que l'on trouve, et quelquefois on découvre des objets plus utiles que ceux dont la crédulité avait fait un tableau si séduisant. La force, l'injustice et la ruse, triomphent malheureusement dans ces conflits; mais par contre-coup, la raison s'éclaire, les idées se rectifient et s'agrandissent, et la géographie s'enrichit. Il vient un temps enfin, où les peuples ont assez de lumières pour rivaliser de zèle à compléter nos connaissances, par des voies plus dignes de l'humanité. Les savans n'épargnent alors ni fatigues, ni sacrifices, pour pénétrer dans les régions inconnues, et y observer la nature et les ouvrages de l'homme; et comme la vraie science n'a pas de préjugés, leurs observations contribuent à donner peu à peu une idée exacte du monde, et une idée moins incomplète du système admirable qui régit l'univers.
Voilà, en peu de mots, l'histoire de la géographie. Quelques détails vont développer cet aperçu des découvertes faites dans les diverses parties du globe. C'est en Égypte, et dans la partie occidentale de l'Asie, que l'histoire nous présente les premiers grands états, et les premiers peuples florissans. Ces peuples cultivaient les sciences et les arts; par conséquent ils avaient quelque connaissance des autres pays. Ils faisaient des guerres, et conquéraient leurs voisins; leurs notions furent donc et plus étendues et moins inexactes. Quelques sages voyagèrent pour s'instruire, et rapportèrent de leurs excursions des connaissances nouvelles. Malheureusement ces sages appartenaient pour la plupart à quelque caste ou corporation; ils partaient avec des systèmes et des préjugés; ils rapportaient ce bagage inutile, et quelquefois, au retour, ils ensevelissaient le fruit de leurs observations dans les mystères de leurs associations; le peuple n'en profitait guères.
Une nouvelle source d'instruction fut ouverte au monde, par les voyages et expéditions commerciales des Phéniciens. Ce peuple marchand, riche et entreprenant, fonda des colonies sur la côte d'Afrique et sur celle d'Espagne; ses marins visitèrent un grand nombre de côtes inconnues, et ses marchands entretinrent des liaisons avec des peuples qui ne s'étaient pas connus entr'eux jusqu'alors. C'était une époque de découvertes géographiques. Cependant les Phéniciens, comme tous les peuples commerçans, étaient jaloux; ils ne voulurent pas trop divulguer leurs découvertes, de peur de montrer le chemin à d'autres nations, et de les inviter à suivre leur exemple. Les Carthaginois ne les en supplantèrent pas moins, et ce peuple, plus dominateur que les Phéniciens qui au fond voulaient plutôt commercer que régner, fut maître de l'Espagne et de la Sicile, et fit reconnaître par sa marine la côte du nord et de l'ouest de l'Afrique. Le journal de ce voyage de découverte est parvenu à la postérité: c'est, malgré sa brièveté, un morceau précieux de la géographie ancienne.
Sur ces entrefaites, des germes de civilisation s'étaient développés rapidement dans les colonies phéniciennes et égyptiennes, en Grèce; bientôt il s'y forma une nation d'un esprit plus actif et plus fécond, que toutes celles qui jusqu'alors avaient brillé sur le globe. Avec son ardeur innée pour le savoir, elle ne manqua point de s'enquérir des autres peuples de la terre. Hérodote, qui avait voyagé, lui raconta des vérités et des fables; en agrandissant leur sphère d'activité, les Grecs obtinrent des notions plus positives. À la suite du conquérant Alexandre, roi de Macédoine, ils traversèrent les pays les plus fameux de l'Asie, et arrivèrent jusqu'à l'Inde. Alexandre était trop épris de la gloire, pour ne pas tourner ses expéditions au profit de la science. Ses officiers reconnurent les côtes, des relations de commerce s'établirent entre les pays grecs et ceux de l'Asie; dès-lors le lien entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique devint indissoluble; l'intérêt l'avait noué, on pouvait être sûr qu'il subsisterait.
L'éclat brillant de la Grèce commençait à s'éclipser, quand le peuple romain étendit sa domination sur l'Italie; Carthage succomba aux coups portés par cette nouvelle puissance; Rome incorpora dans ses états les dépouilles de cette république. Successivement elle conquit la Gaule, la Grèce, l'Asie mineure, l'Égypte, une partie de la Germanie, la Grande-Bretagne. Ses lieutenans et ses financiers eurent bien soin d'explorer les pays conquis; des colonies y furent envoyées; il n'y avait pas encore eu d'empire composé d'une aussi grande étendue de terres connues; la route de commerce par la mer Rouge jusqu'à l'Inde subsistait toujours; le nord de l'Afrique fut connu des Romains; leurs géographes, unissant les connaissances acquises par les Phéniciens, les Carthaginois et les Grecs, à celles qui étaient dues aux conquêtes des Romains, furent à même de présenter au monde une plus grande masse de renseignemens géographiques, qu'on n'en avait eu auparavant. Les Pline, les Strabon, les Ptolémée, les Pomponius Méla rassemblèrent de véritables trésors, en comparaison de ce qui avait été réuni avant eux; il est vrai que leurs devanciers n'avaient pas trouvé d'aussi précieux matériaux. Un César n'avait pas parlé de la Gaule, ni un Tacite de la Germanie et de la Grande-Bretagne.
Cependant que de terres, que de peuples restèrent encore à découvrir, que de notions à rectifier, que de sciences à cultiver, pour parvenir à la connaissance de ce globe, dont les Romains possédaient une si petite portion, malgré toute l'étendue de leur puissance! Ils ne connurent pas la moitié de l'Afrique, et ignorèrent la configuration de cette partie du monde. En Asie, leurs recherches ne s'étendirent point au delà des contrées méridionales qui leur envoyaient les richesses de leur sol. Jamais ils ne pénétrèrent dans le nord de l'Europe; l'immense empire actuel de la Russie ne leur fournit que de faibles notions sur les moeurs des habitans. Ils ne soupçonnèrent point l'existence d'autres continens, d'autres parties du monde. Ils en restèrent aux élémens de la minéralogie, de la géologie, de la botanique, et d'autres sciences qui ont des rapports si intimes avec la géographie, et qui l'ont tant enrichie depuis qu'elles sont bien cultivées!
Encore ces renseignemens accumulés pendant plusieurs siècles, et par suite de nombreux événemens, faillirent-ils se perdre lors de la chute de l'empire romain. Des peuples barbares traversèrent l'empire romain pour le ravager; ils substituèrent leur barbarie et leur liberté, au brillant esclavage des peuples soumis à Rome; ils renversèrent cette puissance qui avait détruit tant de puissances plus faibles, et firent rentrer les nations dans la barbarie et l'indépendance, d'où elles avaient été tirées par la force aidée de la civilisation.
Ces barbares du Nord s'embarrassèrent peu des sciences; ils eurent des idées d'enfant sur la géographie: toutefois ils avaient trouvé sans difficulté la route des plus belles provinces de l'empire romain, et ils y firent connaître pour la première fois les pays du Nord dont on n'avait presque rien su, triste dédommagement de toutes les lumières qu'ils éteignirent. Il y eut pourtant quelques géographes dans cette époque: la clarté et la précision ne sont pas les qualités dominantes de leurs écrits.
Le goût de l'étude ne disparut pas entièrement: il se conserva dans les établissemens religieux, et, par un concours de nouveaux événemens il se ralluma dans la suite. Pour propager la foi chrétienne, les missionnaires pénétrèrent dans toutes les parties de l'Europe, dans l'Afrique et dans l'Asie; on écrivit l'histoire de leurs vies et de leurs succès; pour prix de ses conversions, l'hiérarchie se soumit les peuples qui adoptèrent la religion; elle eut intérêt à les connaître: il y eut donc de nouveaux foyers où vinrent se rassembler les lumières géographiques. Les Plan-Carpin, les Rubruquis et les Marc-Paul, qui voyagèrent dans des vues ecclésiastiques, firent de véritables découvertes. Mais si le christianisme fut utile à cette science, l'islamisme la servit aussi. Par suite des conquêtes de Mahomet, il se forma en Asie un empire, celui des califes, qui voulut réunir tous les genres d'illustration, et favorisa en effet avec une munificence digne d'éloges les lettres, les arts et les sciences. La géographie ne fut pas négligée par les savans arabes, et, quoiqu'ils n'eussent aucun accès auprès des bibliothèques des pays chrétiens, ils purent recueillir beaucoup de notions, grâce à l'extension rapide qu'avait prise la domination des califes, et la religion musulmane.
Les idées des chrétiens d'Europe s'étaient fort rétrécies sous le monachisme, mais les croisades les étendirent: Venise, devenue le premier état commerçant, eut le goût des conquêtes et des découvertes. La marine d'Europe, que des souverains faibles d'esprit et de moyens avaient laissé dépérir, se releva sous la main des républiques commerçantes; et pendant qu'on alla chercher le poivre et le cardamome dans l'Inde, on s'habitua aux expéditions maritimes. Les Grecs dont l'empire était resté debout au milieu de tous les bouleversemens de l'Europe, auraient dû éclairer le monde par des connaissances de tous les genres; mais les disputes théologiques sur l'essence de la lumière du mont Thabor, les occupèrent bien plus vivement que la connaissance de la partie du monde qu'ils habitaient, et les Turcs qui se souciaient de géographie encore moins que les Grecs, vinrent substituer leur barbarie aux subtilités scolastiques des écoles de Byzance, comme les Goths et les Lombards, avaient imposé à l'Italie leur ignorance et leur rudesse.