Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)

Chapter 17

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Dès qu'il fut libre, il offrit ses services à Jean Gonsalès Zarco, gentilhomme portugais, chargé par le prince Henri de faire des découvertes dans la mer d'Afrique, et qui, deux ans auparavant, avait mouillé à Porto-Santo, dans le voisinage de Madère, et y avait laissé quelques Portugais. Ce fut là qu'il dirigea sa route avec Moralès. Les Portugais de Porto-Santo lui racontèrent, comme une vérité constante, qu'au sud-ouest de l'île on voyait sans cesse des ténèbres impénétrables qui s'élevaient de la mer jusqu'au ciel; que jamais on ne s'apercevait qu'elles diminuassent, et qu'elles paraissaient gardées par un bruit effrayant qui venait de quelque cause inconnue. Comme on n'osait encore s'éloigner de la terre, faute d'astrolabe et d'autres instrumens dont l'invention est postérieure, et qu'on s'imaginait qu'après avoir perdu la vue des côtes, il était impossible d'y retourner sans un secours miraculeux de la Providence, cette prétendue obscurité passait pour un abîme sans fond, ou pour une bouche de l'enfer.

Les exhortations de Moralès firent mépriser à Zarco ces fausses terreurs. Ils jugèrent tous deux que ces ténèbres dont on voulait leur faire un sujet d'épouvante étaient au contraire la marque certaine de la terre qu'ils cherchaient. Cependant, après quelque délibération, ils convinrent de s'arrêter à Porto-Santo jusqu'au changement de la lune, pour observer quel effet il produirait sur l'ombre. La lune changea sans qu'on s'aperçût de la moindre altération dans ce phénomène. Alors tous les aventuriers furent saisis d'une si vive terreur, qu'ils auraient abandonné leur entreprise, si Moralès n'était demeuré ferme dans ses idées, soutenant toujours, d'après les informations qu'il avait reçues des Anglais, que la terre qu'on cherchait ne pouvait être bien loin. Il faisait comprendre à Zarco que, cette terre étant sans cesse à couvert du soleil par l'épaisseur de ses forêts, il en sortait une humidité continuelle qui produisait cette nuée épaisse, l'objet de tant de craintes et de fausses imaginations.

Enfin Zarco, ne consultant que son courage, mit à la voile un jour au matin, sans avoir communiqué sa résolution à d'autres qu'à Moralès; et, pour ne laisser rien manquer à sa découverte, il tourna directement la proue de son vaisseau vers l'ombre la plus noire. Cette hardiesse ne fit qu'augmenter les alarmes de son équipage. À mesure qu'on avançait, l'obscurité paraissait plus épaisse. Elle devint si terrible, qu'on osait à peine en soutenir la vue. Vers le milieu du jour, on entendit un bruit épouvantable qui se répandait dans toute l'étendue de l'horizon. Ce nouveau danger redoubla si vivement la frayeur publique, que tous les matelots poussèrent de grands cris, en suppliant le capitaine de leur sauver la vie et de changer de route. Il les assembla d'un visage ferme, et, par un discours prononcé avec le même courage, il leur inspira une partie de sa résolution. L'air étant calme et les courans fort rapides, il fit conduire son vaisseau le long de la nuée par deux chaloupes. Le bruit servait de marque pour s'avancer ou se retirer, suivant qu'il paraissait plus ou moins violent. Déjà la nuée commençait à diminuer par degrés. Du côté de l'est, elle était sensiblement moins épaisse; mais les vagues ne cessaient point de faire entendre un bruit effrayant. On crut bientôt découvrir au travers de l'obscurité quelque chose de plus noir encore, quoiqu'à la distance où l'on était, il fût impossible de le distinguer. Quelques matelots assurèrent qu'ils avaient aperçu des géans d'une prodigieuse hauteur: ce n'étaient que les rochers, qu'on vit bientôt à découvert. La mer s'éclaircissant enfin, et les vagues commençant à diminuer, Zarco et Moralès ne doutèrent plus qu'on ne fût peu éloigné de la terre. Ils la virent presque aussitôt lorsqu'ils n'osaient encore s'y attendre. La joie des matelots se conçoit plus aisément qu'elle ne peut s'exprimer. Le premier objet qui frappa leurs yeux fut une petite pointe, que Zarco nomma la pointe de _Saint-Laurent_. Après l'avoir doublée, on eut au sud la vue d'une terre qui s'étendait en montant; et l'ombre ayant tout-à-fait disparu, la perspective devint charmante jusqu'aux montagnes.

Ruy Paes fut envoyé dans une chaloupe, avec Jean de Moralès, pour reconnaître la côte. Ils entrèrent dans une baie, qu'ils trouvèrent conforme à la description que Moralès avait reçue des Anglais. Étant descendus au rivage, ils découvrirent sans peine le monument de Macham, et les autres marques qu'ils s'attachèrent à distinguer. Après avoir satisfait leur piété au tombeau des deux amans, ils portèrent ces heureuses nouvelles au vaisseau. Zarco prit possession du pays au nom du roi Jean, et du prince don Henri, chevalier et grand-maître de l'ordre de Christ. Ensuite, rapportant ses premières vues à la religion, il fit élever un nouvel autel près du tombeau de Macham. La date de ce grand événement est le 8 de juillet, jour de sainte Élisabeth, l'an 1420.

Le premier soin des aventuriers portugais fut de chercher dans le pays des habitans et des bestiaux; mais ils n'y trouvèrent que des oiseaux de diverses espèces, et si peu farouches, qu'ils se laissaient prendre à la main. On résolut de suivre les côtes dans la chaloupe. Après avoir doublé une pointe à l'ouest, on trouva une plage où quatre belles rivières venaient se rendre dans la mer. Zarco remplit une bouteille de la plus belle eau pour la porter au prince Henri. En avançant plus loin, on trouva une seconde vallée couverte d'arbres, dont quelques-uns étaient tombés. Zarco en fit une croix, qu'il éleva sur le rivage, et nomma ce lieu _Santa-Cruz_. Un peu au delà, ils passèrent une pointe qui s'avançait loin dans la mer, et, la trouvant remplie d'un grand nombre de geais, ils lui donnèrent le nom de _Punta dos Gralhos_, qu'elle conserve encore.

Cette pointe, avec une autre langue de terre qui en est à deux lieues, forme un golfe, alors bordé de beaux cèdres, au delà duquel Zarco découvrit encore une vallée d'où sortait une eau blanchâtre qui formait un grand bassin avant d'entrer dans la mer. Tant d'agrémens naturels engagèrent Zarco à faire descendre encore une fois ses gens pour pénétrer plus loin dans les terres; mais quelques soldats chargés de cet ordre revinrent bientôt lui apprendre qu'ils avaient vu de tous côtés la mer autour d'eux, et par conséquent qu'ils étaient dans une île, contre l'opinion de ceux qui avaient pris cette terre pour une partie du continent d'Afrique.

Zarco ne pensa plus qu'à choisir dans l'intérieur du pays quelque lieu propre à s'y établir. Il arriva dans une campagne assez vaste, et moins couverte de bois que les autres cantons, mais si remplie de fenouil, que la ville qu'on y a bâtie depuis, et qui est devenue la capitale de l'île, en a tiré le nom de _Funchal_. Là, trois belles rivières sortant de la vallée, et s'unissant pour se jeter dans la mer, forment deux petites îles, dont la situation tenta Zarco d'en faire approcher son vaisseau. Ensuite il continua sa route par terre jusqu'à la même pointe qu'il avait vue au sud, où il avait planté une croix. Il découvrit au delà un rivage si doux et si uni, qu'il lui donna le nom de _Plaga hermosa_.

En continuant sa marche, Zarco s'approcha d'une pointe de rocher qui, étant coupé par l'eau de la mer, formait une sorte de port. Il crut y découvrir les traces de quelques animaux; ce qui rendit sa curiosité d'autant plus vive, que jusqu'alors il n'en avait point encore aperçu; mais il fut bientôt détrompé en voyant sauter dans l'eau un grand nombre de veaux marins, ou phoques: ils sortaient d'une caverne que l'eau avait creusée au pied de la montagne, et qui était devenue comme le rendez-vous de ces animaux.

Les nuées devinrent si épaisses dans cet endroit, que, faisant paraître les rochers beaucoup plus hauts, et trouver beaucoup plus terrible le bruit des vagues qui venaient s'y briser, Zarco prit la résolution de retourner vers son vaisseau. Il se pourvut d'eau, de bois, d'oiseaux et de plantes de l'île, pour en faire présent au prince Henri; et, remettant à la voile pour l'Europe, il arriva au port de Lisbonne vers la fin d'août 1420, sans avoir perdu un seul homme dans le voyage.

Le succès d'une si belle entreprise lui attira tant de considération à la cour de Portugal, qu'on lui accorda publiquement un jour d'audience pour faire le récit de ses découvertes. Il présenta au roi plusieurs troncs d'arbres d'une grosseur extraordinaire; et sur l'idée qu'il donna de la prodigieuse quantité de forêts dont il avait trouvé l'île couverte, le prince la nomma _île Madère_[22]. Zarco reçut ordre d'y retourner au printemps avec la qualité de capitaine ou de gouverneur de l'île, titre auquel ses descendans joignent celui de comte.

[Note 22: Du mot portugais _madera_, qui signifie _bois_.]

L'île de Madère est située à 32°37' de latitude nord, et à cent lieues au nord de l'île de Ténériffe.

Elle produit un revenu considérable au roi de Portugal. Sa capitale, qui se nomme _Funchal_, est fortifiée par un château. Le port est commode et bien défendu. On admire dans la ville l'église cathédrale, où l'on n'a rien épargné pour la beauté de l'édifice et pour l'établissement du clergé. Le gouvernement est formé sur celui de Portugal, où l'appel des causes se porte en dernière instance. Le circuit de l'île est d'environ trente lieues; sa terre est haute. Les beaux arbres qu'elle produit en abondance croissent sur des montagnes au travers desquelles on a trouvé l'art de conduire l'eau par diverses machines. Elle a une seconde ville, nommée _Machico_, dont la rade est aussi fort avantageuse aux vaisseaux. On compte dans l'île de Madère six _inganios_ ou manufactures, où l'on fait d'excellent sucre[23]. Elle produit une abondance extrême de toutes sortes de fruits: poires, pommes, prunes, dattes, pêches, abricots, melons, patates, oranges, limons, grenades, citrons, figues, noix, et des légumes de toute espèce. L'arbre qui donne le sang-dragon y croît aussi; mais rien ne lui fait tant d'honneur que ses excellens vins, qui se transportent dans tous les pays du monde.

[Note 23: On ne tire plus de sucre de Madère depuis qu'il est devenu l'un des principaux objets de culture dans les colonies d'Amérique. À Madère, comme aux Canaries, on préfère la culture des vignobles.]

À douze lieues de distance, au nord de Madère, on trouve l'île nommée _Port-Saint_ ou _Porto-Santo_, dont les habitans vivent de leur agriculture. L'île de Madère produisant peu de blé, ils se sont livrés au travail des champs, qui les rend indépendans du secours de leurs voisins. À six lieues à l'est de Madère, on trouve quelques îles, nommées _les Désertes_, qui, dans une fort petite étendue, ne produisent que de l'orseille et des chèvres.

Entre Ténériffe et Madère, la nature a placé, presqu'à la même distance de ces deux îles, celle qu'on nomme _la Salvage_. Elle n'a pas plus d'une lieue de tour, et l'on n'y a jamais vu d'arbre ni de fruit; cependant les chèvres y trouvent de quoi se nourrir entre les rochers et les pierres. On voit à quelque distance, au sud, un groupe d'écueils, dont le plus grand porte le nom de _Piton des Salvages_.

Suivant Cada-Mosto, le prince don Henri envoya la première colonie à Madère sous la conduite de Tristan Tassora et de Jean-Gonsalez Zarco, qu'il en nomma gouverneurs. Ils firent entre eux le partage de l'île. Le canton de Macham échut au premier, et celui de Funchal à l'autre. Les nouveaux habitans pensèrent aussitôt à nettoyer la terre; mais, ayant employé le feu pour détruire les forêts, il leur devint si impossible de l'arrêter, que plusieurs personnes, entre lesquelles Zarco était lui-même, ne purent échapper aux flammes qu'en se retirant dans la mer, où, pendant deux jours, ils demeurèrent dans l'eau jusqu'au cou, sans aucune nourriture. Madère était alors habitée dans ses quatre parties, Machico, Santa-Cruz, Funchal et Caméra de Lobos. C'étaient du moins les principales habitations; car il y en avait de moins considérables, et la totalité des habitans montait à huit cents hommes, en y comprenant une compagnie de cent chevaux. Il n'est pas surprenant que depuis tant d'années ils se soient multipliés jusqu'à se trouver en état, suivant le récit d'Atkins, de mettre aujourd'hui dix-huit mille hommes sous les armes.

Les campagnes de l'île sont fort montagneuses, mais elles n'en sont pas moins fécondes et moins délicieuses. Elles sont rafraîchies par sept ou huit rivières, et par quantité de petits ruisseaux qui descendent des montagnes. On ne saurait voir sans admiration la fertilité des lieux les plus hauts. Ils sont aussi cultivés que les plaines d'Angleterre, et le blé n'y croît pas moins facilement; mais la multitude des nuées qui s'y forment est pernicieuse au raisin.

Le capitaine Uring était à Funchal en 1717. Il raconte qu'elle est défendue par deux grands forts, et que, sur un roc à quelque distance du rivage, elle en a un troisième qui est capable d'une bonne défense par sa situation. Derrière la ville, continue-t-il, le terrain s'élève par degrés jusqu'aux montagnes, et s'étend en forme de cercle dans l'espace de plusieurs milles. Cette campagne est remplie de jardins, de vignobles et de maisons agréables: ce qui rend la perspective charmante. Il tombe des montagnes une abondance de belles eaux, qui sont conduites assez loin par des aquéducs, et qui servent aux habitans pour arroser et embellir leurs jardins.

Funchal, dit Atkins, qui y était en 1720, est la résidence du gouverneur et de l'évêque, et forme une ville grande et bien peuplée: elle a six paroisses, plusieurs chapelles, trois monastères d'hommes, et trois de l'autre sexe. Les religieuses sont moins resserrées à Funchal qu'à Lisbonne; elles ont la liberté de recevoir les étrangers, et d'acheter d'eux toutes sortes de bagatelles. Le collége des jésuites est un fort bel édifice. À l'égard des habitans, c'est un mélange de Portugais, de Nègres et de Mulâtres, que le commerce rend égaux, et qui ne font pas difficulté de s'allier par des mariages.

On convient généralement que l'air de Madère est excellent. Ovington assure qu'il est fort tempéré, et que le ciel y est presque toujours clair et serein. Il observe, à cette occasion, que les climats qui sont comme Madère entre le 30e. et le 40e. degré de latitude, étant exempts des excès de froid et de chaud, sont non-seulement les plus délicieux, mais encore les plus favorables à la santé.

Moquet parle de Madère comme du plus charmant séjour de l'univers. L'air, dit-il, y est d'une douceur admirable, et l'on ne doit pas être surpris que les anciens y aient placé les Champs-Élysées. Ainsi Moquet semble entrer dans l'opinion de ceux qui comptent Madère entre les Canaries.

Suivant la description d'Atkins, l'île est un amas de montagnes entremêlées de vallées fertiles: les parties hautes sont couvertes de bois qui servent de retraites aux chèvres sauvages; le milieu contient des jardins, et le bas des vignobles; les chemins y sont fort mauvais; ce qui oblige d'y transporter le vin dans des barils, sur le dos des ânes.

La description que Cada-Mosto nous a donnée de Madère semble préférable à toutes celles qui sont venues après lui. Il observe que le terrain, quoique montagneux, est d'une rare fertilité; qu'il produisait autrefois jusqu'à trente mille stares[24] vénitiens de blé, et qu'il rendait soixante-dix pour un; mais que, faute d'habileté dans la culture, il ne rend plus que trente ou quarante; qu'il est rempli de sources excellentes, outre sept ou huit rivières; que ce fut cette abondance d'eau qui fit naître au prince Henri de Portugal la pensée d'y envoyer des cannes de Sicile; que cette transplantation dans un climat plus chaud leur donna tant de fécondité, qu'elles surpassèrent toutes les espérances; que le vin y était fort bon de son temps, quoique alors extrêmement près de son origine, et l'abondance si grande, que les transports étaient déjà considérables. Entre les vignes qui furent portées à Madère, le prince Henri fit choisir à Candie quelques ceps de Malvoisie, qui réussirent parfaitement, et qui font aujourd'hui du malvoisie de Madère un des meilleurs vins du monde.

[Note 24: Le stare est une mesure de grain qui pèse trois livres.]

En général, le terroir de Madère est si favorable aux vignobles, qu'on y voit plus de grappes que de feuilles, et qu'elles y sont d'une grosseur extraordinaire. On y trouve aussi, dans sa perfection, le raisin noir, qui se nomme _pergola_. Cada-Mosto ajoute que les habitans commençaient alors la vendange à Pâques.

L'île ne produit rien avec tant d'abondance que du vin; on en distingue trois ou quatre espèces: celui qui a la couleur du champagne a peu de réputation; le pâle est beaucoup plus fort; la troisième espèce, qu'on nomme _malvoisie_, est véritablement délicieuse; la quatrième est le _tinto_, qui n'est pas moins coloré que le malvoisie, mais qui lui est fort inférieur par le goût. On le mêle avec d'autres vins, autant pour les conserver que pour leur donner de la couleur. Cada-Mosto remarque qu'en le faisant cuver, on y jette une sorte de pâte composée de la pierre de _jess_, qu'on pile avec beaucoup de soin, et dont on met neuf ou dix livres dans chaque pipe. Le vin de Madère a cette propriété, qu'il se perfectionne, ou que, s'il a souffert quelque altération, il se répare à la chaleur du soleil; mais il faut, pour cette opération, que la bonde soit ouverte, et qu'il puisse recevoir de l'air.

Le produit d'un vignoble se partage, dit-on, avec égalité entre le propriétaire et ceux qui cueillent et pressent le raisin. Cependant on voit la plupart des marchands s'enrichir, tandis que les vignerons et les vendangeurs languissent dans la pauvreté. Les jésuites, étant en possession du meilleur vignoble de Malvoisie, en tiraient un profit considérable.

On compte qu'année commune, l'île de Madère donne vingt mille pipes de vin. Il s'en consomme huit mille entre les habitans, et le reste se transporte aux Indes occidentales et dans d'autres pays, mais particulièrement à la Barbade, où les Anglais le préfèrent à tous les vins de l'Europe.

Atkins prétend, comme Ovington, que les cendres des bois brûlés, aux premiers temps de la découverte, donnèrent beaucoup de fécondité aux cannes à sucre; mais qu'un ver, qui commença bientôt à s'y introduire, ayant ruiné les plantations, elles furent changées en vignobles, qui dédommagèrent les habitans par l'excellence de leurs vins. La vendange se fait aujourd'hui dans le cours des mois de septembre et d'octobre, et le produit annuel monte à vingt-cinq mille pipes. Suivant le même auteur, Madère n'a proprement que deux sortes de vins: l'un brunâtre, l'autre rouge, qu'on nomme _tinto_, et qui, suivant l'opinion commune, tire ce nom de ce qu'en effet il est teint, quoique les habitans s'obstinent à le désavouer.

Les négocians anglais, à qui l'on a permis de résider dans cette île, y ont transporté d'Angleterre des groseilles, des framboises, des noisettes et d'autres fruits, qui ont mieux réussi dans un climat chaud que la plupart des fruits de Madère ne réussissent sous un ciel aussi froid que celui d'Angleterre. La banane est estimée des habitans avec une sorte de vénération, comme le plus délicieux de tous les fruits; jusque-là qu'ils se persuadent que c'est le fruit défendu, source de tous les maux du genre humain. Pour confirmer cette opinion, ils allèguent la grandeur de ses feuilles, qui ont assez de largeur pour avoir servi à couvrir la nudité de nos premiers pères. C'est une espèce de crime, à Madère, de couper une banane avec un couteau, parce qu'on voit ensuite dans la substance du fruit quelque ressemblance avec l'image de Jésus-Christ.

Entre les arbres, Cada-Mosto vante beaucoup le cèdre et le _nasso_ de Madère. Le premier est fort haut, fort gros et fort droit. Son odeur est très-agréable. On en fait de belles planches, qui servent particulièrement pour les lambris. Le _nasso_ est couleur de rose. Outre les planches, on en fait des bois de fusil, et des arcs d'un excellent ressort. On envoie les arcs aux Indes occidentales, et les planches en Portugal.

Atkins découvrit dans les jardins de Madère une curiosité qui lui parut fort extraordinaire. C'est la fleur immortelle, qui, étant cueillie, dure plusieurs années sans se faner. Elle croît comme la sauge, et la fleur ressemble à celle de la camomille. L'auteur en prit plusieurs, qui se trouvèrent aussi blanches et aussi fraîches à la fin de l'année qu'au moment qu'il les avait cueillies.

Cada-Mosto rapporte que de son temps l'île était abondante en toutes sortes de bestiaux, et que les montagnes renfermaient beaucoup de sangliers. On y voyait des faisans blancs. Mais, excepté les cailles, il n'y avait point d'animaux qui prissent la fuite devant l'homme. On sent qu'il doit en être autrement aujourd'hui. Quelques habitans racontèrent à l'auteur que, dans l'origine de l'établissement, on y trouva un nombre incroyable de pigeons, qui se laissaient prendre avec un lacet qu'on leur jetait au cou, et qui, ne se défiant d'aucune trahison, regardaient stupidement l'oiseleur. Il ajoute que ce récit lui parut d'autant plus vraisemblable, qu'on voyait encore la même chose dans quelques îles nouvellement découvertes.

Les principales provisions de l'île sont, le chevreau, le porc, le veau, qui est communément assez maigre; les légumes, les oranges, les noix, les ignames, les bananes, etc. Comme il n'y a point de marchés fixes, la campagne envoie dans les villes ce qu'elle juge nécessaire à la consommation. Uring se plaint que communément les alimens y sont fort chers. Le commerce se fait par des échanges. Atkins observe que les provisions qu'on reçoit le plus volontiers à Madère, sont la farine, le boeuf, la sardine et le hareng; le fromage, le beurre, le sel et l'huile. Ce qu'on recherche après ces alimens, ce sont des chapeaux, des perruques, des chemises, des bas, toutes sortes de grosses étoffes et de draps fins, surtout les noirs, qui sont la couleur favorite des Portugais. On demande aussi des meubles et des ustensiles, comme de la vaisselle d'étain, des écritoires, du papier, des livres de compte, etc. Les habitans donnent du vin en échange; le vin commun, sur le pied de trente mille réis la pipe; le malvoisie, sur le pied de soixante mille. Chaque millier de réis monte à six francs cinquante centimes, dont trois et demi se paient en marchandises de la même valeur, et trois en billets. Mais, lorsqu'il est question d'un envoi considérable, ils accordent une plus forte remise. Comme ils transportent ensuite ces marchandises au Brésil, elles sont quelquefois d'une grande cherté à Madère.

Dans le temps de la vendange, les pauvres n'ont guère d'autre nourriture que le pain et le raisin. Sans cette sobriété, il leur serait difficile d'éviter la fièvre dans une saison si chaude; et les plaisirs des sens, auxquels ils s'abandonnent sans réserve, joints à l'excès de la chaleur, ruineraient bientôt les plus vigoureux tempéramens. Aussi les Portugais, même les plus riches, s'imposent des règles de sobriété dont ils ne s'écartent presque jamais. Ils ne pressent point leurs convives de boire. Les domestiques qui servent dans un repas ont toujours la bouteille à la main; mais ils attendent si exactement l'ordre des maîtres pour leur offrir du vin, qu'un simple signe ne serait pas entendu. Cette affectation de tempérance est portée si loin, qu'un Portugais n'oserait uriner dans les rues, parce qu'il s'exposerait au reproche d'ivrognerie.