Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)
Chapter 16
Ils se remirent en marche vers six heures, et trois quarts d'heure après ils arrivèrent à _Portillo_, c'est-à-dire à l'ouverture de plusieurs grands rocs, d'où ils recommencèrent à découvrir le pic, qui ne leur paraissait plus qu'à deux milles et demi d'eux. Leur guide les assura qu'ils étaient à la même distance du port. Mais le pic ne cessait pas de leur paraître enveloppé de nuées blanches. À sept heures et demie, ils arrivèrent à _las Faldas_, c'est-à-dire aux avenues du pic, d'où jusqu'à la Stancha, qui n'est qu'à un quart de mille du pain de sucre, ils eurent à marcher sur de petites pierres si mobiles, que les chevaux y enfonçaient jusqu'au-dessus du pied. La couche en devait être fort épaisse, puisque Édens y fit un grand trou sans en pouvoir trouver le fond.
À mesure qu'on s'approche du pain de sucre, on voit quantité de grands rocs dispersés, qui, suivant le récit du guide, ont été précipités du sommet par d'anciens volcans. Il s'en trouve aussi des tas qui ont plus de soixante toises de longueur, et Édens observe que plus ils sont loin du pic, plus ils ressemblent à la pierre commune des rocs; mais ceux qui sont moins éloignés paraissent plus noirs et plus solides. Il y en a même qui ont la couleur du caillou, avec une sorte de brillant, qui fait juger qu'ils n'ont point été altérés par le feu, au lieu que la plupart des autres tirent beaucoup sur le charbon de forge, ce qui ne laisse pas douter que, de quelque lieu qu'ils viennent, ils n'aient souffert les impressions d'une ardente chaleur.
À neuf heures, les voyageurs arrivèrent à la Stancha, un quart de mille au-dessus du pied du pic, au côté de l'est. Ils y trouvèrent trois ou quatre grands rocs durs et noirs, qui s'avancent assez pour mettre plusieurs personnes à couvert. Ils placèrent leurs chevaux dans ce lieu, et, cherchant pour eux-mêmes une retraite commode, ils commencèrent par se livrer tranquillement au sommeil. Ensuite leurs gens préparèrent diverses sortes de viandes qu'ils avaient apportées. Comme leur dessein était de se reposer pendant tout le jour, Édens profita du temps pour observer mille objets qui le frappaient d'admiration. À l'est du pic, on voit, à quatre ou cinq milles de distance, plusieurs montagnes qui s'appellent _Malpesses_; et plus loin, au sud, celle qui porte le nom de montagne de Rijada. Tous ces monts étaient autrefois des volcans, comme Édens ne croit pas qu'on en puisse douter à la vue des rocs noirs et des pierres brûlées qui s'y trouvent, et qui ressemblent à tout ce qu'on rencontre aux environs du pic. Si l'on s'en rapporte aux réflexions d'Édens, rien n'est comparable à cet amas confus de débris entassés les uns sur les autres, qui peuvent passer pour une des plus grandes merveilles de l'univers. Après avoir dîné avec beaucoup d'appétit, les voyageurs voulurent recommencer à dormir; mais, étant reposés de la fatigue qui les avait forcés d'abord au sommeil, ils ne purent fermer les yeux dans un endroit si peu commode; et leur unique ressource fut de jouer aux cartes pendant le reste de l'après-midi. Vers les six heures du soir, ils découvrirent la grande Canarie, qu'ils avaient à l'est un quart sud.
La faim redevint si pressante, qu'on fit un second repas avant neuf heures. Chacun se promit ensuite de pouvoir dormir sous le rocher. On se fit des lits avec des habits, et l'on choisit des pierres pour oreillers. Mais il fut impossible de goûter un moment de repos. Le froid tourmentait ceux qui s'étaient éloignés du feu. La fumée n'était pas moins incommode à ceux qui s'en approchaient. D'autres étaient persécutés par les mouches, avec un extrême étonnement d'en trouver un si grand nombre dans un lieu où l'air est si rude et si perçant pendant la nuit. Édens s'imagine qu'elles y sont attirées par les chèvres qui grimpent quelquefois sur ces rocs; d'autant plus que, dans une caverne fort proche du sommet de la montagne, il trouva une chèvre morte. Elle n'avait pu monter si haut sans beaucoup de peine; et s'étant sans doute échauffée dans sa marche, le froid l'avait saisie jusqu'à lui causer la mort; à moins qu'on ne veuille supposer qu'elle était morte de faim, ou peut-être de quelque vapeur sulfureuse qui l'avait étouffée; ce qui paraît plus probable, parce qu'Édens ajoute qu'elle s'était séchée jusqu'à tomber presqu'en poudre. Enfin, le guide ayant averti qu'il était temps de partir, on se remit en marche à une heure après minuit. Comme le chemin ne permettait pas de mener les chevaux, on laissa dans le même lieu quelques hommes pour les garder.
Entre la Stancha et le sommet du pic, on rencontre deux montagnes fort hautes, chacune d'un demi-mille de marche. La première est parsemée de petits cailloux, sur lesquels il est aisé de glisser: l'autre n'est qu'un amas monstrueux de grosses pierres, qui ne tiennent à la terre que par leur poids, et qui sont mêlées avec beaucoup de confusion. Après s'être reposé plusieurs fois, les voyageurs arrivèrent au sommet de la première montagne, où ils prirent quelques rafraîchissemens; ensuite ils commencèrent à monter la seconde, qui est plus haute que la première, mais plus sûre pour la marche, parce que la grosseur des pierres les rend plus fermes. Ils n'en essuyèrent pas moins de fatigue pendant une grosse demi-heure, après laquelle ils découvrirent le pain de sucre, qui leur avait été caché par l'interposition des deux montagnes.
Au sommet de la seconde, ils trouvèrent le chemin assez uni, dans l'espace d'un quart de mille, jusqu'au pied du pain de sucre, où, regardant leurs montres, ils furent surpris qu'il fût déjà trois heures. La nuit était fort claire, et la lune se faisait voir avec beaucoup d'éclat; mais ils voyaient sur la mer des tas de nuées qui paraissaient au-dessous d'eux comme une vallée extrêmement profonde. Ils avaient le vent assez frais au sud-est quart sud, où il demeura continuellement pendant tout le voyage. Pendant une demi-heure qu'ils furent assis au pied du pain de sucre, ils virent sortir en plusieurs endroits une vapeur semblable à la fumée, qui, s'élevant en petits nuages, disparaissait bientôt, et faisait place à d'autres petits tourbillons qui suivaient les premiers. À trois heures et demie, ils se remirent à monter dans la plus pénible partie du voyage. Édens et quelques autres, ne ménageant pas leur marche, parvinrent au sommet dans l'espace d'un quart d'heure, tandis que le guide et le reste de la compagnie n'y arrivèrent qu'à quatre heures.
Le sommet du pic est un ovale, dont le plus long diamètre s'étend du nord-nord-ouest au sud-est. Autant qu'Édens en put juger, il n'a pas moins de cent quarante toises de longueur sur environ cent dix de largeur. Il renferme dans ce circuit un grand gouffre, qu'on a nommé _Caldera_, c'est-à-dire la chaudière, dont la partie la plus profonde est au sud. Il est assez escarpé sur tous ses bords, et, dans quelques endroits, il ne l'est pas moins que la descente du pain de sucre. Toute la compagnie descendit jusqu'au fond, où elle trouva, vers quarante toises de profondeur, des pierres si grosses, que plusieurs surpassaient la hauteur d'un homme; la terre, dans l'intérieur de la chaudière, peut se pétrir comme une sorte de pâte; et si on l'allonge dans la forme d'une chandelle, on est surpris de la voir brûler comme du soufre. Au dedans et au dehors on trouve quantité d'endroits brûlans, et lorsqu'on y lève une pierre, on y voit du soufre attaché. Au-dessus des trous d'où l'on voit sortir de la fumée, la chaleur est si ardente, qu'il est impossible d'y tenir long-temps la main. La grotte où Édens trouva une chèvre morte est au nord-est, dans l'enceinte du sommet. Le guide l'assura qu'il s'y distillait souvent du véritable esprit de soufre (acide sulfurique); mais ce phénomène ne parut point dans le peu de temps que les Anglais y passèrent.
Édens observe que c'est une erreur de s'imaginer, avec les auteurs de quelques relations, que la respiration soit difficile au sommet du pic; il rend témoignage qu'il n'y respira pas moins qu'au pied; il n'y mangea pas non plus avec moins d'appétit. Avant le lever du soleil, il trouva l'air aussi froid qu'il l'eut jamais ressenti en Angleterre dans les plus rudes hivers. À peine put-il demeurer sans ses gants. Il tomba une rosée si abondante, que tout le monde eut ses habits mouillés. Cependant le ciel ne cessa point d'être fort serein. Un peu après que le soleil fut levé, ils virent sur la mer l'ombre du pic, qui s'étendait jusqu'à l'île de Gomera, et celle du sommet leur paraissait imprimée dans le ciel comme un autre pain de sucre. Mais, les nuées étant assez épaisses autour d'eux, ils ne découvrirent pas d'autres îles que la grande Canarie et Gomera.
À six heures du matin, ils pensèrent à partir pour retourner sur leurs traces. À sept heures, ils arrivèrent près d'une citerne d'eau qu'ils n'avaient pas remarquée en montant, et qui passe pour être sans fond. Leur guide les assura que c'était une erreur, et que sept à huit ans auparavant il l'avait vue à sec pendant les agitations d'un furieux volcan. Édens jugea que cette citerne peut avoir trente-cinq brasses de long sur douze de large, et que sa profondeur ordinaire est d'environ quatorze brasses. Elle a sur ses bords une matière blanche que les Anglais, sur la foi de leur guide, prirent pour du salpêtre. Il s'y trouvait aussi, dans plusieurs endroits, de la glace et de la neige, l'une et l'autre fort dures, quoique couvertes d'eau. Édens fit prendre de cette eau dans une bouteille, et ne fit pas difficulté d'en boire avec un peu de sucre; mais il n'en avait jamais bu de si froide. Du côté droit, il y avait un grand amas de glaçons qui s'élevaient en pointe, et d'où les Anglais s'imaginèrent que l'eau coulait dans la citerne.
Trois ou quatre milles plus bas, ils découvrirent une autre grotte qui était remplie de squelettes et d'os humains. Ils en virent quelques-uns d'une grandeur si extraordinaire, qu'ils les prirent pour des os de géans. Mais ils ne purent apprendre d'où venaient tant de cadavres, ni quelle était l'étendue de la caverne.
Un Portugais, qui avait voyagé dans les Indes occidentales, répétait souvent qu'il ne doutait pas que l'île de Ténériffe n'eût d'aussi bonnes mines que celles du Mexique et du Pérou. Enfin un ami d'un voyageur avait tiré de quoi faire deux cuillères d'argent, de quelques charges de terre qu'il avait apportées du même côté des montagnes. On y trouve encore des eaux nitreuses, et des pierres couvertes d'une rouille couleur de safran, qui a le goût du fer.
Ce voyageur raconte que, sa qualité de médecin lui ayant fait rendre des services considérables aux insulaires, il obtint d'eux la liberté de visiter leurs cavernes sépulcrales; spectacle qu'ils n'accordent à personne, et qu'on ne peut se procurer malgré eux sans exposer sa vie au dernier danger. Ils ont une extrême vénération pour les corps de leurs ancêtres, et la curiosité des étrangers passe chez eux pour une profanation. Dans leur petit nombre et leur pauvreté, ils sont si fiers et si jaloux de leurs usages, que le plus vil de leur nation dédaignerait de prendre une Espagnole en mariage. L'auteur, se trouvant donc à Guimar, ville peuplée presque uniquement des descendans des anciens Guanches, eut le crédit de se faire conduire à leurs grottes. Ce sont des lieux anciennement creusés dans les rochers, ou formés parla nature, qui ont plus ou moins de grandeur, suivant la disposition du terrain. Les corps y sont cousus dans des peaux de chèvre avec des courroies de la même matière, et les coutures si égales et si unies, qu'on n'en peut trop admirer l'art. Chaque enveloppe est exactement proportionnée à la grandeur du corps; mais ce qui cause beaucoup d'admiration, c'est que tous les corps y sont presque entiers. On trouve également dans ceux des deux sexes les yeux, mais fermés, les cheveux, les oreilles, le nez, les dents, les lèvres, la barbe, et jusqu'aux parties naturelles. L'auteur en compta trois ou quatre cents dans différentes grottes, les uns debout, d'autres couchés sur des lits de bois, que les Guanches ont l'art de rendre si dur, qu'il n'y a pas de fer qui puisse le percer.
Un jour que l'auteur était à prendre des lapins au furet, chasse fort usitée dans l'île de Ténériffe, ce petit animal, qui avait un grelot au cou, le perdit dans un terrier, et disparut lui-même sans qu'on pût reconnaître ses traces. Un des chasseurs à qui il appartenait, s'étant mis à le chercher au milieu des rocs et des broussailles, découvrit l'entrée d'une grotte des Guanches. Il y entra; mais sa frayeur se fit connaître aussitôt par ses cris. Il y avait aperçu un cadavre d'une grandeur extraordinaire, dont la tête reposait sur une pierre, les pieds sur une autre, et le corps sur un lit de bois. Le chasseur, devenu plus hardi en se rappelant les idées qu'il avait sur la sépulture des Guanches, coupa une grande pièce de la peau que le mort avait sur l'estomac. L'auteur de cette relation rend témoignage qu'elle était plus douce et plus souple que celle de nos meilleurs gants, et si éloignée de toute sorte de corruption, que le même chasseur l'employa pendant plusieurs années à d'autres usages. Ces cadavres sont aussi légers que la paille. L'auteur, qui en avait vu quelques-uns de brisés, proteste qu'on y distingue les nerfs, les tendons, et même les veines et les artères, qui paraissaient comme autant de petites cordes.
Si l'on s'en rapporte aujourd'hui aux plus anciens Guanches, il y avait parmi leurs ancêtres une tribu particulière qui avait l'art d'embaumer les corps, et qui le conservait comme un mystère sacré qui ne devait jamais être communiqué au vulgaire. Cette même tribu composait le sacerdoce, et les prêtres ne se mêlaient point avec les autres tribus par des mariages; mais, après la conquête de l'île, la plupart furent détruits par les Espagnols, et leur secret périt avec eux. La tradition n'a conservé qu'un petit nombre d'ingrédiens qui entraient dans cette opération: c'était du beurre mêlé de graisse d'animal, qu'on gardait exprès dans des peaux de chèvre. Ils faisaient bouillir cet onguent avec certaines herbes, telles qu'une espèce de lavande qui croît en abondance entre les rocs, et une autre herbe nommée _lara_, d'une substance gommeuse et glutineuse qui se trouve sur le sommet des montagnes; une autre plante, qui était une sorte de _cyclamen_ ou pain de pourceau; la sauge sauvage, qui croît partout dans les montagnes; enfin plusieurs autres simples qui faisaient de ce mélange un des meilleurs baumes du monde. Après cette préparation, on commençait par vider le corps de ses intestins, et le laver avec une lessive faite d'écorce de pin, séchée au soleil pendant l'été, ou dans une étuve en hiver. Cette purification était répétée plusieurs fois. Ensuite on faisait l'onction au dedans et au dehors, avec grand soin de la laisser sécher à chaque reprise. On la continuait jusqu'à ce que le baume eût entièrement pénétré le cadavre, et que, la chair se retirant, on vît paraître tous les muscles. On s'apercevait qu'il ne manquait rien à l'opération lorsque le corps était devenu extrêmement léger; alors on le cousait dans des peaux de chèvre, comme on l'a déjà fait observer[21]. Il est remarquable que, pour éviter la dépense, lorsqu'il était question des pauvres, on leur ôtait le crâne: ils étaient cousus aussi dans des peaux, mais auxquelles on laissait le poil; au lieu que celles des riches étaient si fines, et passées si proprement, qu'elles se conservent fort douces et fort souples jusqu'aujourd'hui.
[Note 21: Comme les anciens navigateurs connaissaient les Canaries, on peut conjecturer que cet art d'embaumer les corps a été enseigné aux Guanches par les Égyptiens, qui l'ont conservé chez eux jusqu'à nos jours.]
Les Guanches racontent qu'ils ont plus de vingt grottes de leurs rois et de leurs grands hommes, inconnues, même parmi eux, excepté à quelques vieillards qui sont dépositaires de ce secret, et qui ne doivent jamais le révéler. Enfin l'auteur observe que la grande Canarie a ses grottes comme Ténériffe, et que les morts y étaient ensevelis dans des sacs; mais que, loin de les conserver si bien, les corps y sont entièrement consumés.
Les Guanches ont dans ces lieux funèbres des vases d'une terre si dure, qu'on ne peut venir à bout de les casser. Les Espagnols en ont trouvé dans plusieurs grottes, et s'en servent au feu pour les usages de la cuisine.
Scory nous apprend que les anciens Guanches avaient un officier public pour chaque sexe, avec le titre d'embaumeur, dont le principal office était de composer une certaine préparation de poudres différentes et de plusieurs herbes mêlées ensemble, et liées avec du beurre de chèvre; qu'après avoir lavé soigneusement les corps morts, ils les frottaient pendant quinze jours avec ce baume, en les exposant au soleil, et les tournant sans cesse jusqu'à ce qu'ils fussent entièrement secs et raides (le temps pour cette cérémonie réglait pour les parens la durée du deuil); qu'ensuite on enveloppait les corps dans des peaux de chèvre cousues ensemble avec une adresse et une propreté merveilleuse; qu'on les portait dans des cavernes profondes, dont l'accès n'était permis qu'aux ministres des funérailles, et qu'on les y plaçait couchés ou debout. Scory, étant à Ténériffe, avait vu plusieurs de ces corps qui étaient ensevelis depuis plus de mille ans. Cependant il n'ajoute point à quelles marques on pouvait leur reconnaître tant d'antiquité. Purchas rend témoignage lui-même qu'il avait vu deux de ces momies à Londres. On en voit une au cabinet d'anatomie du Jardin du Roi, à Paris.
Quelques géographes mettent Madère au rang des Canaries. L'histoire de la découverte de cette île offre beaucoup de circonstances qui tiennent du roman: nous les rapporterons sans les garantir. Ces sortes de détails, que nous nous permettons quelquefois, sont du goût de la plupart des lecteurs, et varient l'uniformité des descriptions.
Sous le règne d'Édouard III, roi d'Angleterre, un homme d'esprit et de courage, nommé Robert Macham, ayant conçu une passion fort vive pour une jeune personne d'une naissance supérieure à la sienne, obtint la préférence sur tous ses rivaux. Mais les parens de sa maîtresse, qui se nommait Anne Dorset, s'aperçurent des sentimens de leur fille; et, dans la résolution de ne pas souffrir un mariage qui blessait leur fierté, ils se procurèrent un ordre du roi pour faire arrêter Macham, jusqu'à ce que le sort d'Anne fût fixé par une autre alliance. Ils lui firent épouser un homme de qualité. Anne fut aussitôt conduite à Bristol, dans les terres de son mari. L'amant prisonnier obtint immédiatement sa liberté; mais, animé par le ressentiment de son injure autant que par sa passion, il entreprit de troubler le bonheur de son rival. Quelques amis lui prêtèrent leur secours. Il se rendit à Bristol, où, par des artifices ordinaires à l'amour, il trouva le moyen de voir sa maîtresse. Elle n'avait pas perdu l'inclination qu'il lui avait inspirée pour lui. Ils résolurent ensemble de quitter l'Angleterre, et de chercher une retraite en France. Leur diligence fut égale à leur témérité. Un jour qu'Anne feignit de vouloir prendre l'air, elle se fit conduire au bord du canal par un domestique de confiance; et, se mettant dans un bateau qui l'attendait, elle gagna un vaisseau que son amant tenait prêt pour leur fuite.
L'ancre fut levée aussitôt, et les voiles tournées vers les côtes de France. Mais l'inquiétude et la précipitation de Macham ne lui avaient pas permis de choisir les plus habiles matelots de l'Angleterre. Le vent d'ailleurs lui fut si peu favorable, qu'ayant perdu la terre de vue avant la nuit, il se trouva le lendemain comme perdu dans l'immensité de l'Océan. Cette situation dura treize jours, pendant lesquels il fut abandonné à la merci des flots. La boussole n'était point encore en usage dans la navigation. Enfin, le quatorzième jour au matin, ses gens aperçurent fort près d'eux une terre qu'ils prirent pour une île. Leur doute fut éclairci au lever du soleil, qui leur fit découvrir des forêts d'arbres inconnus. Ils ne furent pas moins surpris de voir quantité d'oiseaux d'une forme nouvelle, qui vinrent se percher sur leurs mâts et leurs vergues sans aucune marque de frayeur.
Ils mirent la chaloupe en mer. Plusieurs matelots y étant descendus pour gagner la terre, revinrent bientôt avec d'heureuses nouvelles et de grands témoignages de joie. L'île paraissait déserte; mais elle leur offrait un asile après de si longues et si mortelles alarmes. Divers animaux s'étaient approchés d'eux sans les menacer d'aucune violence. Ils avaient vu des ruisseaux d'eau fraîche et des arbres chargés de fruits. Macham et sa maîtresse, avec leurs meilleurs amis, n'eurent plus d'empressement que pour aller se rafraîchir dans un si beau pays. Ils s'y firent conduire aussitôt dans la chaloupe, en laissant le reste de leurs gens pour la garde du vaisseau. Le pays leur parut enchanté. La douceur des animaux ne les invitant pas moins que celle de l'air et que la variété des fleurs et des fruits, ils s'avancèrent un peu plus loin dans les terres. Bientôt ils trouvèrent une belle prairie bordée de lauriers, et rafraîchie par un ruisseau qui descendait des montagnes dans un lit de gravier. Un grand arbre qui leur offrait son ombre leur fit prendre la résolution de s'arrêter dans cette belle solitude. Ils y dressèrent des cabanes pour y prendre quelques jours de repos et délibérer sur leur situation. Mais leur tranquillité dura peu. Trois jours après, un orage arracha le vaisseau de dessus les ancres, et le jeta sur les côtes de Maroc, où, s'étant brisé contre les rochers, tout l'équipage fut pris par les Maures et renfermé dans une étroite prison.
Macham, n'ayant retrouvé le lendemain aucune trace de son bâtiment, conclut qu'il était coulé à fond. Cette nouvelle disgrâce répandit la consternation dans sa troupe, et fit tant d'impression sur sa compagne, qu'elle n'y survécut pas long-temps. Les premiers malheurs gui avaient suivi son départ avaient abattu son courage; elle en avait tiré de noirs présages, qui lui faisaient attendre quelque funeste catastrophe. Mais ce dernier coup lui fit perdre jusqu'à l'usage de la voix; elle expira deux jours après, sans avoir pu prononcer une parole. Son amant, pénétré d'un accident si tragique, ne vécut que cinq jours après elle, et demanda pour unique grâce à ses amis de l'enterrer dans le même tombeau. Ils avaient creusé sa fosse au pied d'une sorte d'autel qu'ils avaient élevé sous le grand arbre; ils y placèrent aussi le malheureux Macham; et, mettant une croix de bois sur ce triste monument, ils y joignirent une inscription qu'il avait composée lui-même, et qui contenait en peu de mots sa pitoyable aventure. Elle finissait par une prière aux chrétiens, s'il en venait après lui dans le même lieu, d'y bâtir une église sous le nom de _Jésus Sauveur_.
Après la mort du chef, le reste de la troupe ne pensa qu'à sortir d'un lieu si désert. Tous les soins furent employés à mettre la chaloupe en état de soutenir une longue navigation, et l'on mit à la voile dans la vue, s'il était possible, de retourner en Angleterre; mais la force du vent, ou l'ignorance des matelots, ayant fait prendre la même route que le vaisseau, on alla tomber sur la même côte, et l'on n'y éprouva pas un meilleur sort.
Les prisons de Maroc étaient alors remplies d'esclaves chrétiens de toutes les nations, comme celles d'Alger le sont aujourd'hui. Il s'y trouvait un Espagnol de Séville, nommé Jean de Moralès, qui, ayant exercé long-temps la profession de pilote, prit beaucoup de plaisir au récit des prisonniers anglais. Il apprit d'eux la situation du nouveau pays qu'ils avaient découvert, et les marques de terre auxquelles il pouvait être reconnu.