Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)

Chapter 15

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Le côté du nord est rempli de bois et d'excellente eau. On y voit croître le cèdre, le cyprès, l'olivier sauvage, le mastix, le savinier, avec des palmiers et des pins d'une hauteur étonnante. Entre Orotava et Garachico, on trouve une forêt entière de pins, qui parfume l'air des plus délicieuses odeurs. L'île n'a pas de canton qui n'en produise; c'est le bois dont se font les tonneaux et tous les autres ustensiles. Outre le pin droit, on en voit un autre qui croît en s'élargissant comme le chêne. Les habitans le nomment _l'arbre immortel_, parce qu'il ne se corrompt jamais, ni dans l'eau ni sous terre. Il est presque aussi rouge que le bois du Brésil, auquel il ne le cède pas non plus en dureté; mais il n'est pas si onctueux que le pin droit. Il s'en trouve de si gros, que les Espagnols ne font pas difficulté d'assurer fort sérieusement que toute la charpente de l'église de los Romedios à Laguna est composée d'un seul de ces arbres.

Mais l'arbre qu'on appelle _dragonnier_ surpasse tous les autres par ses propriétés. Il a le tronc fort gros, et s'élève fort haut. Son écorce ressemble aux écailles d'un dragon ou d'un serpent, et c'est de là sans doute qu'il tire son nom. Ses branches, qui sortent toutes du sommet, sont jointes deux à deux comme les mandragores. Elles sont rondes, douces et unies comme le bras d'un homme, et les feuilles sortent comme entre les doigts. La substance du tronc sous l'écorce n'est pas un véritable bois; c'est une matière spongieuse, qui sert fort bien, quand elle est sèche, à faire des ruches d'abeilles. Vers la pleine lune, il en sort une gomme claire et vermeille, qui s'appelle _sangre de draco_, ou sang de dragon. Elle est beaucoup meilleure et plus astringente que celle de Goa et des Indes orientales, que les Juifs altèrent ordinairement de quatre à un.

Tout ce que nous avons dit de Ténériffe ne doit s'entendre que de la partie de l'île qui est habitée; car le reste n'est composé que de rochers et de bois impraticables. Nous parlerons séparément du pic qui rend cette île si fameuse.

Gomera est située à l'ouest de Ténériffe, à six lieues de distance; elle n'en a pas plus de six de longueur. On lui donne le titre de comté; mais dans les différens civils, les vassaux du comte de Gomera ont le droit d'appel aux juges royaux, qui font leur résidence dans l'île de Canarie. La capitale de l'île porte le même nom. C'est une fort bonne ville avec un excellent port, où les flottes des Indes s'arrêtent volontiers pour y prendre des rafraîchissemens. L'île fournit à ses habitans leur provision de grains et de fruits. Elle n'a qu'un inganio, c'est-à-dire, une manufacture de sucre; mais elle produit des vignes en abondance.

Palma est à plus de douze lieues de Gomera, au nord-ouest. Sa forme est ronde. Elle n'a pas moins de neuf lieues de longueur et vingt-cinq lieues de circuit. On vante beaucoup l'abondance de ses vins et de son sucre. Sa capitale, qui se nomme Palma, fait un grand commerce de vin aux Indes occidentales et dans les autres pays. Elle est ornée d'une très-belle église. L'administration des affaires et de la justice est entre les mains d'un gouverneur et d'un conseil d'échevins. L'île n'a qu'une autre ville nommée Saint-André, assez jolie, mais fort petite. Elle a quatre inganios, où l'on fait d'excellent sucre. Le terroir produit peu de blé; dans leurs besoins, les habitans ont recours à l'île de Ténériffe.

L'île d'Hierro ou Herro, que nous appelons l'île de Fer, est à seize lieues au sud de Palma. Son circuit est d'environ six lieues. Elle appartient au comte de Gomera. On y recueille peu de grains. Ses principales productions sont l'orseille, les figues et l'eau-de-vie. Les bestiaux y sont abondans; leur chair est du meilleur goût. Les forêts renferment des cerfs et des chevreuils. Quelques voyageurs ont raconté qu'elle n'a d'autre eau douce que celle qu'on y recueille à la faveur d'un grand arbre qui se trouve au milieu de l'île, et qui est sans cesse couvert de nuées. L'eau qui distille sur les feuilles tombe continuellement dans deux grandes citernes qu'on a construites au pied de l'arbre, et suffit pour les besoins des habitans et des bestiaux. Jackson rapporte qu'étant à Fer en 1618, il a vu l'arbre de ses propres yeux; qu'il lui a trouvé la grosseur d'un chêne, l'écorce fort dure, et six à sept aunes de hauteur; les feuilles rudes, de la couleur des feuilles de saule, mais blanches au côté inférieur; qu'il ne porte ni fleurs ni fruits; qu'il est situé sur le revers d'une colline; que pendant le jour il paraît flétri, et qu'il ne rend de l'eau que pendant la nuit, lorsque la nue qui le couvre commence à s'épaissir; enfin qu'il en donne assez pour suffire à toute l'île, c'est-à-dire, suivant le récit de Jackson, à huit mille âmes et à cent mille bestiaux. Il ajoute que l'eau est conduite, par des tuyaux de plomb, du pied de l'arbre dans un grand réservoir qui ne contient pas moins de vingt mille tonneaux, environné d'un mur de briques, et pavé de pierre; que de là on la transporte dans des barils à divers endroits de l'île où l'on a pratiqué d'autres citernes, et que le grand bassin est rempli toutes les nuits.

Divers écrivains ont traité de fable ridicule l'histoire de cet arbre merveilleux. Ce jugement sera celui de tout homme sensé, en lisant le récit de conteurs tels que Jackson. Mais cherchons à découvrir la vérité sur l'arbre miraculeux.

Le Maire prétend que cet arbre n'est point si merveilleux; qu'il y en a plusieurs qui donnent aussi de l'eau, mais en moindre quantité.

Bontier, et Le Verrier, aumônier de Bethencour, qui fit la conquête des Canaries, ont écrit l'histoire de la découverte de ces îles. Ces auteurs, qui paraissent en général dignes de foi, parlent de plusieurs arbres situés dans la partie la plus élevée du pays, et desquels dégoutte une eau claire qui tombe dans des fosses creusées exprès. Ils ajoutent qu'elle est excellente à boire. Dans un autre endroit, ils citent le milieu de l'île, qui est très-haut, comme couvert d'une immense forêt de pins. L'état des choses a pu changer depuis le temps de ces deux écrivains; mais ce qu'ils racontent explique parfaitement le merveilleux.

«Un autre témoignage va fixer le degré de croyance que l'on doit accorder à l'histoire du singulier arbre de l'île de Fer. Abreu Galindo, dans son traité manuscrit des Canaries, conservé dans les registres du pays, dit qu'il voulut voir par lui-même ce que c'était que cet arbre. Il s'embarqua donc et se fit conduire à un lieu nommé _Tigulahe_, qui communique à la mer par un vallon, à l'extrémité duquel, contre un gros rocher, se trouvait l'arbre saint que dans le pays on nomme _garoë_. Il ajoute que c'est mal à propos qu'on l'a nommé _til_ ou _tilo_ (tilleul), parce qu'il n'y ressemble pas du tout. Son tronc a douze palmes de circonférence, quatre pieds de diamètre, et à peu près quarante pieds de hauteur; les branches sont très-ouvertes et touffues; son fruit ressemble à un gland avec son capuchon; sa graine a la couleur et le goût aromatique des petites amandes que contiennent les pommes de pin. Il ne perd jamais sa feuille, c'est-à-dire que la vieille ne tombe que quand la jeune est formée; et cette feuille est, comme celle du laurier, dure et luisante, mais plus grande, courbée, et assez large. Il y a tout autour de l'arbre une grande ronce qui entoure aussi plusieurs de ses rameaux, et aux environs sont quelques hêtres, des broussailles et des buissons.

»Du côté du nord sont deux grands piliers de vingt pieds carrés, et creusés de vingt palmes de profondeur, faits de pierre, et divisés pour que l'eau tombe dans l'un et se conserve dans l'autre, etc. Il arrive généralement tous les jours, surtout le matin, qu'il s'élève de la mer, non loin de la vallée, des vapeurs et des nuages; ils sont portés par le vent d'est, qui est le plus fréquent dans cet endroit, contre les rochers qui les retiennent. Ces vapeurs s'amoncellent sur l'arbre qui les absorbe, et coulent en eau goutte à goutte sur ses feuilles polies. La grande ronce, les arbustes et les buissons qui sont autour distillent de la même manière. Plus le vent d'est règne, plus la récolte d'eau est abondante. On ramasse alors plus de vingt flacons d'eau. Un homme qui garde l'arbre, et qui pour cela est salarié, la distribue aux voisins, etc.

»Il en est donc de l'arbre de l'île de Fer comme de beaucoup d'autres phénomènes physiques qui, exagérés et revêtus de circonstances invraisemblables, ont dû passer pour des contes, mais qui, réduits à leur juste valeur, deviennent des choses toutes simples. Le garoë a pu exister. Nous voyons tous les jours dans nos jardins, après un brouillard épais, les arbres qui ont les feuilles dures et polies, tels que les orangers, les lauriers-roses, les lauriers-cerises, tout couverts d'eau. Supposons dans un pays chaud un lieu où les brouillards s'amoncellent sans cesse, les végétaux qui y croîtront en feront autant que nos lauriers-cerises. Sans leur secours, l'eau des nuages, absorbée par la terre, ne sera d'aucune utilité pour le pays, et retournera à l'Océan par des issues cachées. On pouvait donc renouveler l'arbre saint qui était très-vieux, lorsqu'un ouragan le déracina en 1625. Il fut dressé un procès-verbal de ce malheur; et les notables du pays, s'étant assemblés, firent jeter les feuilles du garoë au lieu où tombait auparavant son eau.

»La description de l'arbre saint, donnée par Galindo, convient parfaitement au _laurus indica_, bel arbre qui croît naturellement sur le sommet des montagnes de toutes les Canaries»[19].

[Note 19: Essai sur les îles Fortunées, par M. Bory-Saint-Vincent, p. 220, etc.]

Lancerotta est à quarante-huit lieues de la grande Canarie, vers le nord-est; sa longueur est de douze lieues. Ses seules richesses sont la chair de chèvre et l'orseille. Elle a le titre de comté. Elle envoie chaque semaine à Canarie, à Ténériffe et à Palma des barques chargées de chair de chèvre séchée qui s'appelle _tussinetta_, et dont on se sert dans ces îles au lieu de lard.

Une chaîne de montagnes qui la divise sert d'asile à quelques bêtes sauvages, qui n'empêchent pas les chèvres et les moutons d'y paître tranquillement; mais il y a peu de bêtes à cornes, et moins encore de chevaux. Les vallées sont sèches et sablonneuses; elles ne laissent pas de produire de l'orge et du froment médiocre. Du côté du nord, à la distance d'une lieue, elle a une autre petite île qui se nomme _Gratiosa_. Les plus grands vaisseaux passent sans danger dans l'intervalle.

On ne croit Fuerte-Ventura éloignée que de cinquante lieues du promontoire de Guer en Afrique, et de dix-huit à l'est de la grande Canarie. On lui donne vingt-trois lieues de long sur six de large; elle appartient au seigneur de Lancerotta. Ses productions sont le froment, l'orge, les chèvres et l'orseille; elle ne produit pas plus de vin que Lancerotta.

Dapper dit que Fuerte-Ventura a trois villes sur les côtes: Lanagla, Tarafalo et Pozzo-Negro. Du côté du nord, elle a le port de Chabras et un autre à l'ouest, dont on vante la bonté. Entre cette île et celle de Lancerotta, les plus nombreuses flottes peuvent trouver une retraite sûre et commode; mais la côte est dangereuse au nord-est, et la mer y bat continuellement contre une multitude de rocs.

Il manque tant de circonstances aux anciennes descriptions du pic de Ténériffe, qu'il doit être agréable au lecteur de les trouver ici rassemblées dans un nouvel article, d'après les relations des voyageurs modernes[20].

[Note 20: Ceci est écrit en 1780.]

La fameuse montagne de Teide, qu'on nomme communément le pic de Ténériffe, cause une égale admiration de près ou dans l'éloignement. Elle étend sa base jusqu'à Garachico, d'où l'on compte deux journées et demie de chemin jusqu'au sommet. Quoiqu'elle paraisse se terminer en pointe fort aiguë, comme un pain de sucre, avec lequel elle a d'ailleurs beaucoup de ressemblance, elle est plate néanmoins à l'extrémité, dans l'étendue de plus d'un arpent. Le centre de cet espace est un gouffre. On peut y monter pendant un mille sur des mules ou sur des ânes; mais il faut continuer le voyage à pied avec de grandes difficultés. Chacun est obligé de porter ses provisions de vivres.

Toute la partie d'en haut est ouverte et stérile, sans aucune apparence d'arbre et de buisson. Il en sort du côté du sud plusieurs ruisseaux de soufre qui descendent dans la région de la neige: aussi paraît-elle entremêlée, dans plusieurs endroits, de veines de soufre. Si l'on jette une pierre dans le gouffre, elle y retentit comme un vaisseau creux de cuivre contre lequel on frapperait avec un marteau d'une prodigieuse grosseur; aussi les Espagnols lui ont-ils donné le nom de _chaudron du diable_. Mais les naturels de l'île étaient persuadés sérieusement que c'est l'enfer, et que les âmes des méchans y faisaient leur séjour pour être tourmentées sans cesse; tandis que celles des bons habitaient l'agréable vallée où l'on a bâti la ville de Laguna: en effet, le monde entier n'a pas de canton où la température de l'air soit plus douce, ni de perspective plus riante que celle qu'on a du centre de cette plaine.

En 1652, des marchands anglais voulurent visiter le pic; ils partirent d'Orotava, ville située à une demi-lieue de la côte septentrionale de l'île de Ténériffe. Leur marche ayant commencé à minuit, ils arrivèrent à huit heures du matin au pied de la montagne, où ils s'arrêtèrent sous un grand pin pour s'y rafraîchir jusqu'à deux heures après midi; ensuite continuant leur chemin au travers de plusieurs montagnes sablonneuses et stériles, sans y trouver un seul arbre, ils eurent beaucoup à souffrir de la chaleur jusqu'au pied du pic, où ils ne trouvèrent pour abri que de gros rochers, qui semblaient y être tombés de quelque partie de la montagne.

À six heures du soir, ils commencèrent à monter le pic; mais, après avoir marché l'espace d'un mille, ils trouvèrent le chemin si difficile pour les chevaux, qu'ils prirent le parti de les laisser derrière eux avec leurs domestiques. Pendant ce premier mille quelques-uns des voyageurs ressentirent des faiblesses et des maux de coeur. D'autres furent tourmentés par des vomissemens et des tranchées; mais ce qui parut encore plus surprenant, le crin des chevaux se dressa. Ayant demandé du vin, qu'on portait dans de petits barils, ils le trouvèrent si froid, qu'ils n'en purent boire sans l'avoir fait chauffer: cependant l'air était calme et modéré; mais, vers le coucher du soleil, le vent devint si violent et si froid, qu'étant forcés de s'arrêter sous les rocs, ils y allumèrent de grands feux pendant toute la nuit.

Ils recommencèrent à monter vers quatre heures du matin. Après avoir fait l'espace d'un mille, un des voyageurs se trouva si mal, qu'il fut obligé de retourner sur ses pas. Là commencent les rochers noirs. Le reste de la compagnie continua sa marche jusqu'au pain de sucre, c'est-à-dire à l'endroit où le pic commence à prendre cette forme. La plus grande difficulté qu'ils y eurent à combattre, fut le sable blanc, contre lequel néanmoins ils s'étaient munis, en prenant avec eux des souliers dont la semelle était plus large d'un doigt que le cuir supérieur: ils gagnèrent avec beaucoup de peine le dessus des rochers noirs, qui est plat comme un pavé. Comme il ne leur restait plus qu'un mille jusqu'au sommet, ils sentirent redoubler leur courage; et, sans être tentés de se reposer, ils gagnèrent enfin la cime. Leur crainte avait été d'y trouver la fumée aussi épaisse qu'elle leur avait paru d'en bas; mais ils n'y sentirent que des exhalaisons assez chaudes, dont l'odeur était celle du soufre.

Dans la dernière partie de leur marche, ils ne s'étaient aperçus d'aucune altération dans l'air, et le vent n'avait pas été fort impétueux; mais ils le trouvèrent si violent au sommet, qu'ayant voulu commencer par boire à la santé du roi, et faire une décharge de leurs fusils, à peine pouvaient-ils se soutenir. Ils avaient besoin de réparer leurs forces, que la fatigue avait épuisées. Leur surprise augmenta beaucoup, lorsque, ayant voulu goûter de l'eau-de-vie, ils la trouvèrent sans force; le vin, au contraire, leur parut plus vif et plus spiritueux qu'auparavant.

Le sommet du pic sur lequel ils étaient sert comme de bord au fameux gouffre que les Espagnols appellent _Caldera_. Ils jugèrent que l'ouverture peut avoir une portée de mousquet de diamètre, et qu'elle s'étend vers le fond l'espace d'environ deux cent quarante pieds. Sa forme est celle d'un entonnoir; ses bords sont couverts de petites pierres tendres, mêlées de soufre et de sable, qui sont si dangereuses, que l'un des voyageurs, ayant tenté de remuer une pierre assez grosse, faillit d'être suffoqué. Les pierres même sont si chaudes, qu'on ne peut y toucher sans précaution. Personne n'osa descendre plus de douze ou quinze pieds, parce que, le terrain s'enfonçant sous les pieds, on fut arrêté par la crainte de ne pouvoir remonter facilement; mais on prétend que des voyageurs plus hardis en ont couru les risques, et qu'étant parvenus jusqu'au fond, ils n'y ont rien trouvé de plus remarquable qu'une espèce de soufre clair, qui paraît comme du sel sur les pierres.

Du haut de cette célèbre montagne, les marchands anglais découvrirent la grande Canarie, qui est à douze lieues; l'île de Palme, éloignée de vingt; celle de Gomera, qui n'en est qu'à six lieues; et celle de Fer, à plus de vingt-cinq; mais leur vue s'étendait à l'infini sur la surface de l'Océan; et l'on en doit juger par une simple remarque: c'est que la distance de Ténériffe à Gomera ne paraissait pas plus grande que la largeur de la Tamise à Londres.

Aussitôt que le soleil parut à l'horizon, l'ombre du pic parut couvrir non-seulement l'île de Ténériffe et celle de Gomera, mais toute la mer, aussi loin que les yeux pouvaient s'étendre; et la pointe du mont semblait tourner distinctement, et se peindre en noir dans les airs. Lorsque le soleil eut acquis un peu d'élévation, les nuées se formèrent si vite, qu'elles firent perdre tout d'un coup aux marchands la vue de la mer, et même celle de l'île de Ténériffe, à la réserve de quelques pointes de montagnes voisines qui semblaient percer au travers. Nos observateurs ne purent savoir si ces nuées s'élèvent quelquefois au-dessus du pic même; mais, quand on est au-dessous, on s'imaginerait qu'elles sont suspendues sur la pointe, ou plutôt qu'elles l'enveloppent; et cette apparence est constante pendant les vents de nord-ouest: c'est ce que les habitans appellent _le Cap_. Ils le regardent comme le pronostic certain de quelque tempête.

Un des mêmes marchands, qui recommença le voyage deux ans après, arriva au sommet du pic avant le jour. S'étant mis à couvert sous un roc pour se garantir de la fraîcheur de l'air, il s'aperçut bientôt que ses habits étaient fort humides; il jeta les yeux autour de lui, et sa surprise fut extrême de voir quantité de gouttes d'eau couler le long des rocs. Il remarqua aussi que du sommet des autres montagnes il s'écoule continuellement de petites veines d'eau qui se rassemblent, ou qui se dispersent, suivant la facilité qu'elles trouvent à leur passage.

Après avoir passé quelque temps au sommet du pic, les Anglais descendirent par une route sablonneuse jusqu'au bas de ce qu'on appelle le pain de sucre; et comme elle est si raide qu'on la croirait perpendiculaire, ils en furent bientôt dégagés. En jetant les yeux dans cet endroit, ils découvrirent une grotte qui leur causa de l'admiration; sa forme est celle d'un four dont l'ouverture serait au sommet. Ils eurent la curiosité d'y descendre avec des cordes, dont ils firent tenir le bout par leurs domestiques. La profondeur de cette grotte est de trente pieds, et sa largeur de quarante-cinq. En descendant, ils furent obligés de s'arrêter sur un tas de neige fort dure, pour éviter un trou rempli d'eau, qui a l'apparence d'un puits, et qui est directement au-dessous de l'ouverture de la grotte. Il a six brasses de profondeur. Les Anglais ne purent juger si c'est une source d'eau vive, ou l'assemblage de la neige fondue, ou la distillation des rochers. De tous les côtés de la grotte, on voit des glaçons suspendus, qui descendent jusqu'au tas de neige dont le fond est rempli; mais nos voyageurs, bientôt incommodés de l'excès du froid, quittèrent ce lieu pour continuer de descendre. Ils arrivèrent à Orotava vers cinq heures du soir, le visage si rouge et si cuisant, que, pour se rafraîchir, ils furent obligés de se faire laver long-temps la tête avec des blancs d'oeufs.

Joignons à cette relation celle d'un Anglais fort instruit, nommé M. Édens, plus curieuse et plus détaillée que la première.

Le mardi 13 août 1715, à dix heures et demie du soir, Édens, accompagné de quatre Anglais et d'un Hollandais, avec des domestiques et des chevaux pour le transport de leurs provisions, partit du port d'Orotava: leur guide était le même qui avait servi depuis plusieurs années à tous les étrangers qui avaient fait ce voyage.

Ils arrivèrent avant minuit à la ville d'Orotava; et, suivant les instructions du guide, ils y prirent des bâtons d'une forme commode pour faciliter leur marche.

Le jour suivant, à une heure du matin, ils s'avancèrent jusqu'au pied d'une montagne fort raide, à un mille et demi de la ville; et, commençant à voir autour d'eux à la faveur de la lune qui était fort claire, ils découvrirent le pic, environné d'une nuée blanche qui le couvrait comme un chapeau. De là, suivant le pied de la montagne, ils gagnèrent une plaine que les Espagnols ont nommée _Dornajito en el Monte verte_, c'est-à-dire Petit trou dans la Montagne verte: ce nom lui vient, comme l'auteur le suppose, d'un trou très-profond qu'on trouve un peu plus loin sur la droite, dans lequel tombe une eau pure et fraîche qui descend des montagnes. Après avoir marché par des chemins tantôt rudes, tantôt fort aisés, ils arrivèrent à trois heures près d'une petite croix de bois que les Espagnols appellent _la Cruz de la Solera_, d'où ils aperçurent le pic devant eux; mais, quoique depuis la ville ils eussent monté presque continuellement par divers détours, il ne leur parut pas moins élevé, et les nuées blanches en couvraient encore la pointe.

Un demi-mille plus loin, ils se trouvèrent sur le dos de la montagne, fort rude et fort escarpée, qui se nomme _Caravalla_, nom qui lui vient d'un grand pin que leur guide les pria d'observer: cet arbre jette en effet une grande branche qui, par la manière dont elle s'avance au-delà des autres, a l'air d'un mât, tandis que les autres forment une touffe qui ressemble à la partie d'avant d'une caravelle; on trouve d'ailleurs des deux côtés un grand nombre d'autres pins. Entre ces arbres ils virent plusieurs ruisseaux de soufre enflammé qui descendaient de la montagne en serpentant, et de petits tourbillons de fumée qui s'élevaient des lieux où le soufre avait commencé à s'enflammer. Ils eurent le même spectacle la nuit suivante, lorsqu'ils se retirèrent sous les rocs pour s'y reposer; mais ils ne purent découvrir d'où venait l'inflammation, ni ce que devenaient ensuite les ruisseaux ardens.

Vers cinq heures du soir, ils arrivèrent au sommet de la montagne, où ils trouvèrent un fort gros arbre, que les Espagnols appellent _el Pino de la Merianda_, c'est-à-dire l'arbre de la Collation. Le feu que différens voyageurs ont fait au pied en a découvert le tronc, et fait couler beaucoup de térébenthine. Nos Anglais en allumèrent un grand à peu de distance, et s'arrêtèrent pour se rafraîchir. Ils aperçurent quantité de lapins, qui ont peuplé ces lieux déserts et sablonneux. Depuis cet endroit, quoique assez près du pain de sucre, on est fort incommodé par l'abondance du sable.