Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)

Chapter 14

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Ils avaient cependant quelque idée d'un état futur; car chaque communauté avait toujours deux souverains, un vivant, et l'autre mort. Lorsqu'ils perdaient leur chef, ils lavaient son corps avec beaucoup de soin, et, le plaçant debout dans une caverne, ils lui mettaient à la main une sorte de sceptre, avec deux cruches à ses côtés, l'une de lait, l'autre de vin, comme une provision pour son voyage.

Leurs armes étaient des pierres, avec une sorte de dards endurcis au feu, qui les rend aussi dangereux que le fer. Pour cottes de mailles, ils s'oignaient le corps du jus de certaines plantes mêlé de suif; cette onction, qu'ils renouvelaient souvent, leur rendait la peau si épaisse, qu'elle servait encore à les défendre contre le froid.

Il paraît que chaque canton avait ses usages et son culte de religion particuliers. Dans l'île de Ténériffe, on ne comptait pas moins de neuf sortes d'idolâtrie; les uns adoraient le soleil, d'autres la lune, les planètes, etc. La polygamie était un usage général; mais le seigneur avait les premiers droits sur la virginité de toutes les femmes, qui se croyaient fort honorées lorsqu'il voulait en user. On voit que partout la volupté est entrée dans les usurpations du despotisme le plus grossier.

Ils conservèrent long-temps une pratique fort barbare. À chaque renouvellement de seigneur, quelques jeunes personnes s'offraient pour être sacrifiées. Il y avait une grande fête, à la fin de laquelle ceux qui voulaient lui donner cette preuve d'affection étaient conduits au sommet d'un rocher. Là, on prononçait des paroles mystérieuses, accompagnées de diverses cérémonies; après quoi les victimes, se précipitant elles-mêmes dans une profonde vallée, étaient déchirées en pièces avant d'y arriver: mais, pour récompenser ce sanglant hommage, le seigneur se croyait obligé de répandre toutes sortes de biens et d'honneurs sur les parens des morts: ainsi, même chez les peuplades les plus sauvages, les dévouemens ont flatté l'orgueil, et le sang a plu à la tyrannie.

Les Guanches (c'est le nom que les Espagnols leur ont donné) étaient une nation robuste et de haute taille, mais maigre et basanée: la plupart avaient le nez plat; ils étaient vifs, agiles, hardis et naturellement guerriers; ils parlaient peu, mais fort vite; ils étaient si grands mangeurs, qu'un seul homme mangeait quelquefois dans un seul repas vingt lapins et un chevreau. Suivant la relation du docteur Sprat, il reste encore dans l'île de Ténériffe quelques descendans de cette ancienne race qui ne vivent que d'orge pilé, dont ils composent une pâte avec du lait et du miel; on leur en trouve toujours des provisions suspendues dans des peaux de boucs, au-dessus de leurs fours. Ils ne boivent pas de vin, et la chair des animaux n'est pas une nourriture qui les tente. Ils sont si agiles et si légers, qu'ils descendent du haut des montagnes en sautant de rocher en rocher. Ils se servent d'une sorte de pique longue de neuf ou dix pieds, sur laquelle ils s'appuient pour s'élancer ou pour glisser d'un lieu à l'autre, et pour briser les angles qui s'opposent à leur passage, posant le pied dans des lieux qui n'ont pas six pouces de largeur. Richard Hawkins atteste qu'il les a vus monter et descendre ainsi des montagnes escarpées dont la seule perspective l'effrayait. Sprat raconte l'histoire de vingt-huit prisonniers que le gouverneur espagnol avait fait conduire dans un château d'immense hauteur, où il les croyait bien renfermés, et d'où ils ne laissèrent pas de s'échapper, au travers des précipices, avec une hardiesse et une agilité incroyables. Il ajoute qu'ils ont une manière extraordinaire de siffler qui se fait entendre de cinq milles: ce qui est confirmé par le témoignage des Espagnols. Il assure encore qu'ayant fait siffler un Guanche près de son oreille, il fut plus de quinze jours sans pouvoir entendre parfaitement.

On trouve aussi dans Sprat que les Guanches emploient les pierres dans leurs combats, et qu'ils ont l'art de les lancer avec autant de force qu'une balle de mousquet. Cadamosto assure la même chose, et s'accorde avec Sprat dans la plus grande partie de cette relation. Ils disent tous deux, sur le témoignage de leurs propres yeux, que ces barbares jettent une pierre avec tant de justesse, qu'ils sont sûrs d'atteindre au but qu'on leur marque; et avec tant de force, que d'un petit nombre de coups ils brisent un bouclier, et si loin, qu'on la perd de vue dans l'air. Ainsi les peuples sauvages, en ajoutant à l'énergie des organes naturels, sont parvenus quelquefois à balancer les inventions de notre industrie; et l'homme de la société, malgré tous ses avantages artificiels, est quelquefois petit devant l'homme de la nature.

À l'égard des productions de ces îles, les Espagnols n'y trouvèrent ni blé ni vin à leur arrivée. Ce qu'il y avait alors de plus utile était le fromage, qui était fort bon dans son espèce, les peaux de boucs, que les habitans passaient en perfection, et le suif, qu'ils avaient en abondance. Dans la suite, on y a planté des vignes et semé toutes sortes de grains. Lorsque Richard Hawkins fit le voyage en 1593, il y trouva du vin et du blé de la production du pays; mais il s'engendre dans le blé un ver qui se nomme _gorgossio_, et qui en consomme toute la substance sans endommager la peau. Les Canaries ont donné depuis, avec le vin et le blé, du sucre, des conserves, de l'orseille, de la poix qui ne fond point au soleil, et qui est propre par conséquent aux gros ouvrages des vaisseaux, du fer, des fruits de toutes les bonnes espèces, et beaucoup de bestiaux. La plupart de ces îles peuvent fournir aux bâtimens leur provision d'eau. Toutes les relations s'accordent à les représenter comme une source féconde de toutes sortes de commodités, mais relèvent particulièrement les bestiaux, le blé, le miel, la cire, le sucre, le fromage et les peaux. Le vin des Canaries est agréable et très-fort: il se transporte dans toutes les parties du monde. Roberts prétend que c'est le meilleur vin de l'univers. Linschoten confirme tout ce qu'on dit de la fertilité des Canaries; il ajoute qu'il n'y a pas de grains qu'elles ne produisent avec la même abondance; et parmi les bestiaux qu'elles nourrissent il compte les chameaux.

Le Maire, voyageur français, rend le même témoignage à la fécondité de ces îles, pour tout ce qui est agréable et nécessaire à la vie; mais il parle moins avantageusement de l'eau, qu'il trouve d'une bonté médiocre. Les habitans en ont la même opinion, puisqu'ils se croient obligés de la purifier en la filtrant au travers de certaines pierres. Le Maire fait observer que le temps de la moisson aux Canaries est communément le mois de mars et d'avril, et que dans quelques endroits il y a deux moissons chaque année. Il ajoute qu'il y a vu un cerisier porter du fruit six semaines après avoir été greffé. Les oiseaux de Canarie qu'on nomme _serins_, et qui naissent en France, n'ont ni le son si doux, ni le plumage si beau et si varié que dans le lieu de leur origine.

Outre les végétaux qu'on a nommés, ces îles produisent aujourd'hui des pois, des fèves et des coches, qui sont une sorte de grain semblable au maïs, dont on se sert pour engraisser la terre; des groseilles, des framboises et des cerises, des goyaves, des courges, des oignons d'une rare beauté, toutes sortes de racines, de légumes et de salades, avec une variété infinie de fleurs. Entre les poissons, le maquereau y est d'une prodigieuse abondance, et l'esturgeon n'y est guère moins commun, puisqu'il fait l'aliment des pauvres. Les Canaries ont aussi beaucoup de chevaux et de daims.

Lancerotta est particulièrement renommée pour ses chevaux; la grande Canarie, Palme et Ténériffe, pour leurs vins; Fuerte-Ventura, pour la quantité de ses oiseaux de mer; et Gomera, pour ses daims.

La longueur de l'île Canarie est de onze lieues, à peu près sur la même largeur. Elle est regardée comme la principale des îles du même nom, mais par la seule raison qu'elle est siége de la justice et du gouvernement. La cour souveraine est composée du gouverneur et de trois auditeurs, qui sont en possession de toute l'autorité, et qui reçoivent les appels de toutes les autres îles.

La ville se nomme en latin _Civitas Palmarum_; en espagnol, _la Ciudad das Palmas_, et communément Palme ou Canarie. Elle est ornée d'une magnifique cathédrale, où les offices et les dignités sont en fort grand nombre. L'administration ordinaire des affaires civiles est entre les mains de plusieurs échevins qui forment un conseil. La ville est grande, et la plupart des habitans fort riches. Le sable dont l'île est composée rend les chemins si propres, qu'après la moindre pluie on y marche communément en souliers de velours. L'air est tempéré, et l'on n'y connaît jamais l'excès du froid ni du chaud. On recueille deux moissons de froment, l'une au mois de février, l'autre au mois de mai. Il est d'une bonté admirable, et le pain a la blancheur de la neige. On compte dans la grande Canarie trois autres villes, qui se nomment Telde, Gualdar et Guia. L'île, au temps de Nicols, avait douze manufactures de sucre, qui s'appellent _inganios_, et qu'on aurait prises pour autant de petites villes à la multitude de leurs ouvriers.

Voici la méthode qui est en usage aux Canaries pour le sucre. Un bon champ produit neuf récoltes dans l'espace de dix-huit ans. On prend d'abord une canne, que les Espagnols nomment _planta_, et, la couchant dans un sillon, on la couvre de terre. Elle y est arrosée par de petits ruisseaux qui sont ménagés avec une écluse. Cette plante, comme une sorte de racine, produit plusieurs cannes qu'on laisse croître deux ans sans les couper; on les coupe jusqu'au pied, et, les liant avec leurs feuilles, qui se nomment _coholia_, on les transporte en fagots à l'inganio, où elles sont pilées dans un moulin, et le jus est conduit par un canal dans une grande chaudière, où on le laisse bouillir jusqu'à ce qu'il ait acquis une juste épaisseur. On le met alors dans des pots de terre de la forme d'un pain de sucre, pour le transporter dans un autre lieu, où l'on s'occupe à le purger et à le blanchir. Des restes de la chaudière, qui s'appellent _escumas_, et de la liqueur qui coule des pains qu'on blanchit, on compose une troisième sorte de sucre, qui se nomme _pamela_ ou _netas_. Le dernier marc, ou le rebut de toutes ces opérations, se nomme _remiel_ ou _mélasse_, et l'on en fait encore une autre sorte de sucre nommé _refinado_. Au surplus, on peut observer que cette manipulation de sucre est à peu près la même partout.

Lorsque la première récolte est finie, on met le feu à toutes les feuilles qui sont restées dans le champ, c'est-à-dire à toute la paille des cannes, ce qui consume toutes les tiges jusqu'au niveau de la terre; et, sans autre secours que le soin d'arroser et de nettoyer le terrain, les mêmes racines produisent, dans l'espace de deux ans, une seconde moisson qui se nomme _zoca_. La troisième, qui arrive dans le même période, est appelée _tertia zoca_; la quatrième, _quarta zoca_, et toujours de même, jusqu'à ce que la vieillesse des plantes oblige de les renouveler.

L'île Canarie produit un vin d'une bonté spéciale, surtout dans le canton de Telde. Elle n'est pas moins féconde en excellens fruits, tels que les melons, les poires, les pommes, les oranges, les citrons, les grenades, les figues, les pêches de diverses espèces, et surtout le plantano ou le bananier. Cet arbre n'est pas propre aux édifices. Il croît sur le bord des ruisseaux. Son tronc est fort droit, et ses feuilles sont extrêmement épaisses. Elles ne viennent pas aux branches, mais au sommet de l'arbre, où elles sortent du tronc même. Elles ont une aune de longueur, et la moitié moins de largeur. Chaque arbre n'a que deux ou trois branches, sur lesquelles croissent les fruits au nombre de trente ou quarante. Leur forme est à peu près celle du concombre. Ils sont noirs dans leur maturité, et l'on dit qu'il n'y a point de confiture aussi délicieuse. La plantation ne produit qu'une fois. On coupe l'arbre ensuite. De la même racine il en naît un autre, et l'on recommence ainsi continuellement. L'île de Canarie est fournie de bêtes à cornes, de chameaux, de chèvres, de poules, de canards, de pigeons et de grosses perdrix. Le bois est ce qui lui manque le plus.

On compte dans la ville de Canarie environ douze mille habitans; elle n'a guère moins d'une lieue de circuit; ses édifices sont fort beaux, et la plupart des maisons ont deux étages, avec des plates-formes au sommet. Il y a dans Canarie quatre couvens, les dominicains, les cordeliers, les bernardines et les récollets.

L'île de Ténériffe est au 28e. degré et demi de latitude. Sa distance de l'île de Canarie est de douze lieues au nord-ouest. On lui donne dix-sept lieues de longueur. La terre en est haute. Au milieu de l'île s'élève une montagne qu'on appelle _le Pic de Teide_, et dont la hauteur est très-considérable. Du sommet, qui n'a pas plus d'un demi-mille de tour, il sort quelquefois des flammes et du soufre. Au-dessous, on ne trouve que de la cendre et des pierres ponces. Plus bas encore, la montagne est couverte de neige pendant toute l'année; un peu plus bas, elle produit des arbres d'une hauteur surprenante, qui se nomment _vinatico_, dont le bois est fort pesant, et ne pourit jamais dans l'eau. Il y en a une autre sorte, qu'on appelle _barbuzane_, et qui est de la même qualité que le pin. Plus bas, on trouve des forêts très-longues. Le passage en est charmant par la quantité de petits oiseaux qui font entendre un ramage admirable: on en vante un particulièrement, qui est fort petit, et de la couleur de l'hirondelle, avec une tache noire et ronde au milieu de la poitrine. Son chant est délicieux; mais, s'il est renfermé dans une cage, il meurt en peu de temps.

Ténériffe produit les mêmes fruits que l'île de Canarie. Il s'y trouve aussi, comme dans les autres îles, une sorte d'arbrisseaux nommés _taybayba_, dont on exprime un jus laiteux qui s'épaissit en peu de momens, et qui forme une excellente glu; mais l'arbre qui se nomme _dragonnier_ est propre à l'île de Ténériffe. Il croît sur les terres hautes et pierreuses; et, par les incisions qu'on fait au pied, il en sort une liqueur qui ressemble au sang, et dont les apothicaires font une drogue médicinale[16]. On fait du bois de cet arbre des targettes ou de petits boucliers qui sont fort estimés, parce qu'ils ont cette propriété, qu'une épée dont on les frappe s'y enfonce et tient si fort au bois, qu'on ne l'en retire pas sans peine.

[Note 16: Ce qu'ils appellent _sang de dragon_.]

Cette île porte plus de blé que toutes les autres; ce qui lui a fait donner le nom de nourrice et de grenier dans tous les temps de disette et de cherté. Il croît sur les rochers de Ténériffe une sorte de mousse, nommée _orseille_, qui s'achète par les teinturiers. L'île, au temps de Nicols, avait douze inganios[17] ou manufactures de sucre; mais on y admire particulièrement un petit canton, qui n'a pas plus d'une lieue de circonférence, auquel on prétend qu'il n'y a rien de comparable dans l'univers. Il est situé entre deux villes, dont l'une se nomme _Orotava_, et l'autre _Rialejo_. Ce petit espace produit tout à la fois de l'eau excellente, qui s'y rassemble des rocs et des montagnes; des grains de toute espèce, toutes sortes de fruits, de la soie, du lin, du chanvre, de la cire et du miel, d'excellens vins en abondance, une grande quantité de sucre, et beaucoup de bois à brûler. En général, l'île de Ténériffe fournit beaucoup de vin aux Indes occidentales et aux autres pays: le meilleur croît sur le revers d'une colline qui s'appelle _Ramble_. La ville capitale, nommée _Laguna_, est située sur le bord d'un lac dont elle tire son nom, à trois lieues de la mer. Elle est bien bâtie, et l'on y compte deux belles paroisses. C'est la résidence du gouverneur; les échevins y obtiennent leurs emplois de la cour d'Espagne. Il y a quatre autres villes, dans l'île de Ténériffe: Santa-Cruz, Orotava, Rialejo et Garachico. Avant la conquête, cette île avait sept rois, qui vivaient dans des cavernes comme leurs sujets, qui se nourrissaient des mêmes alimens, et qui n'avaient pour habits que des peaux de boucs.

[Note 17: Il faut observer qu'aujourd'hui la culture est fort diminuée aux Canaries, depuis qu'on a préféré celle des vignobles.]

Ténériffe, quoique la seconde des îles Canaries en dignité, est la plus considérable par l'étendue, les richesses et le commerce.

La plupart des maisons de Laguna sont ornées de jardins, et de parterres ou de terrasses sur lesquelles on voit régner de belles allées d'orangers et de citronniers. La principale fontaine est conduite jusqu'à la ville par des tuyaux de pierre élevés sur des piliers. Ses jardins, ses allées d'arbres, ses bosquets, son lac, son aquéduc, et la douceur des vents dont elle est rafraîchie, la font passer pour une habitation délicieuse.

Son lac est couvert d'oiseaux de mer. Ses faucons sont fort renommés. C'est un spectacle très-agréable que de voir les Nègres occupés à les chasser, et même à les combattre; ils sont beaucoup plus gros et plus forts que ceux de Barbarie. Le vice-roi, assistant un jour à cette chasse, et voyant le plaisir que sir Edmond Scory y prenait, l'assura qu'un faucon qu'il avait envoyé en Espagne au duc de Lerme était revenu d'Andalousie à Ténériffe; c'est-à-dire que, s'il ne s'était pas reposé sur quelque vaisseau, il avait fait d'un seul vol deux cent cinquante lieues d'Espagne: aussi fut-il pris à demi mort, avec les armes du duc de Lerme au cou. Depuis le moment de son départ d'Espagne jusqu'à celui de sa prise, il ne s'était passé que seize heures.

Le fameux pic de Ténériffe est une des plus hautes montagnes de l'univers. Linschoten assure qu'on le voit en mer de soixante milles; qu'on ne peut y monter qu'aux mois de juillet et d'août, parce que le reste de l'année il est couvert de neige, quoiqu'il n'en paraisse point dans tous les lieux voisins; qu'on emploie trois jours à gagner le sommet, d'où l'on découvre aussitôt toutes les autres îles, et qu'il en sort beaucoup de soufre qui est transporté en Espagne. Beckman dit que cette merveilleuse montagne est située au centre de l'île, et qu'elle s'élève comme un pain de sucre; mais qu'il ne put en voir le sommet, parce qu'il était caché dans les nues. Atkins l'appelle un amas pyramidal de rocs bruts, qui ont été comme incrustés ensemble par quelque embrasement souterrain qui dure encore.

On ne trouve pas moins de différence entre les auteurs sur la véritable hauteur de ce pic que sur la distance d'où l'on peut l'apercevoir en mer. Cependant, par une observation sur le baromètre, on a reconnu que le vif-argent s'abaissa de onze pouces au sommet de la montagne, c'est-à-dire, de vingt-neuf à dix-huit; ce qui répond, suivant les tables du docteur Halley, à deux milles et un quart. Ce calcul s'accorde assez avec celui de Beckman, qui met la hauteur perpendiculaire du pic à deux milles et demi: il observe aussi que les Hollandais y placent leur premier méridien[18].

[Note 18: D'après les observations les plus récentes et les plus exactes, la hauteur de ce pic est de 1904 toises au-dessus du niveau de la mer.]

Cette île produit trois sortes d'excellens vins, qui sont connus sous les noms de _Canarie_, de _Malvoisie_ et de _Verdona_: les Anglais les confondent tous trois sous le nom commun de _Sack_. Beckman observe que les vignes qui produisent le canarie ont été transportées du Rhin à Ténériffe par les Espagnols sous le règne de Charles-Quint. On prétend que, dans une seule année il en est venu jusqu'à quinze et seize mille muids en Angleterre. Dampier, Le Maire et Duret donnent la préférence au malvoisie de Ténériffe sur ceux de tous les autres pays du monde. Les deux derniers de ces trois auteurs ajoutent qu'il n'était pas connu à Ténériffe avant que les Espagnols y eussent apporté quelques ceps de Candie, qui produisent aujourd'hui de meilleur vin, et plus abondamment que dans l'île même de Candie: le transport et la navigation ne font qu'augmenter sa bonté. Dampier parle aussi du Verdona, ou du vin vert. Il est plus fort et plus rude que le canarie; mais il s'adoucit aux Indes occidentales, où il est fort estimé.

Il ne manque rien aux richesses de Ténériffe, s'il est vrai, comme le capitaine Roberts nous l'assure, qu'il y ait une mine d'or à la pointe de Négos.

Les vignes qui produisent l'excellent vin de Ténériffe croissent toutes sur la côte, à la distance d'un mille de la mer. Celles qui sont plus loin dans les terres sont beaucoup moins estimées, et ne réussissent pas mieux quand on les transplante dans les autres îles.

Dans quelques endroits de l'île de Ténériffe il croît une sorte d'arbrisseau nommé _legnan_, que les Anglais achètent comme un bois aromatique. On y trouve des abricotiers, des pêchers et des poiriers qui portent deux fois l'an, et des citrons qui en contiennent un petit dans leur centre, ce qui leur a fait donner le nom de _pregnada_. Ténériffe produit du coton et des coloquintes. Les rosiers y fleurissent à Noël. Il n'y manque rien aux roses, ni pour la vivacité du coloris, ni pour la grandeur; mais les tulipes n'y croissent point. Les rochers y sont couverts de crête marine. Il croît sur les bords de la mer une autre herbe à feuilles larges, si forte, et même si vénéneuse, qu'elle fait mourir les chevaux. Cependant elle n'est pas si pernicieuse aux autres animaux. On a vu jusqu'à quatre-vingts épis de froment sortir d'une seule tige; il est aussi jaune et presque aussi transparent que l'ambre. Dans les bonnes années, un boisseau de semence en a rendu jusqu'à cent.

Les serins des Canaries qu'on apporte en Europe sont nés dans les _barancos_, ou les sillons que l'eau forme en descendant des montagnes. L'île Ténériffe est aussi fort abondante en cailles et en perdrix, qui sont d'une grande beauté, et beaucoup plus grosses qu'en Europe. Les pigeons ramiers, les tourterelles, les corbeaux et les faucons, y viennent des côtes de Barbarie. Il y a peu de montagnes où l'on ne découvre des essaims d'abeilles. Les chèvres sauvages grimpent quelquefois jusqu'au sommet du pic. Les porcs et les lapins ne sont pas moins communs dans l'île. À l'égard du poisson, il y est généralement de meilleur goût qu'en Angleterre. Les homards n'y ont pas les pattes si grandes. Le clacas, qui est sans contredit le meilleur coquillage de l'univers, croît dans les rocs, où il s'en trouve souvent cinq ou six sous une grande écaille. On estime aussi une sorte d'animal qui a six ou sept queues longues d'une aune, jointes à un corps et à une tête de même longueur. Les tortues y sont excellentes; les cabridos sont une espèce de poisson qui l'emporte sur nos truites.

Les principaux vignobles sont ceux de Buena-Vista, Dante, Orotava, Figueste, et surtout celui de Ramble, qui produit le meilleur vin de l'île. Pour les fruits, il n'y a pas de pays qui fournisse de meilleures espèces de melons, de grenades, de citrons, de figues, d'oranges, d'amandes et de dattes. La soie, le miel et par conséquent la cire, y sont de la même excellence; et si ces trois sources de richesses y étaient cultivées avec plus de soin, elles surpasseraient celles de Florence et de Naples.