Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)
Chapter 13
Sharpey fit demander la permission d'entrer dans le port, à titre de marchand d'Europe qui désirait également de vendre et d'acheter; il avait du fer, du plomb, de l'étain, du drap, des lames d'épée et autres marchandises recherchées dans ces régions. Il fut reçu avec des caresses et des offres qui ne pouvaient être suspectes dans une ville de commerce. On commença par exiger de lui le droit d'ancrage, mais sans violence, et suivant l'usage établi pour tous les marchands étrangers. Ensuite étant entré dans la ville, il eut la liberté de s'y loger commodément. On lui demanda l'état de ses marchandises, et, sur le premier mémoire qu'il en donna, on se serait accommodé sur-le-champ de toute sa cargaison, s'il n'eût voulu, en réserver la meilleure partie pour le terme de son voyage, c'est-à-dire pour les Indes, où pourtant il ne devait pas arriver. On n'exigea point qu'il fît rien débarquer avant la vente. Les négocians turcs ou arabes se contentèrent des essais qu'il avait apportés de son bord, et, concluant le marché sur terre, ils envoyaient prendre les marchandises dans leurs propres barques, à mesure qu'elles étaient achetées et payées. Enfin il dut être très-satisfait d'eux; mais, lorsqu'il leur parla du gouverneur d'Aden, tous blâmèrent la témérité qu'il avait eue d'entrer dans une ville de guerre, et l'assurèrent qu'il devait se trouver très-heureux d'en être sorti.
Il revint à Socotora, et, prenant la route de Cambaye, il vint relâcher à Moa. Les habitans lui offrirent, pour une somme très-modique, un pilote expérimenté qui le conduirait dans ces parages, reconnus pour très-dangereux jusqu'à la barre de Surate. Il le refusa, et dut s'en repentir. Le vaisseau toucha terre en sortant du canal de Moa; il fit eau de tous côtés. Il fallut abandonner les marchandises, et une grande partie de l'argent, et se jeter sur une chaloupe, que, pour comble de malheur, un coup de vent brisa dans la baie de Gandevi: tout l'équipage gagna la terre, et fut traité avec humanité par les naturels du pays; mais, n'espérant point de voir arriver de vaisseaux dans cette baie, ils reprirent la route d'Europe par terre, traversèrent avec des peines incroyables une longue étendue de contrées alors peu connues et arrivèrent enfin dans leur patrie.
_L'Union_, qui avait été séparé comme on l'a dit, du vaisseau de Sharpey, ne fut guère plus heureux. Le capitaine Rowles prit terre dans un des cantons de la grande île de Madagascar. Il y fut attaqué en trahison par les Nègres, et l'équipage n'eut que le temps de remettre à la voile. Sept Anglais moururent subitement du poison dont les flèches des sauvages étaient imprégnées. On fit une cargaison de poivre à Achem, à Priaman, à Tékou, ports de l'île de Sumatra; mais les maladies désolèrent l'équipage, et de soixante-dix-sept Anglais dont il était composé il n'en revint que neuf. Le vaisseau, en arrivant, était en si mauvais état, qu'on le déclara incapable de servir.
Sharpey errait encore sur les mers, lorsque la compagnie des Indes d'Angleterre fit partir Henry Middleton avec trois vaisseaux et une pinasse chargée de provisions. Il monta dans la mer des Indes jusqu'à Aden; il ignorait tout ce que Sharpey y avait essuyé, et n'en fut que plus aisément trompé par les apparences de bonne foi et d'amitié qu'on lui prodigua. Cependant, comme il voulait aller à Moka, il ne laissa dans la rade d'Aden qu'un de ses trois vaisseaux, nommé le _Pepper-Corn_. Le sien, nommé le _Trade's increase_, échoua près de Moka sur un banc de sable; mais cet accident, commun aux vaisseaux qui entrent dans ces détroits, était sans danger. Les Turcs de Moka vinrent l'aider à débarrasser son vaisseau. L'aga qui commandait dans la ville le fit presser de descendre à terre; et le désir de vendre ses marchandises, le premier mobile de tous les navigateurs commerçans, le fit consentir imprudemment à cette demande. Ce qui peut excuser sa confiance, c'est qu'il apportait une lettre du roi d'Angleterre pour le pacha de Zénan, accompagnée de présens. Cependant le plus sûr aurait été de demander des otages avant de se remettre entre les mains d'hommes aussi perfides que les Turcs, et bien dignes en tout temps du nom de barbares. Il ne tarda pas à reconnaître la faute qu'il avait faite. L'aga, comme tous les commandans turcs, ne cherchait que le pillage, et s'embarrassait peu du commerce des marchands arabes de Moka. Ceux-ci même avaient averti Middleton de se défier des Turcs. Mais l'aga, qui ne cherchait sans doute qu'à attirer à terre plus d'Anglais et de marchandises, ne cessa, durant huit jours que l'amiral passa dans la ville avec sa suite, de le traiter avec les politesses les plus distinguées. Elles finirent par une insigne trahison. Les Turcs fondirent à l'improviste dans la maison de l'amiral, lui tuèrent huit hommes, en blessèrent quatorze. Lui-même fut renversé d'un coup qui le fit tomber sans connaissance. On lui lia les mains derrière le dos, et en cet état il fut traîné avec les siens dans un cachot et chargé de grosses chaînes. Tel est le traitement, digne des peuplades sauvages, que reçut dans une ville de commerce un amiral anglais chargé de lettres de son maître.
Pendant ce temps, cent cinquante soldats turcs, déguisés et sans turbans, essayèrent de surprendre le _Darling_, un des vaisseaux anglais qui était le plus proche du rivage. Ils vinrent dans trois grandes barques, et, étant entrés dans le vaisseau à la faveur de leur déguisement, ils commencèrent à faire main-basse sur les Anglais; et l'équipage, qui n'avait pas eu le temps de se reconnaître, fut un moment en danger. Mais, dès qu'on eut couru aux armes, le triomphe des traîtres ne fut pas long. Ils furent tous égorgés en demandant la vie qu'ils ne méritaient pas.
Cependant l'aga fit venir l'amiral devant lui, et eut l'insolence de lui demander comment il avait été assez hardi pour venir dans le port de Moka, si près de la Ville Sainte. Middleton lui répondit qu'il n'y était entré que sur les instances et les promesses qu'on lui avait faites, et sur la foi des traités qui subsistaient entre le roi d'Angleterre et le grand-seigneur. L'aga répliqua qu'il n'était pas permis aux chrétiens d'approcher de la Ville Sainte, ni de Moka, qui en était la clef; que le pacha avait ordre de faire esclaves tous ceux qui se présenteraient. Le grand-seigneur n'ordonnait pas sans doute qu'on attirât les étrangers dans des piéges pour les arrêter par trahison. Mais, si les ordres qu'alléguait ce Turc étaient réels, quelle stupidité de la part du divan de Constantinople d'éloigner les commerçans qui apportaient leurs richesses dans ses ports, et qui venaient grossir les revenus du grand-seigneur! car les droits de la douane de Moka étaient évalués à près de 40,000 liv. sterling par an.
L'aga proposa à l'amiral d'écrire aux commandans de ses vaisseaux qu'ils descendissent à terre, et qu'ils y débarquassent leurs marchandises. «Croyez-vous, lui dit l'amiral, que les Anglais soient des insensés, et qu'ils viennent se précipiter volontairement dans l'esclavage?» La réponse de l'aga fait voir quelle idée on a de l'obéissance dans les pays despotiques. «N'êtes-vous pas leur chef? Ils viendront, si vous leur écrivez.--Je ne veux pas leur écrire», dit fièrement l'amiral. L'aga le menaça de lui faire couper la tête. Middleton répondit qu'il était tout prêt, et que les fatigues de la navigation et les traitemens qu'il éprouvait lui rendaient la vie insupportable. On le chargea de nouvelles chaînes aux pieds et aux mains, et on l'enferma dans une étable à chiens. On ne sait quels termes auraient eus toutes ces barbaries, si le consul des Banians, nommé Thermal, et un riche négociant, nommé Toukar, intéressés par état à ce que les négocians étrangers ne fussent pas maltraités à Moka, ne s'étaient réunis pour protéger les Anglais avec Hamed Ouadi, riche marchand, qu'on appelait le marchand du pacha, parce qu'il était l'ami du pacha de Zénan, et lui avait même rendu de grands services avant son élévation. Ces trois hommes mirent dans les intérêts des Anglais le kiaia ou secrétaire du pacha, en lui faisant espérer une somme d'argent pour récompense de ses soins. Le pacha, informé par les lettres de l'aga de l'arrivée des vaisseaux anglais et de tout ce qui s'était passé, avait ordonné qu'on amenât les prisonniers à Zénan, éloigné de Moka de quinze jours de route. Le peuple, qui n'avait jamais vu d'hommes de leur nation, s'assemblait en foule pour les regarder. Partout où l'on passa la nuit, ils n'eurent point d'autre lit que la terre. C'était à la fin de décembre, et, sans les robes fourrées que Middleton fit acheter dans la route, et dont il n'aurait pas cru avoir besoin à seize degrés de la ligne, la plupart seraient morts du froid qui se fait sentir dans les montagnes d'Arabie, malgré leur situation entre le tropique et l'équateur. La terre était couverte de frimas tous les matins, et la nuit la glace avait un pouce d'épaisseur. C'est une observation attestée par le journal de Middleton.
À quelque distance de la ville, on rencontra un officier du pacha à la tête de deux cents hommes, avec leurs trompettes et leurs timbales. Ils se partagèrent en deux lignes, entre lesquelles on plaça les Anglais, à qui l'on fit quitter leurs robes et leurs chevaux, et qui marchèrent à pied. À la première porte, ils trouvèrent une garde nombreuse. La seconde était défendue par deux grosses pièces d'artillerie sur leurs affûts. Les soldats qui les avaient escortés firent une décharge de leurs mousquets à la première porte, et se mêlèrent avec le reste de la garde. L'amiral et ses gens attendirent quelque temps dans une cour fort spacieuse, où quelques officiers vinrent les prendre pour les conduire devant le pacha. C'était un jour de divan ou de conseil. Ils montèrent un escalier au sommet duquel deux hommes d'une taille extraordinaire prirent l'amiral par les bras, en les serrant de toute leur force, et l'introduisirent dans une longue galerie où le conseil était assemblé. Il y avait de chaque côté un grand nombre de spectateurs assis; mais le pacha était dans l'enfoncement, seul sur un sopha, avec un certain nombre de conseillers qui étaient à quelque distance de lui. Le plancher était couvert de tapis fort riches, et tous ces objets formaient un coup d'oeil imposant.
À cinq ou six pas du pacha, les deux guides l'arrêtèrent brusquement. Il demeura pendant quelques minutes exposé aux regards de l'assemblée; enfin le pacha lui demanda d'un air sombre et dédaigneux de quel pays il était, et ce qu'il venait chercher dans celui des Turcs; l'amiral répondit qu'il était un marchand anglais, et que, se croyant ami du grand-seigneur en vertu des traités du roi son maître, il était venu pour exercer le commerce. Il n'est permis à aucun chrétien, lui dit le pacha, de mettre le pied dans cette contrée. Middleton lui exposa comment on l'avait trompé par de fausses assurances, et comment on l'avait traité. Le pacha répondit que l'aga n'était que son esclave, qu'il n'avait pu rien promettre sans son ordre, et qu'il avait suivi celui du grand-seigneur en châtiant des infidèles qui avaient osé venir près de la Ville Sainte. Enfin il ajouta qu'il allait écrire au sultan pour savoir sa volonté, et que l'amiral pouvait écrire de son côté à l'ambassadeur que les Anglais avaient à Constantinople; qu'en attendant ils demeureraient prisonniers. L'amiral fut congédié après cette explication, et conduit avec cinq ou six de ses gens dans une prison assez commode, tandis que tous les autres furent jetés dans un noir cachot et chargés de chaînes. Un jeune homme de sa suite, qui s'était imaginé, en se voyant conduire devant le pacha, qu'il allait recevoir la mort, et que tous les Anglais n'attendraient pas long-temps le même sort, tomba dans un évanouissement si profond, qu'il n'en revint que pour expirer peu de jours après.
Mais, dès le lendemain, Middleton fut fort étonné de recevoir un messager du kiaia qui l'invitait à déjeuner avec lui: c'était l'effet des recommandations de l'honnête banian et du négociant Hamed. Un Maure du Caire, fameux par ses richesses, et qui même avait prêté de grosses sommes à ce pacha, osa lui dire qu'il s'exposait par ses violences à ruiner tout le commerce du pays. Ce Maure avait un vaisseau dans la rade de Moka, et craignait le ressentiment des Anglais, qui en effet ne tarda pas à éclater. L'amiral, encouragé par ces protections puissantes, et par les promesses du kiaia qui paraissait lui être dévoué, fit présenter au pacha une requête assez hardie, par laquelle il lui déclarait qu'en quittant la rade de Moka, il avait donné ordre aux commandans de ses vaisseaux de suspendre les hostilités pendant vingt-cinq jours, et d'en user ensuite à leur gré, si dans cet espace de temps ils ne recevaient aucune nouvelle de lui; que, ce terme étant expiré, il prenait la liberté d'en avertir le pacha, afin qu'il daignât se hâter de terminer son affaire, ou de lui donner quelques favorables assurances qu'il pût communiquer à ses officiers, sans quoi il ne pouvait répondre que, se voyant sans chef, ils ne se portassent à la violence. Cette requête, qui renfermait une menace que l'on savait pouvoir être effectuée, fit impression sur le pacha. Deux jours après, l'amiral eut l'assurance de sa liberté prochaine, et l'on n'attendit, pour le renvoyer à Moka, que l'arrivée de quelques autres Anglais qui avaient été arrêtés à Aden. Middleton vit une seconde fois le pacha, qui dans cet intervalle avait été nommé visir; il en reçut un accueil assez flatteur: on lui dit que, lorsqu'il serait arrivé à Moka, la plus grande partie de ses gens pourraient retourner aussitôt sur leur bord; mais qu'il serait retenu dans la ville avec quelques officiers jusqu'à ce que les vaisseaux qu'on attendait de l'Inde fussent arrivés dans le port. Cette précaution montrait la crainte qu'avaient les Turcs que les Anglais, pour se venger, n'arrêtassent les vaisseaux commerçans de l'Inde qui viendraient se rendre à Moka, et qui n'étaient pas de force à se défendre contre trois vaisseaux d'Europe. Le pacha, joignant les menaces aux promesses, et vantant beaucoup sa clémence, lui répéta qu'il eût à se souvenir que l'intention du grand-seigneur était qu'aucun vaisseau chrétien n'entrât dans la mer d'Arabie. «L'épée du sultan est longue», lui dit-il. L'aga avait déjà tenu le même discours à Middleton, et cet Anglais lui avait répondu avec une juste fermeté: «Vous ne m'avez pas pris par l'épée, mais par trahison; je n'aurais craint ni votre épée ni celle de personne.» Mais il n'osa pas faire la même réponse au pacha. Il apprit depuis que le premier dessein de ce Turc avait été de lui faire couper la tête, et de faire tous ses compagnons esclaves.
Comme il connaissait les mauvaises intentions de l'aga à l'égard des Anglais, il demanda au pacha, avant de le quitter, une lettre pour cet officier, de peur qu'il ne recommençât ses injustices. Alors le pacha, irrité de ses défiances, lui dit avec cet orgueil des despotes barbares dans lequel il entre beaucoup plus de férocité que de grandeur: «Un mot de ma bouche n'est-il pas suffisant pour renverser une ville de fond en comble? Si l'aga vous fait tort, je le ferai écorcher jusqu'aux oreilles, et je vous ferai présent de sa tête. N'est-il pas mon esclave?»
Mais tout le faste du despotisme turc ne rassurait point l'amiral contre la perfidie de cette nation et les méchancetés de l'aga. Il profita du peu de liberté qu'on lui laissait à Moka pour s'échapper de cette ville et regagner ses vaisseaux. Une partie de ses gens ne purent se sauver avec lui, et l'aga, dans le premier transport de sa colère, avait menacé de leur faire couper la tête; mais Middleton lui fit déclarer que, s'il continuait à les retenir malgré l'ordre du pacha, il allait brûler tous les vaisseaux qui étaient restés dans le port, et qu'il étendrait sa vengeance jusque sur la ville. Cette menace y jeta la consternation. Un capitaine de vaisseau indien, nommé Mohammed, offrit sa médiation, et vint demander à l'amiral quelle satisfaction il exigeait. Middleton demanda qu'on lui rendît sa pinasse et ses marchandises, que le pacha de Zénan prétendait devoir être confisquées pour le profit du grand-seigneur, et qu'il avait exceptées de ce qui devait être rendu aux Anglais; qu'on lui ramenât tous ses gens, et même un jeune homme qu'on avait circoncis par violence, et que le pacha voulait retenir comme mahométan; qu'enfin on lui payât soixante-dix mille piastres pour le dédommager de tout ce qu'il avait souffert. Il en obtint vingt mille par accommodement. Il était temps qu'il s'éloignât de cette mer, quoique ses vaisseaux eussent été se rafraîchir sur la rive opposée, à la côte des Abyssins; les maladies n'avaient pas laissé de fatiguer l'équipage. Les démêlés avec l'aga avaient été longs. On était au commencement de juin, et les vents brûlans qui règnent à certaines époques sur la mer Rouge étaient devenus si insupportables, que les Anglais furent obligés, pendant plusieurs jours, de se tenir renfermés sous leurs écoutilles. On raconte des effets étranges de ces vents enflammés qui coupent la respiration et portent dans les entrailles une chaleur mortelle que rien n'est capable d'éteindre. Des obstacles et des fléaux si dangereux forcèrent l'amiral de renoncer au projet qu'il avait formé d'attendre le grand vaisseau qui vient tous les ans de Suez à Moka, chargé des richesses de l'Égypte; mais il s'en dédommagea par des prises considérables qu'il fit l'année suivante, lorsque, après avoir inutilement tenté de commercer à Surate et à Cambaye, où les Portugais s'étaient rendus les plus forts, il revint dans la mer Rouge avec Sarris, autre capitaine anglais qu'il avait rencontré. Ils convinrent de saisir et de dépouiller tous les vaisseaux indiens qui entreraient dans le golfe, et de partager le butin. Il fut immense. Ils prirent, entre autres, un bâtiment très-considérable qui appartenait au grand-mogol, et qui était chargé pour la mère de ce monarque. L'équipage était de quinze cents personnes. Ils allèrent partager leur proie dans la baie d'Assab, sur le rivage des Abyssins. De là, menant en triomphe tous les bâtimens qu'ils avaient pris, ils revinrent dans la rade de Moka. Le pacha leur envoya des présens qui furent rejetés avec hauteur et indignation. Les capitaines anglais déclarèrent qu'ils n'étaient venus que pour se venger des outrages qu'ils avaient reçus, et qu'ils ne laisseraient entrer aucun navire indien dans la rade pendant toute la mousson. C'était priver les Turcs des avantages et des richesses qu'ils retiraient du commerce de l'Inde. Le pacha fit demander quelle satisfaction, quel dédommagement ils exigeaient. Ils demandèrent cent mille piastres. La chose la plus difficile à obtenir des Turcs, c'est l'argent; mais ils s'y prirent très-adroitement pour éluder le paiement de cette somme. Ils eurent la permission d'entretenir les nakadas ou capitaines de vaisseaux indiens qui arrivaient en foule pour commercer, et qui se trouvaient arrêtés à la rade de Moka. Ils les déterminèrent à payer pour avoir la liberté du commerce. Chaque vaisseau se taxa à quinze mille piastres. Les Anglais, contens d'être payés, se retirèrent quand ils virent approcher le moment où ils ne pourraient plus faire aucun mal aux Turcs, et prirent la route de l'Europe. Dounton, l'un des capitaines anglais, était destiné à n'être pas mieux traité par ses compatriotes que par les Turcs. Il aborda en assez mauvais équipage sur les côtes d'Irlande. Un de ses matelots, qu'il avait renvoyé pour quelque faute, l'accusa de piraterie auprès du commandant de Waterford. L'accusation n'était pas sans fondement, et fut d'autant mieux écoutée, que c'était un beau prétexte pour saisir les richesses immenses de Dounton. Il fut mis en prison; mais il trouva moyen de faire parvenir ses plaintes à l'amirauté. Comme, après tout, il avait fait redouter le nom anglais dans les mers d'Orient, et humilié une nation insolente et perfide, on lui pardonna d'avoir rançonné les sujets du grand-mogol. On lui rendit la liberté et ses trésors.
Nous allons maintenant suivre les voyageurs qui ont donné la description des côtes d'Afrique et des îles adjacentes. Nous commencerons par les Canaries et Madère, les premières de celles qu'on rencontre dans ces mers qui aient attiré l'attention des navigateurs.
CHAPITRE II.
Voyages aux Canaries. Description de ces îles.
Les îles Canaries sont au nombre de sept principales. Leur première découverte fit naître des contestations fort vives entre les Espagnols et les Portugais, qui s'en attribuaient exclusivement l'honneur. Les Portugais prétendaient les avoir reconnues dans leurs voyages en Éthiopie et aux Indes orientales. Mais, il paraît plus certain que cette connaissance est due aux Espagnols; et l'on ne peut contester du moins qu'ils n'en aient fait la première conquête avec le secours de plusieurs Anglais. Elles sont sous le gouvernement du roi d'Espagne, dont les officiers font leur résidence dans la grande Canarie.
Les insulaires reçurent de leurs vainqueurs le nom de Canariens. Ils étaient vêtus de peaux de boucs, larges et pendantes, sans aucune forme. Ils habitaient entre les rochers, dans des cavernes, où ils vivaient avec beaucoup d'union et d'amitié: leur langage était partout le même; ils se nourrissaient de chair de bouc et de chien, et de lait de chèvre; ils faisaient aussi tremper dans le même lait de la farine d'orge, dont ils composaient une espèce de pain appelé _goffia_, qui est encore en usage parmi leurs descendans. Nicols, voyageur anglais, en a mangé plusieurs fois avec goût, et le trouva extrêmement sain.
Outre les sept îles nommées grande Canarie, Ténériffe, Gomera, Palma, Hierro ou Fer, Lancerotta et Fuerte-Ventura, il y en a six autres qui sont situées autour de Lancerotta: Gratiosa, Rocca, Allegranza, Santa-Clara, Infierno, et Lobos, qui s'appelle aussi Vecchio-Marino, et qui est placée entre Lancerotta et Fuerte-Ventura. Les anciens parlent d'îles situées au long de la côte occidentale d'Afrique, qu'ils nomment îles Fortunées. Quelques auteurs supposent que ce sont celles du cap Vert; mais une de ces îles est nommée formellement Canarie par Ptolémée; et les Arabes, qui ont remplacé les Romains dans l'Afrique, ont appelé les Canaries, _Al-Iazayr_, _Al-Khaledar_, c'est-à-dire îles Fortunées.
Linschoten, Beckman, Sprat, Duret, Edmond, Scory, Cadamosto, et surtout l'Anglais Nicols, qui demeura dix-sept ans aux Canaries, nous ont fourni tous les détails qui regardent ces îles, où les anciens plaçaient leur Élysée.
Quant aux moeurs des aborigènes, que l'on nomme _Guanches_, on les représente comme très-barbares au temps de la conquête. Ils prennent, disent les voyageurs de ce temps, autant de femmes qu'ils le désirent. Ils font allaiter leurs enfans par des chèvres. Tous leurs biens sont en commun, c'est-à-dire leurs alimens, car ils ne connaissent pas d'autres richesses. Ils cultivent la terre avec des cornes de boeuf. Leurs ancêtres n'avaient pas même l'usage du feu. Ils regardaient l'effusion du sang avec horreur; de sorte qu'ayant pris un petit vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit point imaginer de plus rigoureuse vengeance que de les employer à garder les chèvres: exercice qui passait entre eux pour le plus méprisable. Ne connaissant pas le fer, ils se servaient de pierres tranchantes pour se raser les cheveux et la barbe. Leurs maisons étaient des cavernes creusées entre les rochers. Remarquons que les voyageurs mettent ici l'horreur du sang au nombre des caractères de la barbarie: comme ci cette heureuse ignorance des arts de destruction n'était pas le plus doux attribut de l'humanité!