Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1)

Chapter 10

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Le gouvernement d'Albuquerque avait été l'époque où la puissance portugaise était montée à son comble. Après sa mort, la décadence se fit sentir. Il n'était pas possible que tant de richesses n'allumassent la cupidité, et que tant d'élévation ne produisît l'orgueil et la tyrannie. Les cruautés atroces et l'insolent brigandage des commandans et des soldats rendirent le nom portugais exécrable sur toutes ces côtes. Les révoltes furent fréquentes, et les Indiens furent quelquefois vengés. Les Portugais furent battus dans l'île de Java. Ils manquèrent encore Aden et Djeddah dans la mer Rouge. Ils échouèrent plusieurs fois devant Diu. Ils se virent assiégés dans Goa et dans Malaca, par les habitans, que leur tyrannie avait soulevés. Cependant ils n'avaient rien perdu de leur activité entreprenante. Édouard Coëllo et Perès d'Andrada pénétrèrent dans les mers de l'Asie, l'un jusqu'à Siam, et l'autre jusqu'à Canton, port de la Chine. Mais ayant osé braver à Canton les ordres de l'empereur avec une imprudence inexcusable, ayant même poussé l'arrogance jusqu'à faire élever une potence dans l'île de Ta-mou, vis-à-vis Canton, les Portugais furent tous massacrés. Ils furent chassés de Calicut par le samorin, et obligés de démolir eux-mêmes leur fort et de l'abandonner. Attaqués à la fois dans toutes leurs possessions, ils étaient souvent réduits aux plus déplorables extrémités; mais ils soutenaient et réparaient même avec une intrépidité admirable les disgrâces que leur attiraient leur orgueil et leur avarice. L'esprit de découverte et de conquête subsistait encore, et, mêlant l'héroïsme au brigandage, il s'étendait du fond de la mer Rouge, où l'on soumettait les îles de Maçoua et Dalakh, jusqu'au détroit de la Sonde, à l'extrémité de l'Océan indien, où l'on subjuguait Java; il apercevait la grande île de Bornéo; de là, passant au delà de l'île Célèbes, il conduisait les Portugais jusqu'au vaste archipel des Philippines, où il leur montrait Mindanao. Il n'y avait plus qu'un pas à faire jusqu'aux îles du Japon pour avoir embrassé toute l'Asie et parcouru les mers qui baignent cette vaste partie du monde à l'ouest, au sud et à l'est. Antoine de Mota, François Zeimoto, et Antoine de Peixoto, faisant voile vers la Chine en 1542, furent jetés par la tempête dans l'île de Niphon, nommée par les Chinois Jepucen, d'où les Européens ont formé le nom de _Japon_. Ce fut là le terme des découvertes des Européens du côté de l'orient. Vers cette époque de 1540, les Portugais dominaient par le commerce et par les armes sur quatre mille lieues de côtes, depuis le cap de Bonne-Espérance, au sud de l'Afrique, jusqu'au cap de Lingpô, à l'extrémité orientale de l'Asie, sans y comprendre la mer Rouge et le golfe Persique, où ils avaient le fort de Mékran et Ormuz. Leurs principaux établissemens étaient la Mina, Sofala, Monbassa et Mozambique, sur la côte d'Afrique; Baçaïm et Diu, dans le royaume de Cambaye, et de là jusqu'au cap Comorin, Goa, Cochin, Cananor, Coulan; depuis ce cap, en remontant la côte de Coromandel, ils avaient Négapatan, Méliapour et Masulipatan; de là, en descendant au delà de l'entrée du golfe du Bengale, ils avaient Malaca; plus loin, au delà du détroit de la Sonde, Timor; enfin Macao, qu'ils bâtirent dans une petite île de la baie de Canton, à l'entrée de la Chine. Ils tiraient la cannelle de Ceylan, où ils avaient bâti un fort à Colombo, dont le roi leur payait un riche tribut. Ils disputaient les Moluques aux Espagnols, qui étaient venus par le sud-ouest[13]. Ils tiraient le girofle de Ternate et de Tidor. On conçoit facilement quelles richesses le roi de Portugal puisait dans ces nombreuses possessions, et quels gains immenses procuraient aux commandans des vaisseaux les prises continuelles que l'on faisait dans toute l'étendue de ces mers, où régnait leur pavillon. Mais cette vaste puissance fut détruite presque aussi promptement qu'elle avait été formée. La domination tyrannique des Portugais, et la haine qu'elle inspirait, fournirent aux nations rivales, à qui la route d'Europe aux Indes devint bientôt familière, les moyens de s'élever sur les ruines des premiers conquérans.

[Note 13: Nous rendrons compte ailleurs de cette nouvelle route ouverte aux Espagnols par un Portugais aussi célèbre que Gama, Ferdinand Magallanès ou Magellan.]

Cependant, pour ne rien omettre de ce qui peut intéresser la gloire des Portugais, il faut dire un mot des deux siéges de Diu, qui appartiennent à peu près à l'époque où nous nous sommes arrêtés, et de la confédération des puissances de l'Inde, dissipée par le courage et les talens d'Ataïde. Ce furent là les derniers triomphes des Portugais.

Bandour, roi de Cambaye, ayant eu besoin des secours des Portugais contre les Mogols de Delhy, leur avait enfin accordé la permission de bâtir un fort à Diu. Dès qu'ils furent en possession du fort, ils devinrent bientôt maîtres de la ville, qu'ils trouvèrent si bien fortifiée, qu'ils n'eurent que très-peu de chose à y faire pour la rendre un des plus fermes remparts de leur puissance. Bandour, fatigué de leur joug appela les Turcs qui, se rendant de plus en plus redoutables, venaient de conquérir l'Égypte et de mettre fin à la domination des Mamelouks. Maîtres de l'Égypte, ils avaient un intérêt direct à combattre les Portugais, qui ruinaient le commerce que le Caire entretenait avec les Indes par l'isthme de Suez et le golfe Arabique. En 1558, Soliman, pacha, partit de Suez avec une flotte de soixante-seize bâtimens, et parcourut dans toute sa longueur ce golfe dangereux et resserré, qui s'étend entre l'Égypte et l'Arabie, depuis Suez jusqu'au détroit nommé en arabe _Babelmandel_, ou _Porte des pleurs_; nom qui prouve l'idée terrible que l'on avait de cette mer remplie d'écueils, de bas-fonds et de bancs de sable. Soliman s'empara de la ville d'Aden, située à pointe de l'Arabie, et que l'on peut appeler la clef de la mer Rouge. La navigation est si difficile dans cette mer, qui n'a pas plus de cent lieues dans sa plus grande largeur, qu'on ne peut faire voile la nuit qu'au milieu du golfe. Il faut une attention continuelle pour suivre le canal propre à la marche, et le pilote avertit, par des cris, du changement qu'il faut faire à la manoeuvre. Il y a deux sortes de pilotes pour cette mer: les uns accoutumés à la navigation du milieu, qui est la route pour sortir du golfe; les autres accoutumés à conduire les vaisseaux qui reviennent de l'Océan, et qui prennent entre les bancs de sable. On les nomme _robans_, du mot arabe _roban_, qui signifie pilote. Ils sont excellens nageurs. Dans plusieurs endroits où la mauvaise qualité du fond ne permet pas de jeter l'ancre, ils plongent hardiment pour fixer une galère entre les bancs.

Bientôt Diu se vit assiégé d'un côté par la flotte turque, et de l'autre par l'armée du roi de Cambaye, que commandait Khoïa-Djaffar, Maure de beaucoup de courage et d'esprit, qui, ayant servi chez les Portugais, tournait contre eux les leçons qu'il en avait reçues. Le siége fut poussé avec la dernière vigueur. Les Portugais, craignant quelque trahison de la part des habitans de la ville, l'avaient abandonnée, et s'étaient bornés à la défense du château et du fort. Ils étaient en petit nombre, mais déterminés à mourir plutôt que de se rendre; et Diégo Sylveïra, leur gouverneur, valait lui seul une armée. Il joignait à la bravoure, qui était commune alors à tous les Portugais, des vertus qui semblaient leur être étrangères, le désintéressement et l'humanité. Les historiens conviennent qu'il fit tout ce qu'il était possible de faire dans un temps où l'attaque et la défense des places n'étaient pas à beaucoup près aussi perfectionnées qu'aujourd'hui. La valeur et l'impétuosité servaient beaucoup plus que l'adresse. Sorties continuelles qui troublaient les assiégeans et leur coûtaient beaucoup de monde, diverses inventions pour brûler les machines, que l'on joignait encore à l'artillerie, promptitude à réparer les brèches et à former de nouveaux remparts, tout fut employé par les assiégés pendant deux mois que dura le siége. Les Portugais se signalèrent par quantité de ces actions étonnantes que l'on admire et qu'on oublie, mais que les historiens conservent quelquefois comme des témoignages de ce que peut l'homme quand le danger et le désespoir lui donnent des forces que lui-même ne soupçonnait pas. Un Portugais, nommé _Pentendo_, était sorti du combat avec une blessure. On y mettait le premier appareil. Il entend le bruit d'une nouvelle attaque; il s'arrache des mains des chirurgiens, revole à l'ennemi, est encore blessé, revient se faire panser; mais entendant que l'attaque recommence, il s'échappe de nouveau, et reçoit une troisième blessure. Les femmes même se distinguèrent par leur intrépidité et leur constance. Elles se chargeaient de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur permettait, afin de laisser aux hommes plus de liberté pour combattre. Soliman, furieux d'une si longue et si opiniâtre résistance, et alarmé d'ailleurs de l'arrivée prochaine d'une flotte portugaise commandée par Norongna, résolut de tenter un assaut général. On se battit sur les remparts pendant quatre heures. Sylveïra était partout; il commandait, il combattait, il animait les soldats par sa voix et par son exemple. Mais le gendre de Djaffar, qui dirigeait l'assaut, ayant été tué, les Turcs se retirèrent, et le lendemain Soliman mit à la voile. Il y a toute apparence que, s'il avait su l'état où étaient les Portugais, il n'aurait pas levé le siége. Il n'y avait plus ni poudre, ni balles, ni munitions. Les lances et les épées étaient brisées et hors d'état de servir. Il ne restait que quarante soldats qui pussent combattre. Les murs étaient ouverts en mille endroits; et, dans cette déplorable extrémité, la contenance du brave Sylveïra ne changea pas un moment.

Il paraît que le départ précipité de Soliman fut surtout l'effet de la politique de Djaffar. Ce ministre de Cambaye était las de la tyrannie et des violences des Turcs, qui avaient pillé la ville de Diu, et affectaient de parler en maîtres. Il crut que le joug des Portugais serait plus doux ou moins durable, et plus facile à secouer. Il fit rendre au pacha une lettre qui l'avertissait que la flotte portugaise serait le lendemain à la vue de Diu. Soliman, effrayé, se hâta de retourner à Aden, et de là à Constantinople, où il ne put éviter la disgrâce commune en cette cour aux généraux malheureux; il fut forcé de se donner la mort.

Sylveïra fut rappelé en Portugal pour y recevoir des récompenses, qui ne pouvaient jamais être proportionnées à ses services. Il avait sauvé le boulevart des Portugais dans l'Inde. Il fut reçu comme un héros. Le ministre de France demanda son portrait au nom du roi son maître. Il fut nommé vice-roi des Indes. Mais le moment de la gloire précède de bien peu celui de l'envie; elle attend à peine que le bruit des acclamations soit cessé pour faire entendre les murmures. On tourna contre Sylveïra ce qui devait, plus que tout le reste, confirmer le choix qu'on faisait de lui. On lui fit un crime de sa bonté et de sa douceur. Le poste de vice-roi est au-dessous de la bonté de Sylveïra, dit-on malignement au roi; et Sylveïra fut révoqué. Un pouvoir dans lequel la bonté était regardée comme une vertu dangereuse ne pouvait pas être de longue durée. On voit par plus d'un exemple que cette espèce de vertu était fort mal récompensée à Lisbonne. Le vaillant Antoine de Galvam, qui avait vaincu huit rois indiens, et défendu et affermi la domination portugaise aux Moluques, avait inspiré tant d'attachement aux naturels du pays par son intégrité et sa modération, qu'ils lui avaient offert la couronne. Il aima mieux revenir à Lisbonne se mettre entre les mains de ses créanciers: car son zèle pour le service de l'état lui avait fait contracter des dettes dans ces mêmes places qui étaient pour d'autres une source de richesses. Il mourut dans un hôpital, victime de son désintéressement et de la fatalité déplorable qui semblait poursuivre tous les vainqueurs de l'Inde.

Remarquons que cette offre des habitans des Moluques à Galvam prouve ce que les historiens portugais avouent eux-mêmes, que, dans les pays qui n'étaient pas soumis aux Maures, on aurait tout obtenu des Indiens par la douceur et la bonne foi. Les Portugais aimèrent mieux pousser à l'excès l'abus de la force et de la victoire. Le rapt, le viol, les empoisonnemens, les assassinats, tout leur paraissait permis pour satisfaire la soif de l'or et des voluptés. Mais ces mêmes excès ne pouvaient manquer de leur devenir funestes. L'habitude des délices et de la mollesse énerve les forces et le courage, et les crimes avilissent l'âme. Bientôt la gloire et la patrie furent oubliées. On avait toujours de la valeur; mais, dans des établissemens lointains et entourés d'ennemis, l'attention à préparer les ressources et à ménager les naturels du pays est encore plus importante que la valeur; et c'est ce qui manqua aux Portugais. On ne songeait qu'à acquérir des richesses: un trafic infâme, confondant les officiers et les soldats, détruisit toute discipline.

Le second siége de Diu, qui arriva sept ans après le premier, en 1545, fut beaucoup plus long, plus meurtrier, plus terrible, et non moins fertile en belles actions. C'était l'intrépide Khoïa-Djaffar qui commandait à ce siége, à la tête des troupes de Cambaye. Après avoir éloigné les Turcs, il se flattait de chasser les Portugais. Il pressait le siége avec furie, et le dirigeait avec habileté. Mascarenhas, gouverneur de la place assiégée, avait sans cesse devant les yeux l'exemple de Sylveïra, et acquit une gloire égale à la sienne. Djaffar, donnant ses ordres au milieu d'une attaque, fut tué d'un coup de canon, qui lui enleva la tête et la main droite sur laquelle il était appuyé. Son fils Roumi-Khan, digne de succéder à son père et de le venger, poursuivit le siége avec opiniâtreté. Les assiégés furent réduits aux dernières horreurs de la disette. On se disputait les corbeaux qui venaient dévorer les cadavres. Enfin les Portugais, n'ayant plus que le désespoir pour défense, se portèrent en foule sur la brèche, hommes et femmes mêlés ensemble, et armés de même, résolus de mourir en combattant. Un prêtre était au milieu d'eux le crucifix à la main. La nuit mit fin à cet effroyable assaut; et peu de temps après le gouverneur don Juan de Castro arriva de Lisbonne à la tête d'une flotte de quatre-vingt-dix voiles, qui, portant sur sa route la terreur et le ravage, avait pillé Surate et Azoto. À peine débarqué, il attaqua les Indiens dans leurs retranchemens, et remporta une victoire complète. Roumi-Khan, qui s'était défendu jusqu'au dernier soupir, fut trouvé parmi les morts. La ville de Diu fut reprise, et le château rebâti. Tous les Portugais de l'Inde célébrèrent avec transport la délivrance de Diu, où ils croyaient voir leur sort attaché, et la gloire de son libérateur. On lui prépara dans Goa, résidence ordinaire des gouverneurs de l'Inde, une entrée triomphante, à peu près semblable à celle que faisaient autrefois dans Rome les généraux victorieux. Les rues étaient tendues de riches tapisseries. Le bruit des instrumens de musique se mêlait à celui des foudres guerrières. La ville, le port et les vaisseaux étincelaient d'illuminations. Le vainqueur entra sous un dais magnifique. À la porte, on lui ôta son chapeau pour lui mettre une couronne de lauriers sur la tête et une palme dans la main. Devant lui marchait le prêtre Del Cazal, portant le même crucifix qu'il avait eu au combat, et l'étendard royal à son côté. À sa suite venait Djezzar-Khan, l'un des chefs ennemis. Six cents prisonniers couverts de chaînes et les yeux baissés fermaient le cortége. Une multitude de chariots portaient le canon et les armes enlevés à l'ennemi. Toutes les femmes de la ville, à leurs fenêtres, jetaient des fleurs et des parfums sur le vainqueur. La reine de Portugal, Catherine, disait que Castro avait vaincu comme un chrétien, et triomphé comme un païen. Des récompenses extraordinaires l'attendaient encore à Lisbonne. Le roi lui continuait son gouvernement sous le titre de vice-royauté. Son fils était nommé amiral des mers de l'orient. Mais cette singulière destinée, qui ne voulait pas que les héros de l'Inde jouissent de leur bonheur et de leur gloire, atteignit Castro au milieu de ces honneurs. Il succomba, à l'âge de quarante-huit ans, à une maladie de langueur produite par le chagrin que lui causait depuis long-temps la mauvaise administration des affaires dans les établissemens portugais, et l'inévitable décadence qu'il prévoyait au milieu de tant de corruption. Ses exploits l'avaient mis au rang des héros, et le genre seul de sa mort prouverait à quel point il était citoyen, quand toute sa conduite n'en aurait pas été un continuel témoignage. C'était vraiment un de ces hommes extraordinaires, dont la vie est un modèle ou un reproche pour ceux qui occupent les grandes places. Il avait, dans sa première jeunesse, suivi Charles-Quint dans l'expédition de Tunis; mais il refusa les récompenses que lui offrit ce prince, ne voulant en recevoir que de son roi. Ensuite, commandant un vaisseau dans la flotte de Norongna qui devait secourir Diu lorsque les Turcs l'assiégèrent, et qui pourtant ne le secourut pas, il avait vu, dans les lenteurs préméditées de l'amiral qui faillirent perdre Diu, ce que peut faire la basse jalousie et l'intérêt personnel, et il avait présagé dès lors tous les malheurs qui arrivèrent bientôt aux Portugais. Nommé commandant d'Ormuz avec mille ducats d'appointemens, il accepta la pension parce qu'il était pauvre, et refusa le commandement parce qu'il ne s'en croyait pas digne. Pour le devenir, il se livra tout entier à l'étude, et tâcha d'acquérir les connaissances mathématiques et géographiques nécessaires dans les voyages de long cours et dans les commandemens maritimes. En 1540, il suivit Étienne de Gama, frère du fameux Vasco, qui, voulant venger le Portugal de l'invasion des Turcs dans l'île de Diu, entra dans la mer Rouge avec le dessein d'aller brûler leur flotte à Suez. Gama fut repoussé à Suez; mais il enrichit tous ses soldats du pillage de Suaquem, l'une des places les plus importantes de la côte. Castro, qui cherchait une autre espèce de butin, fit un journal exact de la navigation de Gama depuis Goa jusqu'à Suez; et sa relation[14], pleine d'observations nautiques sur les distances et les latitudes des ports, des caps et des îles de la mer Rouge, sur les marées, les courans, les écueils et les bancs de sable, est le monument le plus utile et le plus curieux qui ait aidé les géographes à tracer la carte de cette mer, qui depuis a été d'autant plus difficilement connue, que les vaisseaux d'Europe qui viennent par l'Océan ne vont guère plus loin que Moka.

[Note 14: Elle ne fut jamais publiée en portugais. Le manuscrit fut trouvé dans un vaisseau de cette nation pris par les Anglais. Le célèbre Walter Raleigh l'acheta six livres sterling, le fit traduire, et y mit des notes marginales. Purchas l'inséra depuis dans son recueil.]

Castro, vice-roi des Indes, demanda en mourant qu'on l'assistât de quelque partie des deniers royaux, afin qu'on ne pût pas dire qu'il était mort de faim. En effet, on trouva dans ses coffres trois réaux pour toutes richesses. Il jura, au lit de la mort, qu'il n'avait jamais touché ni aux revenus du roi, ni à l'argent d'autrui; serment qu'après lui aucun gouverneur ne fut tenté de faire. Son corps fut porté à Lisbonne; mais ses exemples et sa renommée n'y arrivèrent que pour être un dernier monument des vertus qu'on ne devait plus revoir.

Ce fut sous le règne de Sébastien que l'Inde fit un effort général pour chasser les tyrans étrangers qui l'opprimaient. Le samorin et le roi de Cambaye attaquèrent toutes les possessions du Malabar. Le roi d'Achem mit le siége devant Malaca. Goa soutint un siége de six mois contre Idal-Khan, celui-là même sur qui les Portugais l'avaient pris. L'intérêt et la vengeance l'excitaient également à se ressaisir de son bien; mais la belle défense d'Ataïde le força de lever le siége. Ce vice-roi, le dernier des héros du Portugal, ne vit pas plus tôt l'ennemi retiré, qu'il courut à Chaül combattre une armée de cent mille hommes commandée par le roi de Cambaye. Ce prince et le samorin de Calicut furent vaincus tous les deux, et l'Inde fut pacifiée. Mais ce triomphe fut le dernier éclat d'une gloire expirante. Des ennemis plus habiles et plus opiniâtres que les Indiens, dépouillèrent les déprédateurs de ces belles contrées, et s'emparèrent de leurs établissemens et de leur commerce. Les Anglais, réunis avec le grand Schah-Abas, roi de Perse, assiégèrent Ormuz en 1622, et dans la suite le ruinèrent de fond en comble. Les Hollandais s'emparèrent des Moluques et de Ceylan; ils prirent Malaca; ils fondèrent Batavia dans l'île de Java, que les Portugais furent forcés d'abandonner; ils s'emparèrent de Cochin, de Cananor, de Cranganor, de Coulan, sur la côte de Malabar, et de Négapatan sur celle de Coromandel. Enfin, vers le milieu du dix-septième siècle, c'est-à-dire, environ cent vingt ans après les premières conquêtes des Portugais, il ne leur restait dans les Indes que Goa, et Méliapour, nommée par les Européens St.-Thomé; et le comptoir de Macao, sur la rivière de Canton.

Le détail de ces révolutions et de ces conquêtes appartient à l'histoire, et n'entre point dans notre plan. Nous avons jeté un coup d'oeil rapide sur les exploits des Portugais dans l'Inde, parce qu'ils sont nécessairement liés à leurs découvertes maritimes, et qu'il semble que le même courage ait animé ces peuples lorsqu'ils bravaient tous les dangers d'une mer inconnue, et lorsqu'ils défiaient des multitudes d'Indiens. Le goût des aventures et des entreprises extraordinaires, reste de ces moeurs de chevalerie qui avaient long-temps régné dans l'Europe, paraît s'être joint alors à la soif de l'or, qui, toute puissante qu'elle est, n'aurait pas suffi peut-être pour engager et soutenir ces intrépides navigateurs dans ces courses immenses qui sont sans contredit le plus bel effort de l'audace et de la patience humaine. Elles sont moins étonnantes aujourd'hui que l'expérience a diminué les dangers en augmentant les lumières, et que les établissemens multipliés dans ces mers offrent des relâches et des secours que n'avaient point les premiers vaisseaux qui ont couru sans guides dans ces espaces inconnus. C'est ici surtout que les premiers pas sont véritablement admirables et méritent une gloire unique. L'antiquité n'a rien connu de si grand; mais elle a eu le talent de relever de petites choses; et Vasco de Gama méritait mieux qu'Ulysse d'être le héros d'une Odyssée. Camoëns n'était pas sans génie; mais il fallait pour son sujet d'autres pinceaux que les siens. Il fallait ce ton de grandeur et d'élévation naturel à Homère; et le mérite de Camoëns est d'avoir égalé, dans quelques épisodes, l'imagination et l'intérêt qui animent le style de Virgile. Le sujet de Camoëns est encore à traiter, et le poëte qui le remplirait serait aussi supérieur aux chantres de la Grèce et de Rome que le passage du cap des Tempêtes et la conquête des Indes sont au-dessus des voyages d'Ulysse et d'Énée.

Après avoir considéré l'époque mémorable où le Portugal ouvrit aux nations d'Europe cette vaste route autour de l'Afrique pour pénétrer dans les mers d'Asie, où l'on ne descendait auparavant que par la mer Rouge, l'ordre que nous nous sommes prescrit dans cet ouvrage nous arrête d'abord sur cette même Afrique, dont les Européens avaient déjà fréquenté les côtes avant l'expédition de Gama, mais dont toute l'étendue, depuis la hauteur des Canaries jusqu'au cap de Guardafui, à l'entrée du golfe Arabique, n'a été bien connue que depuis le passage du cap de Bonne-Espérance.

LIVRE SECOND.

VOYAGES D'AFRIQUE.

CHAPITRE PREMIER.