Abrégé de l'histoire de l'Ukraine

Part 14

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Quelques années après ce fut le tour du diocèse de Loutsk de tomber dans les mains des uniates, qui imposèrent leur église à la population. Dans le cours de la première moitié du XVIIIe siècle, toute l’Ukraine occidentale qui se trouvait sous la domination polonaise fut, presque sans exception, soumise à l’union.

Déjà dans le même temps on l’introduisit au delà des Carpathes, puisque ces pays dépendaient du diocèse de Peremychl. Ils avaient vécu, au XVIe et XVIIe siècles, dans une liaison spirituelle étroite avec la Galicie, vivant de sa civilisation et de sa littérature, comme le prouvent les documents de l’époque. L’échange de population entre les deux pays était resté assez actif.

Cette Ukraine d’au delà des Carpathes, coupée de profondes et nombreuses vallées, dont les rivières coulent vers le sud, avait une population que la configuration du sol reliait aux centres méridionaux magyares, roumains ou slovaques, au lieu de l’unir et de favoriser la formation de centres intellectuels qui lui fussent propres. Deux monastères célèbres concentraient la vie religieuse: Saint Nicolas de Mounkatch et Saint Michel de Hrouchev dans le district de Marmaros. On donnait comme fondateur au premier le prince Théodore Koriatovitch. Ce neveu d’Olguerd, expulsé de la Podolie par Vitovte (1394), avait obtenu l’administration du district de Mounkatch et puis était devenu gouverneur de Bereg. Dans les cervelles de ces montagnards ukrainiens, habitants d’une contrée pauvre en évènements et en personnalités historiques, il se forma plus tard une légende qui attribuait toutes sortes de choses à ce personnage d’importance. La colonisation ukrainienne même, quoique bien antérieure à son époque, aurait été établie par lui au delà des Carpathes. C’est lui qui aurait fondé une partie des institutions nationales, entre autres le monastère de Mounkatch.

Dans ce monastère on trouve des évêques indépendants dès le XVe siècle, mais le diocèse ne fut organisé que beaucoup plus tard. Les paroisses faisaient partie du ressort de l’évêché de Peremychl. La population, du reste, dépourvue de tous moyens d’instruction, avait continué de croupir dans l’ignorance et était fort peu au courant des subtilités religieuses. Il semblait donc qu’il serait facile de la gagner à l’union. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, sur le désir d’un des seigneurs locaux (un magyar bien entendu, car ici les Ukraines n’avaient point d’aristocratie), l’évêque de Peremychl fit proclamer l’union par le clergé qui dépendait de lui. Mais les populations tenaient extrêmement au rite orthodoxe: n’était-ce pas par là que se manifestait leur âme commune? N’était-ce pas la marque de leur nationalité? Une véritable insurrection éclata; les paysans, armés de fourches et de bâtons, chassèrent les uniates et ainsi ce premier assaut contre leurs croyances fut repoussé.

Mais le premier pas était fait. Les seigneurs et le clergé catholique, loin de se tenir pour battus, employèrent toute leur habileté à gagner les évêques et les prêtres locaux à l’union, en leur promettant des droits égaux à ceux des prêtres catholiques et l’affranchissement du servage, auquel les membres du clergé orthodoxe étaient soumis, comme en Hongrie et assez souvent même en Galicie. Dès 1649, ce genre de propagande avait fait de nombreux prosélytes et cette même année l’union pouvait être proclamée formellement à Oujhorod. La résistance des populations était cependant loin d’être vaincue; ce ne fut que vers 1680, lorsque l’administration autrichienne eut pris solidement pied dans la Hongrie orientale, que l’union put se propager assez rapidement dans les comitats de Bereg, d’Uzhorod (Oujhorod) et de Zemplin. A dire vrai, ce ne fut pas tant par la persuasion qu’elle fit des progrès que par la pression exercée par les fonctionnaires autrichiens, les peines édictées contre les relaps, sans mentionner l’usage fréquent de la force armée.

Néanmoins, au XVIIIe siècle, la partie occidentale de l’Ukraine des Carpathes pouvait être considérée comme complètement soumise à l’union. Seule la partie orientale (les comitats d’Ougotcha et de Marmaros) résistait encore, parce qu’elle subissait les influences venues de la voisine Moldavie, pays orthodoxe et dont la partie septentrionale, connue plus tard sous le nom de Bukovine, était peuplée d’Ukrainiens. Jusqu’en 1735, il y eut dans ces comitats un épiscopat et plus tard encore des prêtres orthodoxes, ordonnés par les évêques moldaves ou serbes. En 1760, il se déchaîna là dans la population ukrainienne et roumaine un mouvement contre l’union, assez sérieux pour inquiéter le gouvernement autrichien de Marie-Thérèse.

Mais la lutte religieuse et nationale acquit sa plus grande intensité sur la rive droite du Dniéper, par suite de la façon dont ces pays avaient été repeuplés.

En exécution du traité avec la Pologne, le gouvernement russe, vers 1714, ramena au delà du fleuve l’armée restituée des cosaques, aussi bien que la population civile, de sorte que la rive droite du Dniéper et le bassin du Bog redevinrent le champ de l’expansion religieuse et nationale de la Pologne. Les descendants des familles polonaises qui avaient dû quitter ce pays à l’époque de Chmelnytsky, y revinrent maintenant, ou bien y envoyèrent leurs agents, pour organiser les villes et les villages, où ils attiraient les colons des contrées plus densément peuplées. Comme 150 ans auparavant, commencèrent à y affluer des multitudes de fugitifs de la Polissie, de la Volhynie et de la Galicie, se flattant d’y trouver la liberté, et dans moins de vingt ans ces espaces dévastés se couvrirent de fermes et de villages, au milieu desquels se bâtirent les villes, les résidences des seigneurs, les églises et les monastères catholiques.

Lorsque la colonisation fut devenue assez dense, la noblesse recommença à exploiter la population, en lui imposant de lourdes redevances et de pénibles corvées, et aussi, comme 150 ans auparavant, l’exaspération éclata contre l’oppression, contre les privilèges et la domination polonaise. Le souvenir de l’organisation cosaque, des insurrections populaires et de la liberté, n’était pas encore éteint et l’on brûlait de les faire revivre. Cependant le gouvernement polonais, instruit par de si cruelles expériences, s’était bien gardé de rétablir les anciennes organisations cosaques, de sorte qu’il n’y avait pas de cadre qui pût coordonner et régulariser le mouvement populaire. Mais à chaque fois que des cosaques ou des soldats russes paraissaient dans le pays, ils étaient sûrs d’y trouver l’aide et la sympathie de la population et l’insurrection était déclenchée.

Ces mouvements, qui se réduisaient souvent aux exploits de bandes, composées moitié de pillards, moitié de rebelles, comme celles qui ne cessèrent sous la domination polonaise de parcourir l’Ukraine occidentale pendant près d’un siècle, trouvaient ici un terrain plus favorable, prenaient des proportions plus considérables et s’enflaient jusqu’à donner lieu à ces sortes de guerres populaires, qui ont rendu célèbre le nom des haïdamaks[22].

[22] Mot turc qui désignait ceux qui participaient à ces expéditions.

La Sitche Zaporogue, dès l’instant qu’elle se fut réinstallée sur son ancien territoire, devint le foyer principal de la rébellion.

En 1735, lorsque, par suite de l’interrègne en Pologne, les troupes russes entrèrent dans ce pays, on s’imagina dans le peuple que l’Ukraine de la rive droite allait être réunie avec l’Ukraine de la rive gauche et que les seigneurs seraient chassés. Il n’en fallut pas davantage pour faire éclater une insurrection, qui fut d’ailleurs réprimée par ces mêmes troupes russes, saluées en libératrices, mais qui, après avoir replacé Auguste III sur le trône, s’empressèrent, à la demande de ce dernier, de tourner leurs armes contre les Ukrainiens.

Cela se répéta encore, mais sur une plus grande échelle, en 1768, lorsque, sur la demande du gouvernement polonais, les Russes franchirent de nouveau le Dniéper pour mettre à la raison les seigneurs révoltés. De nouveau les Ukrainiens se figurèrent que l’armée russe était envoyée pour les délivrer du joug des Polonais et il courait de bouche en bouche que la tzarine avait, par «un manifeste d’or», fait appel à la population, afin qu’elle exterminât les polonais et les juifs, à cause des torts qu’ils avaient causés à la religion orthodoxe.

A la tête du mouvement des «kolyi» était un cosaque zaporogue du nom de Maxime Zalizniak. Le point culminant de l’entreprise fut la prise d’Oumane, place des mieux fortifiées, dans les remparts de laquelle s’étaient réfugiés une multitude de polonais et d’israélites. Un centurion de la garde du magnat polonais, Ivan Honta, passa aux insurgés, devint un de leurs chefs et ce fut grâce à lui que Oumane fut prise. Quelques autres villes et forteresses, toutes pleines de fuyards, furent également détruites. Ces succès furent de courte durée: les troupes russes, revenant de châtier les seigneurs polonais, ne tardèrent pas à défaire les rebelles. Leurs chefs furent faits prisonniers et jetés en prison, tandis que les simples partisans furent livrés à des cours martiales, qui employèrent sans pitié les tortures et la mort, pour enlever à la population l’envie de recommencer. Cependant ce ne fut pas la terreur, mais l’anéantissement, quelques années après, de la Sitche zaporogue qui mit fin à ces insurrections en masse.

Nous ne devons pas manquer de remarquer que le trait saillant de ces soulèvements fut qu’ils eurent, entre autres caractères, celui de luttes religieuses, pour la défense du rite orthodoxe contre l’introduction forcée de l’union, que les seigneurs et les autorités polonaises s’efforçaient de faire passer dans la pratique sur la rive droite du Dniéper. C’est pourquoi les moines des monastères orthodoxes peuvent être regardés en partie comme les instigateurs et parfois les organisateurs des haïdamaks, qui, quelques autres motifs qu’ils pussent avoir, contribuaient surtout à augmenter la force de résistance des populations ukrainiennes contre l’oppression et les violences des catholiques. Melchisédech Znatchko-Iavorsky, supérieur du monastère de Sainte Matrone, est considéré comme le principal instigateur de l’insurrection de 1768. Le grand poète ukrainien, Chevtchenko, né lui-même dans le pays où s’étaient passés ces évènements, nous l’a dépeint dans ce rôle, en se servant de la tradition orale populaire, recueillie sur place, dans son poème célèbre «Haïdamaky» (1841). Un des principaux épisodes relate la mort d’un marguillier de Mliev: il fut brûlé vif par les Polonais, pour avoir exécuté l’arrêt de la commune, qui se refusait d’accepter pour pasteur un prêtre uniate (1766). Les orthodoxes de son temps lui décernèrent la gloire et la couronne du martyre.

XXXI.

Dépérissement de la vie nationale dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Par suite des évènements que nous venons brièvement de rapporter, la vie nationale du peuple ukrainien tomba, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans un extrême dépérissement. Sa force de résistance est brisée, elle disparaît complètement de la scène politique. Cet intervalle d’assoupissement, de suppression d’activité extérieure a fourni des armes à ceux qui affirment que le peuple ukrainien n’existe pas et qu’il n’a jamais existé, qu’il n’y a dans ce mouvement qu’une lutte religieuse, des aspirations sociales, mais aucune apparence de nationalité.

En réalité l’âme du peuple ukrainien n’était point morte, son activité se manifestait aux points de contact où la hiérarchie ecclésiastique et l’école plongeaient leurs racines dans le peuple. Plus tard elle commencera à vibrer dans des cercles intellectuels de plus en plus élevés, elle se raffermira et prendra conscience d’elle-même. Mais, tous les heureux usurpateurs, qui s’étaient enrichis des ruines de l’Ukraine et qui les cachaient aux yeux du monde sous les brillantes apparences de leur splendeur repue, s’efforçaient d’étouffer toute lueur de renaissance. Et quand ils sentirent circuler la vie dans le grand corps engourdi, ils nièrent effrontément qu’il y eût un peuple ukrainien, une civilisation ukrainienne. Cela «n’avait jamais existé, n’existait pas et ne pouvait exister», comme le dira plus tard (1863), en une formule lapidaire, un ministre russe.

En Ukraine occidentale et jusqu’au Dniéper, si l’on excepte une étroite zone le long du fleuve et, bien entendu, dans les territoires ukrainiens par delà les Carpathes, on polonisa à outrance. La capitulation de la population ukrainienne dans la question de l’union, c’est-à-dire, dans ce qu’elle avait de plus cher et de plus nationalement à elle, en fut le résultat le plus clair, témoignant à quel degré d’inertie elle en était venue. Cette défaite ne fut pas sans causer, pour un temps, une désorganisation et une démoralisation profonde. Le compromis était si pénible que d’abord on ne put trouver pour remplir les postes de l’église, ce qui équivalait alors à la direction de presque toute la vie intellectuelle, que des renégats, des gens tarés et sans scrupules. Il fallut qu’il s’écoulât plusieurs décades jusqu’à ce que des générations nouvelles parussent, pour lesquelles l’église uniate n’était plus un compromis, mais avait définitivement passé dans le sang de la nation, de sorte que l’on pouvait s’en servir pour réorganiser la vie nationale en Ukraine occidentale.

Les Polonais commirent d’ailleurs une lourde erreur: les promesses qu’ils avaient prodiguées pour gagner les orthodoxes à l’union, ils se gardèrent bien de les tenir. Notamment ils n’accordèrent pas des droits égaux à ceux du clergé catholique aux prêtres uniates, ne considérant cette église que comme une religion inférieure, une étape de transition, pour arriver au catholicisme. Les intérêts nationaux et économiques s’en mêlant, on ne fit rien pour améliorer leur condition sociale, beaucoup de prêtres restèrent soumis au servage et leurs fils y étaient condamnés, à moins qu’ils ne se vouassent au sacerdoce. Les catholiques firent tout leur possible, pour détourner les uniates de leur rite, qu’ils traitaient avec mépris comme quelque chose d’à demi schismatique. Cette façon d’agir ne pouvait manquer d’amener finalement une vive opposition contre le catholicisme et le régime polonais: le clergé uniate se ligua avec les masses populaires ukrainiennes et parvint à se les attacher aussi fortement que l’avait fait autrefois l’église orthodoxe.

Mais, avant que ce processus se fût définitivement accompli en Ukraine occidentale, il fallut traverser une période de marasme national, dans laquelle les anciennes traditions semblaient devoir périr. Toutes les hautes dignités dans l’église uniate furent confiées à des gens plus ou moins étrangers et même à des Polonais. Le clergé régulier--les «Basiliens» ou moines de l’ordre de Saint Basile le Grand--qui représentait la classe la plus avancée intellectuellement, céda surtout à la polonisation. L’école nationale disparut: les prêtres souvent ne savaient pas lire en slavon, de sorte que dans le monastère de Potchaïv, qui était un des plus grands centres intellectuels du pays à cette époque, on publiait pour eux les livres du culte en caractères latins avec interprétations des mots slaves en langue polonaise.

La production littéraire se tarit: on ne publiait presque rien hors les livres nécessaires au service divin. La plus importante acquisition de l’époque, c’est un recueil de cantiques et de poésies religieuses, imprimé dans ce même monastère de Potchaïv en 1790, sous le titre de «Bohohlasnik» (Voix religieuses). Cette publication avait pour objet de lutter contre les chansons profanes. Elle obtint plus de succès qu’elle ne méritait: beaucoup des pièces qu’elle contenait devinrent la propriété des plus larges masses du peuple. Ce recueil présente, d’ailleurs, un grand intérêt littéraire à cause des échantillons de la poésie du temps qu’il nous a conservés. Nous y découvrons même dans des acrostiches les noms des auteurs, qui seraient autrement demeurés inconnus. De plus, il existait beaucoup d’autres recueils manuscrits, où étaient rassemblés non seulement des poèmes religieux, mais encore de nombreux spécimens de cette poésie lyrique, satirique et érotique, et qui circulèrent encore longtemps en dépit du «Bohohlasnik». Mais ils ne furent pas jugés dignes d’être imprimés et n’eurent par conséquent pas d’influence bien marquée sur le mouvement littéraire.

En Ukraine orientale, c’est un tableau semblable qui se présente à nous, mais avec des touches un peu moins sombres. Ici les luttes héroïques pour la liberté étaient trop récentes pour que se soit effacé dans la mémoire du peuple le souvenir des droits foulés aux pieds et anéantis par le gouvernement russe. Sans doute la vie nationale cesse de se manifester sur la scène officielle, mais l’énergie du peuple n’est pas brisée.

A la suite du décret de prohibition, ci-dessus mentionné, on ne publie plus de livres en langue ukrainienne. Dans l’administration, dans l’église et dans l’école cette vieille langue littéraire est remplacée par le russe.

Les écoles ukrainiennes sont, du reste, en décadence, après avoir pris un caractère purement théologique. La vieille académie de Kiev, ce flambeau national, a vu passer, dans la première moitié du XVIIIe siècle, la dernière période brillante, où son éclat attirait plus de mille étudiants autour de ses chaires. Ses rejetons, les collèges, qu’elle avait fondés dans les autres centres importants de l’Ukraine, dégénèrent en séminaires ecclésiastiques. La population avait bien demandé que l’on transformât la vieille alma mater en université et que l’on fondât une autre de ces institutions à Batourin, l’ancienne capitale de l’Hetmanat, mais le gouvernement russe s’y était refusé. Il préférait que les jeunes ukrainiens se rendissent à Pétersbourg ou à Moscou, pour s’y russifier plus radicalement.

La noblesse cosaque se montrait, d’ailleurs, très accessible de ce côté, comme l’avait été l’aristocratie ukrainienne du XVIe siècle aux influences polonaises. Elle s’efforçait de s’accommoder aux exigences de Moscou et, puisque l’autonomie disparaissait, de s’assurer une carrière dans la hiérarchie de l’empire, tâchant même de dissimuler autant que possible les liens qui la rattachaient aux masses cosaques, d’où elle était si récemment sortie et dont elle s’était séparée de fait, mais non complètement en droit. Son ambition la plus chère était de devenir légalement une classe privilégiée, jouissant des mêmes droits que l’aristocratie russe et, pour y arriver, elle sacrifiait tout à ses desseins. Elle faisait parade de raffinement, rattachait volontiers sa généalogie à des familles étrangères et surtout polonaises, envoyait ses enfants étudier en Allemagne ou en Pologne, abandonnait les mœurs nationales et le costume, pour adopter les usages européens, elle délaissait la langue populaire, en un mot, le procédé de désertion nationale s’accomplissait comme deux siècles auparavant.

Cependant son apostasie ne fut pas si complète, ni si irrévocable qu’autrefois.

Il faut noter que la noblesse ukrainienne, tout en se pliant aux exigences du gouvernement russe, en adoptant les mœurs et la langue des Grands-Russiens, ne cessait pas de regarder ces derniers comme un peuple distinct et culturellement inférieur. On remarque ce sentiment d’une distinction et même d’éloignement dès les débuts de la symbiose politique entre les deux peuples, au milieu du XVIIe siècle. Certains facteurs communs de leurs civilisations, comme, par exemple, l’héritage auquel ils prétendaient tous deux du royaume de Kiev, ne faisaient que souligner les différences de leurs physionomies ethniques, les contrastes de leurs traditions.

Le peuple ukrainien ressentit si vivement l’âpreté, l’agressivité, l’autoritarisme des Grands-Russiens qu’il dut capituler devant eux, mais il garda la conscience, qu’il cédait à une force brutale, barbare et intellectuellement inférieure. Il y avait en Moscovie des choses qui lui était si étrangères, et qui lui semblaient aussi atroces qu’incompréhensibles. C’étaient, pour n’en nommer que quelques-unes, le despotisme du tzar, le servilisme général qui faisait ramper tout le monde devant lui, le manque de dignité personnelle, les mœurs grossières, une législation inhumaine et un système pénal d’une cruauté inconcevable.

Il est arrivé jusqu’à nous des échos de l’opinion publique, lorsque déjà à l’époque de Vyhovsky les gens s’émouvaient à la perspective de tomber sous la férule de la Moscovie: on racontait avec frayeur que l’on exilerait une partie de la population dans les pays moscovites et que ceux, qui resteraient en Ukraine, seraient forcés de s’habiller à la moscovite, qu’on leur enverrait des popes grands-russiens et toutes sortes de bruits à l’avenant. Être banni en Moscovie ou en Sibérie, comme le pratiquait souvent le gouvernement russe, c’était la pire menace qui fût suspendue sur un ukrainien. Même plus tard, lorsqu’on eut commencé à visiter les centres russes de son propre gré, soit pour faire carrière, soit pour compléter son éducation ou gagner sa vie--la politique centralisatrice russe était arrivée à ses fins--il semblait que ce fût comme un exil dans un pays inhospitalier, au milieu d’une population hostile et barbare.

Quoique l’autonomie de l’Ukraine eût été complètement abolie, il restait cependant la conscience d’une distinction, un patriotisme ukrainien sinon politique du moins géographique et intellectuel. Le général gouverneur Roumiantseff avait constaté avec dépit que, malgré leurs dehors européanisés, la langue russe et leur docilité politique, quoiqu’ils aient cultivé les sciences et séjourné à l’étranger, ses administrés ukrainiens restaient toujours des «cosaques», gardaient toujours au cœur un amour ardent pour «leur propre nation» et «la douce patrie», comme ils appelaient l’Ukraine.

«Cette poignée de gens», continue Roumiantseff dans ses lettres à la tzarine, «n’a rien d’autre à la bouche que c’est eux qui sont les meilleurs de l’univers, qu’il n’y a personne de plus fort qu’eux, de plus brave qu’eux, de plus intelligent qu’eux; qu’il n’existe nulle part rien de bon, d’utile, de vraiment libre qui puisse leur servir d’exemple et que tout ce qui sort de chez eux est le meilleur.» Il va de soi que toutes ces louanges que s’adressaient les Ukrainiens avaient leur complément dans le profond mépris qu’ils avaient pour tout ce qui était moscovite.

Et cependant, en comparant si avantageusement l’Ukraine à la Moscovie, ils n’avaient pas tout-à-fait tort. Malgré tous les efforts du gouvernement russe, pour européaniser ses sujets, il n’en était pas arrivé si loin pour que, alors comme cent ans auparavant, la vie ukrainienne ne se distinguât pas par son éducation, son humanisme, sa civilisation plus avancée, aussi bien que par sa simplicité et son démocratisme. On pourrait trouver la clef de cette aversion qui irrite si fort Roumiantseff, dans les œuvres et la vie du philosophe moraliste Hrihory (Grégoire) Skovoroda, l’écrivain le plus populaire à cette époque en Ukraine. Et si l’on ajoute que les avantages positifs de la vie nationale, comme par exemple l’expansion de l’instruction populaire, la hiérarchie ecclésiastique basée sur le système électoral, le régime démocratique, disparaissaient sous la pression russe, on pardonnera aux patriotes ukrainiens l’amertume de leur ton et l’éclat de leurs invectives.

Ce patriotisme sincère et quelquefois ardent était le gage sûr de la renaissance politique. Chassée de la scène officielle, la civilisation ukrainienne continue de se développer dans la vie privée. La production littéraire en langue populaire ne cesse pas. Au contraire: puisque la langue officielle et littéraire, mélangée de slavon et de polonais, est étouffée par la censure, le simple parler populaire n’en acquiert que plus d’importance pour exprimer les sentiments intimes, surtout dans la forme poétique.