Abélard, Tome II

Chapter 26

Chapter 263,711 wordsPublic domain

Qu'a donc voulu dire Abélard? Le voici. On fait difficulté de concevoir la distinction du Père et du Fils, ou de deux personnes, l'une qui engendre, l'autre engendrée, dans une même essence. On ne conçoit pas que comme substance, le Fils soit le même que le Père, et que comme personne, le Fils ne soit pas le même que le Père; mais ne se rencontre-t-il nulle part rien d'analogue? N'arrive-t-il jamais que deux choses distinctes soient et ne soient pas la même? Le genre, par exemple, est distinct de l'espèce; cependant on dit que l'espèce est _le même_ que le genre, et l'on ne veut pas dire _le même_ de tout point, sans plus, sans moins, sans formes ou propriétés qui les distinguent; mais par cette expression: l'espèce est _le même_ que le genre, on entend que le genre se retrouve dans l'espèce, et qu'en un sens l'essence du genre est commune à l'espèce. L'animal est dans l'homme; on dit hardiment et légitimement: l'homme est animal, ce qui est dire: l'espèce est le genre. Et cependant malgré cette communauté, malgré cet identité d'essence, l'espèce est distincte du genre; on dit même que l'espèce est engendrée du genre. Ainsi, un être distinct d'un autre par ses propriétés, et engendré par cet autre, peut avoir une essence commune avec cet autre, et le mystère de la consubstantialité divine a des analogues; on ne peut donc _a priori_ le déclarer absurde ou impossible. Mais la comparaison ne va pas jusqu'à signifier que l'essence du Père soit dans le Fils de la même manière, aux mêmes conditions que le genre est dans l'espèce, que le Fils soit engendré du Père par une génération essentiellement identique à celle qui du genre fait sortir l'espèce. Abélard ne l'a dit nulle part, et même il a prévenu ses lecteurs contre ces assimilations mensongères, en leur rappelant que toutes ces locutions étaient _impropres et figuratives_, qu'elles ne devaient être admises que _dans une certaine mesure, et qu'il ne fallait pas entendre une _identité substantielle_ là où il n'y avait tout au plus qu'_identité de propriété_[339].

[Note 339: _Theol. Christ_., t. IV, p. 1803-1804.]

II. La seconde similitude qui indigne saint Bernard est celle de l'airain et du sceau d'airain. Nous la croyons malheureusement choisie, et, l'auteur lui-même semble l'avoir répudiée, on la remplaçant dans son second ouvrage par celle de la cire et de l'image de cire, sur laquelle il insiste beaucoup moins, et que Bossuet a plus tard adoptée. Toutefois n'exagérons rien; cette comparaison ne diffère de la précédente, qu'ainsi que le particulier du général, On sait quelle liaison unit la doctrine du genre et de l'espèce, et cette maxime d'Aristote que tout se compose de matière et de forme. Si donc ou a pu comparer la distinction et la consubstantialité du Père et du Fils à la relation du genre et de l'espèce, on pourra, dans une certaine mesure, les comparer à la relation dans laquelle une matière doit à l'intervention de la forme, de devenir un certain _matérié_. On pourra dire, par exemple: l'airain est la matière du matérié appelé sceau d'airain; le sceau d'airain est de l'airain. Il est le même que l'airain, en ce sens du moins qu'il a la même substance matérielle, ou, comme nous dirions, la même matière. Cependant s'ensuit-il que l'airain soit essentiellement sceau d'airain? Si donc vous m'objectez en théologie que le Fils ne peut être de même substance que le Père, et par là identique au Père, sans que l'inverse soit vraie, sans que le Père soit le Fils, je répondrai que, si cette objection est générale, absolue, elle porte à faux: un être peut être consubstantiel à l'être dont il est formé, engendré, constitué, sans que celui-ci soit celui-là; c'est ce qui a lieu entre la matière et le matérié, l'airain et le sceau d'airain, la cire et l'image de cire. Voilà quelle est la portée assez restreinte de ces similitudes. Il en résulte que les fins de non-recevoir absolues doivent être écartées, et qu'il faut acquiescer au dogme, ou en venir aux objections directes, attaquer la Trinité en elle-même si on l'ose, en cessant d'invoquer les règles communes de la science et les principes de la dialectique. C'est à ce point qu'Abélard se proposait de réduire ses adversaires.

Maintenant, que la comparaison soit dangereuse, qu'elle puisse facilement engendrer des idées fausses, et, suivie jusqu'au bout, entraîner à de monstrueuses conclusions, je ne le nie pas; saint Bernard a signalé quelques-unes de ces mauvaises conséquences, et Abélard ne les a pas toutes évitées. On lui devait épargner tout réquisitoire injurieux; mais on était en droit de lui dire: Votre comparaison jette trop peu de lumière sur la génération du Fils par le Père pour que vous puissiez raisonnablement y insister, au risque de la faire accepter par l'esprit comme une assimilation complète. Si, en effet, vous vous appesantissez, sur les détails d'une analogie superficielle, il peut arriver qu'après avoir bien dit que le sceau d'airain est d'airain, sans que l'airain soit sceau d'airain, comme le Fils est du Père sans que le Père soit le Fils, on pousse la comparaison jusqu'à prétendre que comme le Père est la puissance et la sagesse quelque puissance, la sagesse est de la puissance, sans que la puissance soit la sagesse; et en substituant encore les termes, que le Père n'est pas la sagesse, ce qui revient à dire que la sagesse manque au Père. Cette induction serait fausse, et pourrait être aisément renversée à l'aide d'une distinction; mais elle se présenterait naturellement, et c'est à l'aide de ces conséquences qui sont dans les mots plus que dans la pensée, que saint Bernard a pu motiver ou colorer ses anathèmes.

Saint Bernard dit que toute distinction ou comparaison qui suppose une supériorité d'un terme sur l'autre, est inapplicable à la Trinité, comme contraire à l'égalité des personnes. Abélard avait dit: «Chaque personne est sans principe, parce que chacune est éternelle et le principe de toutes les autres choses. L'une ne peut être sans l'autre, mais aucune n'est antérieure ou supérieure sous aucun rapport à l'autre. Cause, principe, matière, rien «de tout cela ne peut être dit proprement de la relation d'une personne à une autre[340].»

[Note 340: _Introd._, t. II, p. 1069, et _Theol. Chr._, t. IV, p. 1320-1324.]

Saint Bernard dit que le Père est sagesse et le Fils puissance. Abélard avait dit: «Chacune des personnes, étant de même substance, est de même puissance; le Père autant que le Saint-Esprit. La Trinité entière est sagesse, le Père autant que le Fils. La Trinité entière est charité. Dieu ne peut jamais être sans sagesse[341].»

[Note 341: _Introd._, t. I, p. 698, t. II, p. 1083.]

Saint Bernard dit que les noms qui sont donnés aux personnes, leur sont donnés, non par rapport à elles-mêmes, mais à chacune par rapport à l'autre ou aux deux autres. Abélard avait dit: «Dieu le Père, Dieu le Fils ou Dieu le Saint-Esprit, se disent en quelque sorte non pas substantiellement, mais relativement, chacun des prédicats relatifs désignant en disjonction le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, quoiqu'en construction (c'est-à-dire tous réunis en Dieu), ils n'aient plus d'objet auquel ils soient relatifs[342].»

[Note 342: _Theol._, t. III, p. 1286.]

Saint Bernard dit que suivant Abélard la puissance entière a été accordée au Père, et que le Fils n'a obtenu qu'une demi-puissance. Abélard avait dit: «Nous ne disons pas le Fils ou le Saint-Esprit moins tout-puissants que le Père.... La puissance des trois personnes est la même[343].»

[Note 343: _Introd._, t. I, p. 989 et 991.]

Saint Bernard dit que la foi catholique a levé toutes les difficultés par la distinction d'_alius_ et d'_aliud_, ou qu'elle a, grâce à ce qu'on pourrait appeler la différence adjective et la différence substantive, concilié l'unité de la substance et la diversité des personnes. Abélard avait dit: «Le Père n'est pas autre chose (_aliud_) que le Fils ou le Saint-Esprit.... Il n'est pas, dis-je, autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne.... Celui-ci n'est pas _celui qui_ est celui-là, mais il est _ce qu'_est celui-là.... On ne peut dire qu'une quelconque des trois personnes qui sont en Dieu, soit autre chose qu'une autre, leur unique substance étant absolument singulière, et ne comportant aucune diversité de formes, ou de parties[344].»

[Note 344: _Introd_., t. I. p. 982 et 983. _Theol_., t. III, p. 1201 et 1203, et t. IV, p. 1301 et 1302. Cette distinction entre le neutre et le masculin est consacrée en théologie; elle est dans Grégoire de Nazianze (Ep. I, _ad Cledon Orat_., LII); dans saint Hilaire (_De Trin_., t. II, et t. VII); Saint Augustin (tract. Xxxvi: _In Johan_., et dans l'Append. du t. VI, _De Fid. Ad Petr_., c. I); dans saint Ambroise: «Et ipsum ipsa quod ipse; et ipsum ipse quod ipsa; et non ipsum ipsa qui ipse, et non ipsa ipse quæ ipsa.» (_De Dign. cond. hum_., c. II.)--Cf. saint Anselme (_Monol_., c. XLI); saint Thomas (_Summ_., I, qu. XXXI, 2), et Pierre Lombard (_Sent_., t. I, dist. 8).]

Dans toutes ces distinctions, il en est une qu'on n'attaque point, et qui nous semblerait, à nous, la plus grave; et la voici. Comme étant une certaine puissance, une espèce, un _matérié_, le Fils a la propriété d'_être par un autre, esse ab alio_, tandis que le Père n'est que par lui-même. Être par un autre ou d'un autre, _esse ab alio ou ex aliquo_, est une expression connue dans la science. Aristote l'a introduite et définie. Elle s'applique aux choses qui proviennent d'une autre, qui en sont faites, qui en font partie, et cette relation a en logique un sens déterminé[345]. Or, ce sens n'est pas compatible avec l'attribut essentiel, éminent, de la Divinité. L'Être nécessaire est nécessairement par lui-même; et à parler rigoureusement, refuser à une personne divine la propriété d'être par soi-même, ce serait lui dénier la Divinité; il y aurait athéisme. Les Pères l'ont senti, lorsqu'ils hésitent et se contredisent, plutôt que d'attribuer sans restriction le titre de principe au Père à l'exclusion du Fils. Saint Augustin, énonçant cette proposition: «Le Père est le principe de toute la Divinité,» proposition répétée par Abélard et presque aussitôt par lui restreinte, risque de se trouver en contradiction avec le verset sacré: «Dans le principe était le Verbe» (Jean, I, 1). Il y a sur ce point un _sic et non_ perpétuel dans les théologiens, et le nôtre a bien fait d'écarter, autant que possible, des personnes divines les qualifications de principe, cause, source, origine, qui ne font qu'ajouter des contradictions à des mystères[346]. Je crains bien les mêmes dangers pour cette distinction entre _être_ et _n'être pas par soi-même_, et j'aimerais mieux les termes mystiques de l'Évangile que ces abstractions qui soulèvent des nuages au lieu d'apporter la lumière. Saint Bernard ne s'en préoccupe guère; la distinction ne l'arrête que parce qu'Abélard en conclut que Dieu le Père, qui a l'existence par lui-même, doit avoir la puissance à pareil titre, et en effet il doit avoir les modes de l'existence comme il a l'existence même. Mais tout cela est secondaire, à mes yeux, auprès de cette assertion que le Père a seul la propriété d'être par lui-même. Ce n'est pas moins que l'assertion qu'il a seul la propriété d'être Dieu. Ni Abélard, ni saint Bernard, ne sont les seuls ou les premiers qui aient parlé ainsi; et il faut convenir que dès que vous accordez la paternité, la génération, la procession, vous reconnaissez implicitement qu'il est possible d'être Dieu et ne pas être rigoureusement par soi-même[347]. Mais la différence de l'implicite à l'explicite n'est pas frivole, quand il s'agit des mystères: c'est souvent la différence de l'inexplicable à l'absurde, de l'énigme au non-sens. Je puis confesser que Dieu est père ou fils, pourvu que j'ajoute aussitôt que je ne sais pas comment il est père ou fils, que ces mots ont ici, sans aucun doute, un sens surnaturel et inconnu; mais je ne puis, sans que ma raison frémisse, affirmer que l'existence par soi-même ne soit pas une condition absolue de la Divinité.--Laissons cela[348].

[Note 345: [Grec: To ektinos einai]. _Met._., V, xxiv.--Saint Augustin met une différence entre _esse ex ipso_ ou _esse de ipso_. «Quod enim de ipso est potest dici ex ipso, non autem, etc.» Ce qui est _ex ipso_ est créé par lui, ce qui est _de ipso_ est de sa substance. Mais cette distinction n'éclaircit ni ne justifie l'application à la Divinité de l'expression _esse ab alto_ ou _ex alto_ (_De Nat. Bon. Cont. Manich_., c. XXVIX).]

[Note 346: _Introd_., t. I, p. 984.--_Theol. Chr_., t. IV, p. 1320.--_Sic et Non_, XIV, p. 42.--P. Lomb., _Sent_., t. I, dist. XXIX.]

[Note 347: _Ex Deo processi_, dit le Christ; car c'est ainsi qu'on traduit ces mots [Grec: Ek tou Theou exêlthon], qui au lieu où ils sont placés, semblent vouloir dire seulement: «Je suis venu de la part de Dieu» (Jean, viii, 42). Mais il y a un passage plus fort: «Le Fils ne peut rien faire par lui-même» (_Id_., v. 19). C'est de là qu'on induit en général qu'il peut y avoir procession au sein de l'être divin, c'est-à-dire une différence d'origine entre les personnes (S. Thom., _Sum_., I, qu. xxvii, er. 1). Saint Augustin dit que le Père est le principe de toute la Divinité (_De Trin_., IV, xx). M. Hampden a vu dans saint Hilaire que le Fils est _unus ab uno, scilicet ab ingenito genitus_ (_De Trin_., IV). Ainsi il est _ab alio_; et saint Thomas qui veut que le Fils soit aussi principe, dit qu'il est un principe venant d'un principe, tandis que le Père est un principe sans principe. «Principium a principio, quod est filius; principium non de principio, quod est Pater.... Per hoc quod non est ab alio.... Pater est a nullo.... Intelligatur nomine ingeniti quod omnino non sit ab alio.... Divinæ essentiæ de qua potest dici quod in Filio vel in Spiritu Sancto est ab alio, scilicet a Patre» (_Summ_., I, qu. xxxiii, a. 1 et 4). L'erreur à laquelle me paraissent conduire ces expressions S'appelle en théologie le _subordinationisme_ (Frerichs, _Comment. de Ab. doct_., p. 10).]

[Note 348: Je crois que, pour atténuer un peu cette difficulté, il est plus sage de substituer à cette expression _esse ab alio_, cette autre expression _procedere ab alio_, dont se sert plus volontiers saint Thomas et qui distingue les personnes de la Trinité en celles qui procèdent et celles de qui les autres procèdent (_Summ_., I, qu. xxvii, art. 1). On a même voulu Pousser les distinctions verbales plus loin, et attribuer au Père l'expression _ex quo_, au Fils _per quem_ et au Saint Esprit _in quo_, en se fondant sur un verset de saint Paul (I Cor., viii, 6.--S. Basil., _De Spir. Sanct_., c. ii). Mais cette distinction n'est pas admise, on y oppose des passages Formels, entre autres Rom. xi. 36. C'est un caractère ou propre, Généralement reconnu au Père, que de n'avoir ni auteur ni principe, d'être [Grec: autogenês, anaitios, ouk ek tinos] (Damasc., _De Fid_., I, viii); d'être par soi-même ou de n'être pas par un autre que par soi. «Proprium est Patris,» dit Alcuin, «quod solus est Pater et quod ab alio non est nisi a se.» (_Qu. De Trin_., p. 762); tandis qu'on trouve partout que le Fils est «ex Patre, ab alio,» et notamment dans saint Augustin, «de Patre est Filius, non est de se» (_Cont. Max_., c. xiv.--Tract. xx _In Johan_.); dans saint Ambroise: «Dicitur Deus pater quia ipse est ex quo.... et sapientia.... et dilectio.... et ex ipso sunt quia non a se» (_De Dign. Cond. hum_., c. ii). D'où il suit que le Fils n'est pas [Grec: autotheos]. «Pater a nullo habet essentiam nisi a se ipso, Filius habet essentiam suam a Patre» (Anselm., _Monol_., c. xliv). Ce qui ne veut pas dire cependant que l'essence engendre une autre essence, la consubstantialité y périrait. P. Lombard et saint Thomas ont bien établi ce point, malgré les objections de Richard de Saint-Victor. Cependant les protestants ont été plus loin; Calvin, Bèze ont soutenu qu'il fallait croire que le Fils a l'essence et la divinité par lui-même. «Si a se Deus non est,» dit un docteur, «quomodo Deus erit?» Cependant La doctrine catholique est formelle. «Tout ce qu'ont le Fils et le Saint-Esprit, ils l'ont du Père, même l'être, [Grec: kai auto to einai]» (J. Damasc., _De Fid_., I, x). On explique cette doctrine en développant ces mots de saint Jean: «Comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir la vie en lui-même» (v. 26). La génération parfaite et divine a cette vertu de faire que le Fils soit tout ce qu'est le Père, excepté d'être le Père (P. Lomb., I. i, dist.v.--Voy. Le P. Petau, t. II, t. II, c. vi; t. VI, c. x, xi et xii).]

Le point qui paraît le plus toucher saint Bernard, est l'attribution spéciale de la bonté au Saint-Esprit. Qui n'en aperçoit la raison? L'Évangile contient ces paroles mystérieuses et terribles: «Tout péché et tout blasphème sera remis aux hommes; mais le blasphème de l'Esprit ne sera pas remis aux hommes. Et quiconque aura parlé contre le Fils de l'homme, il lui sera remis; mais s'il a parlé contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir» (Math, xii, 31, 32). Or, Othon de Frisingen a raison, saint Bernard est crédule et tremble pieusement dès qu'il croit entrevoir l'impiété. Abélard a dit que le Saint-Esprit était éminemment l'amour ou la charité divine: soudain le voilà convaincu d'avoir dépouillé le Saint-Esprit de puissance et de sagesse; il a commis le péché irrémissible, il a prononcé le blasphème inexpiable. Quant à nous, nous ne rappellerons pas que, fondée ou non, cette attribution de la sagesse et de l'amour est pour ainsi dire traditionnelle dans l'Église[349]. Nous ferons seulement une citation: «Si nous voulons rechercher plus expressément ce que signifie la personne en Dieu, elle équivaut à dire que Dieu est ou le Père, savoir la divine puissance engendrant, ou le Fils, savoir la sagesse divine engendrée (_sumta_) ou le Saint-Esprit, savoir le _processus_ de la bonté divine[350].»

[Note 349: Voyez entre mille autorités saint Aug., _De Trin_., VI, v, XV, xvii.--_De Civ. Dei_, XI, xxiv. Saint Anselme dans le _Monologium_ dit que le Père est l'esprit suprême (_summum spiritus_); le Fils, l'intelligence et la sagesse, la science, la connaissance, la vérité de la substance paternelle; le Saint-Esprit enfin, l'amour de l'esprit suprême (c. XLIV, XLVI, XLVII et XLIX).]

[Note 350: _Theol. Chr_., t. III, p. 1280.]

Une seule question aurait dû être posée, et Abélard eût été embarrassé d'y répondre. Si la Trinité est toute-puissante, sage, bonne, à quel titre et comment la puissance appartient-elle au Père, la sagesse au Fils, la bonté au Saint-Esprit, ou plutôt comment et dans quelle mesure ces attributs sont-ils séparés ou distingués des autres attributs divins, tous également et semblablement communs à la substance divine et par elle aux trois personnes, et comment sont-ils distingués de manière à devenir éminents chacun dans une d'elles? En d'autres termes encore, quelle différence assignez-vous entre la manière dont appartiennent les attributs communs ou substantiels, et celle dont appartiennent les attributs spéciaux ou personnels, les premiers appartenant à la substance et étant communs aux personnes, les seconds appartenant chacun à une des personnes et étant communs à la substance? Certainement, il y a là une difficulté, et qui n'est pas seulement insoluble, l'insoluble est partout ici; mais je crois qu'elle porte sur une distinction inexprimable.

VI.

Laissons ce que saint Bernard dit en passant de la théorie platonicienne de l'âme du monde assimilée à la foi dans le Saint-Esprit; négligeons cette phrase vive et dédaigneuse: «Lorsque Abélard se met en sueur pour voir comment il fera Platon chrétien, il se prouve payen.» Venons à cette censure générale:

«Il n'est pas étonnant qu'un homme qui ne s'inquiète pas de ce qu'il dit, en se jetant sur les secrets de la foi, envahisse et disperse avec si peu de respect les trésors cachés de la piété, puisque sur le fond de la piété même il ne pense ni en homme pieux, ni en fidèle. Enfin, dès l'entrée de sa _Théologie_, ou plutôt de sa _Stultilogie_, il définit la foi une _estimation_, comme s'il était loisible à chacun de penser et de dire en matière de foi ce qu'il lui plaît, ou que les sacrements de notre foi demeurassent suspendus à des opinions vagues et variables, au lieu d'être appuyés sur la vérité certaine! Est-ce que, si la foi est flottante, notre espérance, n'est pas vaine? C'étaient donc des sots que nos martyrs, soutenant de si rudes épreuves pour des choses incertaines, et ne balançant pas, pour une récompense douteuse, à courir au-devant d'un long exil par une fin douloureuse? Mais loin de nous la pensée que dans notre foi et notre espérance il y ait rien, comme il l'imagine, qui oscille sur une douteuse estimation, et que tout n'en soit pas fondé sur la vérité certaine et solide, divinement prouvé par les oracles et les miracles, établi et consacré par l'enfantement de la vierge, par le sang de la rédemption, par la gloire de la résurrection. Ces _témoignages sont devenus trop dignes de foi_ (Ps. xcii, 7). S'il en est autrement, l'Esprit lui-même enfin rend témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Comment donc peut-on oser appeler la foi une _estimation_, à moins de n'avoir pas encore reçu ce même esprit, ou bien d'ignorer l'Évangile, ou de le regarder comme une fable? _Je sais à quoi j'ai cru et je suis certain_, s'écrie l'apôtre (II Tim., i, 42), et toi, tu me souffles tout bas: «La foi est une estimation.» Dans ton verbiage, tu fais ambigu ce qui est d'une certitude sans égale; mais Augustin parle autrement: _La foi_, dit-il, _n'est pas dans le coeur où elle réside et pour celui qui la possède comme une conjecture ou une opinion, elle est une certaine science au cri de la conscience_. Loin donc, bien loin de nous de réduire ainsi la foi chrétienne. C'est pour les Académiciens que sont ces _estimations_, gens dont le fait est de douter de tout, de ne savoir rien; pour moi, je marche confiant dans la sentence du maître des nations, et je sais que je ne serai point confondu. Elle me plaît, je l'avoue, sa définition de la foi, quoique cet homme dirige contre elle une accusation détournée: «_La foi_, dit-il, _est la substance des choses qu'il faut espérer, l'argument des choses non apparentes_ (Héb., xi, 1). La substance des choses qu'il faut espérer, non la fantaisie de conjectures énormes; tu l'entends, _la substance!_ Il ne t'est pas permis dans la foi de penser ou de disputer à ton gré, ni de vaguer çà et là dans le vide des opinions, dans les détours de l'erreur. Par le mot de substance, quelque chose de certain et de fixe t'est d'avance imposé; tu es enfermé dans des bornes certaines, tu es emprisonné dans des limites certaines; car la foi n'est pas une estimation, mais une certitude[351].»

[Note 351: _Ab. Op._ Bern., ep. xi, p. 283, 284.]