Chapter 2
Vingt fois, cent fois, la mère Rat alla de la bonde au bord du tonneau. En quelques jours il fut à moitié vide, et la queue de la mère Rat n'était plus assez longue pour tremper dans ce qui restait de sirop.
Mais un peu plus loin il y avait un autre baril qui était à moitié défoncé.
«Ce sera encore plus commode,» se dit la mère Rat.
Et, sans prendre la précaution de flairer, elle plongea sa queue au fond du tonneau.
Mais, quand elle voulut la retirer, elle poussa un cri de douleur. Sa queue ne venait pas, sa queue était collée, sa queue s'était enfoncée dans un tonneau de glu.
ROSSIGNOL
L'empereur de Chine avait dans son jardin un rossignol qui s'appelait Bulbul et qui était son ami.
Bulbul venait manger dans sa main, et, la nuit, quand l'empereur ne pouvait pas dormir, Bulbul chantait si bien, que l'empereur oubliait tous les soucis de son métier.
Mais un jour son ministre lui dit:
«Je connais un rossignol qui chante aussi le jour et qui a un bien beau plumage.»
Et il apporta à l'empereur un oiseau peint de brillantes couleurs et que l'on remontait avec une clef pour le faire chanter.
Et l'empereur trouva le nouveau rossignol si joli, et il écoutait si souvent sa chanson, qu'il oublia son Bulbul. Et Bulbul serait mort de faim si la petite fille de la cuisinière ne l'avait adopté.
Mais, à force de remonter le rossignol mécanique, la clef cassa, et l'oiseau cessa de chanter.
Personne ne put le raccommoder, et l'empereur devint si triste, qu'il tomba gravement malade.
Mais, une nuit qu'il était près de mourir, il entendit soudain à côté de son lit une voix si mélodieuse, qu'il se sentit revenir à la vie.
C'était Bulbul qui chantait. Et Bulbul chanta jusqu'à ce que l'empereur fût complètement guéri.
«Oh! Bulbul, dit l'empereur, ton plumage est moins joli, et tu ne chantes pas tout le temps comme l'autre; mais tu es un ami, et tu viens quand on a besoin de toi.»
Et l'empereur reconnaissant commanda pour Bulbul une cage d'or et une petite couronne de diamants.
SAPIN
Il y avait un petit sapin qui rêvait d'être mât de navire afin de voyager et de voir le monde.
Quand il fut grand, on l'abattit, on le dépouilla de son écorce, et il devint, selon son voeu, grand mât sur une frégate.
Mais il s'ennuyait à cause de la longueur et de la monotonie des traversées.
«Ah! disait-il, comme il faisait bon dans ma forêt natale! J'avais de la mousse à mes pieds et quelquefois des nids dans mes branches; et les petits enfants ramassaient mes aiguilles, et souvent ils dansaient des rondes en chantant autour de mon tronc. Et maintenant je suis tout sec, tout nu et tout seul. Ah! si j'avais su! Si seulement j'avais pu être mât de cocagne!»
Et il soupira si fort, que tous les cordages en craquèrent.
Mais à ce moment un vol d'hirondelles passa au-dessus de la mer.
Elles venaient des pays du Nord et s'en allaient en Égypte.
Elles descendirent sur le navire et se posèrent sur le mât, qu'elles couvrirent presque entièrement de leurs ailes. Le mât entendit même leurs petits coeurs battre, et leurs plumes qui le frôlaient faisaient comme un bruissement de feuilles.
Il écoutait ce qu'elles disaient entre elles. Elles parlaient justement de son pays, d'où elles venaient. Et le pauvre sapin se sentit si heureux, qu'il s'endormit en se figurant qu'on l'avait ramené dans sa forêt.
TORTUE
Jean, Pierre et Paul étaient allés aux courses avec leurs parents. Ils avaient vu courir des chevaux, et cela les avait beaucoup amusés.
Rentrés à la maison, Jean dit à ses frères:
«Si nous faisions courir, nous aussi?
--Mais nous n'avons pas de chevaux, répondit Pierre.
--Qu'est-ce que cela fait? Nous avons chacun une tortue, et des tortues peuvent tout aussi bien courir que des chevaux; plus lentement, voilà tout.»
Chaque enfant alla donc chercher sa tortue. Puis ils choisirent trois beaux escargots, qui seraient les jockeys.
Jean apporta sa boîte à couleurs, et il peignit à chaque escargot une casaque différente, une jaune, une rouge, une verte.
Il voulut aussi leur fabriquer des casquettes. Mais les escargots dirent: «Non, merci,» et rentrèrent leurs cornes.
Les trois enfants préparèrent une piste dans le jardin, avec des poteaux au bout, et une tribune avec des roses et des oeillets, qui figuraient les dames élégantes.
Puis ils alignèrent leurs trois tortues montées par les trois escargots, et Jean donna le signal du départ.
Mais, hélas! aucune des trois tortues ne bougea.
Alors Pierre courut chercher son tambour, et Paul chatouilla la queue des tortues avec des brindilles.
Les tortues se décidèrent enfin à partir. Mais, au lieu d'aller droit devant elles, elles allaient à droite ou à gauche, et la tortue de Paul revint même en arrière.
Alors Jean eut une idée:
«Si nous mettions des salades au lieu de poteaux!»
Et vite, au bout de la piste, les enfants plantèrent trois belles salades.
Quand les tortues virent cette appétissante verdure, elles se mirent en marche toutes seules, et celle de Jean avança si rapidement que son jockey, je veux dire son escargot, roula à terre.
Elle arriva la première au but; et, pour sa récompense, on lui donna à manger les poteaux, je veux dire les salades, et même les roses et les oeillets de la tribune, qui figuraient les dames élégantes.
UNIVERS
C'est un bien grand mot et une bien grande chose aussi; car cela veut dire le monde entier.
Mais cela peut signifier aussi l'endroit où l'on vit, où l'on a ses habitudes et où l'on est heureux.
Ainsi, la salle à manger est l'univers de la mouche.
L'étang est l'univers du poisson.
La prairie est l'univers de la vache.
La forêt est l'univers du lapin.
Le village ou la ville est votre univers à vous, mes enfants; et, quand vous serez grands, ce sera la France entière, avec ses mers, ses îles, ses colonies, et tout ce que vous saurez voir, et tout ce que vous saurez comprendre.
VIOLETTES
Vous savez, mes enfants, que les violettes sont l'emblème de la modestie. Car elles poussent dans les bois obscurs, à l'ombre d'autres plantes; et même elles cachent leur visage délicat derrière leurs grandes feuilles vertes, comme font les jeunes filles timides derrière leur éventail.
Or, un jour, un poète se promena dans une forêt où il y avait beaucoup de violettes qui embaumaient l'air délicieusement.
Grisé par ce parfum, il fit des vers en l'honneur de l'humble fleur des bois, et il les récita tout haut.
A ses pieds, une violette l'entendit. Elle crut qu'il ne parlait que pour elle, et de se savoir ainsi chantée par un poète, cela lui fit oublier toute modestie.
Elle allongea son cou derrière ses feuilles, tourna vaniteusement sa tête à gauche et à droite, et se mira avec complaisance dans une grosse goutte de rosée qui était restée pendue à un brin d'herbe.
«Ah! disait-elle, que je suis jolie et que je sens bon! Je dois être plus jolie que les autres fleurs, et mon parfum doit être plus agréable que tous les autres parfums de la forêt, puisque c'est sur moi seule que le poète a fait des vers.»
Mais à ce moment passa la vieille fée des bois qui est la surveillante des fleurs.
Avec sa baguette, elle donna une tape sur la joue de la violette.
«Petite impudente! dit-elle, rentrez sous votre feuille, et pour vous punir de votre vanité, je vous enlève votre parfum.»
Violette fut désolée. Elle pleura tant, qu'une jeune fée, qui venait en promenade de ce côté, eut pitié d'elle.
«Pauvre petite, dit-elle, je ne peux plus te rendre ton parfum; mais, puisque tu as tant de chagrin, je fais de tes larmes des pétales plus clairs, des pétales mauves; et du moins, si tu n'es pas odorante, tu seras plus jolie.»
Et, ayant dit, la fée changea la violette des bois en une violette de Parme.
Et voilà pourquoi les violettes de Parme n'ont pas de parfum.
XAVIER
Le petit Xavier dit à ses petits camarades, Maurice et Jean:
«Jouons! Je serai le cocher, Maurice sera le cheval, et Jean sera le chien qui aboie après la voiture.»
Maurice fit très bien le cheval. Il hennissait, levait les pieds très haut et paraissait s'amuser beaucoup.
Alors Xavier dit:
«Je voudrais être le cheval.
--Comme tu voudras,» dit le petit Maurice.
Le petit Jean, qui faisait toujours le chien, aboyait de toutes ses forces, courait à droite et à gauche, et semblait très content.
Alors Xavier dit:
«Je voudrais être le chien.»
Mais sa mère, qui regardait jouer les trois enfants, dit à Xavier:
«Je crois bien que tu voudrais être à la fois le cocher, le cheval et le chien.
--Oh! oui, dit Xavier.
--Mais on ne peut pas être tout. Il faut choisir.
--C'est bien ennuyeux.»
YVONNE
Yvonne était une petite fille qui ne pouvait pas se tenir tranquille à table. Elle gigotait, elle se penchait à droite, à gauche, en avant, en arrière; elle descendait de sa chaise pour jouer avec le chien Médor, ou elle prenait la chatte Minouche sur ses genoux.
Sa mère la grondait, son père la punissait, mais Yvonne ne se corrigeait pas.
Un jour, c'était un dimanche, il y avait un très bon déjeuner, une crème au chocolat et beaucoup de gâteaux.
Yvonne avait promis d'être sage, parce qu'elle ne voulait pas être privée de dessert.
Au commencement, tout alla bien. Mais peu à peu la petite fille fut reprise par sa mauvaise habitude: elle se balança sur sa chaise, en avant et en arrière, tandis que le chien Médor et la chatte Minouche la regardaient avec un air de dire:
«Prends garde! prends garde! Nous connaissons quelqu'un qui va tomber.»
Et en effet, tout à coup, elle perdit l'équilibre. Elle voulut se retenir à la table; elle se cramponna à la nappe, et patatras! Tout se renversa sur elle et sur sa chaise, tout, les plats, les bouteilles, les verres, les fourchettes et la crème. Elle eut mal aux bras et aux jambes, et on dut l'emporter dans son lit.
Médor et Minouche se lamentèrent d'abord, puis ils se consolèrent en mangeant sous la table la crème et les gâteaux.
ZÉRO
Dans la vie, quand on n'est bon à rien, les autres vous appellent un «zéro».
Appliquez-vous donc à bien apprendre votre alphabet et à lire ces contes, et je vous jure qu'on ne dira jamais de vous:
«La petite Marie? Le petit Jean? Oh! c'est un zéro.»
40840.--TOURS, IMPRIMERIE MAME
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Au lecteur:
Cette version électronique reprend l'intégralité du texte de la version papier.
Concernant l'orthographe, un mot a été corrigé:
page 30: "Attend" remplacé par "Attends" (Attends, brigand!)