Part 10
Tandis que la campagne solitaire s’élargissait à nos regards, coupée en deux par la route poussiéreuse tout en longueur comme un serpent qui a déroulé ses replis, tout là-bas, là-bas, devant nous, à l’extrême limite de cette route, sous un ciel étincelant, tel que la pointe de feu qui darde au lever du soleil, un éclat blanc et miroitant perça.
C’étaient eux.
Puis les reflets se multiplièrent et alors on pressa la marche; et en tête du groupe il apparut, lui, le Parisien. Il dirigeait une triplette, Robert Coquelle, et ce fut la grande joie de se retrouver dans de pareilles et si originales circonstances, la joie des présentations et des serrements de mains, et d’arriver dans la célèbre, rayonnante et joyeuse Constantine.
Il y avait là aussi dans le bataillon M. Molière, le président du club, un cycliste ardent, un apôtre. Tout ce monde épanoui entra dans Constantine, au milieu de l’effervescence tapageuse et du décor multicolore de cette populeuse cité.
Ce furent, comme à Alger et à Oran et partout, de nouvelles preuves de la sympathie qui règne entre les membres de la grande famille cycliste: accueil cordial de tous, réceptions, empressement à nous piloter en tous sens.
On termina la journée à Constantine, dont on admira les dédales, assez semblables, en quelques parties, aux ruelles de la Kasbah. Le célèbre «ravin» du Rhummel, dénomination singulière d’un abîme vertigineux que nulle description ne saurait rendre, on le parcourut dans l’hébétement provoqué en nos personnes par sa contemplation. Quel effroyable événement quand le sol s’entr’ouvrit, laissant une découpure d’abîme d’une forme aussi particulière!
C’est dans cette ville que nous comptions enfin être éclairés sur la route à suivre pour pénétrer en Tunisie. Et c’était d’autant plus urgent que la division de la route se produisait ici.
Si nous devions pénétrer en Tunisie par le Nord, il fallait au sortir de Constantine, se diriger immédiatement sur Bône et encore une fois repasser la montagne; si, au contraire, nous entrions par le centre, nous devions marcher sur Guelma, puis Soukarras, continuer par conséquent notre voyage directement vers l’Est.
Nos hôtes nombreux discutèrent en notre présence. Ils n’étaient pas d’accord. «Je vous affirme que vous devez aller par le Nord, déclarait l’un; j’ai entendu parler un jour d’un projet de voyage de Tunis à Bône par la Calle.--Non, c’est par Soukarras qu’il faut aller, répliquait l’autre; on a construit une route.» Un troisième arrivait pour nous dire: «Plaisanteries que tout cela; je puis vous affirmer qu’il n’y a pas de route possible ni d’un côté ni de l’autre. Vous ne pénétrerez pas. Vous trouverez des pistes arabes, mais sans aucune indication pour guider votre marche.»
C’était désolant. Enfin, une majorité parut se former pour la route du Nord. «Par exemple, nous dit-on, à Bône, qui est la ville le plus rapprochée de la frontière nord, on vous renseignera catégoriquement!»
Hélas! faut-il le dire? Et pourquoi attendre? Après avoir repassé la chaîne pour marcher de nouveau vers le littoral, à Bône, quel mauvais sort nous fit accueillir par ces paroles: «Une route par la Calle? Mais il n’y en a pas! Il faut que vous retourniez dans le Sud pour entrer en Tunisie par Soukarras!»
C’était un crochet de 250 kilomètres. Qu’importe! On voyait l’Algérie!
Et quand on songe pourtant que le seul passage possible, on le sut plus tard, à Tunis, était par le Nord, et que la mauvaise fortune nous lança dans les brousses, à travers des chemins inextricables, d’où nous faillîmes ne pas pouvoir sortir!
Que de contre-temps, que d’aventures! Mais est-ce qu’on n’en cherche pas un peu, dans des voyages semblables!
XX
UNE FANTASIA INATTENDUE
Le samedi matin, 5 octobre, on se préparait à quitter Constantine, pour marcher vers Bône. Nos aimables triplettistes d’Alger avaient terminé leur voyage. Suivant leur projet, ils s’arrêtaient à Constantine, pour rentrer chez eux par la voie ferrée. Nous allions donc nous retrouver seuls, mon jeune Belge et moi, pour la dernière partie, et non la moins aventureuse de notre expédition.
Si, durant les deux journées précédentes, on n’avait fait que fort peu de chemin, cette fois il n’en serait pas de même. En passant par Bône nous faisions un crochet formidable, mais par bonheur, tous deux très dispos, devions franchir dans cette même journée du 5 octobre les cent soixante-dix kilomètres séparant les deux villes. Et pourtant, comme nous quittions de nouveau l’intérieur pour marcher à la côte, c’était encore une fois la chaîne qu’il fallait franchir. Mais, entre Constantine et Bône, elle était peu élevée, ne dépassant pas neuf cents mètres d’altitude.
Les amis qui nous firent escorte au départ et parmi lesquels notre jeune Coquelle et M. Molière, le président du club, nous abandonnèrent au village des Deux-Ponts, à une quinzaine de kilomètres. Bientôt après, nous commencions l’ascension du Djebel-Toumief, dont le passage allait, comme celui du Petit-Atlas, près de Milianah, nous porter dans les régions du littoral.
De nombreux rapports existaient, du reste, entre ces deux massifs montagneux. La végétation se montrait ici comme là-bas, mais moins vivace, toutefois. Les sources, moins multipliées, en étaient la cause.
L’été de 1895 avait été fort retardé, on l’a observé déjà, et ce commencement d’automne donnait une chaleur estivale. Bien que dans la montagne, on rôtissait.
Ainsi que dans cette côte de Milianah où, tout en jouissant de si beaux spectacles, nous avions enduré une chaleur affreuse, nous gravissions le Djebel-Toumief, le visage pourpre et ruisselant. Nous montions à bicyclette, la pente nous le permettait, d’autant mieux que le vent ne nous gênait pas.
On pédalait l’un derrière l’autre, Van Marke à une dizaine de mètres à peine devant moi.
Il était de fâcheuse humeur, mon compagnon. La chaleur l’accablait. Mais loin de se livrer à un emportement contraire à sa nature (seule la fosse aux lions, à Carthage, je l’ai dit, devait le dérider), il venait simplement me faire entendre de temps à autre une plainte formulée sur un ton rentré et qu’il adressait toujours très soigneusement à la partie de son maillot la plus rapprochée de son menton.
--Oh! non, disait-il en sourdine, il fait trop chaud!
La plupart du temps, cette manière d’articuler un son m’empêchait de rien entendre et, quand je le faisais répéter, lui, renvoyait la même phrase à son maillot, sur le même ton.
--Oh! non, il fait trop chaud!
--Que veux-tu que j’y fasse? disais-je. Il faut pourtant bien arriver au bout. Et puis, en Afrique, tu ne veux pas que nous ayons le soleil du pôle, je pense.
Quand ainsi mon Belge m’avait fait part de sa «confidence», il reprenait sa position à une dizaine de mètres devant moi.
On gravissait donc la côte, placidement, quand on aperçut en avant, sur la route, un groupe de trois personnages arrêtés sur le rebord du chemin. C’étaient deux ouvriers indigènes, chargés d’un travail de cantonnier, et un jeune Arabe à cheval. Ces ouvriers avaient interrompu leur besogne et causaient avec le cavalier.
A notre vue, le jeune Arabe, après nous avoir considérés un instant avec un air vivement surpris et comme intrigué, quitta brusquement ses interlocuteurs et nous suivit.
Il semblait avoir une quinzaine d’années. Le visage arrondi, le teint mat, les yeux noirs, les traits pourtant sans aucune finesse. Un front plissé, dénotant de l’énergie, et son regard clair, intelligent, lui donnaient une expression de physionomie extrêmement vive. Il était de bonne mine d’ailleurs dans son burnous très propre. C’était sans doute le fils de quelque chef, ou d’une famille fortunée. Sa monture était un jeune cheval arabe, blanc, souple et nerveux.
Le cavalier parut s’étonner de notre marche pénible. Il nous toisait d’un air de pitié. Alors il nous laissa marcher quelque peu en avant, puis s’élançant avec son cheval, il partit au triple galop derrière nous et nous passa, comme un éclair.
Ensuite il revint, marcha un instant près de Van Marke, côte à côte. Mais le Belge gardait sa mauvaise humeur et, voyant les airs de mépris du jeune Arabe, il l’invectiva froidement et brièvement; alors le cavalier, le dévisageant, lui dit en français, avec l’accent le plus pur: «Qu’est-ce que c’est?»
Puis, comme piqué au vif par l’invective de Van Marke, il recommença son manège, mais en se livrant cette fois à des sauts brusques.
Il fit bondir son cheval autour de nous, le fit ruer, se cabrer; il s’élançait au galop en avant, revenait en arrière, jetait en l’air une matraque qu’il tenait de la main droite et la rattrapait avec une prodigieuse adresse. Son élégante et nerveuse bête pirouettait parfois sur ses jambes d’arrière. La solidité et la tenue de ce jeune indigène arrachèrent une réflexion de froide admiration à son «adversaire» Van Marke.
--En voilà un, dit le Liégeois, qui sait se tenir à cheval.
Après un exercice forcené, l’Arabe laissa celui qui l’avait si mal accueilli et vint marcher près de moi, côte à côte, comme il avait fait la première fois avec mon compagnon.
Oh! j’avais l’air moins gaillard que ce jeune, mais brillant cavalier, courbé que j’étais sur ma machine, pour gravir la montée.
Je lui adressai des compliments:
--C’est bien, mon garçon, très bien, lui dis-je en souriant, et accompagnant mon sourire d’un geste qui lui indiquait combien j’avais été agréablement distrait par son exercice, ce qui était d’ailleurs l’expression de la plus scrupuleuse vérité.
Lui, entendant mes compliments, se contenta de sourire d’un air très satisfait.
Alors, comme il marchait toujours près de moi, je lui dis encore:
--Joli, ton cheval!
A ces seuls mots, brusquement la physionomie du jeune cavalier s’éclaira et, s’épanouissant dans un sourire de béatitude, il me répondit textuellement, toujours avec un parfait accent et en scandant chacune de ses syllabes:
--Il est à moi.
Et lançant son cheval à nouveau, il disparut.
On arrivait au sommet de la côte. La végétation continuait à être assez épaisse, autour de nous, mais peu élevée. Comme on allait s’élancer en avant à notre tour, Van Marke me dit:
--Regarde donc, un chacal!
A quelques mètres de la route, en avant de nous, il avait montré son nez, mais faisant volte-face aussitôt, il avait disparu, le chacal. Je n’eus le temps que de le voir s’éclipser.
Nous étions à ce moment sur la route de Philippeville. A Saint-Charles, on quittait cette route pour marcher droit vers l’Est, direction de Bône. On déjeuna à Jemmapes, le village fameux par les visites fréquentes que les lions lui rendaient autrefois.
Le vent nous gêna ici et la marche se ralentit. La campagne pourtant était belle encore. Elle se dénuda, bientôt, puis s’embellit à nouveau, à mesure que nous approchions du lac Fezzara.
Un cantonnier, dans la maisonnette de qui on entra pour lui demander de l’eau, nous effraya: «Vous allez à Bône? dit-il; vous y arriverez de nuit. Prenez garde, les bois sont dangereux.»
On eût dit un sorcier. Il semblait fou d’ailleurs, cet homme. Il se servait d’un langage et d’un ton de prophète et avait quelque chose d’égaré dans la physionomie.
Renseignements pris plus tard, il paraît que des agressions nombreuses avaient été signalées dans les bois de chênes-lièges qui couvraient la région du lac Fezzara.
On y arrivait avec la nuit. A Aïn-Mokra, dernier centre avant Bône, on demanda des explications. Les personnes interrogées nous rassurèrent.
On roula dans la nuit bleue. On rencontra un douar, environné d’Arabes. Puis, un peu avant sept heures, à dix kilomètres de Bône, on croisa les membres du Véloce-Club, venus au nombre d’une vingtaine à notre rencontre. A sept heures et demie, nous étions réunis près de quarante au siège du Club.
C’est là que, convaincus de toucher enfin à la frontière tunisienne, nous dûmes entendre cette lamentable réponse: «Il n’y a pas de route praticable par la Calle, il faut que vous retourniez dans le Sud. Il faut que vous alliez passer par Soukarras!»
Quel désastre!
XXI
RENCONTRE DES TROUPES FRANÇAISES. SOUKARRAS
Soukarras est situé à cent trente kilomètres environ au Sud de Bône. On partit à neuf heures du matin, laissant à regret cette dernière ville pimpante, gracieuse, embellie d’une promenade aux décors de palmiers. On croisa la route de la Calle, celle qui, suivant le littoral, nous eût conduits en Tunisie directement par le Nord.
La route était atroce; l’une des plus mauvaises de toute notre traversée. Défoncée, remplie de fondrières, où s’étaient entassés des monceaux de poussière. Et les cailloux s’y mêlaient, petits, mais dangereux par leurs pointes multipliées.
La campagne était plane; pas pour toute la journée, hélas! En marchant vers Soukarras nous revenions une fois de plus dans les montagnes, et quelles montagnes, alors! Rien que chaînes sur chaînes. Combien péniblement on allait la gagner, cette fin de l’Algérie!
La campagne encore plane, dis-je, était couverte de vignes. On en avait peu vu sur notre parcours, quelquefois cependant; vignes flétries, rougeâtres; la saison était close.
On roula, fortement gêné par la poussière horrible; pourtant on fit du chemin. Voici Mondovi, un village bâti des deux côtés de la grande route, à l’aspect fort animé; partout des types européens. Puis on arriva à Saint-Joseph, un hameau. La campagne brusquement était redevenue montagneuse et la marche pénible.
On s’arrêterait à Duvivier, pour déjeuner. Il était près d’une heure quand on y arriva.
Duvivier est au sommet d’une côte, et comme nous débouchions dans le village, nous aperçûmes des soldats, puis d’autres encore, et bientôt on en vit de tous les côtés. On tombait dans les grandes manœuvres, mais ce n’était qu’une petite partie des troupes. Duvivier était envahi pourtant.
--Nous sommes volés, dis-je à mon compagnon, nous ne pourrons pas nous faire servir, nous arrivons trop tard.
On pénétra dans un hôtel. Quel aspect d’hôtel, bonté du Tout-Puissant! C’était le seul. Gorgé de soldats, de la cavalerie. Partout, dans tous les coins et recoins, dans la cour; c’était la fin du déjeuner, et des détritus immondes jonchaient le sol humide et gluant; une atmosphère empuantie de tout cet amas d’hommes, suant, mangeant, buvant et fumant.
Van Marke déclara, sans s’émouvoir:
--Nous ne trouverons rien, ici.
--Je le crains, répondis-je, beaucoup plus inquiet.
Erreur! On quitta la cour pour rentrer dans la pièce principale de «l’hôtel» que nous avions traversée seulement, surpris que nous avions été par l’effroyable entassement des soldats attablés et serrés autour des tables, ruisselantes de liquides de toute espèce, mélange repoussant de vin, eau-de-vie, café, absinthe. Le patron, qu’on eût pu croire troublé dans cette invasion, nous dit: On va vous servir. La patronne va s’occuper de vous.
--On va nous servir, dis-je à Van Marke. Où cela, grand Dieu! Sur une de ces tables? Horrible! Jamais!
Mais la patronne arrive. Chance inouïe, suprême. L’état-major, placé dans une salle à part, venait de terminer son déjeuner, et on succéda aux officiers, tout simplement.
Un déjeuner tout prêt, qui nous fut servi rapidement. Ce que nous avions cru être un désastre tournait en fortune inattendue.
On se mit en route à deux heures et demie. Quarante à cinquante kilomètres seulement nous séparaient de la ville de Soukarras, la dernière ville algérienne, où la grande route finissait, où nous aurions accompli notre longue traversée, où nous allions enfin savoir si nous pourrions pénétrer jusqu’à Tunis, pour couronner notre fatigante, mais splendide expédition.
On avança gaillardement, mais les escarpements de route commençaient. Plus que jamais, les chaînons s’enchevêtraient, masquant l’horizon lointain. Et les montagnes devenaient boisées autour de nous. On passa un hameau ravissant, enveloppé de feuillages, Medjez! Puis les côtes très dures commencèrent. La marche devenait impossible. Nous n’avancions plus.
On entreprit une côte qui ne finit pas. On monta, monta, monta toujours; les bois s’épaississaient autour de nous; maintenant, les pics, les vallons, les ravins, les escarpements, tout était couvert de végétation, forêt de chênes, au feuillage sombre.
On monta toujours, désespérés d’une pareille longueur de côte. Un instant on aperçut un tournant, très élevé, avec une maison blanche que le soleil éclairait. Un charretier, un Européen, à qui on avait demandé si c’était la fin, nous dit: «Ah! mais non!» d’un air qui ne nous laissait nul doute sur notre sort.
On monta si longtemps que le soleil commença à s’abaisser sur l’horizon, lançant ses reflets d’incendie à travers les montagnes. Quelques nuées rouges se montrèrent aussi dans les déchirures des crêtes. Et l’on montait, absolument ahuris maintenant d’une ascension pareille. Nous n’arriverions jamais à cette ville, la dernière pourtant, oui, la dernière, et c’est pour cela sans doute qu’elle nous échappait.
On grimpait toujours, oh! à pied. Sur nos bicyclettes, c’eût été la mort. Vrai, c’était trop long.
Et la nuit vint, toute noire, d’un noir de caveau, entre ces chaînes élevées et ces arbres touffus. Et nous montions toujours, nous montions presque depuis Duvivier, tout l’après-midi, sans désemparer.
Voici un groupe d’Arabes, conduisant une charrette. On demanda à quelle distance la fin de la côte: neuf kilomètres!
Elle en avait vingt-quatre, cette côte-là.
Alors, comme nous grimpions toujours, on arriva à un village, la Verdure. On s’y arrêta.
Et là on nous dit que nous en avions encore pour trois ou quatre kilomètres de montée. Mieux valait repartir le lendemain.
Ce village de la Verdure ne tirait pas son nom, comme on l’eût pu croire, de sa situation, enfoui qu’il était dans des couches épaisses de feuillages. La Verdure était le nom du fondateur du village, un colon, venu de France, et qui avait établi là son centre d’opérations.
On nous dit que nous étions au milieu de la «petite guerre.» Les troupes rencontrées à Duvivier n’étaient qu’un commencement. On allait rencontrer le gros de l’armée qui devait être ce soir-là à Soukarras, mais qui arriverait à coup sûr le lendemain matin.
Dès la première heure, on se remit en route. Au village d’Aïn-Semour, le suivant, il y avait une fontaine d’eau gazeuse connue dans tout le pays. On n’osa en boire, comme dans la montagne de Milianah.
Enfin la côte se termina. Et de là-haut, on aperçut au fond d’un val, une nuée, amas grouillant de petits insectes, autour des tentes un campement de troupes françaises.
Maintenant, on dévalait. Et ce ne fut pas long. Soukarras nous apparut, dans le flanc de la montagne. Et comme on y arrivait à huit heures du matin, voici que les troupes commencèrent à défiler.
Elles défilèrent, défilèrent; c’étaient les troupes de Tunisie; ça n’en finissait pas.
Cette interminable procession d’hommes fatigués, de chevaux, de voitures rendant un son mat, en roulant sur les cailloux, me rappela cette atroce guerre de 1870, le défilé que je vis près de Sancerre, de l’armée de Bourbaki battant en retraite, avec la différence toutefois de la tenue des hommes, et de leur physionomie.
Zouaves, turcos, spahis, chasseurs d’Afrique, train des équipages, ça défilait, défilait. En entrant dans la ville, par un chemin devenu étroit, il fallut descendre de machine. On était sous les pieds des chevaux, puis la foule se pressait, pour voir.
Quand ce fut terminé, la foule se dispersa vite, et on resta seuls au milieu de la grande place centrale, où les malheureux «cirer Jonn» nous assaillirent en un clin d’œil.
Pas de clubs, à Soukarras! trois ou quatre cyclistes à peine. Mais des Français qui suivaient, par les journaux, notre voyage, et que le hasard nous fit trouver.
Croirait-on qu’à Soukarras on ne put nous donner des renseignements précis sur l’état du chemin pour pénétrer en Tunisie?
On nous dit: «Vous trouverez une route nouvelle qui va jusqu’au Kef, et de là le chemin est superbe»; un autre: «Des pistes arabes seulement, mais où vous pourrez rouler, avec vos machines»; un troisième déclara tout net: «Je suis venu de Tunis à cheval, je vous défie de passer. Vous irez à pied, oui; avec vos machines, jamais. C’est impossible. D’ailleurs, comment vous diriger?»
On resta durant cette journée à Soukarras, ville remplie d’Arabes, et où nous entourait toujours la nuée des enfants à corps blanc et à tête rouge; aimablement accompagnés des quelques compatriotes qui nous avaient accueillis dès que la nouvelle de notre venue leur avait été apportée.
L’un d’eux, correspondant de la _Dépêche Tunisienne_, nous dit qu’il avait reçu plusieurs fois de son journal des dépêches le questionnant sur notre passage. Enfin! nous étions là. Comme on le voit, on nous attendait à Tunis. C’était encourageant. Enfin, on allait donc savoir! Oui, savoir si on pourrait pénétrer dans cette terre mystérieuse.
On partirait le lendemain matin.
XXII
ARRÊTÉS DANS LES BROUSSES
Notre espoir fut grand lorsqu’au départ de Soukarras, on constata que la route se dirigeant vers la frontière de Tunisie, avait des bornes kilométriques. Numériquement, ces bornes partaient de Soukarras.
La route commença par une forte descente. Elle était surchargée de poussière et abîmée de cailloux. Des potagers nombreux à droite et à gauche. Puis des escarpements, car on était toujours dans la montagne, dont les chênes tapissaient les flancs.
La chaleur se fit sentir très vite et très violente, mais la route s’améliora dès que les approches de la ville furent dépassées. Elle était étroite, mais régulièrement tracée et bien entretenue. Elle allait en serpentins continuels par exemple; courant au milieu des mamelons abrupts, aux alentours, le sol était de cette teinte vert fané ou grise, déjà remarquée du côté de Mansourah.
A un coude en demi-cercle, une maisonnette se montra. Déserte, complètement, cette maisonnette, mais du milieu du demi-cercle où elle se trouvait placée, des pistes arabes partaient en diverses directions. Ces pistes sont de larges tracés faits au milieu des champs par le seul passage des caravanes.
C’est la terre simplement battue, comme dans les sentiers, mais sur une largeur de plusieurs mètres, terre irrégulière, mal tassée, pleine de saillies; parfois grasse et molle, suivant la nature du sol.
Pas d’hésitation pour nous, puisque la route ferrée continuait. Elle avait même toujours ses bornes kilométriques.
Des côtes longues et raides apparurent et du sommet de l’une d’elles, on vit Soukarras derrière nous, posé dans une corbeille de montagnes.
On croisa des cavaliers arabes.
--Était-ce bien la route du Kef?
A notre question, ils faisaient une réponse mal assurée. Le Kef est la première ville tunisienne, la plus rapprochée de la frontière, et où nous avions fixé la fin de notre étape.
La chaleur était tout d’un coup devenue atroce, et jusqu’à présent nul village, nulle habitation. D’ailleurs, notre carte n’en indiquait pas.
Après une douzaine de kilomètres environ, au bas d’une forte descente, une maison blanche, d’un blanc sale, rectangulaire, se dressa sur le bord du chemin. On s’arrêta.
Dès que nous avons mis pied à terre, nous nous trouvons en présence d’une nichée d’Arabes accroupis sur leurs talons, en demi-cercle dans une pièce de devant dont la porte est restée ouverte. Ils ne font rien, suivant la coutume; ils se laissent vivre; l’un deux tient un sac de grenades devant lui.
A franchement parler, leur mine n’est point aussi engageante que celle de leurs frères déjà rencontrés sur le chemin. Pourtant, ils ne font rien qui puisse nous inquiéter.
Je demande un peu d’eau pour étancher notre soif ardente. L’un de ces Arabes prend alors une vaste écuelle et me la tend.
Je m’en saisis et me mets en devoir d’en absorber une partie du contenu.
Horrible! horrible! Un poison immonde. Un goût de charogne au goudron!
Mais les physionomies de ces naturels me paraissent décidément peu sympathiques.