Part 4
Nous traversons un village tchérémisse; à quelques kilomètres de là, un second, habité par des Tatars; un peu plus loin, une bourgade russe. Très pittoresque est le village musulman d'Ourasli avec sa petite mosquée en bois perchée sur une colline. Si elle n'était surmontée du croissant, on la prendrait pour une modeste église de nos campagnes. Bientôt après voici une église grecque, et tout près de là un bois sacré où les Finnois viennent faire des sacrifices. Sur un espace de quelques kilomètres vous rencontrez des représentants de trois races et des zélateurs de trois religions différentes, et tout ce monde vit dans la plus parfaite harmonie, païens, musulmans, catholiques grecs. Ces pauvres gens, que l'on traite de barbares, donnent aux nations civilisées l'exemple de la tolérance religieuse.
A midi, nous arrivons dans un village entièrement habité par des Tchérémisses. Même aspect qu'à Parate, mais ici les constructions sont plus typiques.
Chaque maison renferme deux habitations, une d'hiver et une d'été (_kouda_). La _kouda_ est une construction spéciale aux Finnois de cette région. C'est un cube surmonté d'un cône. A cette baraque en bois ne se trouvent que deux ouvertures, la porte et, dans le toit, un trou pour laisser passer la fumée du foyer établi entre des pierres au milieu de l'unique pièce de la maison. A l'intérieur, le long des murs, sont établis des bancs et des étagères garnies d'ustensiles de cuisine.
Quelques fermes renferment des spécimens encore plus anciens de l'architecture indigène. Vous voyez dans un coin de l'aire un appareil conique de perches dressées au-dessus d'un trou. Actuellement cette construction sert de séchoir pour les céréales; on allume du feu dans la cavité, et sur les perches on entasse les gerbes. Dans le cours des âges cet édicule a changé de destination, primitivement il servait d'habitation, c'est le premier abri imaginé par les Tchérémisses, comme au reste par toutes les autres tribus finnoises. Examinez les _kota_ des Finlandais, les huttes et les tentes des Lapons, les _tchioumes_ des Ostiaks, toutes dérivent du même type primitif de construction: un cône formé de perches dressées; le revêtement de ces diverses habitations seul diffère suivant les régions et les races. Les Tchérémisses ont appris des Turco-Mongols l'art d'élever des maisons; avant, ils vivaient l'hiver dans des trous surmontés d'un toit couvert de terre.
Les Tchérémisses, comme tous les Finnois et les Russes, ont l'habitude de prendre chaque semaine un bain de vapeur, et toute habitation comporte une étuve. Très simple en est l'installation: une méchante baraque en bois, des bancs et un tas de pierres amoncelées au-dessus d'un fourneau. Pour produire la vapeur on fait rougir ces pierres, sur lesquelles on jette de l'eau. Dans ces _hammams_ primitifs, le massage est remplacé par des flagellations avec de petits bouquets de branches de bouleau et des aspersions d'eau froide.
Dans le mobilier tchérémisse signalons un tabouret dont le siège est fait de lanières d'écorce. On le trouve également chez les Tchouvaches et les Zyrianes. A noter également des cuillers en bois ornées sur le manche de figures d'animaux, qui ont au plus haut degré le cachet norvégien. A l'exposition de Kazan, la collection tchérémisse renfermait des sièges formés d'un cylindre en bois, des plats également en bois, avec des têtes d'animaux et des anses relevées, tous objets présentant la plus frappante ressemblance avec les produits de l'industrie scandinave. Les Scandinaves qui fréquentaient les marchés de Bolgar ont laissé des traces évidentes de leur séjour parmi les populations du Volga.
Le village où nous nous trouvons, comme tous ceux que nous avons visités, grouille de marmaille. Les Tchérémisses sont très prolifiques; les familles de neuf enfants ne sont pas rares, et d'autre part la mortalité infantile est moindre parmi eux que chez les Russes. Depuis 1811 la population tchérémisse a augmenté de 30 pour 100 dans la région au nord de Kazan[35].
[Footnote 35: Smirnov, _loc. cit._]
Les Tchérémisses sont un peuple d'agriculteurs. Ils sont en outre grands éleveurs d'abeilles. La cire est employée à la fabrication des bougies nécessaires pour les cérémonies religieuses et une partie du miel à celle d'une boisson fermentée appelée _piouré_. Une superstition bizarre défend aux Finnois de vendre des essaims[36].
[Footnote 36: _Id._, _ibid._]
Aux produits de l'agriculture, les Tchérémisses ajoutent ceux de la chasse et de la pêche. Ils poursuivent principalement les palmipèdes, le lièvre et l'écureuil, dont ils vendent la peau aux Tatars. Lors de notre voyage (1890), la dépouille de ce petit ruminant valait 20 kopeks, soit environ 60 centimes. Les Finnois du Volga emploient aujourd'hui le fusil; au commencement du siècle, un grand nombre se servaient encore d'arcs et de flèches. Dans un village tchérémisse, M. Smirnov a acquis une flèche terminée par une gibbosité dans laquelle était fixée, suppose-t-il, une pointe en pierre[37].
[Footnote 37: Sans doute une flèche destinée à la chasse des animaux à fourrure et arrondie pour ne pas endommager les peaux, comme en emploient les Ostiaks.]
Très curieuse est leur embarcation. Un simple tronc d'arbre creusé dont les bords sont exhaussés par deux planches. Les pirogues des Indiens ne sont pas plus primitives.
Le lendemain nous quittons définitivement Parate pour aller visiter un village païen situé très loin dans la campagne, à l'écart des chemins battus.
A notre arrivée, tout le monde est en liesse, un mariage va être célébré prochainement, le fiancé est venu rendre visite à sa future épouse et pour fêter cet heureux événement bon nombre de gens ont bu plus que de raison, le fiancé tout le premier. L'eau-de-vie joue un rôle très important dans la conclusion des mariages et c'est par des libations que la jeune fille marque son consentement à l'union projetée. Dans l'arrondissement de Vétlouga, raconte M. Smirnov, lorsqu'un jeune homme a fait choix d'une femme, il se rend à son domicile accompagné d'un compère, le _svatoune_ (littéralement: épouseur, marieur), chargé de débattre les conditions de l'hymen. Tous deux sont munis de bouteilles. «Nous sommes venus faire boire la fille», disent-ils aux parents en entrant dans leur maison; en même temps le jeune homme présente à la jeune fille une bouteille de _vodka_ (eau-de-vie de grain). Consent-elle à l'union, elle accepte la bouteille et en offre immédiatement une rasade au jeune homme. Celui-ci lui présente à son tour un verre, et une fois qu'elle a bu, la jeune fille régale ses parents et le _svatoune_. C'est maintenant à ce dernier de parler, mais, avant d'entamer la discussion des questions d'intérêt, nouvelles libations. Quand tout est conclu, la fiancée reconduit son futur époux dans la cour en lui offrant de nouveau à boire, juste à ce moment de la cérémonie nous arrivons. La fiancée accompagne toute souriante le jeune homme à sa _pletionka_; évidemment c'est un mariage d'inclination, le futur est complètement ivre.
Dans cette région, depuis un siècle tous les indigènes sont monogames. Actuellement, seuls les Tchérémisses des arrondissements de Krasnoufimsk (gouvernement de Perm) et de Birsk (gouvernement d'Oufa) possèdent des harems, encore la plupart n'ont-ils que deux femmes. A ces deux femmes et aux enfants qui en sont issus la coutume reconnaît des droits égaux.
Chez les Tchérémisses, le mariage était encore opéré au XVIIIe siècle par le rapt. Aujourd'hui cette coutume barbare n'est plus pratiquée que par les Tchérémisses orientaux, qui, moins soumis à l'influence slave, ont mieux conservé les anciens usages. Généralement il y a accord préalable entre le ravisseur et la jeune fille; parfois cependant se produisent de véritables rapts accompagnés de violence et suivis de tentatives de suicide de la part de la jeune fille violentée.
Sous l'influence musulmane, cette pratique sauvage a été remplacée presque partout par l'achat de la jeune fille. Le futur époux achète sa fiancée, comme il achèterait une tête de bétail. Ici le prix d'une femme, le _kalim_, varie de 5 à 100 roubles, quelquefois moins: des filles pauvres sont cédées par leurs parents pour quelques bouteilles d'eau-de-vie. Que la future soit jolie ou laide, qu'elle ait ou non toutes les qualités d'une bonne maîtresse de maison, peu importe pour la fixation du _kalim_. Tout dépend de la fortune du futur et des conditions qu'il pose pour la dot. Est-il riche et peu exigeant, d'autre part les parents désirent-ils se débarrasser de leur fille, le _kalim_ sera naturellement de faible valeur.
Actuellement la vente de la fiancée n'est plus qu'un symbole exprimant le consentement des parties, et le _kalim_ est rendu au futur sous forme de dot. Cette dot consiste en vêtements, ornements, pièces d'argent et quelquefois en animaux domestiques.
Chez les Tchérémisses convertis, les mariages sont naturellement célébrés à l'église, mais la cérémonie est toujours suivie de pratiques païennes. Dans l'arrondissement de Kosmodémiansk, au retour de l'église, les époux sont conduits dans la _kouda_. Là, au bout d'une baguette pointue, on leur offre un gâteau consacré à l'esprit de la maison, et chacun doit en manger un morceau. M. Smirnov, auquel nous empruntons ce renseignement, voit dans cette coutume l'admission de l'épouse au culte des dieux de la maison dans laquelle elle entre. A l'appui de cette explication, il cite un autre usage. Une fois arrivée dans sa nouvelle demeure, l'épouse revêt de suite les vêtements de femme mariée et va puiser de l'eau, accompagnée de toutes les jeunes filles du cortège. Avant de remplir ses seaux, elle lance dans la fontaine trois perles de verre ou une pièce de monnaie, pour bien disposer en sa faveur l'esprit de l'eau, qui pourrait lui jeter quelque maléfice, à elle étrangère.
Les Tchérémisses ont une civilisation primitive qui leur est propre. Dans les arts du dessin, les broderies exécutées par les femmes sont, comme nous l'avons dit plus haut, des chefs-d'œuvre d'ornementation. Ces travaux d'aiguille, aussi chatoyants par l'harmonie des teintes que par la vivacité des couleurs, décèlent de véritables artistes, et les pauvres Finnoises n'emploient jamais de modèles. Ces broderies sont le produit de leur imagination et chaque district a ses dessins particuliers. Les ornements de la chemise servent ainsi en quelque sorte de passeport aux femmes tchérémisses en indiquant leur lieu d'origine. De plus, ces Finnois ont su inventer des instruments de musique, une cithare, une cornemuse et un tambour. Les accords que les Tchérémisses tirent de ces instruments sont loin d'être harmonieux: ils chantent en majeur et l'accompagnement est en mineur[38]. Une fois les musiciens en train, cela devient un bacchanal épouvantable: aussi chaque fois qu'un orchestre tchérémisse se faisait entendre, fallait-il entraver avec soin les chevaux qui se trouvaient dans la cour.
[Footnote 38: Sommier, _loc. cit._]
Après avoir passé toute la journée au milieu des Tchérémisses païens, nous repartons le soir même pour Kazan. Une agréable fraîcheur a succédé à la chaleur étouffante de la journée et c'est plaisir de courir la campagne à la rapide allure des excellents chevaux russes. Doucement bercés par le mouvement de la _pletionka_, nous nous endormons bientôt pour ne nous réveiller qu'aux portes de Kazan. A ce moment le soleil se lève radieux dans un ciel d'un bleu merveilleusement nuancé. Les dômes, les campaniles multicolores étincellent de lumière, leur masse enveloppée d'une légère gaze de vapeurs matinales semble flotter en l'air; dans le demi-réveil, cette vision semble un rêve.
CHAPITRE IV
LE PAGANISME EN EUROPE
La religion tchérémisse.--Ses dieux.--Prière tchérémisse.--Bois sacrés.--Clergé tchérémisse.--Sacrifices.--Fêtes religieuses.--Rites funéraires.
La région que nous venons de parcourir, située aux portes d'une des plus grandes villes de la Russie, est un des derniers centres de paganisme demeurés en Europe. Aujourd'hui encore la vallée moyenne du Volga renferme pour le moins un million de païens. En dépit des efforts du clergé longtemps appuyés par le pouvoir séculier, la plupart des Tchérémisses sont restés fidèles à la religion de leurs ancêtres. Officiellement ils ont bien été convertis et vous voyez un grand nombre d'entre eux porter autour du cou la croix comme de bons orthodoxes et assister aux exercices du culte, mais cela ne les empêche pas de sacrifier en cachette aux faux dieux. Même chez les convertis persistent les anciennes croyances; dans leurs idées religieuses, les saints du paradis orthodoxe ont simplement pris place à côté des divinités de l'Olympe indigène, et en leur honneur ils font des sacrifices pareils à ceux qu'ils offraient jadis à leurs divinités. Catholicisme et paganisme se trouvent ainsi intimement mêlés dans les idées des Tchérémisses. Un très grand nombre d'entre eux sont restés païens, et demeurent attachés à leurs antiques croyances. Ces Finnois sont d'ailleurs sceptiques sur les avantages du catholicisme grec. Un Tchérémisse de l'Oural, auquel M. Sommier vantait les pompes de l'église orthodoxe, lui répondit: «Ma foi, je ne tiens pas à changer de religion; avec leurs chants et leurs cierges les Russes n'obtiennent pas davantage de leurs dieux que nous n'en obtenons des nôtres par des sacrifices dans les bois[39]».
[Footnote 39: _Note di viaggio._]
Vis-à-vis des étrangers les Tchérémisses sont naturellement très réservés pour tout ce qui concerne leur religion. Ils nous ont cependant conduits dans leurs bois sacrés, mais se sont bornés à de vagues explications sur leurs croyances. Les quelques renseignements que nous avons recueillis nous ont montré le grand intérêt de ce sujet peu connu; et pour compléter le tableau de la vie des Tchérémisses esquissé dans le chapitre précédent, nous avons emprunté à deux ouvrages russes la description des cérémonies religieuses de ces Finnois. Les détails qui suivent sont extraits soit de la belle étude du professeur J.-N. Smirnov[40], à laquelle nous avons fait déjà de nombreux emprunts, soit de la traduction, due au regretté M. Dozon, d'une brochure publiée sur ce sujet par le curé Iakovliev[41].
[Footnote 40: Le travail de M. Smirnov n'a pas été traduit.]
[Footnote 41: _Cérémonies religieuses et coutumes des Tchérémisses_, par A. Dozon.--Recueil de textes et de traductions, publié par les professeurs de l'École des langues orientales vivantes à l'occasion du VIIIe Congrès international des orientalistes, tenu à Stockholm en 1889, t. II. Paris, 1889.]
Les Tchérémisses ont passé successivement par les trois phases habituelles du développement des conceptions religieuses: le fétichisme, l'animisme et l'anthropomorphisme.
Le vocable _iouma_, employé aujourd'hui pour désigner les divinités, signifie au sens propre le ciel. La voûte céleste était donc primitivement l'objet des adorations de ces Finnois, et ce n'est que plus tard, par extension, que ce mot a été appliqué aux divinités. Ce nom plus ou moins modifié est commun à toutes les langues finnoises; ce culte remonte donc vraisemblablement à l'époque lointaine où les différentes tribus finnoises, aujourd'hui éparses, étaient réunies dans la même région au pied de l'Altaï.
De l'adoration des phénomènes naturels et du fétichisme grossier, les Tchérémisses ont passé par une lente évolution à l'animisme. Leurs croyances actuelles conservent des traces du culte primitif. Encore aujourd'hui ils adorent les pierres, les montagnes, les arbres, mais à toutes ces choses inanimées ils supposent un esprit, et c'est à cet esprit qu'ils adressent leurs hommages.
Dans leurs idées, un génie bienfaisant habite les arbres, et un faisceau de branches préserve une maison de tout mauvais sort.
Chez ces Finnois peu de manifestations du culte des animaux. Un seul exemple est cité par M. Smirnov. Dans l'arrondissement de Krasnoufimsk (gouvernement de Perm), pour obtenir la guérison d'un malade, on attache dans la partie la plus haute de la _kouda_ un sac renfermant les débris d'un animal domestique auquel on adresse des prières. Ce sac devient une relique.
A côté de cet animisme se rencontrent, dans les croyances des Tchérémisses, des traces d'anthropomorphisme. Ils croient le tonnerre et l'éclair des frères inséparables et leur donnent pour compagnon le vent. De plus ils représentent les dieux du froid et du givre sous les traits de vieillards et de vieilles femmes. D'autre part, à leurs divinités ils donnent les titres de mère, de grand-père, leur attribuant en quelque sorte une organisation familiale semblable à la leur. Suivant toute probabilité, les prédications des missionnaires grecs et surtout le culte des icones, qui tient une si large place dans le catholicisme orthodoxe, ont développé l'anthropomorphisme chez ces Finnois.
Les Tchérémisses reconnaissent deux catégories d'esprits: des dieux (_iouma_) et des génies (_keremet_).
Vivant dans la dépendance immédiate des éléments, ces Finnois croient les forces brutes de la nature au service d'êtres surnaturels. Le froid, le vent, la pluie, obéissent, croient-ils, à des esprits, et de ces êtres surnaturels dépend leur bien-être. A titre d'exemple, voici quelques-unes de leurs divinités: le grand dieu du jour brillant, le grand dieu du jour «matériel», les grands dieux créateurs du soleil, de la lune et des étoiles, le grand dieu souverain des vents, l'aïeul du givre, les grands souverains de l'eau, de la terre, des récoltes, le grand dieu multiplicateur des abeilles, et l'on pourrait continuer ainsi pendant longtemps. Le Panthéon des Tchérémisses des prairies ne comprend pas moins de 140 divinités. Parmi ces dieux, nous devons signaler le grand dieu du tsar et le créateur du dieu du tsar. En l'honneur de l'Empereur les Tchérémisses leur adressent des prières et accomplissent des sacrifices.
Ces 140 divinités ne portent pas toutes le titre de dieu (_iouma_), les unes ont celui de mère (_ava_), de grand-père et de grand'mère (_koubaï_, _kougozaï_), de maître de maison (_ia_, _oza_), de souverain (_one_) et de créateur (_pouïrcho_).
La hiérarchie entre tous ces dieux n'est pas clairement établie; sur ce point, les Tchérémisses ont des idées très vagues, et, suivant les localités, telle ou telle divinité porte le nom de mère ou de _iouma_. D'après M. Smirnov, les _ioumas_ seraient supérieurs à tous les autres.
«Les dieux, croient les Tchérémisses, ont à leur disposition les forces qui rendent les hommes heureux ou malheureux, et pour se les rendre favorables les fidèles doivent leur faire des prières et des sacrifices[42].» C'est en somme l'égoïsme érigé en religion. Dans leurs prières, aucune règle de morale; leur seule préoccupation est d'assurer leur bien-être et la sauvegarde de leurs propriétés. Les fonctions qu'ils supposent aux dieux sont à cet égard particulièrement significatives. Une certaine divinité, _Kioudourtché-kougou-iouma_, donne la pluie, la fertilité et garde les animaux domestiques. Si on néglige de lui faire des sacrifices, elle fait périr le bétail et détruit les moissons par la sécheresse et la grêle. _Toulkougou-iouma_ protège les maisons de l'incendie: de là nécessité de lui faire des offrandes pour se garder du feu. Un dieu qu'il faut également bien traiter est celui des vents; sans cela, gare les récoltes. On pourrait multiplier les exemples. La prière suivante[43] est à cet égard caractéristique. C'est le «Donnez-nous notre pain quotidien» des Tchérémisses, et lors de chaque cérémonie ils répètent cette longue oraison:
[Footnote 42: Smirnov, _loc. cit._]
[Footnote 43: Dans cette prière nous avons suivi presque en tous points la version de M. Dozon, nous bornant à quelques modifications de détail d'après la leçon donnée par M. Smirnov. Les nombreuses répétitions contenues dans cette oraison sont particulières, comme on sait, à la poésie finnoise.]
«Au grand dieu nous offrons un pain entier. Nous versons une canette pleine de bière, nous allumons un grand cierge d'argent en l'honneur du grand dieu. Nous demandons au grand dieu: la santé, l'accroissement de la famille et du bétail, une belle récolte, la santé et l'union de la famille. Que le grand dieu entende notre prière et nous accorde la prospérité demandée.
«Dans cette espérance, nous envoyons le bétail paître en liberté dans les champs; grand dieu bon! donne au bétail santé et tranquillité. Dieu grand et bon! dispense au bétail nourriture et boisson abondantes.
«Quand nous envoyons le bétail dans les champs, grand dieu! garde-le des vents nuisibles, des ravins profonds, de la boue profonde, du mauvais œil et de la mauvaise langue, des maléfices du sorcier, de tous les ennemis de son repos, des loups, des ours et de tous les animaux de proie.
«Dieu grand et bon! rends prolifique le bétail stérile, rends gras les animaux maigres, rends plantureux les pâturages. Dieu grand et bon! rends-nous heureux en multipliant toute espèce de bétail.
«Quand, à l'époque où commencent les travaux du printemps, nous sortirons dans les champs pour labourer, et lorsque nous sèmerons, grand dieu! rends larges les racines des grains, solides leurs tiges, et leurs épis pleins comme des boutons d'argent. Grand dieu! donne à ces blés des pluies chaudes, des nuits calmes, préserve-les du froid et des grêles glacées et des ouragans; préserve-les de la sécheresse, grand dieu!»
La prière contient ensuite une longue série d'invocations au dieu pour lui demander une bonne récolte, et abondance en pain, abeilles, miel, gibier et poissons. Après cela, le dieu est supplié d'accorder assez de nourriture, une fois les contributions payées, pour manger avec tous les parents et soixante-dix familles amies. Les fidèles demandent également au dieu de protéger le transport de leurs marchandises contre les brigands tatars et russes et de leur faire rencontrer au bazar des marchands vendant à bon marché et achetant cher.
La fin de la prière est particulièrement poétique:
«Dieu grand et bon! nous implorons de toi l'abondance en abeilles. Rends fortes les ailes des abeilles. Quand elles vont volant par la rosée du matin, fais qu'elles rencontrent des fruits excellents. Lorsque, dans la cour de la maison, nous établirons des ruches, multiplie les abeilles, et accorde-leur abondance de miel. Alors que, marchant dans la forêt, nous suivrons les marques laissées par nos grands-pères et nos arrière-grands-pères (pour découvrir les ruches sauvages), nous grimperons en sautant à la façon du pivert, nous nous laisserons dévaler après avoir recueilli des rayons de miel aussi gros que des miches de pain; donne aux abeilles abondance.
«Dieu grand et bon! quand nous sortirons dans la plaine, là tu as des coqs de bruyère, là tu as des gelinottes, là tu as toute sorte d'oiseaux, fais-nous-les rencontrer, accorde-nous abondance d'oiseaux. Dieu grand et bon! de même que le soleil brille, que la lune se lève, que la mer, quand le flot a monté, demeure pleine; de même accorde-nous abondance en toute sorte de blés, abondance de famille, abondance de bétail, abondance de monnaie et d'argent, toute espèce d'abondances accorde-nous.
«Aide-nous à rire en gazouillant comme l'hirondelle, en étendant nos jours comme la soie, en jouant à la façon de la forêt (?) en nous réjouissant à la façon des montagnes (?).
«Nous sommes jeunes et la jeunesse est étourdie. Peut-être ce qu'il fallait dire d'abord nous l'avons dit à la fin, et ce qu'il fallait dire en dernier nous l'avons dit d'abord; donne-nous raison et intelligence, politesse, santé, paix.
«Aide-nous à vivre bien, maintiens notre vie dans le bien-être, ajoute beaucoup d'années à notre vie.»