À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Part 9

Chapter 93,783 wordsPublic domain

La ville de Montevideo, sur une presqu'île en colline, est bâtie régulièrement; ses rues sont assez larges et se coupent à angle droit; la partie haute est plate et occupée surtout par les édifices publics: la cathédrale, qu'on appelle ici la Matriz, vaste église en style romain à croix latine avec coupole; le palais du gouvernement local, le théâtre, le palais du gouvernement de la République, etc. Les autres rues descendent à l'est et à l'ouest vers la mer; les maisons ont généralement un étage sur rez-de-chaussée et sont ornées en style italien parfois un peu surchargé. On peut dire que Montevideo figurerait bien parmi les belles villes européennes. Elle est la capitale de la République orientale de l'Uruguay et compte 100,000 habitants. Son nom lui vient de Magellan, qui le premier, découvrant le Cero, mont qui fait face à la ville, dit: _Montem video_; d'où le nom de Montevideo.

La majeure partie des habitants sont Européens ou fils d'Européens, principalement Italiens, Basques, Français et Espagnols; les Italiens possèdent environ la moitié des immeubles de la ville.

La République de l'Uruguay est située entre le 30° et le 35° de latitude sud et limitée à l'est par l'Atlantique, à l'ouest par la République argentine, dont elle s'est séparée en 1825 après des guerres sanglantes; au nord par le Brésil, au sud par l'estuaire de la Plata, formé de la jonction des deux fleuves Parana et Uruguay.

La superficie est d'environ 187,000 kilomètres carrés, divisés en 15 départements, et la population d'environ 450,000 habitants, mélange d'Indiens, d'Espagnols et d'autres Européens. Les principales sources de produits sont l'agriculture et l'élevage du bétail. En 1882, l'exportation comprend, pour les produits animaux, 49,180 balles de laine, 456,100 cuirs salés de boeuf, 1,289,900 cuirs secs, 1,615 balles de cornes, 1,285 balles de soies de porc, 5,475 pipes de suif.

Pour les produits agricoles, en 1882, on a exporté 13,500 kilos de millet, 53,664 sacs de son, 41,500 sacs d'avoine, 610 chevaux, 10,660 moutons, 5,000 sacs d'orge, 183,500 sacs de farine, 132,000 sacs de maïs, 2,800 mules, 10,000 sacs de pommes de terre, 9,000 quintaux de foin, 19,500 sacs de blé, 440 quintaux de luzerne.

L'importation pour 1881 s'est élevée à 8,514,000 piastres fortes, soit environ 43,000,000 de francs.

Dans cette somme, la France figure pour 1,371,130 piastres fortes, soit environ 7,000,000 de francs, en huiles, absinthe, sucre, bière, cognac, sardines, vermouth et vins.

En 1882, les neuf saladeros[1] de Montevideo ont tué 217,984 animaux, qui ont produit 241,660 quintaux de viande, et les six autres saladeros situés sur l'Uruguay ont tué 520,300 animaux, qui ont produit 452,000 quintaux de viande. Cette viande, salée et séchée au soleil, est expédiée presque par parties égales au Brésil et à Cuba, pour la nourriture des esclaves.

[Note 1: On appelle saladeros les usines dans lesquelles on tue les animaux pour en saler la viande, préparer la graisse, etc.]

Parmi les saladeros de l'Uruguay figure celui de Fray-Bentos, pour la préparation de l'extrait de viande Liebig. En 1882, il a tué 170,300 animaux, avec un profit net d'environ 2,000,000 de francs. Cet établissement est le plus important du pays. Il possède 76,500 acres de terre et en loue 52,000, sur lesquels il nourrit 41,000 têtes de bétail. Il vient d'acheter un nouveau terrain de 10,000 acres pour environ 2,300,000 fr. Pour cette année, qui a été mauvaise à cause de la cherté des animaux et de leur mauvais état, il a pu donner aux actionnaires un intérêt de 10% et mettre environ un demi-million de francs à la réserve. Je comptais visiter cet établissement sur le fleuve Uruguay, à deux jours de navigation de Montevideo, mais un des directeurs, à Buenos-Ayres, m'apprit qu'il venait de prendre son repos d'hiver, et que depuis une semaine tout était fermé: je dus donc renoncer à cette visite et me contenter d'en voir les opérations sur le dernier compte rendu de la Société, dont j'ai extrait les chiffres que je viens d'indiquer.

De la _Rivista mercantil de la Republica Oriental_, je relève le calcul ci-après, pour une famille composée de père, mère et un enfant, qui voudrait s'établir dans la République pour s'occuper d'agriculture sur un terrain de 15 hectares:

_Frais d'établissement._

Une maison avec cuisine 550 fr. Deux boeufs 230 Une vache à lait 70 Instruments aratoires 100 Deux charrettes 110 ---------- TOTAL 1,060 fr.

_Frais de l'année._

10%, intérêt du capital 110 fr. Loyer de 15 hectares 95 Semences et autres 160 Travaux 140 Nourriture 650 Imprévu 90 ---------- TOTAL 1,245 fr.

_Produits de l'année._

5 hectares de blé donnant 60 hectol. à 15 fr. 870 fr. 5 hectares maïs donnant 80 hectolitres à 6 fr. 440 3 hectares produits divers 320 2 hectares herbe pour les animaux » ---------- TOTAL 1,630 fr. Déduire les frais de l'année 1,245 ---------- Bénéfice de l'année. 385 fr.

Naturellement je ne garantis pas l'infaillibilité de ces chiffres!

La forme de gouvernement est la République avec un président et deux Chambres électives. Le président actuel est le général Sanctos, porté à cette haute situation par le parti militaire. Tout le monde dans le pays sait qu'il y a quinze ans il était charretier. On voit souvent dans l'histoire des personnes de la plus basse condition élevées au faîte des honneurs et du pouvoir, et on leur pardonne l'obscurité de leur origine si, par une grande droiture et honnêteté et par de vrais talents, ils font le bien public. L'armée compte de 6 à 7,000 hommes, costumés et équipés à la française; mais on dit qu'un trop grand nombre sont officiers.

L'Uruguay, comme la Suisse, la Hollande, la Belgique, en Europe, est un petit État qui sert de tampon entre des États plus forts et jaloux. À ce titre, il rend un véritable service; mais pour conserver son indépendance dans ces conditions, il a besoin d'une grande sagesse et doit donner une sérieuse prospérité à ses habitants. Les troubles prolongés, les souffrances du peuple seront un facile prétexte à l'un ou l'autre de ses voisins pour se l'annexer au nom du rétablissement de l'ordre ou d'un meilleur gouvernement.

Mais revenons à l'emploi de mon temps. Après avoir vu les diverses personnes pour lesquelles j'avais des lettres, je me rends à la station du _ferro-carril central_, en route pour Villa Colon, chez les Salésiens, enfants de dom Bosco. Dans le train, je rencontre le supérieur du collège, D. Lasagna, que j'avais connu à Nice, et D. Borghino, nommé chef de la maison qui va être ouverte à Nycteroy, dans le Brésil. Après trois quarts d'heure de chemin de fer, nous trouvons une voiture qui nous conduit au collège par une demi-heure de route dans un chemin fangeux. On appelle Villa Colon un vaste terrain acheté par une compagnie dans le but de le lotiser et de le revendre pour villas.

À cet effet, on avait tracé de magnifiques allées plantées d'eucalyptus, construit une église et un collège, dans la pensée d'amener là les familles riches durant l'été. La mode ne s'en étant pas mêlée, la compagnie a fait faillite, mais le collège est resté et on l'a confié aux prêtres Salésiens. La construction est bien disposée, la chapelle gracieuse, les cours vastes. Le bon P. Lasagna me fait visiter les classes et les études; puis, au réfectoire, après le souper, il présente le voyageur aux élèves, et le voyageur leur parle en langue française, comprise par la plupart d'entre eux.

Nous passons une partie de la soirée en causeries. Le Père m'apprend qu'il a dans le collège 70 élèves des meilleures familles, payant une pension qui varie de 50 à 100 fr. par mois; 16 professeurs font tous les cours de l'enseignement secondaire jusqu'à la philosophie inclusivement. Ils dirigent en même temps un Observatoire qui recueille trois fois par jour les données météorologiques et sera un peu plus tard en état de signaler l'approche des tempêtes. Dans un temps où le monde se montre si avide des données de la science, il est fort habile et fort pratique pour une Congrégation religieuse de s'imposer le travail facile mais incessant d'un Observatoire.

À las Piedras, à quelque distance de Montevideo, les Salésiens ont une paroisse et un collège avec 27 internes pauvres et 90 externes payant 2 fr. 50 par mois. À la Pax, ils ont une chapelle pour la messe et le catéchisme.

À Payssandu, ils desservent une paroisse et des missions. Ils font des excursions périodiques au loin dans la campagne pour les mariages, les baptêmes et autres Sacrements. Les campagnards, souvent fort éloignés les uns des autres, privés de tout secours spirituel, laissent parfois pénétrer peu à peu certains désordres ou superstitions. Le Père me raconte qu'un jour une femme lui dit: «Grondez un peu ma voisine, elle n'a pas voulu me prêter son petit enfant mort pour organiser le bal; et pourtant je lui avais prêté le mien.» Renseignement pris, le Père apprend qu'à la mort d'un jeune enfant on réunit la famille, les voisins, les amis lointains, et, sous prétexte de se réjouir de ce qu'un ange est entré au ciel, on organise un bal en règle; puis ils prêtent le petit cadavre à d'autres, qui le colportent et en profitent pour organiser d'autres bals. Cette réjouissance s'appelle _velario_ dans le pays. Quoi d'étonnant que nous retrouvions chez les Indiens de ces pays certains usages qui nous étonnent! L'isolement en produit bientôt de singuliers, même parmi les civilisés.

Mais tout en causant nous nous apercevons que la nuit s'avance; nous visitons les dortoirs, où les élèves dorment du plus profond sommeil, et allons nous-mêmes goûter un repos nécessaire.

Le lendemain matin je rentre à Montevideo, où M. Buxareo, un des protecteurs de Villa Colon, me fait promettre qu'à mon retour de la République argentine je m'arrêterai quelques jours pour qu'il puisse m'en faire visiter les principales institutions et me conduire à quelques-unes de ses nombreuses campagnes. Il m'apprend qu'il y a à Montevideo cinq associations de charité pour les hommes, et autant pour les dames. Chez les Soeurs de Charité, dans la ville, je trouve une belle école avec 300 élèves gratuites, le tout aux frais de la famille Buxareo. Enfin, à quatre heures et demie, je suis au quai de la Douane, et à cinq heures, à bord du _Cosmos_, en partance pour Buenos-Ayres. Le navire porte des plants d'oliviers et d'orangers, et j'y rencontre avec plaisir plusieurs des passagers du _Mondego_.

La rivière fut calme et la nuit courte. Dans moins de douze heures nous avons passé d'une rive à l'autre de la Plata, large en cet endroit de 200 kilomètres.

Le jeudi 5 juillet, à cinq heures du matin, nous stoppons au large devant Buenos-Ayres, attendant le jour. À sept heures nous montons sur des canots qui nous déposent à un môle se prolongeant au large sur des poutrelles de fer. Les effets et marchandises sont transbordés sur des charrettes, que des chevaux traînent dans l'eau, sur le sable, l'espace d'un kilomètre, pour arriver à terre. Les grands navires sont obligés de s'arrêter à 10 ou 12 milles au large, faute de fond vers le bord de la rivière.

En ville, les distances sont grandes, mais il y a partout des tramways. Les rues, larges de 10 mètres, se coupent à angle droit. Les maisons n'ont en général qu'un rez-de-chaussée, quelquefois un étage; elles ont presque toutes un _patio_ ou cour intérieure, garnie de plantes et de fleurs, sur laquelle donnent les chambres. Les rues centrales sont mal pavées, et les autres ne le sont pas du tout. Il est impossible d'y circuler autrement que sur les trottoirs. On voit quelques beaux, monuments: sur la place Victoria, le palais de justice, que domine un grand clocher, et la cathédrale, à croix latine, avec haute coupole et un beau péristyle à douze colonnes. Le _Correo_ ou poste est aussi de bon goût, mais construit pour un climat du nord. La douane, le collège San-José et quelques maisons particulières sont d'un bel effet. Les deux plus riches monuments sont les banques nationale et provinciale.

Buenos-Ayres est la capitale de la Fédération ou République argentine. Cet État, au sud de l'Amérique du Sud, a une surface de 3,027,088 kilomètres carrés; elle est donc six fois plus grande que la France; et comme ses terrains sont fertiles, le jour où elle sera peuplée comme la France, elle contiendra plus de 200 millions d'habitants. Organisée sur le modèle de la Fédération des États-Unis de l'Amérique du Nord, la République argentine comprend 14 provinces ou États autonomes, portant les noms ci-après: Buenos-Ayres, Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé, Cordoba, Santiago del Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca, la Rioja, San-Juan, Mendoza et San Luiz; plus 9 territoires destinés plus tard à devenir des provinces; trois sont situés au nord, vers le Brésil et la Bolivie, et sont les territoires del Bermejo, du grand Chaco et des Missiones; six sont au sud et s'appellent territoires de la Pampa, de los Andes, del Rio Negro, de Limaï, de Chubut, de la Patagonie.

La population totale, d'après la dernière statistique, s'élève actuellement à 2,942,000 habitants, mais elle augmente assez rapidement par l'immigration; 363,743 sont étrangers; sur ce nombre, 123,641 sont Italiens, 55,432 Français, 59,022 Espagnols, 8,616 Allemands, 19,950 Anglais et 99,084 de nationalités diverses.

Le président est éligible au suffrage direct tous les six ans; les provinces nomment chacune deux sénateurs, et cette élection est faite par les députés provinciaux; les députés au parlement national sont nommés au scrutin direct et au nombre de un par 20,000 habitants; les conditions d'éligibilité pour les sénateurs sont: 30 ans d'âge, 10,000 fr. de revenu, être citoyen argentin depuis six ans au moins, natif de la province où on est élu, ou l'habiter depuis deux ans au moins. Les sénateurs sont élus pour neuf ans, mais le sénat se renouvelle par tiers tous les trois ans. Les conditions d'éligibilité pour les députés sont: 25 ans d'âge, être natif de la province où on est élu ou l'habiter depuis deux ans, être depuis quatre ans au moins citoyen argentin. Les députés sont élus pour quatre ans, et la Chambre se renouvelle par moitié tous les deux ans. Pour être élu président, il faut avoir 10,000 fr. de rente, être né dans la République argentine ou fils de citoyen, quoique né en pays étranger, et appartenir à la religion catholique.

Le climat est tempéré vers le centre, tropical au nord, froid au sud; le territoire de la République s'étend en effet depuis le 22e degré latitude sud à son confin avec le Brésil jusqu'au 50e au bout de la Patagonie. À Buenos-Ayres, le thermomètre descend quelquefois en hiver (juillet et août) sous le zéro, mais ne s'y maintient pas. On y voit parfois la gelée, jamais la neige. Pour l'agriculture, elle se développe tous les ans et donne des produits divers selon les provinces: ainsi, dans la province de Tucuman, un hectare de terrain donne 35 hectolitres de maïs, ou bien 15 hectolitres de blé, ou 45 de riz, ou 850 kilog. de tabac, ou 33 hectolitres de vin, ou 150,000 kilos de canne à sucre. Dans la province de Santa-Fé, un hectare donne 15 hectolitres de blé; dans celle de Salta, 17 ou bien 30 de maïs; dans la province de Catamarca, un hectare donne 19 hectolitres de blé ou 125 hectolitres de vin; dans celle de San-Luiz, un hectare ne donne que 24 hectolitres de maïs ou 14 de blé.

Les colonies se multiplient aussi; plusieurs sont des entreprises privées, et huit nationales: celles-ci sont au nombre de trois dans le Chaco, de deux à Entre-Rios, de deux en Cordoba, et une en Patagonie, comprenant ensemble 9,360 habitants, dont 7,294 étrangers, et cultivant 93,321 hectares. Il y a aussi un grand nombre de colonies établies par des particuliers ou des compagnies. Elles possèdent ensemble 12,608 maisons, 434,093 têtes de bêtes à cornes, 132,410 chevaux, 1,687 mules, 162,957 brebis, 26,521 porcs, 30,573 instruments aratoires, 7,651 charrettes. Elles occupent 720,638 hectares, le tout s'élevant à une valeur d'environ 150 millions de francs. Le gouvernement fait son possible pour mélanger les diverses nationalités, afin de favoriser la formation d'une population homogène.

Pour l'industrie, une des principales est de préparer et saler la chair des animaux, opération qui se fait dans les _saladeros_. En 1882, les sept saladeros de la province de Buenos-Ayres ont tué 187,600 boeufs ou vaches, qui ont produit 275,300 quintaux de viande; et les onze saladeros de la province d'Entre-Rios ont tué 247,100 boeufs ou vaches, qui ont produit 314,90.0 quintaux de viande expédiés à peu près en parties égales au Brésil et à Cuba.

L'industrie sucrière prend aussi un grand développement, et nous aurons occasion d'en parler. Les mines enfin commencent à prendre de l'importance dans les Andes, où l'on trouve le cuivre, l'or et l'argent, surtout dans la province de la Rioja.

Pour le commerce, l'importation en 1882 a atteint le chiffre d'environ 280,000,000 de francs, et l'exportation celui de 275,000,000 de francs.

Les chemins de fer sont en progrès; 2,633 kilomètres sont en exploitation, et 2,777 en construction ou concédés; ils donnent un revenu qui varie de 2 à 10%. Leur marche est lente et peu régulière; la plupart ne marchent que le jour. Presque tous ces chemins de fer appartiennent à des compagnies anglaises.

La presse est grandement répandue: la seule ville de Buenos-Ayres possède 98 journaux, dont trois en langue allemande, cinq en italien, trois en français, trois en anglais, le reste en castillan.

Pour la navigation extérieure, en 1882 sont entrés dans les ports de la République 6,071 navires, portant 1,528,054 tonnes, et en sont sortis 4,765, portant 1,448,189 tonnes. Dans ces chiffres la marine française concourt pour le 16%, l'anglaise pour le 31%. Pour la navigation intérieure, sont entrés 21,727 navires, portant 1,829,933 tonnes, et sortis 22,207 navires, portant 1,798,871 tonnes. Le gouvernement projette une ligne subventionnée, desservant la côte sud jusqu'à la Terre de feu, pour aider au développement des ressources de la Patagonie.

Les postes ont porté, en 1882, 17,757,610 lettres ou plis, et les télégraphes ont expédié 438,090 dépêches.

Le budget de 1882 a donné à l'entrée 40,609,148 piastres fortes de 5 fr. pour la nation, et 4,517,988 piastres fortes pour les municipalités. La sortie a été de 42,544,970 piastres fortes pour la nation, et 4,106,531 piastres pour les municipalités.

L'armée se compose de 57 officiers généraux, 484 officiers, 6,977 soldats.

La marine compte trois cuirassés, un torpilleur, six canonnières, deux transports, six avisos, et plusieurs autres petits navires pour le service des fleuves.

Le prix de la main-d'oeuvre varie de 5 à 10 fr. par jour, mais il va en diminuant, à mesure que l'immigration augmente. Celle-ci varie de 30 à 80,000 immigrants par an, mais une vingtaine de mille retournent, pour les récoltes, dans leurs pays, après avoir économisé ici une petite somme; ce sont généralement des Italiens; en venant comme émigrants, ils ont le passage gratuit; ils ne paient que 150 fr. pour le retour.

Buenos-Ayres compte 300,000 habitants et 22,701 maisons, de la valeur ensemble d'environ un milliard de francs. Elle possède 152 kilomètres de tramways, et un appareil de téléphone pour 173 habitants. Paris n'en possède qu'un par 865, Vienne 1 par 1179, Berlin un par 1930 et Londres un par 2,375 habitants.

La monnaie a pour base le _peso fuerte_, qui vaut un peu plus de 5 fr.; mais le papier-monnaie, qui a cours forcé, abonde et a pour base le _peso moneta corriente_, qui vaut 20 centimes. Ces petits papiers sont dégoûtants de saleté. Dans les provinces on se sert des pesos boliviens, qui valent 3 fr.

La dette consolidée de la nation atteint environ 100,000,000 de piastres fortes, ou demi-milliard de francs. Le culte est desservi par 4 évêchés, suffragants de l'archevêque de Buenos-Ayres, qui forme le cinquième. Jusqu'à ces dernières années, un grand nombre de prêtres étaient étrangers et surtout italiens: plusieurs visaient à faire fortune pour rentrer chez eux; maintenant les séminaires, sous la direction de diverses communautés, fonctionnent et donnent un clergé indigène. La religion catholique est celle de l'immense majorité, mais les cultes dissidents sont libres. Il y a encore beaucoup de religiosité dans le pays, et les autorités ne rougissent pas d'invoquer le Très-Haut; j'ai sous les yeux le message par lequel le président de la République, à l'ouverture des Chambres, en mai dernier, rend compte au Congrès des opérations de l'année. Il conclut par ces paroles:

«Dando gracias a la divina Providencia per los beneficios che a dispensado a la Republica, declaro abiertas vuestras sessiones.--Rendant grâces à la divine Providence pour les bienfaits qu'elle a accordés à la République, je déclare ouvertes vos sessions.» La religion catholique est encore la religion d'État, l'art. 2 de la Constitution dit: «El gobierno fédéral sostiene el culto catolico, apostolico, romano.--Le gouvernement fédéral professe le culte catholique, apostolique et romain;» et dans la préface de la même Constitution on lit: «Nos los representantes del pueblo ... invocando la protecion de Dios, fuente de toda razon i justicia, ordonamas, etc....--Nous, les représentants du peuple ... invoquant la protection de Dieu, source de toute raison et justice, ordonnons, etc.»

Mais il arrive ici (ce qui est malheureusement trop fréquent dans les nations latines), qu'on réduit beaucoup trop la religion au culte, qui est le moyen, et l'on ne va pas assez au commandement, qui est le but; en sorte que les francs-maçons profitent des abus pour décrier la religion et ne manquent aucune occasion de la battre en brèche.

L'instruction supérieure est donnée à Buenos-Ayres dans une Université qui comprend les trois facultés de droit, de lettres et de sciences; il y a aussi quelques autres facultés dans les villes de province. L'instruction secondaire est donnée dans des collèges nationaux qui sont loin de professer l'athéisme. L'instruction primaire compte dans la capitale 170 écoles publiques subventionnées et fréquentées par 33,196 élèves; mais dans les provinces, et surtout à la campagne, le besoin d'écoles se fait vivement sentir. Dans la seule province de Buenos-Ayres, qui est la plus avancée en fait d'instruction, sur 116,000 enfants de 6 à 14 ans, à peine 33,000 reçoivent l'instruction, les autres 88,000 restent dans l'ignorance forcée, faute d'écoles.

L'enseignement libre à tous les degrés est amplement répandu dans la capitale et les villes principales. L'assistance publique, les asiles, les hôpitaux sont bien tenus et suffisent à tous les besoins. L'administration de la justice comprend des juges de paix, qui sont compétents jusqu'à 2,000 fr. dans les campagnes, puis des tribunaux ordinaires, des tribunaux d'appel et une Cour suprême.

Mais assez de digressions sur l'État et ses différents services. Revenons à l'emploi de mon temps.

CHAPITRE IX