À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Part 3

Chapter 33,598 wordsPublic domain

Olinda. -- Pernambuco. -- Le débarquement. -- La ville. -- Les monuments. -- Les institutions de charité. -- Le marché. -- Les environs. -- Bahïa. -- La ville. -- Le couvent de Sn-Bento. -- Les établissements charitables. -- La baie de Rio-de-Janeiro. -- Le Brésil. -- Forme de gouvernement. -- Budget. -- Armée. -- Marine. -- Produits. -- Importation. -- Exportation. -- Immigration. -- La monnaie. -- La ville de Rio. -- Ses faubourgs. -- Nicteroy. -- L'hôtel Moreau. -- Fleurs et fruits. -- La Tijuca. -- Le musée. -- Réception de l'Empereur et de l'Impératrice.

Le 4 juin dès le matin, nous apercevons des terres basses, puis des collines couronnées par de superbes cocotiers. Vers dix heures, les grands couvents d'Olinda, l'ancienne Pernambuco, sont devant nous.--Lorsque les premiers Portugais aperçurent le charmant mamelon baigné par la mer et couvert d'une si belle végétation où s'élève maintenant Olinda, ils s'écrièrent: _O linda situaçao para edificar una cidade._ O le bel emplacement pour bâtir une ville; et le nom d'Olinda est resté à la ville aujourd'hui éclipsée par sa voisine Pernambuco. L'étymologie de ce dernier nom remonte aussi à son fondateur Fernand. _Buco_ en portugais signifie bateau; les indigènes appelèrent Fernambuco l'endroit où Fernand arrêta ses navires, et les Hollandais qui conquirent ensuite et tinrent pour un temps ces possessions, transformèrent le nom en Pernambuco.

Une _jangada_ passe si près du navire que l'escalier du bord faillit en déchirer la voile. On appelle ainsi une sorte de radeau composé de plusieurs poutres reliées ensemble et portant une voile tendue au vent. Les hommes qui la manoeuvrent sont inondés par les vagues; ils ont un gouvernail, une rame, une ancre, et attachent leurs provisions au haut d'une perche. Ils placent à une certaine hauteur une petite cabane couverte en natte pour y passer la nuit. La mer est si houleuse dans ces parages que ces barques insubmersibles sont de toute nécessité.

À midi et demi nous sommes devant la ville parsemée de nombreux clochers et de hautes coupoles. Le navire stoppe au large à un demi-kilomètre. La mer est relativement calme, mais bientôt nous voyons combien le débarquement est difficile. Chaque pirogue a six rameurs nègres aux muscles solides, et un pilote pour la barre: elles dansent au pied de l'escalier, s'élevant ou s'abaissant alternativement à la hauteur ou profondeur de plusieurs mètres. L'habileté consiste à choisir le moment propice pour enjamber. N'ayant pas pris assez de précautions, ou plutôt n'ayant pas attendu pour observer comment allaient s'y prendre les habitués, je passai le premier dans la barque, mais je posai le pied au moment où elle s'enfonçait violemment; mon pied porte à faux, et tombant sur une jambe au bord de la barque, je roule dans son fond, brisant un parapluie. Un instant après, la jambe est fortement enflée, mais la douleur diminue et je peux continuer l'excursion.

En voyant la force que déployent les rameurs nous revenons sur notre première opinion, et concevons que les 40 fr. qu'on nous a demandés pour le débarquement et le réembarquement sont bien gagnés. Après avoir été ballottés durant vingt minutes, nous passons la barre et entrons dans le port. Celui-ci est formé par une jetée en pierre et brique que les vagues battent avec violence en la dépassant souvent. Nous défilons devant la _Médusa_, bateau sur lequel est installée la douane; et peu après nous sommes sur les quais. La ville, qui compte une population d'environ 100,000 habitants, a l'aspect d'une ville portugaise: rues assez étroites, maisons peinturlurées et balcons gracieux. Les tramways ou _bonds_, comme on les appelle ici, circulent partout, tirés par de vaillantes mules. Je prends le premier venu, et chemin faisant je me renseigne sur les curiosités à voir.

Je descends bientôt pour visiter l'hospice des enfants trouvés confié aux Soeurs de Saint-Vincent de Paul. La bonne supérieure, qui est Française, me fait parcourir tout l'établissement. Les dortoirs sont sous le toit, mais celui-ci, formé de tuiles plates, sans plafond, protège contre le soleil: il est superflu ici de se précautionner contre le froid. La maison contient environ 250 filles de tout âge: la plupart sont négresses ou mulâtresses. Elles sont recueillies dans un Tour et ensuite placées en nourrice à la campagne. Lorsqu'elles retournent à l'établissement, elles y sont instruites dans l'écriture, lecture, calcul et tenue du ménage. Arrivées à l'âge convenable, on les marie, et on leur donne une dot de 500 fr. avec un trousseau d'égale somme. Ce système m'a paru plus pratique que celui de nos orphelinats d'Europe, où les jeunes filles sont placées comme bonnes d'enfant, couturières ou cuisinières', et par là vouées presque au célibat forcé au milieu d'innombrables dangers. J'aurais voulu visiter encore un collège que les Soeurs ont à la campagne, et dans lequel elles instruisent plus de 200 jeunes filles de la bourgeoisie; un orphelinat avec 200 orphelins qu'elles dirigent à Olinda, et l'hôpital Pedro II où dix-sept Soeurs soignent 400 malades; mais le temps était court. À quatre heures nous avions rendez-vous sur les quais pour rentrer au bateau, qui repart dans la soirée. Je me décidai donc à visiter la plus belle des églises de Pernambuco, celle de la Peigne, de parcourir la ville et de faire en tramway une excursion à la campagne au quartier de la Maddalena, le plus pittoresque des environs. Avant tout je rends visite à un avocat mon confrère qui me reçoit dans son bureau avec beaucoup de bonté et me fournit plusieurs renseignements sur le pays et sur les oeuvres de charité. Je remarquai le peu de luxe de l'installation; le bureau était situé au 1er _andar_ ou 1er étage: on y avait accès par un magasin et en grimpant sur une échelle de bois assez dangereuse.

À la Peigne j'ai trouvé des capucins italiens qui ont édifié là un véritable monument, à grands frais. L'église est surmontée d'une grande coupole et les bas côtés sont soutenus par huit colonnes en marbre rouge, taillé dans les carrières de Vérone. Les cinq autels, en marbre blanc, viennent aussi d'Italie, et les magnifiques mosaïques qui ornent la façade sortent des ateliers de Venise.

Non loin de l'église se trouve le marché. Les voitures le traversent comme aux Halles centrales de Paris. À côté des tomates et des oranges, je remarque les bananes, les ananas, les mangos et autres fruits et légumes des pays tropicaux. Les vendeurs ou vendeuses sont presque tous nègres ou mulâtres. Enfin le temps s'avance et je m'empresse d'enjamber le tramway de la Maddalena. Nous traversons sur de longs ponts tubulaires plusieurs bras d'eau, et parcourons la campagne parsemée de jolies villas. Elles sont de tous les styles, depuis l'arabe fantastique jusqu'à l'italien régulier. Les jardins qui les ornent sont ravissants: les cocotiers, les palmiers géants élèvent aux nues leurs verts plumets; les arbres et arbustes fleuris occupent le second plan, et les lianes s'entrecroisent gracieusement. Il me semblait être à Bandora, dans les environs de Bombay. C'est bien à regret que je quitte ces lieux enchanteurs pour regagner le bateau.

Après deux jours d'une navigation paisible, par une température de 30° centigrades, le 6 juin, à sept heures du matin, nous entrons dans la magnifique rade de Bahïa. Elle est vaste et pittoresque. À droite, la ville perchée sur des collines, au milieu des plumets de gigantesques palmiers; à gauche, quelques îles verdoyantes; en face, une presqu'île que domine le palais somptueux de l'Hospice de mendicité. Plusieurs navires sont à l'ancre, entre autre la _Reliance_ de la _Unite State's mail_, qui a depuis sombré dans un naufrage, et une quantité de barques couvertes de nattes, probablement maisons flottantes de familles nègres. Après la visite de la douane et de la santé, je descends à terre et me rends à la poste. Le directeur, don Macedo Costa, pour lequel j'avais une lettre, me reçoit avec bonté. Près de là, j'entre dans un ascenseur public, et en quelques minutes je me trouve en haut de la ville, sur la place du gouvernement. À droite, on me montre le palais du gouverneur; à gauche le palais de ville, et, en face, la Chambre des députés de la province.

Je continue ma route, et dix minutes après j'entre dans l'église de San-Bento. Une assemblée de noirs assistait à un service commémoratif. Sous la coupole, devant un tapis noir orné d'une croix étendue à terre, le prêtre récitait les prières des morts. Je passe au couvent contigu, je parcours de longs corridors, monte plusieurs escaliers, et après avoir traversé de vastes salons dont la vue domine la ville, j'arrive à la cellule du _Padre Mestre Géral_. Il me reçoit poliment, et nous parlons de son frère qui habite Paris. Il me fait accompagner chez un autre de ses frères, professeur de pathologie à la faculté de médecine, et chez les Pères lazaristes à _Campo do Polvera_.

Je parcours encore une fois le couvent. Ce vaste établissement, qui pourrait loger au moins une centaine de moines, en contient actuellement huit, et les jardins sont incultes. On me dit qu'il en est de même des autres nombreux couvents de Bahïa et du Brésil en général. Il en est de ces institutions comme des hommes: elles dégénèrent et meurent, puis renaissent.

Mon conducteur me mène à travers un labyrinthe de rues plus ou moins sales, elles sont bordées de vieilles maisons peintes en jaune, en bleu, en rouge, à la mode génoise. Le terrain est inégal: on monte des mamelons et descend des vallées. Partout les vaillantes mules tirent les _bonds_ ou tramways; je remarque une population nombreuse, noire ou mulâtre, presque pas de blancs. À la fin, ruisselant de transpiration sous un soleil de feu, j'arrive au _Campo do Polvere_ chez les Pères lazaristes. Le P. Sagnet en est le supérieur. Il me retient à déjeuner et me propose la visite des établissements tenus par les Soeurs de Charité. C'est toujours avec plaisir que je vois à l'étranger les établissements dirigés par nos compatriotes.

À peu de distance de l'habitation des Pères, nous trouvons l'asile _dos Espostos_. Il contient 215 petites filles. Comme à Pernambuco, l'administration les marie lorsqu'elles ont l'âge voulu, et remet à chacune une dot de 1,000 fr. avec un trousseau de 250 fr. Cet établissement contient aussi 68 garçons qu'on envoie travailler dans les ateliers de la ville: on les place au dehors vers l'âge de 12 à 14 ans. Les Soeurs tiennent là aussi une école externe qui réunit une centaine d'élèves. C'est beaucoup pour une maîtresse. C'était l'heure du dîner, le plus grand nombre étaient rentrées chez elles, mais une trentaine dînaient en classe avec les petites provisions portées dans un panier.

Le jardin de l'établissement est vaste et bien tenu: des mangoes séculaires y font une ombre bienfaisante. Un jacquier colossal les domine tous; de gros fruits pendent de ses branches noirâtres. Je remarque là le fruit _abiu_ (le caki du Japon); le _pigna_ ou frutto de Conde (la Buonana des Malais); le sobaia, espèce de nèfle; le popaja, arbre à pain, le grand éventail ou arbre du voyageur, et une quantité de plantes à feuilles rouges et à fleurs variées.

Dans une cour, j'admire une vigne couverte de grappes près de mûrir. Si on voulait se donner la peine de la cultiver en grand, on pourrait bientôt se passer du vin de l'Europe. La nourriture est bonne et abondante, elle se compose de soupe, viande, haricots de diverses couleurs, pommes de terre venues de France, de farine de manioc.

Dans un autre quartier de la ville, le jeune P. Morre me conduit à la visite de l'établissement dont il est aumônier. Les Soeurs y instruisent environ 200 jeunes filles internes appartenant à la bourgeoisie, et une quarantaine d'orphelines. Elles construisent une belle église gothique, la première de ce style qu'on voit au Brésil.

Les élèves nous montrent les dentelles, les broderies, les fleurs artificielles confectionnées par elles, et nous prenons congé des bonnes Soeurs toujours heureuses de voir des compatriotes.

Un peu plus loin nous parcourons les salles d'un autre orphelinat que dirigent aussi les Soeurs et visitons la vieille église des Pères jésuites. Comme toutes celles de l'Ordre, elle est à peu près copiée sur Saint-Ignace de Rome, et surchargée de sculptures et dorures. De la sacristie on domine la rade, et l'on jouit d'un des plus beaux panoramas du monde. Le bon chanoine portugais qui avait eu la bonté de me faire ouvrir l'église (car ici elles sont fermées durant le jour) a fait ses études à Rome et a de la fortune; il peut ainsi se livrer aux oeuvres de dévouement non rétribuées.

Mais l'heure avance, et malgré mon désir de visiter l'hôpital et l'école de médecine, je dois y renoncer pour gagner le _Niger_.

Personne n'a pu me dire le chiffre exact de la population de Bahïa. Les uns prononçaient le chiffre de 100,000, d'autres indiquaient le chiffre de 200,000 et plus. Il n'y a pas d'état civil ici, et lorsque le gouvernement ordonne un recensement, les gens fuient ou se cachent. On cache surtout les garçons pour les soustraire au service militaire.

Je n'ai pu me procurer ni _ordo_, ni un indicateur de chemin de fer; ces sortes de documents sont inconnus dans le pays.

On m'avait parlé de la beauté des environs et surtout des quartiers de Barra et de Rivermet; mais ces excursions demandaient plus de temps que je n'en avais devant moi, et je dus y renoncer.

Dans l'intérieur, la population est bonne. Le P. Morre me disait que dans les missions qu'il va prêcher de temps en temps, 15 à 18,000 âmes sont souvent réunies, et il est alors obligé de leur prêcher sous la voûte du ciel. Les principaux produits sont le tabac, la canne à sucre et la racine de manioc qu'on nous porte en Europe sous forme de tapioca.

À quatre heures et demie le navire américain lève l'ancre; un quart d'heure après le _Niger_ le suit.

7 juin.--La nuit a été mauvaise, pluie, mer en fureur, inondation des cabines. Aujourd'hui le mauvais temps continue, et on a dû stopper durant une heure pour réparation à la machine. On a peuplé le navire de perroquets; la plupart sont à plumage vert, ailes rouges, bec noir, et ne cessent de bavarder. Quelques-uns sont extraordinairement gros et rouges avec queue très longue; ceux-ci, incomparablement plus jolis, ne parlent pas; la nature partage ses dons. On a aussi embarqué bon nombre d'ouistiti, charmant petit singe de la grosseur d'un écureuil.

Le lendemain, la navigation est encore pénible. Le 9 juin, à sept heures du matin, nous apercevons la côte hérissée de montagnes plus ou moins coniques. À neuf heures, on nous montre au loin un profil de montagnes ressemblant à la tête de Louis XVI, couché sur son dos. À midi, nous entrons dans la rade de Rio-Janeiro. Elle est vaste et gracieuse, parsemée d'îles, et garnie de navires. De nombreuses chaloupes à vapeur entourent le _Niger_. C'est la santé, la douane et les parents et amis qui viennent chercher les amis et les parents. Il est toujours touchant de voir ces scènes de famille après une longue absence; mais ici _touchant_ est d'autant plus le mot que les Brésiliens, comme les Portugais, s'embrassent en se tapant simplement de la main sur le dos. Ils ne baisent pas comme les Français et ne secouent pas la main comme les Anglais. À deux heures une baleinière me dépose à la place du Palais, d'où je gagne l'_Hôtel de France_. Ma première visite est pour le banquier, ma seconde à la poste.

De Bordeaux à Rio, nous avons eu 20 jours de navigation. À table, nous n'avons jamais vu ce que les marins appellent les violons: cordes tendues pour retenir les plats et les bouteilles. Nous arrivons à Rio en plein hiver; tout le monde y est vêtu de noir. La chaleur est pourtant aussi forte que chez nous au mois d'août. La fièvre jaune n'a pas encore entièrement disparu.

Le Brésil a une surface de 8,352,000 kilomètres carrés, la France n'en a que 530,000, et 1,027,000 avec ses colonies. L'Angleterre, avec ses colonies, possède 22,418,400 kilomètres carrés; la Russie, 21,745,000. La Chine a 11,500,000 kilomètres carrés, les États-Unis de l'Amérique du nord 9,333,000; en sorte que le Brésil est le cinquième de tous les États du monde quant à la surface. Il confine au nord avec le Venezuela et la Guyane française, à l'est avec l'Atlantique, à l'ouest avec le Pérou et la Bolivie, au sud avec le Paraguay, l'Uruguay et la Confédération argentine. Il est divisé en 20 provinces, et sa population est évaluée à 10 ou 12 millions d'habitants, parmi lesquels 1,300,000 encore esclaves. Il y a, en plus, 500,000 Indiens ou indigènes dans l'intérieur. La forme du gouvernement est une monarchie constitutionnelle avec un empereur et deux Chambres électives. Le trône est héréditaire sans exclusion des filles. L'empereur actuel n'ayant point de garçons, aura pour héritière sa fille aînée, mariée au comte d'Eu d'Orléans, fils du duc de Nemours.

C'est en 1822 que don Pedro I de Bragance (don Pedro IV de Portugal), régent du Brésil pour son père Jean VI, d'accord avec celui-ci, proclama l'indépendance de la colonie. En 1826, il hérita de la couronne de Portugal, et y renonça en faveur de sa fille aînée, doña Maria II, mère du roi actuel.

Il mourut régent du Portugal en 1834, après avoir abdiqué en 1831 la couronne du Brésil en faveur de son fils don Pedro II, alors âgé de 6 ans et empereur actuellement régnant. Il a été couronné à sa majorité, à 16 ans, le 18 juillet 1841, et marié le 4 septembre 1841 à Teresa-Christina-Maria, née le 14 mars 1822, à Naples, et fille de François I, roi des Deux-Siciles. L'héritière présomptive, doña Isabella-Cristina, est née le 29 juillet 1846. La constitution de 1824, modifiée en 1834, en 1840, et sans cesse améliorée, est très libérale.

L'empereur exerce le pouvoir législatif avec le concours de deux Chambres: le Sénat et la Chambre des députés. Les sénateurs, actuellement au nombre de 57, sont nommés à vie par l'empereur sur une liste triple votée par les électeurs. Les députés, au nombre de 122, répartis par province, selon le chiffre de la population, sont, depuis deux ans, élus pour trois ans au scrutin direct. Sont électeurs et éligibles ceux qui, sachant lire et écrire, paient une contribution de 12,000 reis (25 fr. environ) ou justifient d'un petit revenu de 200,000 reis (400 fr.). La législature actuelle est la dix-huitième; elle a commencé avec la nouvelle loi électorale en 1882 et finira en 1885.

Le revenu de l'État est d'environ 250,000,000 de francs. La dépense excède la recette de plusieurs millions. La dette atteint près de 2 milliards, dont le quart a été occasionné par la guerre du Paraguay.

Il n'y a pas d'impôt foncier: le revenu principal provient des droits de douane à l'entrée et à la sortie. L'importation atteint le chiffre d'un demi-milliard de francs, l'exportation le dépasse de quelques millions.

Les principaux produits sont: le café, le sucre, le coton, le maté, espèce de thé consommé dans la république argentine; le caoutchouc, l'or, le diamant, les drogueries et matières médicinales, les peaux et le suif.

L'armée compte environ 13,000 hommes, et la flotte comprend, entre gros et petits, 52 navires, dont 4 cuirassés. Ils portent ensemble 118 canons, jaugent 26,071 tonnes, disposent de la force de 26,140 chevaux; le tout dirigé par 215 officiers et environ 2,000 matelots. Les gros navires sont construits en Angleterre. On y achève en ce moment un nouveau cuirassé: _le Riachuelo_. Les petits navires sont construits au Brésil, dans les divers arsenaux de Corte, Bahïa, Pernambuco, Para, Mattogrosso. Le matériel de guerre est fourni par la maison Krupp. Le budget annuel de la marine s'élève à environ 12,000,000,000 de reis, soit environ 25,000,000 de francs. Les villes principales sont Rio-de-Janeiro, Bahïa et Pernambuco. De ces deux dernières j'ai déjà parlé, me voici à Rio-de-Janeiro. Son nom, traduit en français, signifie «fleuve de janvier.» Les Portugais arrivèrent ici en janvier, et prenant la baie pour l'entrée d'un fleuve, nommèrent l'endroit Rio-de-Janeiro, et ce premier nom est resté.

La vieille ville, bâtie sur une langue de terre basse qui s'avance dans la baie, ressemble à toutes les villes portugaises. Les rues sont étroites et mal pavées. La rue la plus fréquentée, celle d'Ouvidor, qu'à Rome on appellerait le Corso, n'a guère plus de 6 à 7 mètres de largeur. De nombreuses églises élèvent leurs dômes et leurs clochers, mais elles sont presque toujours fermées. Il y a peu de vespasiennes, et comme la chaleur du climat invite à boire, le peuple fait de la ville une vespasienne générale. Or, cela n'augmente pas la salubrité. Il me semblait être débarqué dans une ville chinoise; le mouchoir bien garni d'eau de Cologne n'est pas de trop. C'est pourtant dans cette partie de la ville que se trouvent les banques, la poste, la douane, les principaux magasins, et que se font les affaires. C'est aussi dans cette partie que la fièvre jaune a élu son quartier général. Mais si on pousse jusqu'aux faubourgs, à Butafogo, Ingenio nuovo, c'est autre chose. Là, de gentilles maisonnettes entourées de jardins sont d'agréables et saines demeures; toutefois, la forme chalet qu'ont généralement ces maisons peut bien convenir aux montagnes de la Suisse, la plupart du temps couvertes de neige, mais me paraît peu adaptée à un climat qui ignore la neige et qui est brûlant même en hiver. Garnir les maisons de portiques et de vérandas garantirait les murs des rayons du soleil et rendrait les chambres plus fraîches. Les portiques sont aussi fort commodes pour s'y délasser le matin et le soir. Le tout devrait être caché dans un bouquet de verdure. La chose n'est pas difficile avec la luxuriante végétation de ces lieux. Tel est le système qu'ont adopté les Anglais aux Indes et dans l'Extrême-Orient pour se défendre d'une chaleur analogue. L'étranger qui n'y est pas encore habitué remarque aussi le grand nombre de degrés dans la couleur de la peau des habitants, depuis le noir du nègre jusqu'au blond et au blanc de l'Européen. Le croisement avec les nègres et avec les Indiens a produit toutes ces nuances.