Part 23
Vers le milieu du XIe siècle, Manco-Ccapec et sa femme Mama-Oello se dirent fils du soleil, engendrés dans une île du lac Titicaca, et envoyés pour régénérer la terre. Il est plus probable que Manco-Ccapec, fils de Curaca de Gacaritambo, plus intelligent que ses contemporains, aura inventé cette fable pour attirer les populations et accaparer le pouvoir. Quoi qu'il en soit, plusieurs tribus l'acceptèrent pour chef, il leur donna des lois relativement sages, et surtout le bon exemple d'une vie honnête; il réprima les vices au moyen d'un code pénal sévère, et organisa une armée qui lui soumit une grande étendue du pays. Ses successeurs, au nombre de 14, continuèrent la conquête et possédèrent le pays depuis Quito, sous l'équateur, jusqu'à la rivière Maule dans le Chili. Ils le couvrirent de routes et monuments, et par une habile organisation qui divisait le peuple en décades, compagnies et bataillons, ils étaient au courant de tout ce qui se passait et pouvaient réprimer les abus. L'instruction n'était donnée qu'aux nobles et aux chevaliers. Ils divisaient l'année en 12 mois. Les hommes pratiquaient l'extraction des métaux, surtout de l'or, de l'argent et du cuivre, pendant que les femmes faisaient avec la laine de llamas et de huanacos les vêtements pour le peuple, et avec la laine de vicogne et d'alpaca, les vêtements des nobles. La terre était divisée en trois portions: une pour le Soleil ou le culte, l'autre pour l'Inca, la troisième pour le peuple; mais lorsque celui-ci croissait en nombre et n'avait pas assez de terres, on prenait sur les deux premières portions. Il y avait des terres pour les veuves, pour les orphelins, pour les infirmes et pour les soldats sous les armes. Toutes ces terres étaient travaillées par le peuple. Avant tout, on travaillait les terres du Soleil, ensuite celles des veuves et autres empêchés, puis celles du roi, et enfin les autres; on ne pouvait ni les acheter ni les vendre. Elles étaient à la communauté.
Des surintendants, aux époques marquées, sonnaient de grand matin la trompette pour convoquer les cultivateurs, leur donner les semences et leur indiquer les champs de travail. La famille, comme la propriété, fut aussi absorbée par l'État. L'Inca faisait les mariages des nobles, et les magistrats, en province, ceux du peuple. La cérémonie avait lieu une fois l'an: les jeunes filles de 18 à 20 ans se plaçaient en ligne, et vis-à-vis s'alignaient les jeunes gens de 24 à 25 ans. La communauté construisait la maison des époux; ils devaient la garder toujours et ne pouvaient sortir de la condition des ancêtres. La puissance du père était excessive; sa femme était presque son esclave, et ses enfants sa richesse.
Parmi les lois, on distinguait la loi _municipale_, qui régissait les villages; la loi de _communauté_, qui marquait les travaux à faire en commun; la loi de _fraternité_, qui énumérait les conditions d'assistance dans le travail de la terre et construction des maisons; la loi _mitachanacuy_, qui réglait le travail commun aux villages, provinces et individus; la loi en faveur des invalides, qui ordonnait l'entretien, aux frais de l'État, des aveugles, des boiteux etc.; la loi de _l'hospitalité_, qui ordonnait de pourvoir aux frais du public, aux besoins des voyageurs, en les logeant dans les bâtiments appelés _Corpahuasis_; et finalement la loi _casera_, et la loi économique.
Ils avaient plusieurs maximes pour inculquer la vertu et faire haïr le vice, telles que celles-ci: Aime.--Évite l'oisiveté.--Tu ne mentiras.--Tu ne tueras.--Tu ne commettras adultère.--Tu ne frapperas, etc.
Les lois pénales étaient sévères: l'oisif était flagellé; l'homicide, l'adultère, le voleur, l'incendiaire étaient punis de mort. Les questions civiles étaient réglées par l'Incas et par ses magistrats.
La religion avait pour base le culte du soleil, qui avait des armées de prêtres. On en comptait 4,000 dans la seule ville de Cuzco. Ils étaient tous parents de l'Inca, et leurs fonctions étaient à vie. Quand on prenait une nouvelle province, on y bâtissait un temple, et on y envoyait des prêtres. Ils avaient aussi des prêtresses, choisies parmi les plus belles jeunes filles nobles. Elles gardaient la virginité, et comme les vestales, elles conservaient le feu sacré. Elles filaient aussi la laine et tissaient les vêtements du roi et de sa Cour. Il y avait, durant l'année, plusieurs fêtes du soleil.--À chaque lune on sacrifiait 100 llamas de diverses couleurs, selon, le genre d'holocauste. Au commencement de chacune des 4 saisons, on célébrait une grande fête, dont celle de ccapac-raymi, au solstice de décembre, était la plus imposante.
On offrait au soleil, du règne minéral, de petites pierres pointues, de la terre, du cuivre, de l'argent, des pierres précieuses; du règne végétal, du maïs diversement préparé, des arômes qu'on brûlait en holocauste, de la _coca_, dont la fumée était considérée comme très agréable à la divinité; du règne animal, des llamas et autres animaux, et, en certaines occasions, une ou plusieurs victimes humaines. Au couronnement de l'Inca, on immolait toujours, un enfant, pour obtenir la protection du Ciel sur son gouvernement. On vénérait aussi la lune, soeur du soleil; et, dans certains temples, on rendait des oracles.
Quand l'enfant poussait les premiers cheveux, quand il arrivait à la puberté, au mariage, à la mort, on faisait de grandes cérémonies, bals et orgies. On retrouve encore les monnaies des Incas parfaitement conservées.
Un gouvernement organisé ainsi en communauté, et comme une seule famille, tel que le rêvent encore aujourd'hui certains communards, a pu traverser plusieurs siècles, grâce aux lois morales et paternelles de son fondateur; mais il ne put résister à une poignée d'étrangers. C'est en effet, avec 200 ou 300 hommes, que Pizarro conquit le Pérou, et tua indignement Atahualpa, le dernier des Incas.
Je reviens maintenant à mon journal de voyage.
Le 21 août 1883, à sept heures du matin, le steamer _La Serena_ tire le canon: nous sommes au Callao. Pendant que le capitaine se dispose à entrer dans le dock, je vais à terre, et un des employés de la maison Maron, pour lequel j'avais des lettres, a la bonté de me donner divers renseignements relatifs aux docks dont j'ai parlé. 25 grues mobiles à vapeur chargent et déchargent les navires qui accostent au môle. Les droits sont multiples et considérables; 12 centavos ou sous par tonne de jauge pour le mouillage, 75 centavos par tonne de marchandise, 2 soles et demi par tonne de mesure ou un sol et demi par tonne de poids, et malgré cela la compagnie perd de l'argent tous les jours. Les malheurs de la guerre éloignent les navires et le commerce.
La ville du Callao ressemble assez à une des villes du sud de l'Espagne: rues de 10 mètres, maisons à un étage, balcons grillés ou vitrés en encorbellement.
Le voyageur a encore une fois l'ennui de changer de monnaie. Le peso chilien est remplacé par le sol péruvien, qui vaut en ce moment 4 fr. 20, mais le sol en papier qui, avant la guerre, équivalait au sol argent, ne vaut plus à présent qu'environ 0 fr. 30. On donne 15 sols papier pour 1 sol argent.
Le type péruvien rappelle l'Espagnol du sud, comme le type chilien rappelle celui du nord, mais on rencontre aussi bien des nègres, des Chinois, des Cholos ou Indiens, le tout plus ou moins croisé. Les dames ont parfois un teint absolument blanc, diaphane et incolore. Après avoir parcouru la ville du Callao, je prends le train, qui, dans une demi-heure, me conduit à Lima. Le chemin de fer traverse une plaine arrosée qui serait garnie de villas sans l'insécurité du pays.
CHAPITRE XXI
Lima. -- L'hôpital français. -- Les monuments. -- Le Panthéon. -- L'hôpital duo de Mayo. -- L'hacienda l'Infanta. -- La fabrication du sucre. -- Les édifices religieux. -- Sainte Rose de Lima. -- L'Établissement de Bélem, et, les Congrégations françaises. -- Excursion à Chicla. -- Le chemin de fer transandin. -- Un oncle d'Amérique. -- Les Indiens et la magie. -- Le sorroche. -- Retour à Lima. -- Payta. -- Navigation vers l'Équateur.
La ville de Lima, avec ses nombreux clochers, ses balcons en encorbellement, rappelle le sud de l'Espagne. Je ne sais pas pourquoi on a tout dernièrement défendu ces sortes de balcons. Ils empêchent le soleil de chauffer directement le mur des appartements, qui demeurent ainsi plus frais. La capitale du Pérou est en ce moment occupée par les troupes chiliennes, et offre l'aspect d'une ville morte. La population, qui était de 180,000 habitants, est en décroissance; le commerce est paralysé, et beaucoup d'étrangers, ne faisant plus leurs affaires, s'en vont. Espérons que tout cela cessera à la conclusion de la paix.
Dans mes nombreuses visites, j'arrive chez le président du club français et de la Chambre de commerce française. M. Jules Fort, avec une extrême amabilité, se fait mon cicérone et me conduit d'abord à l'hôpital français, sorte de maison de santé dirigée par les Soeurs de Saint-Joseph de Cluny. Notre colonie ne compte en ce moment qu'environ 500 membres, et la maison qui reçoit gratuitement les Français, reçoit, moyennant 2 soles par jour, les malades des autres nations. Elle est parfaitement tenue et jouit d'un beau jardin. Cette oeuvre, qui a coûté à la petite colonie des centaines de mille francs, montre son patriotisme et sa charité: elle a aussi ouvert une école française pour les enfants des deux sexes.
Non loin de là, nous passons devant la Penitenciera et la prison, deux des principaux établissements de Lima, et arrivons au jardin de l'Exposition. C'est là que se trouvaient les belles statues, les vases, les animaux qui maintenant ornent les places et jardins de Santiago et des autres villes du Chili.
Nous parcourons les quartiers du centre, ornés de beaux magasins; mais les marchandises restent sans acheteurs. Le vainqueur a imposé de 10,000 soles les personnes riches du pays; il interdit le retrait de l'argent des banques et la vente des propriétés: tout est paralysé. Il perçoit pour son compte les droits de douane qu'il a doublés, et l'importateur, privé du bénéfice d'un entrepôt, est obligé de payer en argent comptant les droits dans la quinzaine de l'arrivée des marchandises.
Je passe la soirée chez M. Cabral, ministre de la République argentine. Ce jeune diplomate, récemment marié me présente à sa famille avec la simplicité des anciens temps. La jeune épouse, dans un dîner exquis, veut bien me faire connaître les principaux plats et fruits du Pérou.
Pour se former une idée d'un pays, il ne suffit pas de voir les villes et la vie qu'on y mène: il faut savoir encore comment on cultive la campagne. M. Martinet, gérant de la propriété l'Infanta, une des principales du Pérou, veut bien accepter de me la faire visiter lui-même. Elle est à trois quarts d'heure de chemin de fer de Lima; nous nous donnons rendez-vous à 9 heures à la station; mais auparavant M. Jules Fort et son ami Paul Carriquiry ont la bonté de me conduire au Panthéon. Une voiture nous a bientôt transportés à l'autre bout de la cité, à la ville des morts. Sous une coupole repose un Christ de marbre, vrai chef-d'oeuvre d'art. Des compartiments nombreux reçoivent les corps dans de petites voûtes superposées jusqu'à la hauteur de 2 mètres, d'après le système des cimetières d'Italie. L'espace intermédiaire est occupé par de riches monuments qui révèlent l'opulence des temps passés. Je remarque une pauvre _chola_ (Indienne) qui porte sur son sein son enfant mort et vient l'enterrer de ses mains.
Du cimetière, nous passons à l'_hôpital due de Mayo_; il est affecté en ce moment aux malades de l'armée d'occupation. D'un vaste polygone au centre partent 12 rayons formant 12 grandes salles'; l'espace entre les salles sert de jardins ou promenoirs.--Le tout est enfermé par un bâtiment formant clôture et contenant d'autres salles qui donnent sur un porticat. Ces portiques même sont encombrés de malades en ce moment. Nous y voyons les blessés de la bataille de Huamacuco; de nombreux fiévreux atteints de la typhoïde; beaucoup de malades syphilitiques. 25 Soeurs de Charité françaises ont la direction de l'établissement. Elles dirigent aussi l'hôpital civil, les enfants trouvés, les orphelinats et l'hospice des fous. M. Fort y a conduit dernièrement un jeune Français, empoisonné par une herbe terrible que connaissent les Indiens. Ce poison rend fou d'une folie inguérissable, et ne laisse absolument aucune trace dans l'organisme, en sorte que l'autopsie ne peut le constater.
À 9 heures nous sommes à la station, et vers 10 heures à la hacienda l'Infanta. Elle appartient à MM. Althaus et Tenaud, demeurant en ce moment à Paris. Elle a une surface de 550 hectares, la plupart plantés en canne à sucre. Un magnifique château entouré d'un superbe parc s'offre à nos yeux. La construction est admirablement comprise pour les besoins du pays: un étage sur rez-de-chaussée et sous-sol, grande élévation de plafond; portiques qui empêchent le soleil de chauffer directement les murs, courants d'air partout, eau et bains de toute sorte. Il me semble revoir un des meilleurs et des plus élégants bungalows de l'Indoustan. De la terrasse nous voyons au loin la mer et Callao avec ses navires. Cette terrasse forme toiture; elle est en planches, recouvertes d'une légère couche de terre battue; c'est suffisant pour ce pays, où il ne pleut jamais: aussi n'y ai-je point vu de marchands de parapluies. Un galinasso vautour _urubus_ vient se poser sur le pinacle destiné à l'horloge. M. Martinet le tire avec son revolver. Cet oiseau, qui a la couleur du corbeau et la forme du vautour, abonde dans le pays: il est un peu chargé de la propreté. Dans le parc, les colibris, charmants oiseaux-mouches à mille couleurs, voltigent avec grâce de fleur en fleur; au verger nous voyons le poirier et le pommier à côté du bananier; au potager croissent tous nos légumes d'Europe; un garçon va et vient, criant et faisant du bruit pour éloigner les oiseaux; ces gourmands ont déjà pelé les feuilles des choux, comme l'auraient fait nos chenilles. Au compartiment des animaux, on voit 80 boeufs pour la charrue, des moutons pour le personnel, et de magnifiques chevaux, dont quelques-uns toujours sellés, prêts à partir. Près de là est le compartiment des Chinois: ils sont 200 pour travailler la propriété. On les paie 6 soles papier par jour, plus 2 livres 1/2 de riz. Ils travaillent de 7 heures du matin à 4 heures 1/2 du soir et ont 1 heure 1/2 de repos pour le dîner.
Le dimanche ils ne travaillent qu'en cas d'urgence. Tous ces Chinois sont parqués dans une vaste cour dont les portes sont fermées le soir; ils dorment sur des planches de bois comme les esclaves du Brésil; mais récemment M. Martinet les a autorisés à se faire des maisonnettes séparées, en roseaux et en terre. Le centre de la cour est occupé par un petit temple où ces bons Chinois viennent à leur manière remplir leurs devoirs religieux. Ils ne conservent ni leur queue ni leur costume; ils sont vêtus ici à l'européenne. Lorsqu'ils sont malades, ils passent à l'infirmerie; l'opium les perd ici comme en Chine. Ils n'ont pas de femmes et finiront par s'éteindre. C'est pourtant là une bonne main-d'oeuvre qu'on aurait dû mieux ménager. Quelques-uns sont parvenus à établir de beaux magasins où s'étalent les marchandises de Chine. Ils ont, à Lima comme à San-Francisco, un quartier à eux, avec leur théâtre et leur pagode.
L'usine est vaste, bien éclairée, bien aérée. Les machines, qui viennent de la maison Caille de Paris, sont disposées de telle sorte, qu'un seul surveillant a sous les yeux l'ensemble des ouvriers et des opérations.
Un chemin de fer sillonne la propriété, et la locomotive apporte à l'usine les wagons remplis de cannes. Versées sur un tablier sans fin mu par la vapeur, elles arrivent entre les cylindres rayés qui les pressent, elles laissent ainsi tomber leur jus. Ce jus, en passant à travers un filtre métallique, se débarrasse des fibres et autres matières étrangères les plus grossières; puis, par la pression de la vapeur dans un cylindre, il est transporté dans un réservoir élevé, d'où il passe dans certaines chaudières; là, par une mixture de chaux, les autres matières étrangères sont précipitées au fond, et le jus clarifié s'en va dans d'autres chaudières où il perdra l'eau qu'il contient au moyen de l'évaporation. L'écume est aussi travaillée par divers procédés, et rend ce qui lui reste de jus pur. À la suite de toutes ces opérations, le jus, privé de l'eau et des autres matières étrangères, s'en va dans de grands réservoirs et n'a plus besoin que d'être séparé de la mélasse pour laisser le sucre pur. Cette opération se fait au moyen de nombreuses turbines qui font 1,000 tours à la minute. M. Martinet a supprimé la filtration par le noir animal, dont ce jus n'avait pas besoin. Après l'opération, l'usine est lavée; l'eau, amenée dans certains réservoirs, donne ce qu'elle peut contenir encore de matières provenant de la canne, et on en extrait le _rhum_.
L'usine fabrique de 25 à 30,000 quintaux de sucre par an; la canne produit 10% de sucre, soit 100 kilos de sucre pour une tonne de cannes.
Les ateliers de réparation, menuiserie, forge, etc., sont munis des meilleures machines mues par la vapeur. Un gazomètre distille le charbon pour le gaz à l'usage de la maison, du parc et de l'usine. Le résidu de la canne sert de combustible. Les bureaux sont occupés par trois jeunes gens. Chaque champ a sa comptabilité de doit et avoir. M. Martinet espère que, tous frais déduits, la hacienda donnera encore cette année 200,000 fr. de bénéfice net. Comme administrateur, il a 10% du bénéfice et 12,000 fr. de traitement fixe. Les veilleurs de nuit, qui correspondent au moyen de sifflets, doivent répondre au sifflet du maître. Vient enfin l'heure du déjeuner, que préside la belle-mère du propriétaire. Cette vénérable matrone voudrait bien aller à Paris, mais sans passer la mer.
Après le repas, nous montons à cheval pour parcourir l'hacienda. Ici on coupe la canne, là on laboure, on draine un terrain marécageux; ailleurs on arrose la canne, ou la luzerne, ou le maïs. À un certain point on amène les charretées de canne. Une grue mobile à vapeur, au moyen d'une chaîne, lève d'un seul coup le chargement et le dépose sur les wagons, économisant ainsi la main-d'oeuvre de 30 hommes. L'habileté de l'administration et le perfectionnement des moyens sont deux points essentiels pour la bonne réussite dans le rendement d'une hacienda.
M. Martinet, professeur d'agriculture, actif, intelligent, énergique, sait faire rendre des centaines de mille francs à la même propriété, qui en d'autres mains donnerait à peine le montant de la dépense. Il vient d'avoir raison d'une grève de ses Chinois, en renvoyant les meneurs.
Les terres des environs de Lima appartiennent presque toutes à des Communautés religieuses qui les ont données en emphytéose pour une ou plusieurs vies. On appelle vie une période de 50 ans. La redevance annuelle est ordinairement très légère. Ainsi, l'hacienda que nous parcourons ne paie à la Communauté propriétaire qu'un loyer d'environ 25 fr. par mois. Arrivés au bout de la propriété, M. Martinet nous quitte et nous laisse nos chevaux qui dévorent la route, galopant à leur aise dans les cailloux et à travers les fossés. Au bout d'une heure ils nous déposent à Lima.
Nous visitons la cathédrale, dont la façade occupe un des côtés de la _plaza de arme_ ou place centrale. C'est sur cette façade qu'on pendit, il y a quelques années, les deux frères Gouttières, dont un candidat à la Présidence, et, après les y avoir laissés exposés tout le jour, on les brûla sur place. Pour le Pérou, le XIXe siècle n'est pas encore celui de la civilisation!
La cathédrale, vaste et bel édifice, renferme les restes de Pizarro, le premier conquérant du Pérou, qui fut assassiné sur la place même. Nous passons à l'église de la Merced et à celle de San-Francisco, qu'on dit la plus belle de Lima. Les sculptures anciennes abondent; les vastes cloîtres sont de toute beauté. Ces immenses couvents, jadis, habités par des centaines de moines, en contiennent aujourd'hui à peine quelques-uns, et la réforme en cette matière n'est ni la moins pressante ni la moins nécessaire. À San-Domingo, autre église très belle, les cloîtres et le monastère sont des habitations royales. C'est dans cette église que priait sainte Rose lorsque lui apparut Notre-Seigneur. Une plaque marque l'endroit où elle se tenait à genoux. On y lit ces paroles de Notre-Seigneur: _Rosa de mi corazon, io te querro por mi sposa;_ et la réponse de Rose: _Ve qui esta esclava tuia, o Rey de Eterna majestad, tuia son y tuia saré._ On sait que sainte Rose naquit à Lima le 30 avril 1586, qu'elle y vécut tertiaire de Saint-Dominique, et y mourut à l'âge de 31 ans, le 24 août 1617, après avoir édifié tout le pays par la sainteté de sa vie. Elle fut béatifiée le 12 février 1668 par Clément IX, et canonisée par Clément X, le 12 avril 1671.
Voyant que je m'intéressais à ces souvenirs, MM. Fort et Carriquiri me conduisent à l'église de Santa-Rosa, élevée sur l'emplacement de sa maison. On y prêchait, en ce moment, à l'occasion de la neuvaine précédant sa fête, fixée au 31 août. Derrière l'église actuelle, là où on a commencé la construction d'une grande basilique, nous voyons le jardin que Rose aimait à cultiver de sa main. Il est garni de roses et de liserons; sa cellule est enfermée dans des planches, près d'un puits. La tradition rapporte que sainte Rose, après avoir revêtu un cilice fermé à cadenas, en jeta la clef dans ce puits, afin de le porter toute sa vie. Dans la sacristie, on nous montre un tronc d'oranger provenant d'un arbre planté par la sainte; son corps a été récemment enlevé et caché, pour le soustraire à une profanation toujours possible dans les troubles de la guerre.
M. Tremouille, photographe, m'invite à visiter sa collection de raretés indigènes. J'y remarque une belle variété d'échantillons de minerais, de nombreux spécimens de vases et vaisselle indiens. Quelques-uns à sujets aussi lubriques qu'à Pompei. Le plus curieux de la collection sont des os de présidents ou prétendants de la République, brûlés ou assassinés, des cordes de présidents pendus, etc. Cela suffit à donner une idée des moeurs du pays.
Je passe encore la soirée chez M. Cabral et chez, son beau-père, M. de Tizanos Pinto, ministre plénipotentiaire de San-Salvador. Celui-ci me fournit l'occasion de connaître Mgr D. Pedro Garcia, lequel a habité longtemps Rome et l'Europe.
Le 23 août, de grand matin, M. Carriquiry vient me prendre à l'hôtel et me conduit à l'établissement de Bélem, tenu par les Soeurs des Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie. L'aumônier, des Pères de Picpus, et la Soeur supérieure nous font parcourir la maison: vastes cours, dortoirs aérés, belles salles d'étude. C'est un établissement de premier ordre qui donne l'instruction à plus de 300 élèves, dont 160 internes et 140 externes, outre une école gratuite. La pension, qui était de 100 fr. par mois, a été réduite de moitié pour aider les parents éprouvés par les malheurs de la guerre. Une autre Congrégation française, celle du Sacré-Coeur, tient aussi à Lima un pensionnat florissant. Ce sont les Congrégations qui, ici comme un peu partout, donnant l'instruction et l'éducation française, font connaître et aimer notre pays.